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CONCLUSION

Je voulais, à cette place, indiquer les principaux travaux consacrés depuis vingt ans à l’histoire de la philosophie et à la traduction des chefs-d’œuvre philosophiques de l’étranger. Ce complément était presque indispensable, d’autant plus qu’il me donnait l’occasion de citer quelques-uns des noms les plus honorables de notre littérature philosophique qui n’ont point ou presque point paru dans les pages précédentes, et qu’il me permettait de jeter au moins un rapide coup d’œil sur la philosophie contemporaine hors de France. Mais je n’avais ici que le choix entre deux partis impossibles : ou une simple énumération nécessairement

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fastidieuse, ou de longs détails également déplacés. Si vous jugez, Messieurs, comme conclusion pratique de cet inévitable embarras, qu’il y aura lieu pour le prochain Congrès bibliographique de partager entre plusieurs travailleurs, et de distribuer en plusieurs rapports le tableau du mouvement philosophique en tout genre et en tout pays, vous confirmerez la pensée qui m’a hanté constamment durant la préparation de ce mémoire, ou plutôt de ces quelques notes rapides et à peine coordonnées.

Il me semble pourtant que, malgré leurs lacunes et leurs imperfections, ces notes reproduisent avec une suffisante fidélité générale l’état actuel de toutes les écoles de notre pays et que cet état doit nous exciter à l’étude, au perfectionnement et à la défense de la vraie philosophie, de la philosophie totale qui s’appelle le spiritualisme chrétien, et plus précisément, si vous voulez, la philosophie traditionnelle de l’Ecole, sauf cette remarque essentielle que la scolastique du dix-neuvième siècle doit s’adapter à l’encyclopédie scientifique de notre temps, comme la scolastique du treizième siècle se raccordait à la science d’alors.

Nous sommes encouragés à ce travail, en effet, et par les espérances que la situation philosophique autorise, et par les dangers qu’elle révèle.

Les espérances portent principalement sur ce point qui me paraît acquis : les systèmes hostiles des dissidents sont logiquement à bout de voie.

En effet, le positivisme proprement dit est atteint et convaincu, sans défense possible, de se détruire lui-même. Toutes ses objections contre la métaphysique sont des contradictions. Gomme l’a très bien dit M. Liard, « il pose des thèses sans les établir, et ces thèses sont telles qu’il 11e saurait en faire la preuve sans les abandonner. » On ne pouvait vivre dans une situation si absolument, si irrémédiablement fausse. Je ne crains pas de dire que, malgré l’activité de quelques partisans attardés, le positivisme de Comte est déjà mort.

Le matérialisme et l’évolutionnisme absolu ne tiennent guère plus, à l’heure qu’il est, sur le terrain philosophique. La méthode expérimentale et positive est leur seul appui, et précisément c’est elle qui leur interdit les problèmes métaphysiques. L’évolution darwinienne ne dispense ni d’un Dieu créateur, pour expliquer l’origine et la finalité des choses, ni d’une âme étrangère à la matière, pour rendre compte des connaissances qui la dépassent.

L’idéalisme proprement dit, après l’Idée de Hegel, après la Volonté de Schopenhauer, en est à l’Inconscient de Hartmann, c’est-à-dire à la contradiction pure et simple. Il est vrai que l’Idée

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ne suffît pas à l’explication de la réalité, qu’il y faut aussi la Volonté ; mais réunir les deux dans l’Inconscience, et de celle-ci faire naître la conscience, c’est jongler avec les mots et se jouer des lecteurs. Ce qu’il faut, c’est mettre la Conscience suprême à sa place ; et dès lors le cercle du panthéisme idéaliste se ferme pour laisser à la théodicée traditionnelle le champ de la philosophie.

Quant à l’idéalisme expérimental français de notre temps, on a vu que son volontarisme exclusif l’entraînait malgré lui au scepticisme métaphysique ; que des hauteurs mystiques de l’Etre origine et fin de tous les êtres, il glissait insensiblement vers le panthéisme formel ; qu’impuissant à défendre rationnellement la loi du devoir, il la laissait aller avec tout le reste au courant fatal de l’évolution.

Le spiritualisme proprement dit a pour lui la grande tradition philosophique. Mais il est condamné à l’impuissance et à la défaite quand il a le malheur de négliger quelqu’une de ces thèses essentielles : la raison, faculté absolument propre à l’homme, saisissant l’universel dans l’expérience même et par l’expérience ; la création proprement dite ; l’âme unie au corps, spirituelle et immortelle ; la morale fondée sur la double base de la volonté divine et de la conscience humaine... Tout cela réuni et nettement professé ne se trouve aujourd’hui en fait que dans la philosophie chrétienne. C’est donc elle qui est le port obligé de la philosophie.

Mais n’allons pas croire que tous les naufragés de la raison humaine vont s’y réfugier fatalement ou de leur plein et libre choix. Quelle que soit la détresse actuelle des systèmes exclusifs, ils peuvent subsister encore plus ou moins de temps, ou, s’ils sont amenés à une transformation nécessaire, ils peuvent se transformer sans nous demander la vérité totale qui leur manque.

On a salué dans notre camp avec une satisfaction légitime la conclusion du plus grand ouvrage de H. Spencer, de sa Sociologie, qui peut passer pour l’encyclopédie du positivisme évolutionniste à notre époque. On a déclaré, j’ai déclaré moi-même, je crois, cette conclusion « instructive et consolante ». L’illustre sociologiste aboutit, en effet, à cette affirmation de principe qu’« au milieu de mystères qui deviennent d’autant plus obscurs qu’on les fouille plus profondément par la pensée, se dresse une certitude absolue : à savoir que nous sommes en présence de la force infinie et éternelle d’où procèdent toutes choses ». Voilà donc le prétendu « inconnaissable », non seulement affirmé comme une réalité certaine, mais de plus caractérisé par deux ou trois attributs bien déterminés, qui constituent au moins un beau commencement de connaissance.

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Les autres attributs divins peuvent passer par le même joint ; et dès lors la philosophie la plus exclusivement empirique au point de départ se réconcilie à son point d’arrivée avec la théodicée la plus orthodoxe. Nous avons le droit de le penser et de le démontrer théoriquement, mais à une condition, c’est qu’en fait nous n’attribuerons pas à la conclusion de M. Spencer ce sens édifiant, qui est certainement loin de sa pensée. Son dernier mot est sans doute en contradiction avec le positivisme primitif ; mais il ne fait pas une philosophie religieuse orthodoxe de sa vaste synthèse « qui, à part son caractère scientifique, ne diffère pas beaucoup, on l’a dit avec raison, de la philosophie de Schelling et de Spinoza ».

Si le spinozisme est le dernier mot de l’évolutionnisme contemporain ; — s’il est, d’autre part, la dernière forme de l’idéalisme qui combattait avec le plus de vigueur les théories positivistes ; — si, enfin, le spiritualisme proprement dit, dans la personne de son chef actuel le plus en vue, M. P. Janet, se montre pour lui plein d’indulgence et de dispositions conciliantes, — il est évident que le danger philosophique du moment est dans le naturalisme panthéiste, soutenu à la fois par de puissantes écoles philosophiques, par le mouvement presque général des écoles scientifiques, et par l’irréligion d’Etat.

Je crois certes que la vraie doctrine est plus forte que tous ses ennemis, et qu’en philosophie, comme en toutes choses, la raison finit toujours par avoir raison. Mais c’est notre devoir de plus en plus pressant de travailler à hâter son triomphe. Un protestant distingué disait, il y a une quarantaine d’années : « Celui qui laisse la vérité faire toute seule ses affaires n’est pas ami de la vérité. » C’est une maxime qu’il est bon de rappeler aujourd’hui tout spécialement aux philosophes catholiques.

APPENDICE 1 1

A défaut du complément étendu que demanderait le mémoire précédent, nous croyons devoir reproduire ici le compte rendu, fait par le même auteur, de deux ouvrages récents, qui jettent un jour utile sur l’état actuel de l’enseignement officiel de la philosophie. Ce compte rendu est extrait de l’article semestriel, Philosophie, publié dans le Polijhihlion de novembre (1894).

1 Extr. du Bull, de U Inst., 1894.

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Les lecteurs de la Revue bleue sont au courant de la question traitée en divers sens, par une quinzaine d’écrivains plus ou moins en vue, dans le petit volume intitulé : Pour et contre V enseignement philosophique (Extr. de la Revue bleue, Paris, Alcan, 1894 ; in-12 de 170 pages, 2 francs).

M. Fernand Vandérem ouvrit le feu, en janvier dernier, par trois articles assez hardis sur une classe à supprimer. Voici les considérants de sa thèse abolitionniste : Le programme actuel des classes de philosophie est trop chargé. — L’enseignement lui-même en est trop élevé, trop difficile, trop obscur. — Les élèves n’y sont pas du tout préparés par leurs études précédentes, au moins dans l’Université. — Le journaliste reconnaissait qu’il en pouvait être un peu différemment chez les « Bons Pères » qui, dans toute la durée des études classiques, font marcher l’enseignement moral de conserve avec l’enseignement littéraire. Ce n’est pas qu’il prétendît plaider pour les Jésuites ; il signalait seulement, dans l'intérêt commun, un gros point noir de l’enseignement officiel.

Au reste, malgré le ton agressif, très gouailleur, très figaresque de ces articles, la Revue bleue obtint, sans trop de peine, des communications sérieuses d’hommes du métier sur la discussion soulevée par M. Vandérem. Quelques-unes sont très sommaires, mais d’autres constituent de vrais mémoires, des dissertations ex professo. Signalons au moins les lettres de MM. Paul Janet, Fouillée, Marillier, Bourdeau. Le spirituel publiciste qui avait ouvert la campagne la résume d’une façon lumineuse et suffisamment impartiale dans les dernières pages de ce recueil, que tous les hommes soucieux des questions d’enseignement liront avec un vif intérêt et non sans utilité.

Ce n’est pas que la conclusion de M. Vandérem, non plus que les propositions de ses adversaires, puissent paraître vraiment définitives. Sans doute, M. Paul Janet, l’apologiste le plus déterminé (et pour cause) du programme en vigueur, a eu raison de dire que les programmes sont difficiles à établir, qu’ils valent surtout par l’usage qu’en sait faire un maître habile, que la philosophie doit garder sa place à la fin des études classiques, qu’il est peu désirable de la voir distribuée en petits cours appropriés à chacune des classes précédentes, etc. ; mais vraiment tout cela n’empêche pas l’état actuel d’être absolument alarmant. — M. Fouillée apporte, pour sa part, un programme nouveau, qui n’est au fond guère moins compliqué et dans lequel la morale prend un développement tout à fait excessif ; car enfin ce n’est pas le détail des divers devoirs qui est la grosse affaire en philosophie, ce sont les fondements de la morale. M. Fouillée a certes bien raison de croire qu’il importe d’armer la jeunesse contre les erreurs professées par « les médecins et les anthropologistes », comme M. Marion n’a pas tort de pousser les maîtres de philosophie à former surtout des caractères ; mais je ne vois pas du tout qu’ils en indiquent les moyens. — D’autre part, je constate que M. Bourdeau

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veut des esprits « pénétrés de réalité, pleins de défiance envers l’idéal » ; que M. Georges Lyon, et d’autres encore, ne comptent que sur « la liberté » ; et je me demande dès lors ce que peuvent devenir, avec l’anarchie philosophique du moment et le triomphe presque universel de l’évolutionnisme et du déterminisme, les fondements de la morale, les règles de la volonté, les éléments du caractère. La philosophie est le couronnement nécessaire des études littéraires, oui ; mais parmi les doctrines courantes qui prennent le nom de philosophie, un grand nombre, il faut oser le dire, ne sont propres qu’à découronner l’esprit humain et à déshonorer la culture intellectuelle.

Le livre de M. Ollé-Laprune sur la Philosophie et le Temps présent (Paris, Belin, 1894 ; in-12 de xxvm-396 pages, 3 fr. 50), malgré l’extrême discrétion de l’éminent auteur, laisse au moins entrevoir l’état fâcheux de l’enseignement philosophique actuel, avant de déterminer (ce qui est son objectif) la vraie notion et les conditions nécessaires de la philosophie. Les deux premiers chapitres m’ont rappelé un mot cruel attribué à un haut fonctionnaire de l’Université : « Les professeurs de philosophie se divisent en deux classes : les pontifes et les artistes ; les pontifes sont des imbéciles, les artistes sont des farceurs. » M. Ollé-Laprune, qui est le contraire d’un imbécile, n’a garde de pontifier ; mais, tout en faisant très largement la part de l’art et de l’imagination dans les constructions métaphysiques, il combat vivement ceux pour qui la première des sciences est un jeu, les fantaisistes, les esthètes, les dilettanti, et il plaide victorieusement la cause du « sérieux » en philosophie. Il est triste pour notre temps d’avoir à dire que ce plaidoyer est plus qu’opportun, absolument nécessaire, et, avec cela, presque courageux.

Le reste du livre mériterait une étude attentive et détaillée ; car il n’a pas été publié depuis longtemps, sur un sujet d’un intérêt aussi profond, d’étude aussi pénétrante, aussi décisive, aussi suggestive. Mais l’ouvrage est à sa seconde édition, et déjà, sans doute, il a été non seulement lu, mais médité par tous les hommes qu’intéresse la double cause des études philosophiques et de l’éducation religieuse et morale de la jeunesse française. Je me contente de quelques brèves indications pour ceux qui ne l’auraient pas encore abordé.

En face d’une philosophie ou négative, ou timidement conjecturale et sans doctrine arrêtée, le savant maître de conférences de l’Ecole normale supérieure ne craint pas de rendre à la métaphysique le nom et le caractère de « science ». Mais il a soin de corriger ce qu’il y a d’excessif et d’erroné dans la notion courante de la « science » et de mettre au clair ce qui distingue la philosophie des autres sciences, ce qui la constitue à l’état de travail humain, de doctrine et de spéculation vivantes, à l’inverse du déterminisme mathématique. Recommandons à ce propos, non seulement aux philosophes, mais aux lettrés de tout ordre, le beau chapitre

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sur « les diverses sortes de précision », où l’auteur se révèle disciple, disons mieux, digne successeur et héritier du P. Gratry.

C’est avec la même finesse d’analyse et la même profondeur de réflexion qu’après avoir fixé la caractéristique de tout ce qui est philosophie, « aller par la pensée au fond des choses », il donne les traits essentiels de la philosophie préparatoire et de la philosophie définitive. La première consiste dans la logique, la synthèse des sciences, la critique des maximes régnantes et des notions communes, enfin la connaissance raisonnée des choses et de l’usage de la vie : on entrevoit une sorte de nouveau Discours de la méthode approprié aux besoins de notre âge. — Quant à la métaphysique, qui est la philosophie définitive, visant le fond des idées et des êtres, M. Ollé-Laprune, tout en établissant son caractère scientifique, s’attache à montrer, dans des pages qui sont peut-être les plus neuves de son livre, qu’elle est « art » aussi bien que science, qu’elle laisse une juste part à la foi sans pour cela devenir chose purement subjective.

Je ne prétends pas que, même en subissant le charme de ces beaux et nobles enseignements, tel ou tel lecteur sérieux n’y opposera pas quelques difficultés de détail. Je crois surtout que des scrupules viendront à quelques-uns de nos meilleurs maîtres chrétiens à propos des derniers chapitres : « les écoles et les doctrines, la discussion philosophique, les points fixes en philosophie. » Ils pourront bien contester que l’orthodoxie philosophique soit une pure chimère, et une chimère mesquine et dangereuse ; que les constructions les plus solides de la philosophie chrétienne n’aient été qu’un gîte plus ou moins durable, mais essentiellement passager, pour la raison humaine, etc. Mais à y regarder de près, ils sentiront partout qu’ils ont affaire à une doctrine très complètement, très profondément chrétienne ; que ce livre n’est pas un cours ni même un programme de philosophie ; qu’en fixant un minimum de données doctrinales, l’auteur a songé au point de départ du travail philosophique, non aux exigences de l’enseignement ; surtout qu’il parle aux hommes de son temps et de son milieu, et qu’il les prend, comme il le doit, au point où ils sont pour les conduire... au point où il est ! Et alors les divergences se réduiront assurément à peu de chose, et, en finissant, on applaudira sans réserve et avec un vrai sentiment de reconnaissance aux nobles efforts, nullement perdus, du champion de la philosophie sérieuse, de cette philosophie qui « procure, à qui en sait soutenir les rudes labeurs, l’honneur insigne et l’insigne joie de connaître par raison, d’une manière vraie, encore que très incomplète, ce qui est et Celui qui est. »

APPENDICE II i

Le Polybiblion de juin (1889) a donné, connue d’habitude, 1’un des deux articles semestriels de M. L. Couture sur les principales

i Extr. du Bull, de UInst., 1899.

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publications philosophiques de l’année. Cette fois, une vingtaine d’ouvrages, tous relatifs à Y Histoire de la philosophie, sont analysés et appréciés avec la concision peut-être excessive imposée par la direction de cet excellent périodique, mais non sans un véritable intérêt d’instruction et même de curiosité. Nous en détachons deux courts fragments sur deux ouvrages très caractéristiques de l’état actuel des doctrines et des tendances métaphysiques en dehors du christianisme : La morale, l’art et la religion d’après M. Guyaii, par Alfr. Fouillée (Paris, F. Alcan) — et De la vie, par le comte Léon Tolstoï (Paris, Marpon et Flammarion).

...Quelle douloureuse impression doit produire sur toute âme religieuse le livre, un peu biographique, beaucoup plus analytique et doctrinal, de M. Fouillée, sur un jeune et brillant philosophe, qui fut son disciple et son gendre !... M. Fouillée présente un tableau saisissant, quoique flatté, de la Morale sans obligation ni sanction, des Problèmes de V esthétique contemporaine, de l’Irréligion de l’avenir, etc. En étudiant avec lui ces œuvres d’un talent puissant mais dévoyé, on en voit bien Tenchainement, l’unité, l’originalité réelle ; c’est à d’autres qu’il faut en demander le contre-poison. Les chapitres consacrés aux Vers d’un philosophe et aux vues de Guy au sur l’éducation sont particulièrement curieux ; on pourra s’étonner, par exemple, d’y voir traiter l’hypnotisme de moyen pédagogique. Mais il y avait « du rêve » dans Guyau ; malgré le caractère rigoureusement négatif de sa métaphysique, son âme naturellement élevée n’a-t-elle pas entrevu une sorte d’immortalité ? Il n’était pas allé plus loin dans la voie de l’espérance, lorsque la mort a terminé sa longue agonie le jour du vendredi saint de l’année dernière ; il avait trentetrois ans ! Durant les derniers jours du pauvre phtisique, « à voir cette ligure aux nobles traits tout empreints de pensée, et dont la souffrance même n’avait pas altéré la douceur sereine ; à voir la mère en pleurs aussi pâle que son fils, on songeait malgré soi à quelque image du Christ descendu de la croix ». Ainsi parle le biographe. Hélas ! et la croix ne protège pas la tombe où le cadavre de Guyau fut déposé sans prière le matin de Pâques, « à l’heure où les croyants célébraient par toute la terre l’espoir de la délivrance finale et le pardon tombé du haut d’une croix sur les hommes ».

Le livre de la Vie est dominé et animé d’un bout à l’autre par une

idée puissamment conçue et mise en un relief très vigoureux : c’est que la vie propre de l’homme, loin d’être la vie animale, est en contradiction avec elle. Les philosophes de l’empirisme, que Tolstoï appelle « scribes

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et pharisiens », ont vainement cherché l’explication du mystère de l’homme dans la vie qui lui est commune avec la bête. La vraie explication, que les grandes religions seules ont données, est au contraire dans la vie supérieure, qui se dégage peu à peu de la vie animale comme la plante sort de la graine. Cette vie consiste dans l’obéissance à la raison, à la conscience réfléchie, au bien sans limites de temps ni d’espace, dans le renoncement complet au « bien de l’individualité animale ».

On voit l’excès d’une doctrine plus bouddhiste que chrétienne, quoiqu’elle se réclame souvent des leçons de l’Evangile. C’est une façon radicale, mais chimérique, de résoudre la contradiction de l’homme, que d’anéantir en lui la vie individuelle pour l’absorber dans l’amour absolu et le dévouement universel. La religion, que Tolstoï invoque si souvent, a une solution moins violente, mais seule logique et pratique : elle enseigne que la lutte de nos tendances opposées vers la vertu et vers le bonheur doit être réglée ici-bas par la conscience morale, avec la foi et l’espérance de leur pleine conciliation dans une existence ultérieure.

L’absence de toute croyance à l’immortalité personnelle est le vice irrémédiable du mysticisme de Tolstoï. Il proclame la permanence de la vraie vie, il nous montre l’action des hommes morts persévérant dans le monde... Belles images et qui ont leur vérité mais insuffisantes pour régler notre conduite. Vouloir gouverner l’homme en lui enlevant son moi, l’obliger au renoncement absolu sans compensation personnelle, rêve sublime peut-être, mais rêve assurément ! C’est le sort de toute morale séparée d’une ferme croyance à la sanction divine de n’échapper à l’eudémonisme vulgaire que pour se précipiter dans un stoïcisme ou un ascétisme inaccessible à la faiblesse humaine.

APPENDICE III i

Les philosophes modernes étrangers et français étudiés par M. Franck, dans un de ces volumes où il recueille des articles publiés dans le Journal des savants et ailleurs, sont tous contemporains, excepté un seul, Bernardin Telesio, fondateur de l’Académie de Consenza et fameux au seizième siècle par ses travaux pour renverser et remplacer l’aristotélisme. Ce novateur, plus célèbre que connu, a été étudié de très près par M. Florentino, professeur à l’Université de Bologne, dans un volume publié à Florence en 1872, et ce travail a servi de guide à M. Franck pour exposer à son tour l’œuvre très complexe et assez incohérente de Telesio. En rendant pleine justice aux laborieuses recherches de son guide, le critique français est loin de le suivre dans ses éloges exagérés du philosophe de Cosenza, dans ses jugements sur la portée et l’influence réelle des idées qu’il expose, encore moins dans l’esprit qui l’anime lui-même. « Il est plein de science, dit-il fort justement du livre de M. Fiorentino... Il

i Extr. du Polgbiblion, nov. 1881, p. 404. Voir note à la fin de l’Appendice.

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est écrit avec élégance et avec chaleur ; mais il a le défaut d’être trop systématique et nous dirions volontiers trop patriotique... Quant au système dont nous voyons avec peine une intelligence comme celle de M. Fiorentino subir sans résistance la domination, c’est le panthéisme suranné et vide, le panthéisme algébrique de Hegel. Avec des formules comme celles qui sont à son usage, rien ne s’explique et tout se confond. »

On ne peut mieux juger le professeur de Bologne, connu par d’autres recherches sur l’histoire de la philosophie italienne, également précieuses par le détail des faits, également gâtées par un déplorable fanatisme. Tel est le désordre qui règne aujourd’hui au-delà des Alpes dans le domaine de la philosophie ; affligeant contraste avec la belle période de notre siècle où Rosmini, Mamiani et Gioberti suscitèrent une si brillante renaissance spirituelle dans ce beau pays. On trouvera une étude sommaire de ce mouvement et de ce qui Ta immédiatement précédé et suivi dans le premier mémoire réédité ici sous ce titre : La philosophie en Italie au xixe siècle, et qui est un compte rendu du livre de M. Ferri dont le Polybiblion a parlé dans le temps. Mais on devra se mettre en garde contre l’hostilité mal dissimulée du critique à l’endroit du catholicisme.

M. Franck étudiait là probablement pour la première fois, grâce à M. Ferri, des travaux d’une haute valeur, trop peu connus en France et longtemps ignorés de notre enseignement officiel. Toutefois, il présentait à son public français des noms et des systèmes encore plus inconnus, dans son mémoire sur la Philosophie en Sicile, où sur les traces de M. di Giovanni, il exposait surtout la profonde et hardie métaphysique de Micelli et de ses successeurs. Nous avons nous-même rendu compte du livre du professeur sicilien, sur lequel M. Franck prononce ce jugement flatteur dans sa complète équité : « après avoir fait la part des exagérations et des illusions du patriotisme, d’autant plus exigeant qu’il est renfermé dans des limites plus restreintes, tout esprit impartial reconnaîtra dans ce livre un des plus utiles et des plus importants qui aient été publiés sur la philosophie pendant ces dernières années (p. 198). »

Il suffira d’indiquer les études de M. Franck sur deux livres que nous avons également présentés dans leur temps aux lecteurs du Polybiblion. Il peut paraître sympathique jusqu’à la complaisance pour l’Histoire de la philosophie en Angleterre de M. de Rémusat ; mais dans ses longs articles sur l’Inconscient de M. de Hartmann, nous aimons à reconnaître et à applaudir une défense très sérieuse des doctrines spiritualistes contre le dernier effort de l’idéalisme d’outre-Rhin. — Le reste du volume renferme des articles nécrologiques ou bibliographiques beaucoup moins approfondis sur quelques philosophes français : l’abbé Bautain, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Rémusat et M. Paul Janet. Au total, notable contribution à l’histoire et à la critique des auteurs et des systèmes de philosophie contemporaine.

LEONCE COUTURE

Historia de la filosofia por cl P. Zeferino Gonzalez, obispo de Côrdoba, Madrid, 1878-1879 i.

Mgr Gonzalez occupe un rang distingué dans la philosophie espagnole et son livre comble une lacune trop fâcheuse dans la littérature catholique pour que nous n’accordions pas une attention particulière à ces trois volumes, bien qu’ils nous soient parvenus un peu tard. Nos communications avec l’Espagne ne sont pas encore en bon train, et du reste on trouvera dans cet article deux ou trois volumes français avec lesquels nous étions tout aussi en retard (pour ne pas dire que les éditeurs se sont mis en retard avec nous), et dont nous avons cru cependant devoir parler à notre aise, parce qu’ils n’ont encore rien ou presque rien perdu de leur intérêt. Il faut en dire autant, à plus forte raison, du livre de l’évêque de Cordoue, écrivain éloquent autant que profond et qui, malgré sa fidélité absolue aux doctrines traditionnelles de son ordre, a su faire admirer de tous la largeur et l’originalité de sa pensée ; à telles enseignes qu’un rationaliste de son pays, M. Manuel de la Revilla, le proclamait, il y a quelques années, « un des plus éminents philosophes espagnols de nos jours ». Il nous semble d’ailleurs que ce nouvel ouvrage du savant dominicain, égal ou supérieur à tout ce qu’il a publié déjà, est le premier manuel catholique qui réponde à ce qu’on exige aujourd’hui, et avec raison, d’une histoire de la philosophie. C’est-à-dire qu’on y trouve, non seulement des analyses exactes et des critiques judicieuses, mais ce qui est l’âme de toute histoire et ce qui a plus de prix encore dans le tableau des progrès et des changements de la pensée et de la science humaines, la recherche et l’intelligence des lois qui président à leurs variations. Tout en rejetant avec énergie l’erreur hegelienne qui traite l’histoire de la philosophie comme une synthèse rigoureuse de la raison pure, comme une construction mathématique où la contingence n’a plus d’accès, l’évêque de Cordoue se moque avec Hegel de ces histoires décousues et fragmentaires, « série d’aventures de chevaliers errants qui se battent pour une beauté qu’ils ne virent jamais, et qui ne laissent après eux que l’amusant souvenir de leurs ridicules entreprises ». Il ne craint pas, pour sa part, de représenter cette histoire comme un tout harmonieux, parce que le mouvement des écoles répond aux divers besoins de la pensée réfléchie et que les conceptions de celle-ci présupposent « une conception spontanée de la raison universelle ». Aussi trouvera-t-on dans ces pages l’unité organique et la continuité de la vie, en même temps que le relevé fidèle des faits particuliers. Une liste préliminaire des auteurs consultés et surtout la rédaction même de l’ouvrage, qui est presque partout de première main, restreignent de beaucoup la portée de ces paroles de la préface : « Ce livre a été écrit, il est vrai, dans la patrie de Sénèque, mais au milieu des nombreuses et graves préoccupations de la charge épiscopale, c’est-à-dire sans loisirs suffisants et surtout sans cette tranquillité d’esprit si nécessaire pour entre-

l Extr. du Polybiblion, nov. 1881, p. 385. Voir note à la fin de l’Appendice.

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prendre et achever des travaux de cette espèce ». Il est vrai que les renseignements de Mgr Gonzalez ne sont pas toujours complets, toujours au courant des derniers travaux d’érudition ; mais la portée de son jugement et la clarté de son exposition compensent bien ce désavantage, qui même n’éxiste guère que dans le premier volume, consacré à la philosophie païenne.

L’auteur y accorde d’abord une assez large place aux systèmes philosophiques de l’Orient et surtout de l’Inde. Il a jugé cette attention d’autant plus nécessaire que nous assistons à une sorte de renaissance du bouddhisme et que certains écrivains de nos jours attachent à cette vieille doctrine une extrême importance. Toutefois la philosophie grecque, dans ses trois grandes périodes, occupe presque tout le volume. Nous n’y signalerons rien, parce que le mérite de l’auteur est moins dans quelque découverte ou dans des vues absolument nouvelles que dans le juste relief donné à chaque personnage et à chaque doctrine ; nous tenons d’ailleurs à insister tout à l’heure sur la philosophie chrétienne, où la critique moderne a laissé beaucoup plus à faire à notre historien. Il subit de citer quelques phrases de sa conclusion pour faire voir avec quelle largeur sympathique le pieux thomiste apprécie le travail philosophique de l’antiquité. « Il faut reconnaître dans la pensée hellé-

nique un des facteurs les plus importants de la civilisation et du progrès. Il serait souverainement injuste de méconnaître ces services de la philosophie grecque, qui crée et dégage la physique et la cosmologie, dans les luttes et les alternatives des écoles d’Ionie et de Pythagore, de l’atomisme et de l’éléatisme ; qui, dans sa seconde période, crée, déroule et perfectionne la métaphysique, la logique et la psychologie, les sciences morales et politiques, en déployant une fécondité virile dont il y a peu d’exemples dans l’histoire ; qui, dans sa troisième période, cherche à s’élever jusqu’à la connaissance scientifique de Dieu dans ses relations avec l’homme et le monde. Certes elle commit de graves erreurs ; elle ne sut ni préserver les sociétés de la corruption morale, ni supprimer leur organisation vicieuse, ni fonder le droit, ni régulariser et humaniser la guerre ; mais elle sut donner de frappants exemples d’austère moralité ; elle sut combattre de grandes erreurs du polythéisme et mourir avec héroïsme pour la défense de la vérité religieuse. 11 ne lui était pas donné d’éviter ces fautes ni de réaliser la réforme sociale, parce qu’il lui manquait le principe divin que le christianisme a donné au monde, principe qui, complétant, dégageant et* régénérant la philosophie païenne, devait amener une nouvelle époque dans l’histoire de la philosophie, l’époque de la philosophie chrétienne. »

Le second volume conduit jusqu’au dix-septième siècle cette philosophie renouvelée. L’auteur justifie très bien son litre de chrétienne en montrant que. tout système, depuis la chute du paganisme, est chrétien ou essentiellement ou accidentellement (p. 8).

Il ne confond pas d’ailleurs, comme d’autres, la religion et la philosophie, la foi et la science ; il montre, au contraire, dans la défense

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nécessaire du christianisme contre une école ennemie, la première origine de la philosophie nouvelle, dont le type presque complet lui apparaît dans Clément d’Alexandrie. A côté de l’école de ce large esprit se développe en Afrique une école opposée, l’école séparatiste de Tertullien et de Lactance, qui représente une tendance hostile à la libre recherche, tendance continuée dans l’Eglise à toutes les époques subséquentes jusqu’à nos jours, où elle a inspiré les fidéistes et les traditionalistes de toute nuance. Une école intermédiaire est celle des apologistes grecs. Enfin saint Augustin, avec son génie profond, ses études platoniciennes et son orthodoxie sévère, fonde définitivement la métaphysique chrétienne dans ses doctrines essentielles sur Dieu et sur l’âme, en même temps qu’il inaugure dans la Cité de Dieu la philosophie de l’histoire : « Science nouvelle apportée au monde par le christianisme ; science que l’histoire ne pressentit même pas et qui aujourd’hui, sous l’inspiration du rationalisme moderne, se révolte avec une incroyable ingratitude contre la religion du Christ qui lui a donné l’être (p. 75). » Après ce grand homme, des maîtres plus modestes préparent, au milieu des horreurs de l’invasion barbare, la scolastique qui sauvera, gardera et achèvera bientôt la philosophie chrétienne. Ces maîtres, Boèce, Cassiodore et surtout saint Isidore de Séville, sont l’objet d’une étude attentive et sympathique.

Toutefois, c’est à la scolastique proprement dite que Mer Gonzalez consacre ses pages les plus neuves et les plus curieuses. Il marque d’abord d’une main sûre les deux caractères essentiels de cette grande doctrine : 1° L’idée chrétienne, dictant une solution fixe des problèmes les plus élevés de la pensée ; 2° le système d’Aristote, fournissant le moule, préparant l’organisation compliquée et harmonieuse de la science. Mais il y ajoute deux éléments secondaires encore importants : le platonisme ou le néo-platonisme, qui avait pénétré, avec les Pères, dans certaines parties de la métaphysique ; et le mysticisme chrétien, qui a son influence spéciale sur tant de doctrines du moyen-âge. Après cela, l’illustre auteur partage la scolastique en quatre périodes : de début, de formation, de perfection, de décadence. Dans les siècles de début, brille un génie d’un ordre très élevé, mais qui pose déjà les bases du rationalisme, Scot Erigène. A l’époque de formation, la querelle des réalistes et des nominalistes domine tout ; ceux-ci, avec Roscelin et Abélard, « honoré dans ces derniers temps d’éloges pour le moins exagérés ; » ceux-là, avec saint Anselme et Guillaume de Champeaux, dont la doctrine, au moins sous sa forme définitive, paraît avoir été vraiment orthodoxe et scientifique. Près de ces deux écoles se placent les platoniciens (Bernard de Chartres), les mystiques de Saint-Victor, les éclectiques Jean de Salisbury, Pierre Lombard, Alain de Lisle, les panthéistes Amaury de Bène et David de Dinan. C’est naturellement la troisième époque de la scolastique qui fournit à Msr Gonzalez l’occasion de ses études les plus pleines et les plus étendues. Il se plaît à montrer dans cette grande et pacifique floraison de doctrine le résultat de la fermentation intellec-

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tuelle et des travaux accumulés de l’époque précédente, de cette lutte solennelle entre le rationalisme ou le panthéisme théorique, à qui faisaient écho les hérésies des Albigeois et des Vaudois, et le principe chrétien dont la victoire fut déterminée par les grands ordres mendiants de saint Dominique et de saint François, « providentiellement chargés de résoudre dans un sens chrétien cette grande crise à la fois scientifique, morale et sociale (p. 167). » Puis il analyse sommairement, mais avec la plus grande netteté, les premiers maîtres de cette glorieuse époque, Alexandre de Halés, Guillaume de Paris, Vincent de Beauvais, Albert le Grand surtout, pour s’arrêter longuement (p. 196-246) à saint Thomas d’Aquin, dont il étudie, en autant de chapitres distincts, la vie, le concept scientifique, l’anthropologie, la cosmologie, la métaphysique et la théodicée, la morale et la politique. Mais après ce tableau si vaste, si complaisant, où se révèlent la profondeur et la sûreté qui distinguaient déjà les Estudios sobre la fûosofia de santo T ornas, et où la docilité du disciple ne fait jamais tort à la largeur originale d’un penseur très personnel, saint Bonaventure et Boger Bacon sont étudiés avec une sympathie et un soin presque égaux. Au contraire Duns Scot est traité sévèrement, quoique l’auteur lui assigne une place très élevée dans l’histoire de la philosophie : à ses yeux, il est « le Kant du treizième siècle ; son scepticisme est le scepticisme possible dans un philosophe chrétien ; le criticisme du docteur subtil est le criticisme de la Critique de la raison pure, sans le rationalisme qui anime toute la doctrine du philosophe allemand, et sauf les différences qui tiennent à l’état des esprits et aux conditions de la civilisation à deux moments historiques séparés par un intervalle de cinq siècles (p. 268). » Je signalerai encore l’ontologisme de Henri de Gand et le grand effort unitaire de Raimond Lulle, traité avec une faveur indulgente par l’éminent historien. Ce vaste tableau de la philosophie du treizième siècle se termine par un chapitre excellent sur Durand de Saint-Pourçain, que nos historiens de la scolastique nous font si mal connaître. « C’est sans contredit le scolastique le plus indépendant, le plus attaché à l’autonomie de la raison... ; aucun autre n’offre un aussi grand nombre de théories opposées aux idées reçues, une telle liberté d’opinions philosophiques et théologiques, une si grande indépendance de pensée ; aucun ne conçut la science humaine, les conditions de son progrès et les droits de la raison, avec tant de largeur d’esprit que lui. Et pourtant les critiques rationalistes et certains historiens de la philosophie glissent pour ainsi dire à côté de Durand, tandis qu’ils s’arrêtent avec complaisance sur les noms d’Abélard et d’Occam, qu’ils présentent comme les seuls défenseurs des droits de la raison au moyen-âge. Pourquoi cela ?... Cur tam varie ? La raison est simple. Durand plaida pour la liberté de la science sans franchir les limites du principe catholique, sans se révolter contre l’autorité de l’Eglise et contre la Papauté, tandis que l’amant d’Héloïse et le courtisan de Louis de Bavière, etc. (p. 315). » Je coupe brusquement la citation, que j’ai d’ailleurs abrégée : on voit la portée de la critique au regard des modernes, et la largeur

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de l’appréciation au sujet d’un philosophe aussi éloigné que possible de l’orthodoxie thomiste. Il faudrait noter encore le soin extrême et la parfaite clarté portés dans l’analyse des philosophes arabes et juifs et dans les conclusions touchant leur influence sur la philosophie chrétienne. Më1’ Gonzalez juge qu’elle a été fort exagérée ; il fait remarquer surtout que celui de ces philosophes du dehors qui a exercé l’action la plus profonde sur la scolastique des derniers temps est Avicebron, dont la critique moderne a démontré la nationalité juive. Il a cru devoir placer cette partie de son travail à la fin de la période du moyen âge, en dépit de la chronologie et peut-être avec quelque inconvénient quant à la continuité du mouvement doctrinal. Mais la décadence de la scolastique au quatorzième et au quinzième siècle ne s’offre pas moins avec une précision et un relief saisissants. Les causes en sont d’abord mises dans tout leur jour ; elles sont dans le développement des tendances inaugurées par Scot et Durand et dans la vogue croissante de l’averroïsme. Occam, le roi du nouveau nominalisme, marque la déviation définitive de la scolastique, en même temps qu’il pose « les antécédents logiques plus ou moins latents de la moderne philosophie antichrétienne, considérée dans son esprit de critique sceptique dans ses conclusions positivistes athées, dans sa morale utilitaire et variable, dans sa psychologie matérialiste et jusque dans sa politique laïque et césarienne (c. p. 328). » Dans cette déchéance trop générale, la vraie philosophie conserve pourtant ses droits. Gonzalez y rattache, tout en lui reprochant quelques concessions au scepticisme, l’illustre cardinal Pierre d’Ailly, dont il fait (à la différence de la plupart des historiens) un dogmatique et un réaliste. Peut-être a-t-il eu tort de louer encore plus absolument le fameux Bradwardin, dont le système, je le crois du moins, est beaucoup plus voisin du calvinisme que du thomisme.

La période de la Renaissance, dont la caractéristique générale est empruntée à Cousin, reçoit ici bien des additions et des retouches dont nos manuels auraient bon besoin de profiter. Cette période s’appelle ici une crise, crisis escolastico-moderna, et ce nom montre bien qu’elle tient aussi fortement au moyen âge qui l’a produite, qu’au mouvement moderne qu’elle a préparé. Parmi les philosophes de cette époque si active et si orageuse, l’évêque de Cordoue étudie avec une prédilection patriotique très marquée les Espagnols ; et, en dépit de ce préjugé assez répandu que l’Espagne compte à peine dans les annales de la philosophie, il trouve des noms et des œuvres philosophiques très dignes d’attention dans la Renaissance espagnole : parmi les nouveaux aristotéliciens, Sepulveda, parmi les naturalistes, Huarte et Servet ; parmi ceux qu’il nomme indépendants, sept ou huit écrivains de valeur, en tête desquels brillent le grand Louis Yivès et un penseur sévillan original et fécond, quoique fort oublié, Foxo Morcillo, dont le critique demande aux bibliophiles et au gouvernement de la Péninsule une édition complète. Mais l’Espagne tient surtout le premier rang dans la scolastique renouvelée de cette époque, dans cette école bien négligée de nos critic

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ques, mais fort digne d’étude, où brillent les dominicains Victoria, Melchior Cano et Dom Soto, et les jésuites Molina, Vasquez, Arriaga et Suarez ; je recommande le jugement porté par Mê1’ Gonzalez sur le Doctor eximius, comme une preuve de sa largeur d’esprit et du consolant progrès qui permet à un thomiste des plus autorisés de reconnaître, dans le maître par excellence de la Compagnie de Jésus, l’un des plus parfait interprètes de la philosophie de saint Thomas.

Le troisième volume de YHistoria de la fdosofia mériterait un examen aussi attentif que le second ; car, si les systèmes de la philosophie moderne et contemporaine sont plus connus et ont été plus étudiés que ceux de la scolastique, l’originalité de bon aloi de Mër Gonzalez ne paraît que mieux dans les analyses et les appréciations qu’il leur consacre. Mais nous avons déjà dépassé, ou peu s’en faut, les limites qui nous sont imposées. Contentons-nous de faire remarquer, dans la première partie de ce volume, une étude très raisonnée de divers courants de la philosophie, moderne. On pourra, d’ailleurs, y signaler çà et là quelque défaillance dans la critique, habituellement si large et si pénétrante, de l’éminent auteur. Son jugement plus que sévère sur Descartes nous semble très peu fondé en ce qui concerne la sincérité religieuse du grand philosophe ; sur le terrain doctrinal, il peut être plus juste, mais il a le grave défaut de ne pas expliquer à fond la place privilégiée de Descartes dans l’histoire de la pensée, où il marque à jamais une grande époque, un renouvellement décisif et universel. Au contraire, l’exposition de la philosophie novissima ne donne lieu, sauf les menus détails, à aucun reproche. Nous ne croyons pas que l’idéalisme allemand surtout, depuis Kant jusqu’à Hartmann, ait jamais été exposé avec cette lucidité, cette pénétration, il faudrait dire cette sympathie, si la sympathie pouvait se concilier avec un dissentiment absolu sur le fond même des idées et des croyances ; mais la grandeur et la puissance des constructions systématiques d’outre-Rhin frappent l’auteur sans l’éblouir, et ce vif sentiment donne un intérêt exceptionnel à beaucoup de ses pages, en particulier à celles qui résument l’œuvre philosophique de Hégel, « effort titanique d’un des plus puissants génies qu’ait jamais vus le monde (page 304). » Le mouvement positiviste et évolutionniste est analysé plus brièvement, mais avec la même fidélité et la même finesse. Il y a moins d’unité et peut-être plus de défectuosités de détails dans ce qui concerne la philosophie de la France et de l’Italie, voire l’Espagne où le patriotisme de l’auteur a pu le prédisposer à l’indulgence. Mais partout on admirera avec l’étendue et la conscience des recherches personnelles de MS1’ Gonzalez la sûreté de son jugement à la fois rigoureusement orthodoxe et largement ouvert à toute idée juste. Il a su se garder partout de ce défaut d’ampleur dans la critique qu’il reproche lui-même (III, p. 433) aux anciennes écoles espagnoles et italiennes, et qui les amenait « non seulement à repousser d’une manière plus ou moins systématique les idées modernes, mais encore à se dispenser de les connaître et de les étudier. » Espérons que le livre de Mêr Gonzalez, étudié, comme il le

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mérite, dans toutes les écoles de philosophie chrétienne, contribuera pour sa large part à les préserver ou à les guérir de ce grave défaut.

Cet article et celui qui précède ont été reproduits pour montrer comment, dans sa collaboration de trente années (1866-1896) au Polijbiblion (Revue bibliographique universelle), Léonce Conture a rendu compte de presque tout ce qui a paru d’important en France, et quelquefois à l’étranger, sur la philosophie et l’histoire de la philosophie. On peut voir aussi par ces deux articles avec quelle sollicitude il suit partout où il les trouve les hommes de la Renais-

sance.

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