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LETTRE A M. PAGNY

sur« la Chapelle du Grand-Séminaire de Toulouse » 1

Bien cher Monsieur le Directeur,

Que je vous remercie d’avoir mis sous mes yeux, dès ces premiers jours de vacances, les bonnes feuilles de votre Notice sur la chapelle du Grand Séminaire de Toulouse, avec les belles illustrations qui doivent l’accompagner ! J’ai eu trop de plaisir à les voir et à vous lire pour ne pas me résigner de bonne grâce à vous transmettre l’avis motivé que vous attendez de moi en retour de votre obligeante communication.

Laissez-moi pourtant vous le dire, je crains bien que vous n’ayez mal placé votre confiance. On peut être ancien archiviste et vieux directeur d’une revue historique qui n’est plus jeune (trente-quatre ans !) sans avoir le droit d’opiner sur un sujet d’histoire qu’on n’a pas étudié par soi-même, et surtout d’émettre des jugements en matière d’art. Mais ici tout rassure mon incompétence.

Et d’abord, je ne crois pas trop m’avancer en adressant à l’historien de l’ancienne chapelle des Carmélites un satisfecit qui sera contresigné demain par les vrais juges.

Votre histoire est bonne, cher Monsieur, parce qu’elle a été préparée avec conscience et rédigée avec simplicité. Votre expérience en pareille matière ne date peut-être pas de bien loin ; mais du premier coup vous avez compris et pratiqué la vraie méthode, qui consiste en ces trois ou quatre points : patience infatigable dans la recherche, attention soutenue dans la lecture et la comparaison, prudence scrupuleuse dans l’induction, sincérité absolue dans la

l Extr. du Bull, de l’inst. 1893,

RAPPORTS — ALLOCUTIONS

pensée et dans l’expression. On me dit que ce sont là des qualités éminemment sulpiciennes. Tant mieux pour Saint-Sulpice ! Mais que vous vous êtes donc montré excellent sulpicien !

C’est la première fois, je pense, que vous avez fouillé des dépôts d’archives, et je crois bien que vous leur avez dérobé tous leurs secrets dans l’ordre de votre travail. C’est la première fois aussi que vous écrivez pour le public, et vous avez trouvé sans effort cette forme limpide et absolument simple, seule convenable aux humbles et fortes vertus des saintes religieuses qui ont fondé et embelli votre chapelle. Vous avez parfaitement coordonné dans votre texte les souvenirs faits pour intéresser tous les amis de ce pieux monument, en renvoyant aux notes plantureuses qui l’accompagnent et aux pièces justificatives qui le suivent tout ce qui peut satisfaire la curiosité ou provoquer les recherches ultérieures des érudits voués à l’histoire ecclésiastique et civile de notre cité.

C’est surtout le Carmel, ce me semble, qui vous a fourni la substance de votre Notice. Il subsiste toujours à Toulouse, mais, hélas ! loin du sanctuaire qui fut jadis sa joie et sa couronne. Les Carmélites se sont empressées de vous livrer les documents de leur histoire restés en leur possession. En retour, vous leur offrez cette histoire elle-même, bien solide et bien vivante ; que dis-je ? vous leur rendez leur chapelle ! Elles vont en jouir encore et à toujours, grâce aux illustrations de votre livre et aux descriptions exactes, instructives, lumineuses qui en sont un si excellent commentaire. Mais comme leurs prières vous payeront ce bienfait !

Vous avez le droit de compter également, Monsieur, sur la reconnaissance des prêtres de ce vaste diocèse, à qui la chapelle de votre Grand Séminaire rappelle les beaux jours de leur formation sacerdotale. La piété, même chez les meilleurs, n’est que trop sujette à perdre quelque chose de son arôme et de sa flamme, sous la double action des ennuis de la vie et des attraits du monde. Comme on voudrait alors pouvoir se rafraîchir ou se réchauffer sous ces voûtes bénies qui ont protégé les fortifiants exercices d’un noviciat encore plus fécond en consolations qu’en épreuves ! Eh bien, votre livre sera, sur le prie-Dieu ou sur la table de travail de chaque presbytère, le substitut — passez-moi le mot — de ce pieux sanctuaire, le témoin des mêmes aspirations, l’occasion des mêmes grâces.

Vous avez travaillé aussi, — et plus spécialement et plus cordialement encore, — pour vos élèves d’à présent et pour ceux que chaque année nouvelle amènera dans la sainte maison que vous habitez. Vous voulez leur faire connaître, admirer, aimer de plus

LÉONCE COUTURE

en plus le sanctuaire qui en est comme le cœur et l’âme ; c’est votre vœu le plus cher, — et Dieu ne peut manquer de l’exaucer, — que par là votre travail contribue à augmenter leur foi et leur piété.

Je vous sais gré, bien cher Monsieur, d’avoir exprimé aussi le désir de développer en eux le sentiment et le goût de l’art. L’intérêt artistique suffira pour recommander votre ouvrage aux amateurs toulousains, jusqu’ici pour la plupart indifférents, ou peu s’en faut, à un monument qui n’en est pas moins l’un des plus purs joyaux de leur ville, — de cette «cité palladienne » dont les beaux-arts furent toujours et sont encore autant que jamais la passion et l’honneur. — Il serait bien fâcheux que vos séminaristes euxmêmes, quoique leur chapelle soit pour eux autre chose et infiniment mieux qu’une école d’esthétique, ne formassent pas leur goût par la vue quotidienne de l’œuvre si grandiose et si harmonieuse de Despax.

Je sais bien que certains critiques commenceraient par leur dire que Despax n’est après tout qu’un adroit représentant d’une école de décadence, théâtrale dans la composition, peu précise dans la ligne, effacée dans la couleur, nulle dans l’expression, au moins du sentiment religieux. Et là-dessus certains amis de l’art chrétien enfleraient encore plus la voix pour leur apprendre que ce bienheureux « art chrétien » n’existe pas en dehors de tel style et de telle époque ; heureux encore s’ils ne reculaient pas cette époque bien au-delà de Raphaël et de Léonard de Vinci !

Il me semble, au contraire, qu’il est bon, ne fût-ce que pour écarter cet esprit d’étroitesse et d’exclusion, de regarder un peu chaque jour une œuvre de peinture religieuse conçue et exécutée dans le style de notre grand art classique français à son déclin. Non que ce style soit le meilleur en soi, ni le mieux approprié à l’idée et au sentiment chrétiens ; mais il faut bien se dire que toute langue vivante se prête à l’expression de la foi religieuse dans la peinture, comme dans l’éloquence et la poésie, à la double condition du talent et de la sincérité. J’ose même croire que la première qualité d’une œuvre d’art étant la vie, il vaut cent fois mieux peindre, comme écrire et parler, dans la langue de son temps, que de copier, par exemple, les œuvres toujours vivantes, mais dans une langue morte, de Giotto ou de l’Ange de Fiesole.

Sans être, il s’en faut bien, l’idéal du style de la peinture et surtout de la peinture religieuse, le style de l’école française vers 1750 suffisait encore à l’expression de toutes les idées pittoresques, moyennant le talent et l’inspiration. Or, dans la décoration de l’église des Carmélites, et tout particulièrement dans les tableaux

RAPPORTS ALLOCUTIONS

de l’histoire d’Elie et d’Elisée, Despax a supérieurement parlé la langue de son école et de son temps, et l’a mise ave un rare bonheur au service de l’éternelle vérité religieuse.

Sa couleur, sans rappeler en aucune manière ni la richesse de Venise, ni l’éclat des Flamands, ni la vigueur des Hollandais, attire pourtant et séduit ; elle est si limpide, si harmonieuse, si sympathique ! elle promène si doucement le regard des reliefs modérés du premier plan aux teintes vaporeuses de l’horizon ! Son dessin n’est pas sans quelques incorrections de détail, écueil ordinaire d’un génie trop fécond et trop facile ; mais comme ses figures principales, leurs physionomies et leurs mouvements se détachent en force et s’imposent à l’œil ! Qu’il y ait parfois dans ces mouvements, comme dans la composition générale du sujet, quelque trace de recherche théâtrale ou de convention académique, soit ! Mais c’est bien, je crois, dans une mesure pardonnable, parce qu’elle se concilie en somme avec le naturel et la liberté. Je pourrais citer à l’appui presque toutes les scènes de l’histoire prophétique si largement traitée par l’artiste toulousain ; je me contente de signaler cette délicieuse idylle : le miracle de l’huile chez la veuve de Sarepta. Il y a là, dans une scène tout entière vraie et vivante, certain geste pour arrêter l’épanchement du liquide... C’est un bien menu détail, mais d’une réalité familière et saisissante, et qu’on vanterait couramment peut-être s’il appartenait à quelque œuvre des meilleurs temps de la peinture florentine ou milanaise.

Et l’impression dernière qui se dégage de ce vaste ensemble est vraiment religieuse. Il était difficile de mieux suivre les saines traditions, soit dans l’agencement des groupes qui peuplent la voûte du sanctuaire et le mur opposé, soit dans la représentation allégorique des vertus, soit dans les tableaux consacrés aux mystères de la Nouvelle Loi. Peut-être cependant l’artiste n’a-t-il pas dépassé une moyenne très convenable dans ces thèmes religieux perpétuellement répétés. Mais dans la magnifique série d’histoire prophétique qui a plus vivement excité sa verve, et que les Carmélites avaient dû lui recommander avec un intérêt tout spécial comme une galerie de famille, il n’a pas mis seulement le meilleur de son talent d’invention et de style, il a su y imprimer un caractère solennel qui rend bien l’accent des plus belles pages du livre des Rois. Il est impossible de ne pas reconnaître et saluer dans cette œuvre originale un sentiment très vrai, très profond, très communicatif de majesté religieuse, tempéré par une douceur exquise et un charme pénétrant.

Cher Monsieur, me pardonnerez-vous ce verbiage ? Je n’ai pas su

LÉONCE COUTURE

me défendre de plaider un peu, à mes risques et périls, contre les exclusions funestes d’une certaine critique, et pour l’intelligence la plus large des conditions de l’art chrétien. C’est qu’à mon humble avis il importe de n’exclure du domaine religieux aucune forme de l’art, — de croire et d’enseigner qu’à tous les moments de l’évolution artistique le talent peut trouver sa voie et la foi son expression, — de rejeter enfin les associations d’idées factices et arbitraires qui attachent un sens religieux à tel ou tel procédé, presque toujours maladroit et enfantin, un sens profane, au contraire, à tout ce qui respire vie et force, fraîcheur et santé. Et comment ne pas soupçonner d’aveugle parti pris cette prétendue esthétique chrétienne qui, par exemple, ne voit que foi débordante dans les tableaux de sainteté du Pérugin, que recherche et mollesse dans ceux du Guide ; tandis que pour les contemporains, le Pérugin fut tout juste un mécréant, et le Guide un artiste si pieux que la Très Sainte Vierge daigna souvent lui apparaître.

Mais je crois que je recommence mon plaidoyer, avec la chance trop probable de ne convertir personne. Heureusement, les lecteurs qu’il aura fatigués n’ont qu’à courir bien vite à vos pages si fermes et si pleines, et aux splendides photogravures qui les « illustrent. » Ils oublieront, j’en suis sûr, les ennuis de la porte en goûtant une œuvre à la fois si solide et si brillante. Après quoi leur reconnaissance devra se partager entre le zélé supérieur qui l’a fait exécuter, le modeste et laborieux ouvrier qui a tenu la plume, et aussi les divers artistes qui, sous sa direction attentive, ont si habilement manié le crayon, ou non moins habilement collaboré avec le soleil, pour reproduire les principaux détails de votre belle église.

Agréez, bien cher Monsieur le Directeur, avec l’expression réitérée de ma vive gratitude, l’assurance de mes sentiments très affectueux en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

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