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ANCIEN SPIRITUALISME

Quoique supérieur au spiritualisme officiel de la période précédente par sa profondeur métaphysique et sa subtilité d’analyse, le nouveau spiritualisme a peut-être rendu, dans cette double période de dix ans, moins de services à la vraie philosophie, et certainement il l’a compromise par plus de témérités et de concessions à l’erreur

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

que ne l’a fait l’école rivale, toujours subsistante, bien que plus ou moins profondément modifiée. Je crois pouvoir rattacher à celle-ci, sauf explications et restrictions de détails, les noms philosophiques qui sont aujourd’hui même les plus connus du public lettré. « Quiconque est au courant », je ne dis pas seulement des études philosophiques, mais de la haute culture, de la littérature sérieuse de notre temps, « attache le plus grand prix aux lumineuses discussions de M. Janet, aux beaux livres de M. Jules Simon sur l’histoire et la morale, à l’infatigable activité, à la grande érudition de M. Franck, à l’immense et dur labeur de M. Barthélemy-Saint- Hilaire, aux excellentes traductions et aux fortes études d’histoire esthétique de M. Bénard, aux œuvres de fine et délicate analyse qui ont fait à M. Lévêque une spécialité dans la science du beau, aux études de psychologie où M. Bouillier discute avec tant de netteté, de vigueur ou de verve les doctrines des nouvelles écoles, à la critique si juste, si impartiale, toujours si élégante et si courtoise de M. Caro, dans la revue qu’il fait chaque jour des écrivains et des penseurs en renom. » Ainsi parle des spiritualistes réguliers un spiritualiste dissident, M. Vacherot, que je félicite d’avoir trouvé « juste » la critique de M. Caro, même, sans doute, quand elle démolissait la conception métaphysique qui lui appartient en propre.

Je ne louerai pas cet illustre représentant de la philosophie française qui vient de nous être enlevé en pleine vigueur intellectuelle, alors que nous attendions de lui de nouveaux et plus importants services, après les services déjà très importants qu’il nous a rendus depuis une quarantaine d’années. Il avait fait surtout d’excellente polémique ; il aurait pu faire de la doctrine proprement dite, il s’y préparait, et nous y aurions, sans doute, beaucoup gagné. Mais je n’insiste pas. M. Caro, philosophe chrétien, a été trop bien apprécié devant vous, Messieurs, par mon éminent collègue, M. Duilhé de Saint-Projet, pour qu’il soit utile de revenir sur ce jugement.

J’ai à signaler dans la même école beaucoup de travaux consacrés à la défense et au progrès de la vraie philosophie dans ces deux périodes décennales ; pourquoi faut-il ajouter, hélas ! que chez plusieurs de ses représentants elle se trouve plus ou moins compromise, soit par des concessions excessives à l’erreur qu’ils prétendent repousser, soit par une défiance ou une hostilité funeste à l’égard de la religion qu’ils persistent à opposer à la philosophie ?

Un fait littéraire assez caractéristique de la position prise dans ces derniers temps par l’ancien spiritualisme en face des nouvelles

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écoles, c’est la réédition, en 1875, du Dictionnaire des sciences philosophiques , publié pour la première fois sous le règne de Péclectisme, de 1843 à 1849. M. Franck, qui dirigeait encore cette vaste et capitale publication, avait à la mettre à jour soit pour l’histoire, soit pour le fond même de la doctrine. Il a satisfait à peu près ses lecteurs pour le premier point, quoiqu’on ait pu lui reprocher des inexactitudes, des lacunes et des omissions regrettables ; mais dans la partie doctrinale, ce qui domine trop, c’est le parti pris de ne rien changer aux vieilles expositions, c’est le peu d’importance de la plupart des additions et des modifications. J’en excepte quelques bons articles de psychologie d’Albert Lemoine (en particulier, Instinct et Animisme ) ; l’article Devoir de M. Janet ; l’article Positivisme de M. Emile Charles, et un trop petit nombre d’autres. Le positivisme n’était pas la seule hérésie philosophique nouvelle qu’il aurait fallu signaler et combattre ; soit scrupule exagéré de s’attaquer à des écrivains vivants, soit négligence fâcheuse des erreurs courantes, des systèmes qui se montrent partout ne paraissent pas dans le Dictionnaire , quoique le directeur, M. Franck, les ait combattus quelquefois dans le Journal des savants et dans les utiles volumes où il a recueilli ses articles critiques. En revanche, on y a laissé trop de témoignages de l’ancienne attitude de la philosophie universitaire, à la fois hautement respectueuse et sournoisement hostile à l’Eglise. Par exemple, on y lit encore en son entier la leçon de Cousin sur le Mysticisme, quoique M. Ravaisson ait prononcé, non sans graves motifs, que le mysticisme exposé et combattu par Cousin embrasse « évidemment toute la théologie chrétienne ».

J’ai signalé parmi les nouveaux collaborateurs de ce Dictionnaire, qui reste, malgré ses défauts, l’indispensable manuel des hommes qui s’occupent de philosophie, M. Albert Lemoine, un psychologue très sagace, un écrivain très délicat, enlevé, en 1874, par une mort prématurée. Ses travaux sont antérieurs à la période où je dois me renfermer, excepté un traité posthume et inachevé sur l'Habitude et V Instinct (1875X, remarquable à la fois par une polémique victorieuse et par l’analyse la plus attentive des faits psychiques. Sur cette matière délicate de rintelligence et de l’instinct, il faut citer encore les excellents livres de M. Henri Joly: L’Instinct (1870); l’Homme et l’Animal ; L’Imagination (1877). L’auteur, vrai spiritualiste, psychologue de bonne marque, tenant plutôt de Biran que de Cousin, a bien moins réussi, peut-être par la faute du sujet, dans sa Psychologie des grands hommes (1883). Son Cours classique de philosophie, également éloigné de la vieille routine et des témérités

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nouvelles, a eu dans nos collèges un succès assez vif et très mérité, qui se serait peut-être soutenu plus longtemps avec un surcroît de précision scientifique.

Les études psychologiques continuent d’être cultivées avec succès par un des premiers disciples de Cousin, M. Fr. Bouillier, jadis défenseur imprudent de la raison impersonnelle, depuis savant historien du cartésianisme, aujourd’hui adversaire sagace de la nouvelle métaphysique dans son livre de La Vraie conscience, aimable et ferme défenseur des saines idées en psychologie et en morale dans ses deux volumes d 'Etudes familières. Tout le monde devrait lire ces bonnes causeries, où bien souvent l’analyse des faits de l’âme donne place à des réflexions d’une spirituelle bonhomie sur les travers de la pauvre humanité dans tous les temps et surtout dans le nôtre, et même à de vigoureuses attaques contre des lâchetés et des hypocrisies plus ou moins officielles. M. Bouillier est devenu pour notre cause un auxiliaire aussi précieux que peu attendu ; il garde d’ailleurs sa place parmi ceux qui ont ajouté à la science psychologique, en particulier par son livre : Plaisir et Douleur (2° édit., 1877).

On peut encore louer sans réserve les religieuses Harmonies providentielles, de M. Charles Lévêque (1872), livre charmant, qui se place par le bonheur du style non loin du traité classique de Fénelon et qui a le mérite, de plus en plus rare aujourd’hui, d’élever l’âme et de la toucher dans son fond, dans ce sens privilégié qui atteint Dieu ; — les Questions de philosophie, de M, Charles Bénard (1872), livre scolaire, c’est vrai, mais où l’on trouve, avec une multiple exposition de la doctrine traditionnelle, de fortes et victorieuses réfutations de beaucoup d’erreurs contemporaines, comme le positivisme, le socialisme, la morale esthétique ; — l’étude éloquente et judicieuse de M. Paul Ribot qui a pour titre Spiritualisme et Matérialisme (1873), et que j’aurais dû citer déjà parmi les œuvres de philosophie chrétienne.

Au contraire, il faut mêler de graves réserves à l’éloge, en abordant le chef actuel de l’école, M. Paul Janet, successeur de M. Caro à la Sorbonne. Il serait souverainement injuste de ne pas reconnaître l’étendue et la portée des travaux consacrés par ce maître éminent à la défense et au progrès de la philosophie spiritualiste. Je ne vois que M. Caro qui puisse lui être comparé pour le nombre et la valeur de ses réfutations. Comme son illustre prédécesseur, mais souvent avec une analyse plus technique et une discussion plus poussée, M. Janet a, d’une part, détruit les thèses sophistiques du matérialisme contemporain et dégagé la physiologie

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du cerveau de toute hostilité sérieuse à l’endroit de l’unité et de l’activité psychiques ; de l’autre, il a opposé à l’athéisme prétendu scientifique le plus grand travail de défense de notre temps : je veux parler du beau livre des Causes finales (1876), où la finalité de la création est si solidement démontrée et si bien rattachée à une première cause intelligente. Un tel livre suffirait à honorer une école et une carrière philosophiques, et M. Janet a produit une foule d’autres travaux où brillent la même inspiration et le même talent de penseur vigoureux et d’écrivain ferme et sobrement élégant. Dans sa Morale (1874), il a notablement dépassé M. Jules Simon et ses autres précurseurs, — y compris M. Ferraz ( Philosophie du devoir , 1869), déjà beaucoup plus scientifique que M. Simon ; — il l’emporte sur eux par l’analyse exacte et la discussion approfondie des idées morales et des lois qui président à la conduite de la vie. Malheureusement, sur quelques points essentiels, il se ressent trop du scepticisme religieux de son époque. M. Janet est de ceux qui, respectueux pour la religion, surtout dans ses livres destinés à la jeunesse, laissent deviner souvent, même là, et professent ailleurs, à l’occasion, en termes formels leur hostilité contre la croyance religieuse. La foi, selon lui, parce qu’elle exclut le doute, est contraire à la science, et il ne paraît pas remarquer que la science produit précisément le même effet. De plus, M. Janet, vers la fin de sa Morale (à laquelle je reviens), a bien diminué le sens et la portée de la sanction supérieure que le spiritualisme français a toujours enseignée. Comme ailleurs, il avait abandonné ou affaibli l’idée de la création, il altère ici celle de l’immortalité, qu’il n’ose plus appeler individuelle, tout en y reconnaissant, avec une grande apparence de contradiction, une sorte de conscience.

Je tiens à montrer d’autres graves défauts provenant encore de la même double cause — faiblesse à l’égard des erreurs, défiance à l’égard de la foi — dans un livre remarquable d’un des meilleurs écrivains de la même école philosophique : Les principes de la morale (1885), de M. Emile Beaussire. Il arrive à ce défenseur de la bonne morale de faire à ses adversaires des concessions bien dangereuses, quitte à les reprendre un peu après. Qu’on me permette d’en donner un exemple et d’y insister un peu, parce que cette critique s’applique à vingt manuels de la même école, aussi bien qu’au travail de M. Beaussire. Tous ou presque tous — se faisant les complices d’un système qui a eu son jour de faveur et qui est mort, bien mort, de faiblesse constitutionnelle, avec la revue qui lui servait d’organe, La Morale indépendante , — professent « l’indépendance » de la morale et « l’autonomie de la volonté »,

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tout en soutenant les vrais principes sur Dieu, auteur et gardien de la loi morale, et sur le caractère objectif et supérieur de cette loi. M. Beaussire dira, par exemple, que le principe humain et le principe divin de la morale doivent « renoncer à leur isolement et à leurs luttes ». Traduisez : la vraie morale est fondée subjectivement sur la conscience, sur la loi de la raison pratique (principe humain), et objectivement sur l’intelligence et la volonté divines, sources de toute loi (principe divin). C’est très juste ; mais dès lors l’indépendance de la morale et l’autonomie de la volonté sont deux grosses erreurs, si on n’en fait pas, à force de subtilités, deux énigmes indéchiffrables. On ne veut pas faire dépendre la morale de la religion ; on a tort, si elle en dépend, comme on l’avoue, par la force même des choses. On 11e veut pas refuser à l’impie, à l’athée, toute croyance au devoir ; à merveille ! Ils peuvent y croire, ils peuvent même le pratiquer ; mais la vertu chez un athée, M. Beaussire lui-même professe que c’est une inconséquence heureuse. Eh bien, s’il faut bénir en effet l’inconséquence pratique d’un athée vertueux, il faut déplorer l’inconséquence théorique d’un spiritualiste plaidant pour la morale indépendante et pour la volonté autonome, tout en admettant la loi de Dieu et ses suprêmes sanctions.

Je n’ai pas signalé encore le livre le plus connu de M. Janet, son Traité élémentaire de philosophie (1881), l’un des plus étendus et des plus complets que l’on eût encore vus. Je crois pouvoir dire sans injustice que, malgré la haute valeur de beaucoup de détails, ce manuel n’offre ni une doctrine bien arrêtée et bien coordonnée, ni une méthode irréprochable. Il a été surpassé par deux ouvrages analogues, qui offrent à la fois plus d’unité et plus de solidité scientifique : je veux parler des récents Cours de philosophie de M. Charles et de M. Rabier, dont le dernier n’est pas même encore achevé. Sans être absolument irréprochables, ils exerceront l’un et l’autre, il faut bien l’espérer, une influence salutaire dans les établissements officiels d’enseignement secondaire, presque tous en proie, dans leur classe la plus élevée, à un idéalisme « incompréhensible et ridicule ». J’ai entendu prononcer ces mots, et de plus durs encore, par des maîtres qui enseignent précisément dans les écoles de l’Etat ce système impossible. Je ne comparerai pas l’élégant et substantiel traité de M. Charles, déjà connu par d’excellents travaux et surtout par ses utiles Lectures de philosophie, avec le cours plus complet, plus approfondi, plus sévèrement raisonné de M. Rabier. Le premier tient assez à la vieille école pour ne pas même abandonner à la nouvelle la théorie de la perception

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immédiate des corps. Le second a le tort d’en faire le sacrifice, mais sur bien d’autres points il réagit efficacement contre la méthode et les doctrines du nouveau spiritualisme. En somme, il y a dans ces deux livres des traces de leur envahissement. M. Rabier en particulier, malgré ses habitudes sévères d’argumentateur, n’arrive en logique qu’à une sorte de probabilisme, et on peut prévoir que sa métaphysique aura des points faibles. Il se rapproche ouvertement de la scolastique en plus d’un endroit de son beau traité ; il aurait tout gagné à y adhérer plus complètement et à lui emprunter, par exemple, la vraie notion de la raison, faculté de l’universel et du nécessaire, qu’il a eu tort de soumettre un peu trop aux conditions de l’expérience.

C’est ce que lui a dit un jeune critique, auteur lui-même d’un Essai sur le libre arbitre (1887), qui est un des meilleurs ouvrages de ces dernières années. Mais M. Fonsegrive est un vrai chrétien en même temps qu’un sérieux philosophe, et il a recueilli dans cette belle défense de la liberté le bénéfice de sa croyance, tout en donnant la mesure de son talent d’observateur et d’écrivain.

A la dernière heure, j’inscris encore ici un livre très remarquable qui porte les noms réunis de MM. P. Janet et G. Séailles ( Histoire de la philosophie. Les Problèmes et les Ecoles ). Ce livre va pénétrer partout dans l’enseignement ; il a certes assez de mérite pour cela ; mais il n’y portera qu’un spiritualisme bien diminué, avec les plus fâcheuses traditions de la philosophie universitaire : un rationalisme antichrétien peu dissimulé, la liberté scientifique confondue avec le droit à l’erreur en métaphysique, et, par-dessus le marché, des concessions presque extrêmes au naturalisme et au panthéisme contemporains.

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