LETTRE A M. L. BERTRAND
sur son ouvrage : « Les Séminaires de Bordeaux et de Bazas 1 »
Cher et vénéré Monsieur le Directeur,
Vous êtes presque étonné de l'empressement que j’ai mis à lire vos deux premiers volumes et du plaisir que j’y ai trouvé ; ils n’étaient guère entre mes mains, pensiez-vous, que les précurseurs d’un troisième, qui, grâce à Bazas, jadis évêché sufïragant d’Auch, devait intéresser expressément la Revue de Gascogne et son directeur.
Eh bien, votre histoire des Séminaires de Bordeaux a suffi à me captiver et je l’ai relue d’arrache-pied, comme je ne lis pas d’ordinaire les nouveautés qui me sont adressées. Pourquoi ? Je ne veux pas ici parler de votre talent d’écrivain, qui cependant doit y être pour quelque chose : votre modestie accueillerait mal, j’ai lieu de le craindre, ce qui ne serait pourtant qu’un acte de justice. Mais je m’empresse de vous féliciter de votre méthode, qui consiste surtout, après la recherche la plus laborieuse et l’examen le plus scrupuleux, à laisser pour ainsi dire parler les faits et même les hommes du passé. Que les lecteurs frivoles en pensent ce qu’ils voudront, nous n’écrivons pas pour eux. Ceux qui sont soucieux avant tout de la réalité historique et qui s’inquiètent peu des vues personnelles et des constructions plus ou moins originales d’un auteur, ceux-là vous feront un vrai mérite de tous ces prétendus défauts littéraires que vous avouez franchement dès vos premières pages.
Vous citez beaucoup ; mais vos citations, prises presque toujours à des sources inédites ou peu accessibles, ont leur prix, leur saveur,
x Extr. du Bull, de l’Inst, 1889.
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leur caractère propres, que rien ne saurait remplacer. Les documents abondent dans vos trois volumes ; mais, même quand ils entrent dans votre rédaction, au lieu d’être renvoyés en appendice, ils garantissent la fidélité scrupuleuse de l’historien sans nuire à la clarté ni à la continuité du récit.
Scrupuleux presque a l’excès pour établir et marquer la date précise des moindres faits, vous paraissez vous attendre sur ce point à blesser la délicatesse des littérateurs. Si pareille chose arrivait, il faudrait dire une fois de plus que « les délicats sont malheureux ». Mais il me semble que l’exactitude chronologique n’est plus en si mauvaise odeur parmi nos aristarques. Le plus en vue de tous n’a-t-il pas fait précisément de la chronologie une des bases essentielles de ses classifications et de ses jugements littéraires ? et n’est-ce pas là un des traits les moins contestés de son enseignement si applaudi à l’heure qu’il est ?
Vous vous avouez encore coupable d’avoir surabondé en fait de détails. Sans doute, le talent d’abréger, — mais abréger comme il faut, en voyant tout et en faisant en quelque manière tout voir, — est infiniment précieux. Encore s’agit-il aussi d’abréger quand il faut. Lorsqu’on a sous la main des faits absolument nouveaux pour le public, c’est le cas de les lui livrer fidèlement et intégralement : les abréviateurs viendront plus tard. Au reste, j’ai toujours cru m’apercevoir que ceux qui n’aiment pas le détail n’aiment pas l’histoire ; et comment l’aimeraient-ils, comment la reconnaîtraient-ils seulement sous des formules elliptiques qui ne parlent qu’à ceux qui savent, qui n’éveillent une image que dans le cerveau qui en a déjà perçu les traits en un tableau complet ? Et enfin, selon le mot que vous empruntez à Sainte-Beuve, — qui s’y entendait, et qui a donné l’exemple avec le précepte, on sait avec quel succès, — « rien ne vit que par les détails : celui qui a l’ambition de peindre doit les chercher. »
Votre méthode est donc la bonne de tout point ; et à quel intéressant sujet vous l’avez appliquée ! Un sujet tout neuf, ou peu s’en faut ; c’est la première fois que les faits et les textes coordonnés dans vos trois gros volumes sont révélés au public, ou du moins mis en valeur par l’entière reconstitution d’un passé aussi inconnu que digne d’étude. Car les textes inédits, qui abondent dans votre savant ouvrage, n’étaient guère plus ignorés que les pièces reproduites d’après de vieux imprimés qui dormaient dans la poussière des bibliothèques, qui même avaient échappé souvent à l’exactitude professionnelle des faiseurs de catalogues et d’inventaires.
Et quel beau passé vous ressuscitez ! Rien ne semble plus
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modeste, rien n’est, en réalité, plus noble et plus grand, et d’un intérêt à la fois plus général et plus particulier. J’entends qu’il y a dans votre livre de quoi passionner le chercheur de province, l’ami studieux et curieux de la petite patrie, des souvenirs du pays natal, des coins et recoins de sa ville et de sa rue, — et en même temps de quoi éclairer, affermir, aider dans ses plus hautes généralisations l’historien de la vie intellectuelle, sociale et religieuse des générations disparues.
Dans votre premier volume, par exemple, l’histoire des Séminaires de Bordeaux avant la Révolution française ne prend-elle pas au début même de l’âge moderne la question encore peu éclaircie de l’éducation et de l’instruction cléricales avant le Concile de Trente ? Et quelles données instructives, quelles anecdotes curieuses, quelles précisions inattendues vous fournissez à l’histoire ecclésiastique et monumentale de Bordeaux, dans ces chapitres si pleins et si vivants où défilent, avec les vénérables figures de vos archevêques, tant d’images oubliées de savants et saints prêtres, où se dévoilent au regard du lecteur à la fois le cadre matériel et la vie intime de ces trois œuvres si diverses de physionomie dans l’unité de leur but : le collège de Saint-Raphaël, le Séminaire de la Mission et le Séminaire irlandais ! Je félicite les Bordelais amis de leur passé — et les riches publications historiques que nous envoie, depuis quelques années, la capitale de la Guyenne attestent leur nombre et leur activité — - d’entrer en possession de ce trésor de souvenirs domestiques ; je suis sûr que même les mieux préparés de cette élite vont s’étonner de tout ce que leur apporte de neuf votre enquête si laborieuse et si fructueuse sur ces établissements bordelais, depuis les héroïques tentatives des premiers temps juqu’aux luttes et aux souffrances de l’âge révolutionnaire.
Mais comme l’intérêt de ces pages savantes dépasse les limites de votre ville et même de votre province ! Pour moi, voué presque exclusivement aux recherches sur la province d’Auch, je la trouve chez vous à tout instant. D’abord, Condom, jadis suffragant de Bordeaux, nous est pour ainsi dire commun. Et puis votre concile de 1624 n’a-t-il pas fortement contribué à donner le mouvement et la vie au Séminaire d’Auch ? Votre Congrégation des Prêtres du Clergé n’a-t-elle pas essaimé jusqu’au Séminaire d’Aire-surl’Adour ? Votre couvent de Capucins, dont je vous félicite d’avoir retracé l’histoire aussi édifiante que curieuse, — et je vous en remercierais quand même cette histoire serait un pur horsd’œuvre et ne se rattacherait pas par des liens positifs à votre
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sujet, — ce couvent n’a-t-il pas eu pour hôtes et quelquefois pour gardiens ou pour maîtres des religieux gascons bien dignes de mémoire ? J’aurais dû m’en souvenir ces jours-ci en parlant des écrivains gascons de l’Ordre des Capucins, à la suite d’une importante publication du P. Apollinaire de Valence. Encore un chercheur qui vous doit une belle chandelle, cher Monsieur ? Mais que ne vous devons-nous pas, nous tous qui fouillons les bibliothèques et les dépôts d’archives, pour découvrir les secrets de l’histoire ecclésiastique et littéraire en province !
L’intérêt de vos récits ne s’arrête pas même aux limites de la France. La fondation et les travaux de votre Séminaire irlandais constituent un important épisode d’une héroïque et dramatique histoire : celle de l’émigration et de la culture religieuse du clergé de l’ile catholique exploitée et opprimée par le schisme anglican.
Je vais plus loin. Au-dessus de toute question de race et de frontière, votre ouvrage est surtout, comme on parle aujourd’hui, une « contribution » de premier ordre à l’histoire de l’Eglise, et partant de la civilisation et des lettres. Reconstituer le fonctionnement et la vie des établissements d’éducation ecclésiastique, c’est prendre sur le vif et révéler les lois mêmes de la formation du clergé ; c’est pénétrer jusqu’aux moelles l’organisme de cette société à la fois publique et mystérieuse qui échappe entièrement aux prises de l’histoire vulgaire ; c’est aller, je ne crains pas de le dire, jusqu’au fond de ce qu’amis et ennemis appellent, avec sympathie ou avec horreur, l’esprit ecclésiastique. Telle est la portée de l’histoire d’un séminaire. Mais combien y a-t-il eu jusqu’ici d’histoires sérieuses et complètes d’un séminaire quelconque ? Pour ma part, je n’en connais que des essais et des esquisses. Vous êtes le premier, ou peu s’en faut, à donner en ce genre un travail définitif. C’est un exemple ; il faut espérer qu’il sera suivi, peu à peu, de proche en proche, un peu partout. C’est aussi un modèle, un vrai, un excellent modèle ; il ne faut pas compter qu’il soit facilement égalé. Mais que faudrait-il penser des ecclésiastiques instruits, des bons travailleurs chrétiens, des éducateurs et professeurs catholiques qui se sentiraient indifférents aux grands souvenirs et aux nobles exemples que votre ouvrage leur offre ?
Non, cher Monsieur, vos récits ne sauraient manquer d’être reçus avec reconnaissance dans la classe, nombreuse aujourd’hui, grâce à Dieu, des travailleurs qu’intéressent tous les témoignages de la vie de l’Eglise, tous les monuments de son passé, tous les vestiges de son action bienfaisante. Je crois même que les profanes, et jusqu’aux ennemis, lui feront accueil. S’ils se préoccupent
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d’hisloire, — et c’est maintenant le goût et le souci presque universel des lettrés, — s’ils cherchent la loi des changements accomplis dans l’ordre social, ou dans l’éducation, ou dans les lettres, — et vous savez combien tous ces genres de recherches sont en faveur! — il faudra bien leur conseiller la lecture de vos volumes. Us ont beaucoup à y apprendre, assurément. Ils ont encore plus peut-être à y désapprendre. S’ils y cherchent un appui pour des préjugés invétérés sur l’étroitesse d’esprit, sur le formalisme vide, sur l’exaltation mystique, sur l’inintelligence pratique, considérée comme l’essence et la définition même de l’esprit des séminaires, ils risquent fort d’y trouver à peu près tout l’opposé. En se rappelant seulement de quelle façon l’un des maîtres les plus sérieux de l’histoire contemporaine a cru expliquer la formation du clergé français, on en vient à regretter qu’il n’ait pas eu à feuilleter un ouvrage comme le vôtre. Par l’étude des biographies, des règlements et des faits qui s’y succèdent, et aussi par le ferme bon sens, la finesse pratique et la saine modération des jugements de l’historien, il aurait pu se convaincre que le vrai sentiment de la réalité, la juste appréciation des hommes et des choses, l’accord aisé de la droiture et de l’habileté se trouvent d’ordinaire, mieux qu’ailleurs, précisément chez les hommes qui ont appris à vivre pour la règle et à faire oraison chaque matin.
Tout cela est mystérieux et paradoxal pour les profanes, mais les attire et les captive d’autant plus, pour peu qu’ils aient quelque esprit d’observation et quelque goût de recherche ; et de là, dans notre littérature romanesque elle-même, ces incursions plus ou moins discrètes, plus ou moins clairvoyantes, dans la vie cléricale en général, dans la vie de séminaire en particulier. Depuis l’époque déjà lointaine où Sainte-Beuve demandait pour son roman à l’abbé Lacordaire, d’après ses souvenirs de Saint-Sulpice, un chapitre sur cette vie cachée au monde, jusqu’à la série beaucoup trop vantée des études, mi-expérimentales, mi-fictives de M. Ferdinand Fabre, que de preuves de cet intérêt psychologique, d’autant plus naturel après tout, qu’il implique, avec l’attrait du mystère, celui des idées morales, sociales, religieuses qui passionnent le plus notre génération !
Malgré tout, je ne suppose pas plus que vous, cher Monsieur, que tous les curieux d’histoire, même ecclésiastique, tous les amateurs de littérature, même sérieuse, vont se précipiter sur votre ouvrage. Il est trop volumineux, non pour l’importance et t’étendue du sujet, ni pour l’utilité réelle des lecteurs, mais pour un débit prompt et facile, surtout dans un temps affairé et agité comme le nôtre. Mais
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qu’importe ? L’attention des intéressés, de quelques-uns du moins, et parmi ceux qui comptent, ne tardera pas à être saisie. Il faudra bien que vos trois volumes, quoique un peu lourds matériellement, aillent prendre place sur les rayons des bibliothèques sérieuses, soit ecclésiastiques, soit même profanes ; qu’ils soient mis un peu partout à la portée des vrais travailleurs, et que leur succès positif réponde à leur valeur réelle : tout cela, sinon au premier jour, au moins dans un avenir qui ne saurait être très éloigné. En même temps, sans doute, on vous reprochera de n’avoir tiré qu’à trois cents exemplaires un travail si précieux pour l’histoire, et l’on oubliera peut-être qu’il n’est pas loisible à un écrivain sans rentes de payer avec un billet à vue sur la postérité la coûteuse impression de trois gros volumes in-octavo.
De ces trois volumes, je n’ai guère visé jusqu’ici que le premier. Les deux autres amèneraient, avec des observations analogues, bien des remarques particulières que je dois supprimer, sous peine d’abuser deux fois de plus de votre attention, cher Monsieur, et surtout de la patience des lecteurs qui voudront bien parcourir après vous cette lettre ouverte.
Je dois déclarer pourtant que votre second volume m’a, plus encore que le premier, édifié et charmé. La matière historique peut y paraître moins importante parce qu’elle est de notre temps ; mais y a-t-il rien de plus instructif que les travaux de reconstruction matérielle et morale accomplis dans ce siècle après les ruines de la Révolution ? Quelles intéressantes figures d’hommes apostoliques de tout tempérament et de toute robe ! Et puis, au lieu de l’attrait du lointain historique, on trouve ici le charme encore plus puissant des souvenirs qui nous touchent de près et qui ne s’éveillent pas sans une émotion salutaire. Pour ma part, — laissezmoi faire abus jusqu’à la fin du pronom de la première personne, — j’ai dévoré comme un précieux mémoire de famille ce grand chapitre vin : « Le Petit Séminaire sous les RR. PP. Jésuites (1814-1828). » Je n’étais pas né quand cet établissement est mort. Mais avant de vous lire, je connaissais le P. Chauchon comme si je l’avais fréquenté; je refaisais par le souvenir le suprême pèlerinage à Verdelais, comme si je l’avais accompli en réalité. Vous devinez, sans doute. Un parent vénéré, ancien élève des Jésuites du Petit Séminaire de Rordeaux, toujours fidèle à leurs principes et dévoué à leur mémoire, a bercé mon enfance et ma jeunesse de ces récits
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encore palpitants, qui furent un des éléments de mon éducation chrétienne. Soyez remercié, cher Monsieur, d’avoir renouvelé et rafraîchi par l’heureuse abondance et la savoureuse précision de vos récits, quelques-unes de mes meilleures émotions d’autrefois. Mais combien de vos lecteurs vous devront des remerciements du même ordre !
Le troisième volume, consacré aux établissements du diocèse de Bazas, a son caractère spécial. Les origines du Grand Séminaire de Bazas touchent à l’époque classique de Port-Royal, et par là vos recherches se raccordent aux pages les plus travaillées de Sainte- Beuve. D’autre part, l’enseignement secondaire libre a pris de bonne heure dans la même région une importance connue de tous. C’est un nouvel élément d’intérêt, même pour les lecteurs étrangers. Quant à la Gascogne, elle n’a pas oublié que Bazas lui appartient de par V ethnographie ! Aussi la Revue de Gascogne devra-t-elle faire son profit des données si neuves que vous lui offrez. Elle n’y manquera pas, c’est son très humble et très dévoué directeur qui vous en donne l’assurance.
J’en étais là, cher et vénéré Monsieur, tout prêt à clore ma lettre déjà trop longue, lorsque le courrier m’a remis les épreuves des deux opuscules qui terminent, avec le précieux, l’indispensable index alphabétique des noms de personnes, votre troisième volume. Excepté la table, j’ai dévoré tout cela comme le reste, et je ne puis me tenir d’en parler aussi, au risque de noircir trop de papier. Mais quoi ! les lecteurs pressés peuvent prendre les devants, s’ils ne l’ont déjà fait ; s’ils craignent d’encourir par là quelque perte notable, ou seulement quelque reproche, en bonne conscience, je me fais un devoir de les rassurer.
Mais comment ne pas vous remercier de la solide et abondante notice que vous nous livrez sur M. Legrand, l’un des derniers oracles de la Sorbonne, l’un des meilleurs représentants de cette théologie universitaire du dix-huitième siècle, bien inférieure sans doute aux travaux gigantesques des Ysambert et des Petau, mais qui unissait encore dans une si heureuse mesure l’érudition positive et la philosophie du dogme ! M. Legrand m’intéresse, parce que je n’ai jamais su séparer l’histoire de la théologie de celle de la philosophie, qui m’occupe depuis beau temps ; il m’intéresse encore dans mes prédilections pour l’histoire ecclésiastique et littéraire de la Gascogne, parce qu’il a pris quelque part aux œuvres
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pastorales de Mgr de Montillet, ce pieux archevêque, élève de Saint- Sulpice, qui gouverna l’église d’Auch pendant une trentaine d’années des plus orageuses (1742-1776), et que recommandent au respect de la postérité catholique les sarcasmes de Voltaire. Je sais bien que cette notice appartient pour le fond à M. Gosselin, — un modèle d’exactitude dans les recherches et d’équité dans les jugements. — Mais c’est vous qui nous la donnez, non sans y avoir mis la main, avec ce souci de l’achevé, du complet, du menu détail même et surtout de la curiosité bibliographique, qui caractérise tous vos travaux passés et qui distinguera sans doute encore plus que tous les autres, cette bibliographie sulpicienne que vous devez à votre sainte Compagnie et aussi, je ne crains pas de le dire, à la science et à l’Eglise.
Pourquoi donc nous en parlez-vous comme d’un travail que vous n’achèverez jamais ? En un sens, l’homme n’achève rien, et dans toute la rigueur des termes, il n’est jamais sûr de rien achever. Mais, cher Monsieur, avez-vous le droit de nous refuser sérieusement une oeuvre préparée par tant d’années d’étude ? On a quelquefois adressé à la Compagnie de Saint-Sulpice des reproches plus ou moins formels, plus ou moins dissimulés, au nom même des doctrines catholiques. Et, malgré les témoignages les plus autorisés pour le passé, malgré l’évidence des faits pour le présent, il reste çà et là quelque fâcheuse impression sur un sujet si délicat; vous en citez vous-même une preuve frappante dans une note que je ne veux pas expressément indiquer ici, mais que les curieux trouveront bien, même à travers tant d’autres, notes piquantes. A l’occasion d’une attaque formelle, votre regretté Supérieur général a publié naguère une défense victorieuse de vos traditions et de vos usages. Mais la vraie apologie, la plus habile et la plus inattaquable, ce ne sera pas un plaidoyer quelconque, pour si concluant qu’il puisse être, ce sera comme toujours une histoire complète et sincère, et, dans l’espèce, une étude biographique et bibliographique des écrivains qui ont représenté sous ses aspects, depuis l’origine juqu’à l’heure actuelle, l’esprit et l’enseignement de votre sainte Compagnie. Vous en avez réuni tous ou presque tous les éléments ; vous est-il permis de les garder dans vos tiroirs ? Vous êtes trop bon casuiste pour répondre affirmative à ma question, peut-être indiscrète... D’ailleurs, les amis de la littérature ecclésiastique compteraient au besoin, pour voir éclore une œuvre si utile, sur la paternelle intervention d’une autorité supérieure qui emprunte aujourd’hui un nouveau prestige à la forte sève romaine dont elle s’est imprégnée. Oui, Monsieur, de toutes
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parts, d’en haut et d’en bas, du dehors et du dedans, j’espère bien qu’on ne tardera pas à vous dire avec insistance : A quand le premier volume de Y Histoire littéraire de Saint-Sulpice ?
La notice sur M. Legrand m’a conduit un peu loin, j’en conviens, mais je ne me le reproche pas, et je ne veux pas me priver pour cela de parler à mon aise de l’opuscule si différent qui lui succède et que vous ne vous êtes décidé à rééditer qu’au dernier moment pour donner à votre dernier volume les dimensions des deux premiers. Le poème héroï-comique de l’abhé Gourrège sur Popel, ou le cuisinier du Séminaire de Bordeaux, n’est pas un chefd’œuvre, mais c’est un témoignage curieux de la vie familière de cette communauté vers le milieu du dernier siècle. Ce témoignage est fort particulier, fort excentrique même, et la valeur en est atténuée par une large part de fiction et une outrance évidente de satire, d’ailleurs inoffensive ; mais enfin, c’est, comme on dit aujourd’hui, un document humain et qui nous renseigne pleinement sur la bonne humeur qui régnait au Séminaire de Bordeaux, s’il nous trompe peut-être sur la chronique culinaire de ce vénérable établissement. C’est d’ailleurs presque une rareté bibliographique ; les bibliophiles de Bordeaux vous sauront gré de la leur rendre avec une fidélité qui va jusqu’à reproduire, ou peu s’en faut, la physionomie « livresque » de l’original. C’est enfin une œuvre très mêlée, mais où la verve gasconne, à défaut d’un sérieux talent poétique, éclate en saillies quelquefois heureuses, témoin ce petit passage, trop peu respectueux, j’en conviens, au sujet des argumentations de théologie :
Déjà les aspirans dans une marche oblique Descendaient lentement vers la salle publique,
Où parmi les ergô l’on n’est jamais d’accord ;
Où chacun s’applaudit et se croit le plus fort ;
Où pour avoir raison le compas et l’équerre Mesurent le bon sens en lui faisant la guerre ;
Où tous dans leurs transports et leurs bruyants ébats Cherchent à se comprendre et ne s’entendent pas.
Malheureusement, le poète châtie peu ses vers et son langage ; il s’abandonne à sa prolixité, à son goût pour la caricature ; il n’est pas toujours heureux en inventions : il ne craint pas, le malheureux ! d’ensanglanter la scène de son drame, — - j’entends de sang humain î — Quand Popel, non content de tondre son adversaire, lui coupe les deux oreilles, il oublie vraiment trop le décorum et la vraisemblance.
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Quodcumque ostendis mihi sic incredaliis odi.
Pourtant, les philologues auront à glaner dans ce texte, et ce sera peut-être précisément sur les incorrections et les provincialismes du séminariste poète qu’ils s’arrêteront avec le plus d’intérêt. Ils noteront, par exemple, le mot lessif, qu’ils n’auront pas de peine à expliquer par son doublet féminin et par son étymologie latine ; mais quelles « tortures » leur réserve le mot tourrin ! Ils aimeront à constater que notre prononciation fait paysans de deux syllabes au lieu de trois ; que nous faisons rimer très richement gauche et broche ; que nous disons volontiers excroquer pour escroquer , et qu’un de nos idiotismes les plus chers consiste à employer le verbe faire dans cette jolie tournure : faire à qui mieux mieux, comme dans faire aux quilles, il sait y faire, il veut y faire... Je m’arrête, pour n’avoir pas l’air de verser ici toutes les notes d’une de mes conférences de grammaire.
Mais plus que la grammaire, c’est l’esprit d’observation qui peut faire son profit de cette machine poétique. Car enfin, quoique trop chargée de gros sel, elle témoigne en faveur de la saine et franche gaîté héréditaire dans ce milieu qui est le vôtre, cher Monsieur le Directeur, et contre ce prétendu régime de serre-chaude mystique rêvé par de prétendus historiens. Après cela, que Popel soit une incartade de séminariste étourdi, je l’admets ; qu’il porte même, à sa manière, des traces de l’esprit du temps, d’un temps trop enclin à la frivolité, trop oublieux des fortes habitudes de recueillement et de travail, c’est encore évident, et c’est instructif. L’auteur ne va-t-il pas jusqu’à nous montrer les séminaristes bordelais lisant « Arouet » à la promenade ? J’aime à croire qu’ils s’en tenaient à la Henriade ou à la Mort de César ; encore faut-il les plaindre d’avoir bravé de tels narcotiques... à moins que votre homme n’ait mis là ce nom odieux que pour remplir son vers, et qu’il ait connu les œuvres de Voltaire tout juste comme les Visionnaires de Nicole, dont il fait une œuvre plaisante, ce qui suffit, et au delà, pour nous le garantir absolument étranger à la lecture de ce dossier janséniste.
Malgré toutes ces excuses, Popel serait au moins un gros péché de perte de temps, s’il avait été fait et parfait au Séminaire. Mais comme l’auteur était, paraît-il, depuis des années, curé de campagne quand il s’est fait imprimer tout vif, avec visa, non pas de l’Ordinaire, mais d’un « jurât » municipal, il faut en conclure que l’œuvre a été reprise et complaisamment allongée dans les loisirs d’un ministère peu absorbant. Il me paraît pourtant difficile
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d’admettre qu’elle n’ait pas été au moins ébauchée au Séminaire, sans doute à l’insu du grave Supérieur. Encore ce dernier, — M. de Bailly, je crois, — a-t-il pu en surprendre quelque chose, et làdessus se montrer... indulgent ou sévère ? je ne sais ; j’incline pour l’indulgence, non seulement parce que Gourrège nous vante luimême la largeur d’esprit de ce digne homme, mais encore à cause d’une historiette qu’un hasard de lecture m’a mise hier sous les yeux et que je veux vous conter aujourd’hui.
Elle regarde un séminariste bordelais de la même époque, bonne âme, au fond, mais caractère trop dépourvu de consistance, et de sérieux. On peut en rencontrer de pareils en pays bordelais, et même ailleurs. A ses débuts, ce brave garçon ne trouva rien de mieux, pour égayer sa cellule, que de la remplir d’oiseaux et de lapins, et aussi de nombreux instruments de musique qui lui servaient à tenir en joie ces pauvres captifs. Il faillit bientôt être renvoyé comme « perturbateur du repos de ses confrères. » On l’épargna moyennant de douloureux sacrifices. Mais alors, il s’avisa d’une occupation nouvelle. « Il persuada à quelques-uns de ses camarades de former une représentation du Sacré-Collège. Aussitôt, le voilà qui s’occupe à bâtir une tiare, une triple croix, des mules, des chapeaux rouges et des manteaux. Vingt mains de papier doré, coloré, sont employées à cette belle mascarade, sans compter la colle, la toile, les brillants, le temps perdu : de telle sorte qu’en moins d’un mois, la nouvelle cour romaine fut en état de tenir un consistoire. Tant de préparatifs ne purent se conduire si secrètement que le supérieur n’en fût bientôt averti. C’était un homme vraiment bon, et comme on entrait en carnaval, il voulut bien se relâcher quelque peu de son exactitude ordinaire et consentir à être spectateur de la cérémonie. » Il n’eut pas à se plaindre de sa condescendance : le fantasque petit abbé en devint presque exemplaire, au moins pour quelque temps. Le naturel n’était pas vaincu, il est vrai. Sa carrière tout entière ne fut qu’une série d’essais infructueux jusqu’à son départ définitif pour la Nouvelle- France, où il fit « des merveilles » en qualité de missionnaire.
Que dites-vous de mon histoire ? ne répond-elle pas bien à ce que les documents les plus sûrs vous ont appris de la discipline à la fois « exacte » et indulgente des Pères de la Mission ? Je vois bien que vous me demandez mon auteur. Dès qu’il vous a échappé, à vous le plus intrépide et le plus heureux des chercheurs, on peut parier qu’il est peu digne d’attention, et Dieu me garde de dire le contraire ! Mais comme « un sot quelquefois ouvre un avis important », le témoin le plus léger peut éclairer un juge. Ici,
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l’histoire a vraiment des signes intrinsèques de vérité. Quant à l’historien, c’est un romancier, un romancier prêtre, il est vrai, et son roman renferme, avec beaucoup de traits vraiment instructifs, de nombreuses traces des fâcheux préjugés du temps. Cette espèce de Gil Blas ecclésiastique a pour titre : Histoire de Laurent Marcel; l’historiette se lit aux pages 2-15 du tome IV de l’édition de Lille, 1785 (4 vol. in-12) ; l’auteur se nommait J. Bardou, et il est mort, comme il avait vécu, dans la paix de l’Eglise, en 1813, à Rilly-aux- Oies ; — ce n’est pas, malgré les apparences, un nom de vaudeville, c’est bel et bien une localité du département de l’Aisne.
Jugez en toute liberté, bien cher Monsieur, de mes citations et de mes inductions. Mais convenez qu’il faut bien que je compte personnellement sur l’indulgence traditionnelle des directeurs de séminaire, pour m’arrêter si longtemps à ce que votre belle publication renferme de moins sérieux. Je pourrais dire que c’est un peu votre faute ; pourquoi avez-vous énoncé, à votre dam, ce jugement téméraire, que Popel serait, des divers morceaux que vous nous offrez dans ces trois beaux volumes, « celui que le public acceptera ou excusera plus facilement ? » Ne parlons pas d’excuse, je vous en prie, et quand à l’accueil réservé à votre œuvre tout entière par les lecteurs à qui elle s’adresse, ce serait leur faire injure de s’en méfier, je l’ai déjà dit, et je ne puis me défendre de le répéter. S’ils aiment l’Eglise, ils ne sauraient être indifférents à des recherches qui intéressent sa vie la plus intime. S’ils sont, par surcroît, gens de goût et curieux de bon style, ils ne sauraient être insensibles à l’attrait d’une rédaction toujours aisée, nette, lumineuse, et souvent relevée par des traits non cherchés de malice (ou, si vous aimez mieux, de bonhomie) spirituelle. Ils aimeront à vous voir réfuter ainsi par l’exemple cette satirique parodie que je vous emprunte :
Aux théologiens Dieu donne la pâture,
Mais sa bonté s’arrête... à la littérature.
Pour moi, cher et vénéré Monsieur, je suis tout heureux d’avoir prophétisé à coup sûr le succès d’une œuvre si remarquable, et de vous témoigner ici publiquement ma reconnaissance, avec mes plus vifs sentiments de respect affectueux.
LETTRE A M. L’ABBÉ LACLAVÈRE
sur r « Histoire des Petites Sœurs des Pauvres à Auch 1 »
Un jeune prêtre, professeur de philosophie dans un Grand Séminaire, et qui s’est dévoué par surcroît au service des Petites Sœurs des Pauvres et de leurs hôtes, a recueilli ses souvenirs d’aumônier dans un charmant volume qui est sur le point de paraître. Il a demandé pour ce livre quelques pages d’introduction au doyen de notre Faculté libre des Lettres, qui fut son maître de philosophie. M. L. Couture lui a répondu par la lettre suivante, dont les lecteurs du Bulletin auront la primeur.
Mon cher ami,
Voilà des semaines et des mois que vous m’avez demandé un petit bout d’introduction pour le volume où vous avez recueilli vos souvenirs et impressions d’aumônier des Petites Sœurs des Pauvres depuis une dizaine d’années.
La demande était trop flatteuse pour ne pas être bien accueillie. Dites-moi donc pourquoi j’ai mis tant d’hésitation et de retard à y répondre.
Ce ne doit pas être parce que je n’ai pas encore lu votre livre. Je n’ai pas besoin de le lire pour savoir qu’il fera connaître et surtout aimer une des œuvres les plus admirables de notre siècle. D’ailleurs, ce que j’en ai vu de temps en temps dans l’excellente Semaine religieuse d’Auch m’a pleinement édifié sur le charme profond, sur le naturel exquis, sur l’infinie variété de vos chroniques charitables.
Mais, en vérité, le jour où vous ouvrez à deux battants les portes d’un asile de l’amour de Dieu et des pauvres, je ne suis guère préparé, moi demi-profane, à introduire les bonnes âmes dans ce sanctuaire.
i Extr. du Bull, de l’Inst. 1892.
LÉONCE COUTURE
Et pourtant, ce n’est pas sans quelque motif plausible que vous m’avez réservé ce rôle. La bonne Providence, dans ses voies mystérieuses de force et de douceur, a voulu partager l’activité de votre jeunesse sacerdotale entfe l’enseignement le plus abstrus dans un Grand Séminaire et le ministère le plus vivant et le plus pratique dans une maison de charité ; et elle m’a permis de vous préparer un peu, quoique de bien loin, à l’une de ces fonctions, et peut-être à toutes les deux.
Dans mon humble enseignement philosophique, vous vous en souvenez bien, mon cher ami, c’était ma préoccupation la plus constante de relier la science à la vie, de montrer qu’on n’a pas la sagesse sans la pratiquer. De là, une insistance qui pouvait paraître excessive sur la solidarité de toutes nos facultés intellectuelles, affectives, morales et religieuses. Ah ! je sais bien que nous ne faisions pas tant de « psycho-physique » qu’on en fait aujourd’hui. Loin d’en éprouver quelque regret, je remercie Dieu de m’avoir dispensé de disserter devant vous sur le « mécanisme », le « dynamisme », le « schématisme » et le reste. En nous attardant moins dans ces steppes arides, nous avions plus de temps à passer sur les sommets ; et nous n’embrassions que mieux les Idées, ce me semble, pour ne les avoir revêtues ni des mailles de fer d’une logique laborieuse, ni des barbarismes d’une science sans élan. Toute notre étude de l’âme aboutissait, du moins, à connaître pour aimer, à aimer pour agir ; mieux encore à l’aphorisme que vous n’avez pas oublié, mon cher ami : « Se dominer, se renoncer, « se dévouer, et, en se sacrifiant pour les âmes, trouver Dieu. »
Dieu ! ah ! sans doute, cet objet suprême de votre enseignement et du mien ne se dégage pas avec toute la clarté désirée de la poussière des recherches philosophiques. Que de fois n’avez-vous pas entendu, comme jadis je les entendais moi-même, des propos comme ceux-ci : « Ni le Bien de Platon, ni le Premier Moteur « d’Aristote, ni même l’Acte pur de l’Ecole, ne montrent Dieu à « mon esprit et surtout à mon cœur. Aucune formule, aucune « démonstration ne m’arrachent à la froide atmosphère de la vérité « abstraite pour me faire voir et toucher Dieu. »
J’avais réponse, sinon comme philosophe, du moins comme chrétien, à ces plaintes des jeunes âmes. Mais que vous pouvez les satisfaire mieux que moi !
Après avoir révélé aux élèves du sanctuaire les secrets de la métaphysique divine, vous n’avez qu’à leur dire : « Le Dieu que la « raison affirme, parce qu’elle ne peut rien expliquer sans lui, « parce qu’il est l’indispensable fondement de toute vérité, de toute
RAPPORTS ALLOCUTIONS
« réalité, de tout mouvement, de toute vie, de tout savoir ; ce Dieu « que le philosophe reconnaît au-dessus de toute expérience, « comme l’astronome détermine un astre que ses instruments ne « peuvent atteindre ; ce Dieu vivant que votre âme poursuit d’un « élan désespéré, voulez-vous entrer en relation avec lui ? Suivez- « moi à l’autel, je vous le donnerai lui-même ; suivez-moi chez les « Petites Sœurs, je vous montrerai au doigt et à l’œil les merveilles « de sa Providence. »
A vrai dire, ce n’est pas un supplément à la haute métaphysique que viennent chercher dans cet asile la plupart des amis et des protecteurs de vos saintes filles. Mais tous y viennent ranimer cette flamme qui est le fond de la vie chrétienne, comme elle est l’essence même de Dieu — Deus caritas est ; — tous y viennent entretenir et aviver des vertus toujours sujettes à languir et à s’éteindre dans le tourbillon du monde : l’humilité, le détachement, la résignation, la charité.
On m’assure aussi que ces visites sont pour quelques-uns, pour les plus jeunes surtout, une sorte de récréation et de spectacle. Et plût à Dieu que nos seigneurs et maîtres au département de l’Instruction publique, • — qui semblent se préoccuper aujourd’hui d£ programmes de jeux, presque autant que de programmes d’études, — plût à Dieu qu’ils voulussent bien procurer aux écoliers de ce temps des récréations aussi saines, des spectacles aussi salutaires ! Tous vos amis le savent : rien n’est plus gai et plus touchant à la fois que les fêtes données aux petits vieux et aux petites vieilles par de tout jeunes enfants. Rien n’est plus pittoresque et plus poétique, mais surtout plus fortifiant pour l’âme, que cette rencontre et ce mélange de têtes blondes et de fronts chenus, ces chants entonnés à l’unisson par des voix enfantines et par des voix cassées, ces gâteries maternelles prodiguées à des vieillards par des bébés, ces liens d’harmonie et d’amour entre les points extrêmes de la société et de la vie...
Mais ce n’est pas à moi de le dire. Votre livre le montrera de mille façons charmantes à presque toutes ses pages.
Pour votre ancien maître, c’est assez, c’est peut-être trop d’avoir sonné la cloche un bon quart d’heure pour votre couvent. Je sais bien que ma sonnerie n’aura pas charmé les oreilles, mais j’espère que tout le monde en aura compris le sens ; elle ne voulait dire que ceci : « Donnez, donnez encore, pour le bon Dieu, pour ses « pauvres et pour leurs petites sœurs. » C’est le vœu de votre vieil ami.