‹ EnseignementChapitre 18 sur 158 · M-T DE SALINIS APOLOGISTE · texte numérisé non relu

M-T DE SALINIS APOLOGISTE

Il me semble que Son Em. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, dès le début de l’éloquente lettre qu’il a adressée à M.- l’abbé de Ladoue sur l’ouvrage posthume de M§r de Salinis, a touché avec une extrême justesse les deux qualités les plus saillantes de cette belle publication. Le savant prélat y a vu d’abord une fidèle exposition des preuves traditionnelles, des démonstrations consacrées que renferment tous les traités classiques de la Religion et de l’Eglise : quelque chose de très opposé à ces vues personnelles, à ces brillantes innovations qui ont fait la fortune de certains écrivains ou orateurs catholiques de ce temps. Msr Donnet n’en juge pas moins opportune l’impression des conférences de son ilustre ami. « Si de récents travaux, écrit-il, ont fait éclore des démonstrations nouvelles, ce n’est pas un motif de renoncer aux anciens arguments qui suffisaient à convaincre nos pères. Le trésor de l’apologétique chrétienne ne doit-il pas être, comme un arsenal, tenu au courant des dernières découvertes, mais riche en même temps de toutes les armes amoncelées des siècles passés ? » Mais à côté de ce caractère de fidélité aux habitudes de l’enseignement apologétique, caractère évident dans la matière, sinon dans la forme, de presque toutes les parties du grand plaidoyer de Msr de Salinis pour l’Eglise de Dieu, éclate cette préoccupation constante du principe d’autorité qui a dominé toute la littérature catholique dans le mouvement religieux postérieur à la Révolution française. Msr de Salinis y a eu sa bonne part ; il a pu même à son

i La Divinité de l’Eglise, par Mgr de Salinis. 1865. 4 vol. in-8°. Paris, Tolra et Haton, rue Bonaparte, 68. — Extr. de la Revue de Gasc. 18Ô6.

LÉONCE COUTURE

heure se laisser entraîner dans quelqu’un des excès de cette réaction, d’ailleurs si noble, si légitime, si nécessaire, contre les funestes erreurs de l’individualisme politique et philosophique. On doit s’attendre à trouver dans son livre le résultat épuré, mais très réel, très appréciable, de l’action de M. de Lamennais sur la pensée religieuse de la génération dont il fut un instant le prophète et l’évangéliste. Mër Donnet indique bien cet élément de haut intérêt.

« Ces conférences, dit-il, ont leur raison d’être particulière ; elles se rattachent à un fait historique qui a douloureusement ému le monde catholique, et il appartenait à Msr de Salinis d’élever la voix en faveur de cette Eglise dont son malheureux ami et trop illustre maître avait méconnu l’autorité. Le système de la certitude de M. de Lamennais enlevait à Rome l’infaillibilité pour la répandre, d’une manière vague et insaisissable, sur toute la superficie du genre humain. L’organe de l’univers devait faire silence ; et il fallait que chacun, l’oreille collée contre terre, écoutât individuellement les accents de la vérité que lui envoyaient les échos confus de mille traditions locales. » On verra comment Mâr de Salinis, quand l’oracle de Rome eut rompu le charme d’une amitié et d’un enseignement séducteurs, replaça l’infaillibilité où Dieu l’a mise, tout en tenant haut et ferme le drapeau de la tradition arboré par l’abbé de Lamennais sur les ruines entassées au nom de la raison.

Il me suffira d’indiquer ici en deux mots la part de la nouveauté dans la démonstration catholique de notre illustre archevêque. Toute la dernière partie, « la Religion considérée dans ses rapports avec la destinée de l’homme dans le monde présent, » est inspirée par l’état de souffrance et d’inquiétude politiques, et par l’universelle aspiration des esprits vers le bien-être social, double suite des efforts avortés et des cruelles erreurs de la Révolution française. Quant à l’influence particulière du principe traditionnel, inauguré avec tant d’éclat par De Maistre, Bonald et Haller dès le début du xixe siècle, et appliqué au système tout entier de la connaissance, avec une exagération déplorable, par l’auteur de l’Essai sur Y indifférence, il a dirigé M§r de Salinis dans l’esprit général et la méthode ordinaire de sa démonstration et dans le choix de plusieurs arguments.

Mais avant d’apprécier l’action de ces influences, il est bon de déterminer l’origine et les phases principales du livre de la Divinité de l’Eglise. Je vais tâcher de les indiquer brièvement ; je donnerai ensuite une idée sommaire du Plan général que l’auteur a tracé lui-même, avec beaucoup de force et de clarté, en tête de son ouvrage ; j’essaierai enfin quelques observations raisonnées

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

sur la portée réelle, les avantages et les inconvénients des différences d’esprit et de méthode qui distinguent ce traité des autres apologies chrétiennes de ces derniers temps, et une appréciation de la valeur, au point de vue de la doctrine et du style, de l’œuvre entière et de ses principales parties. Je tâcherai d’être court, et à cette fin, je conjure le lecteur de me permettre une certaine liberté d’allures. Il n’est que juste de déclarer ici que le livre de Msr de Salinis est à conseiller, plus que tout autre du même genre, à la jeunesse instruite, aux hommes du monde, au clergé, et spécialement aux catéchistes de degré supérieur et aux aumôniers de collège. Je dois ajouter que je rétracte d’avance toute expression qui semblerait porter quelque atteinte sérieuse à la valeur logique et à la pureté doctrinale des conférences de Msr de Salinis, et déclarer, une fois pour toutes, mon extrême confusion de ne savoir pas toujours contenir l’expression de ma pensée dans les strictes convenances de mon office de rapporteur modeste, d’annotateur timide, qui peut au besoin signaler une lacune, relever un détail défectueux, présenter une objection, opposer une autorité, mais non prononcer un jugement.

La Divinité de l’Eglise peut être considérée comme l’œuvre intellectuelle totale de Msr de Salinis. Ebauchée dès le commencement de sa carrière, il l’a enrichie en la recommençant à plusieurs reprises dans ses cours privés ou publics d’enseignement et du haut de sa chaire épiscopale, la modifiant d’abord dans le sens du système de YEssai, la corrigeant ensuite de façon à concilier les doctrines traditionalistes avec la condamnation prononcée par Grégoire XVI contre la théorie du sens commun. La mort l’a surpris avant la fin de ce travail de révision et d’achèvement. Mais la bonne Providence avait placé près de lui un disciple, confident de ses pensées, qui a pu donner la dernière façon à quelques pierres, éparses et brutes encore, et les porter à leur place, sans danger de troubler le dessein général du maître 1. M§r de Salinis, apôtre de la foi catholique (et j’ai dit d’ailleurs que c’était la plus

1 « Nous n’avons eu guère, dit M. l’abbé de Ladoue, qu’à achever quelques contours, et à faire un choix entre les formes souvent très variées d’une même pensée. » Le savant éditeur parle ensuite des notes dont il a enrichi l’ouvrage et sur lesquelles je reviendrai. Préface, p. lxviii. — Je n’analyse pas cette préface très étendue et très savante, parce qu’elle est formée presque en entier du Coup d’œil sur l’histoire de l’apologétique chrétienne dont j’ai rendu compte au commencement de l’an dernier ( Revue de Gascogne, t. VI, p. 54-56). Je profite de

LÉONCE COUTURE

haute expression de sa personnalité), s’est donc mis tout entier dans ce livre, avec les conquêtes successives de son expérience si souvent renouvelée. L’éditeur a eu le droit de présenter l’œuvre qu’il a sauvée de l’oubli, comme « le fruit de quarante années d’études sérieuses appliquées par une intelligence supérieure à un sujet unique, et fécondées par un enseignement public qui avait dû s’adapter à toutes sortes d’esprits ; » et l’un des plus habiles critiques de ce temps 1 a pu citer à propos de ce livre un adage dont il modifiait très heureusement le sens primitif : Timco hominem iiiiius libri. Il faut aborder avec une attention respectueuse le livre de toute une vie laborieuse et féconde.

Le lecteur n’a pas oublié peut-être ce que j’ai dit ailleurs des débuts apostoliques d’Antoine de Salinis 2. Le saint abbé Lalanne lui avait mis au cœur, dans ses catéchismes, cet amour profond de l’Eglise romaine qui fut le mobile de sa vie intellectuelle et active. Encore séminariste à Saint-Sulpice, il fut choisi pour catéchiser lui-même les fils de la génération qui avait vu l’effroyable spectacle d’un grand Etat sans foi, sans culte et sans Dieu. Les nécessités exceptionnelles d’une époque si difficile et le talent merveilleusement précoce du jeune Salinis le firent choisir pour un enseignement supérieur à celui des catéchismes ordinaires. Ce fut l’origine de la première ébauche du grand travail apologétique qui l’occupa toute sa vie.

Au reste, une influence étrangère domine dès son début notre éloquent apologiste. Il gravitera bientôt avec docilité autour de cet astre éblouissant qui traça dans le ciel paisible de notre église de France un sillon si hardi, avant de se perdre dans la région de la nuit et du néant. Le premier parrain intellectuel d’Antoine de Salinis fut un esprit d’une trempe très différente 3. M. Teyssère, ancien élève de l’Ecole polytechnique, avait conservé, au milieu des sarcasmes d’une jeunesse incrédule et débauchée, la foi courageuse et les pratiques austères d’un chrétien des premiers temps. Jeté, par un accident qui lui parut un appel de Dieu, de l’Ecole des ponts et chaussées, où il professait avec le plus grand

1 occasion pour supplier les lecteurs qui conservent la collection de la Revue de corriger à la plume deux grosses erreurs typographiques de cet article. P. 55, premier mot : acteurs, lisez lecteurs ; ligne 16, traditions, lisez habitudes.

1 M. l’abbé U. Maynard, dans la Bibliographie catholique.

2 J’indique une fois pour toutes mon travail sur Mgr de Salinis, d’après sa Vie publiée par M. de Ladoue {Revue de Gasc., t. V, p. 171).

3 Je »e cite qu’à titre de curiosité l’assertion de feu Quérard, d’après lequel le premier volume de l’Essai sur l’indifférence est autant de M. Teyssère que de l’abbé de Lamennais.

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

succès, dans la compagnie de Saint-Sulpice, il devint directeur de l’œuvre des catéchismes et inspira lui-même les travaux de l’abbé de Salinis. Celui-ci l’aimait comme un père et il déposa l’expression de ses regrets, quand il l’eut vu mourir à la lleur de l’âge (33 ans, août 1818), dans une épitaphe dont je veux traduire quelques traits: « Bon serviteur et bon soldat de Dieu, — dévoué tout entier à Jésus et à Marie, — il exprima par sa vie ce double modèle. — Il portait au cœur — un foyer de pur amour ; — sur son visage, — la fleur d’une pudeur virginale — et comme le rayon d’une angélique beauté. — Jamais dans sa bouche — une parole amère, — mais Fonction du saint Esprit, — et pour fléchir les âmes — une éloquence qui coulait comme une douce rosée... » II est clair qu’ Antoine de Salinis fut gagné tout entier par le charme de ce prosélytisme inspiré qu’il a su si bien rendre. Il était dans sa destinée de s’attacher toujours à un guide, et même en prenant une large part au mouvement, de paraître le suivre et non le commander. On aurait tort d’y voir un signe de faiblesse. Il était né disciple, mais il mettait une énergie incomparable à propager et à défendre le dépôt qui lui était confié. Les âmes trempées pour l’attaque directe, pour l’initiative éclatante et souveraine, manquent presque toujours de cette force qui se contient et qui persévère. Docilité, douceur, brillaient avant tout dans l’intelligence comme dans l’âme d’Antoine de Salinis ; mais c’était la docilité qui préserve du naufrage, la douceur à laquelle l’éternelle vérité a promis la possession de la terre.

On avait imposé au jeune Salinis, à peine âgé de dix-huit ans, le catéchisme de persévérance, et M. Teyssère lui recommanda d’exposer aux enfants qui suivaient ce cours d’instruction supérieure après leur première communion les preuves de la religion catholique. Il l’aida même à le rédiger d’après des habitudes d’enseignement que rien n’avait encore troublées. L’influence de l’abbé de Frayssinous ne dut pas rester étrangère à ce premier dessein. On se rappelle que le jeune séminariste avait écrit de mémoire le texte entier des célèbres conférences de Saint-Sulpice. On peut donc penser que le plan primitif du travail apologétique de Msr de Salinis comprenait trois ou quatre démonstrations successives : de la religion naturelle, de la révélation mosaïque, du christianisme, de l’Eglise. Plan irréprochable au fond, quoi qu’on puisse dire, mais qui peut avoir dans la pratique de graves inconvénients, en renvoyant la conclusion essentielle après une série effrayante de pénibles discussions.

M. de Ladoue nous apprend que l’ébauche tracée par le catéchiste

LÉONCE COUTURE

de Saint-Sulpice fut perfectionnée par un enseignement de six ans au collège royal de Henri IV, et peu à peu modifié dans le sens de l’unité dans l’Eglise catholique dépositaire de toute révélation. Au reste, les conférences religieuses de Henri IV avaient à peu près déjà la même étendue et offraient les mêmes larges divisions que l’ouvrage imprimé trente ans après.

« Le cours embrassait trois années, dit le biographe de Mër de Salinis. Première année : démonstration de la divinité du christianisme. Deuxième année : autorité divine de l’Eglise. Troisième année : la religion considérée dans ses rapports avec l’ordre temporel. Cet ensemble de considérations, présenté avec une grande élévation de pensées, sous une forme à la fois vive et élégante, ne pouvait manquer de produire d’heureuses impressions sur les esprits droits. Ainsi en fut-il comme l’attestent les témoignages rendus par des hommes honorables et distingués qui, dans des carrières diverses, ont conservé les principes religieux qu’ils avaient puisés dans les leçons de l’aumônier de Henri IV 1. »

Nous renvoyons à la Vie de Mo? de Salinis les lecteurs qui voudront voir les preuves de l’influence profonde et durable de l’enseignement de notre apologiste. Les témoignages cités dans ces pages et choisis entre tant d’autres recommanderont plus efficacement que tous les éloges de la critique le livre où l’aumônier de Henri IV a déposé le secret de son habileté toute spéciale pour réveiller, conserver et augmenter la foi dans les âmes, malgré les périls d’un âge fougueux et d’une atmosphère intellectuelle saturée de doute et d’impiété.

Cependant l’adhésion de l’abbé de Salinis aux théories de Lamennais, sans lui faire modifier profondément comme on pourrait le croire le plan de sa démonstration catholique, lui fit faire, de plus en plus large la double part de la foi à l’autorité et des traditions générales du genre humain, souvenir d’une révélation primitive. On sait que le second volume de l’Essai sur l’indifférence parut en 1820. Dans ce chef-d’œuvre de séduction dialectique, le novateur téméraire attaquait, sous le nom de Descartes, la raison privée, ruinant ainsi par la base toute certitude, aussi bien celle de la foi que celle de la science. Mais l’appareil d’une éloquence nerveuse et colorée dissimulait l’abîme. Le prophète de la tradition évoquant ensuite tous les siècles de l’histoire conférait à l’autorité du genre humain le privilège de l’infaillibilité. La science réelle et le rare bonheur avec lesquels le grand écrivain établissait la vérité

1 Vie de Mgr de Salinis, par M. l’abbé de Ladoue, p. 57.

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

catholique sur la base de la raison et de la tradition universelles entraînèrent les plus brillants esprits de la jeune génération. Notre compatriote travailla pour sa part à propager le système dit du sens commun.

On sait comment l’abbé de Salinis, directeur de Juilly, reçut l’Encyclique de Grégoire XVI (15 août 1832) portant condamnation des doctrines de son maître. Il eut soin depuis de purger ses conférences de ce levain funeste. Les traditions dont il avait invoqué l’autorité en faveur des grandes vérités de l’histoire mosaïque et de la foi chrétienne, d’après les derniers volumes de Y Essai, gardèrent la place qu'il leur avait faite. Mais il eut soin de n’en jamais exagérer la valeur et d’indiquer cet excès comme un écueil dangereux. Ces avis salutaires lui fournirent même la matière d’une conférence spéciale qu’il rédigea dans son enseignement à la Faculté de théologie de Bordeaux et qui est à son rang dans la Divinité de l’Eglise, comme préliminaire de la mission divine de Jésus-Christ prouvée par les monuments de l’antiquité profane. J’en citerai un fragment du plus vif intérêt’.

« La chute de l’abbé de Lamennais est quelque chose d’unique dans l’histoire de l’Eglise : lui qui avait défendu les droits de l’autorité jusqu’à l’exagération ; lui, la veille aux pieds du pape, lui disant : O père ! laissez tomber une parole sur le plus humble de vos enfants ; quoi que vous ordonniez, je suis prêt à obéir... • le pape parle ; et il désapprouve la ligne suivie par M. de Lamennais avec des ménagements infinis sans prononcer son nom, et M. de Lamennais se relève pour lui dire : Vous ne représentez plus Dieu dans ce monde ; vous êtes en désaccord avec le genre humain ; je reste avec le genre humain.

« Que se passa-t-il dans l’âme de M. de Lamennais au moment où il fut condamné ? C’est un de ces mystères qui seront éclaircis au dernier jour à la lumière de la justice de Dieu, ou plutôt, la miséricorde aura prévenu la justice. Dieu se laissera toucher par les ardentes prières qui lui demandent la conversion d’une âme qui a été l’instrument du salut d’un si grand nombre d’âmes. Une éclatante réparation couvrira cette éclatante apostasie. Jamais je ne désespérerai du salut de cet ancien et malheureux ami. »

« Ces paroles étaient écrites en 1842, nous dit ici M. l’abbé de Ladoue. En présence de la triste fin de M. de Lamennais, poursuit le pieux éditeur, on ne peut que répéter avec son ancien ami : Que s’est-il passé dans ce dernier moment ? C’est le secret de la justice de Dieu et aussi de sa miséricorde. »

Mêr de Salinis s’est cru obligé de dire toute sa pensée au sujet

LÉONCE COUTURE

des causes de cette effroyable défection. Il a cru pouvoir en assigner deux : l’absence de charité et l’orgueil de la pensée.

« Il suffit de relire les articles polémiques insérés par M. de Lamennais dans les divers journaux et recueils religieux de l’époque pour comprendre jusqu’où allait son défaut de charité. Ce n’étaient pas seulement les doctrines qu’il attaquait avec force, mais il était impitoyable envers les défenseurs de ces doctrines. Et quand une de ces flèches acérées qu’il lançait avait atteint son but, il était heureux ; on eût dit qu’il eût remporté une victoire. L’orgueil qui faisait le fond de son âme était le principe secret et non avoué de ce défaut de charité ; l’humiliation de ses adversaires servait de piédestal à son désir de domination

« Cette défection, la plus inexplicable peut-être qui ait effrayé le monde catholique depuis Tertullien, eut cela d’unique (dont grâces immortelles soient rendues à Dieu !) que lorsque ce génie déchu s’exila de l’Eglise et prit la route des abîmes, il marcha seul, absolument seul. S’il chercha des yeux ses amis et ses disciples, il put les voir agenouillés, tous, devant l’Encyclique dans laquelle Pierre avait parlé, heureux d’incliner leurs pensées d’un jour devant le jugement de la Chaire éternelle.

« Pour notre part, nous n’eûmes nul mérite, nous pouvons l’attester, mais une consolation dont nous ne saurons jamais assez bénir Dieu. Nous éprouvâmes dans cette occasion la vérité de cette parole : crede ut intelligas : la soumission ouvrit les yeux de notre esprit 1. »

La part souveraine faite à l’idée d'autorité par le disciple de Lamennais fut-elle donc diminuée dans son exposition chrétienne, après la condamnation du maître ? Non, mais cette idée fut profondément modifiée dans le sens de l’enseignement traditionnel. L’autorité de l’Eglise fut affirmée par l’apologiste, non seulement au terme de sa déduction, mais dès les premiers pas. Ainsi, quand M8r de Salinis, évêque d’Amiens, développa, dans &a cathédrale, les preuves les plus frappantes de la Divinité de l’Eglise, il commença par établir le mode suivant lequel l’autorité de l’Eglise se manifeste au catholique 2. Il montra que l’examen n’est pas, pour le catholique, la condition essentielle d’une foi raisonnable, et que nous n’avons pas à traverser le doute pour arriver à la

1 Divinité de l’Eglise, tome II, 17e conférence, Valeur historique des traditions profanes, p. 45-47.

2. Voyez Station de l’Avent de 1851 dans la cathédrale d’Amiens ; Analyses des conférences prêchées par Monseigneur et recueillies dans Z’Ami de l’ordre (Amiens, typogr. Yvert, 1852, in-12 de 144 p.), première conférence.

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

certitude. Ces vérités n’avaient en elles-mêmes rien de nouveau. Elles ont toujours été regardées comme fondamentales dans l’Eglise, qui n’a eu à condamner l’erreur opposée que chez un théologien allemand du xixe siècle, Georges Hermès. Elles ont été développées en particulier au xvn° par Bossuet, dans la conférence avec le ministre Claude, et l’on ne peut exiger plus de clarté ni plus de force des apologistes qui les traiteront encore. Mais l’habitude de plus en plus répandue des procédés purement rationnels dans la démonstration catholique pouvait les faire perdre de vue aux chrétiens de notre époque sceptique et légère, et par là exposer leur foi à de vrais périls.

Je dois ajouter que Msr de Salinis, s’il avait la pensée de mettre en tête de son ouvrage la conférence sur la liberté d’examen et la méthode d’autorité, est mort avant d’avoir réalisé son projet. J’examinerai plus tard s’il n’y a pas quelque inconvénient dans cette disposition, telle que son éditeur l’a exécutée. Le travail que notre illustre archevêque ébaucha parmi nous dans les jours douloureux qui précédèrent son agonie, pour servir d’introduction à ses conférences, est une synthèse brillante et solide du plan surnaturel de la création réalisé par l’Eglise. Mais ce morceau, déjà connu de nos lecteurs 1i ne renferme aucune idée relative à la démonstration de la vérité catholique. Je puis donc le négliger en traçant une esquisse rapide du plan général de l’œuvre apologétique de Ms'r de Salinis.

Le plan ordinaire des traités de la religion a été tracé par les derniers sorbonnistes ; il a subi plus ou moins l’action du cartésianisme, il procède presque contaminent par voie d’analyse, et va du connu à l’inconnu, du particulier au général, des origines aux développements. Je pense, donc je suis. Je suis, donc Dieu est. Dieu est créateur, Dieu est providence. Ces vérités et les conséquences qu’elles renferment constituent la religion naturelle qu’il faut établir avant tout. Dieu est de plus révélateur. Les révélations de Dieu sont des faits contingents, qui se démontrent par des témoignages. De là l’examen des témoignages de la révélation mosaïque, puis de la révélation chrétienne, deux religions positives

i II a paru pour la première fois dans le Bulletin du comité d’hisi. et d’arch., ou Rev. de Gasc., tome IV, p. 245-264.

LÉONCE COUTURE

dont il faut prouver la vérité. Et comme le christianisme a été divisé par les hérésies, troisième enquête critique sur les titres des diverses sociétés qui se présentent comme héritières de l’enseignement de Jésus-Christ.

Cette marche a une valeur scientifique inattaquable ; elle est méthodique et complète ; elle met chaque chose à son rang et ne néglige pas un détail du vaste ensemble sur lequel elle se déploie. Mais, excellente en théorie, elle a de graves inconvénients en pratique, au moins si on l’applique à l’apologétique populaire, la seule qui convienne au plus grand nombre des hommes même lettrés et intelligents. Elle n’atteint son terme qu’après en avoir mis en question une à une toutes les conditions, de façon que dans ce long trajet un seul point obscur à telle ou telle intelligence suffit pour l’empêcher d’avancer. De plus, elle expose les esprits peu capables de synthèse à se faire une idée fausse du dernier terme de la démonstration chrétienne, et à séparer (erreurs aussi funestes que communes) l’Eglise de l’Evangile et le christianisme de la religion.

Quelques-uns ont voulu couper court à ce double inconvénient en établissant l’apologétique sur la base d’une synthèse absolue. Le fait de l’Eglise catholique, embrassant dans son unité organique et vivante la religion naturelle, les promesses de l’Ancien Testament et les réalités du Nouveau, serait montré avant toutes choses, et la divinité de ce fait prouvée par des arguments historiques et rationnels. Ce procédé obvie parfaitement aux deux inconvénients que je signalais tout à l’heure ; mais il est peut-être peu rigoureux, si du moins il exclut tout examen des antécédents du fait actuel de l’existence de l’Eglise 1.

Mgr de Salinis n’a pas précisément renoncé à l’ancienne division méthodique de la démonstration chrétienne ; mais il l’a resserrée de manière à faire saisir dès les premiers pas, aux esprits les moins vastes, la largeur et la solidité de la synthèse chrétienne. Il démontre l’existence de Dieu, mais entre Dieu et l’homme il se hâte de placer le médiateur divin auquel les traditions juives et païennes rendent témoignage, et dont la parole vit et se perpétue dans l’enseignement de l’Eglise. Ainsi les anciens éléments de la

i C’est l’idée d’un très éloquent apologiste de notre siècle, le P. Deehamps, que la divinité de l’Eglise se démontre par la seule expérience de son harmonie avec les faits psychologiques. Tous les esprits ne seront pas également frappés de cette harmonie divine. Quant à l’idée du fait seul de l’existence de l’Eglise, sans contrôle expérimental ou rationnel, posé comme base suffisante d’une conviction raisonnable, j’avoue ne pouvoir m’en rendre compte.

démonstration subsistent, ils sont même à peu près à la même place, mais chacun d’eux est, pour ainsi dire, plus expressément orienté vers le point capital où tout converge. Dieu envoie son Fils : entre la religion naturelle et le christianisme, pas de séparation possible. Le Fils est annoncé par l’ancien monde tout entier : entre le mosaïsme et le Messie, pas de position possible. Le Fils est avec l’Eglise jusqu’à la fin des temps : entre l’Evangile et l’Eglise catholique, pas de divorce possible. Chacun de ces faits divins prouve les autres et se prouve par eux ; et le dernier qui les renferme tous, l’Eglise, est montré dès le début comme le terrain qu’il s’agit d’étudier sans l’abandonner un instant, et dans les profondeurs duquel toutes les lois divines du monde s’enchaînent dans un ordre indissoluble et vivent dans une indivisible unité.

Dès la première conférence, en effet, l'autorité de l’Eglise est placée au-dessus de toute discussion 1. Cette vérité inattaquable, pourvu qu’on la restreigne au fidèle baptisé et instruit d’après l’ordre divinement établi dans l’Eglise, est l’application de la loi organique universelle d’après laquelle l’aliment est fourni par une cause extérieure comme la vie elle-même. Les titres de l’Eglise sont d’ailleurs en ses mains, et aucun de ses enfants ne la trahit sans se condamner à la mort de la raison. Car la négation de l’autorité ou Yhérésie conduit à la négation du médiateur ou au déisme, et le déisme aboutit logiquement à la négation de Dieu même, à Y athéisme. Ces trois systèmes d’erreur (IIe conférence) sont réfutés dans la première et la plus considérable partie de l’ouvrage.

L’athéisme a contre lui le fait de la révélation divine, fait attesté par la tradition du genre humain (III), et l’existence du monde, qui prouve la réalité et révèle les principaux attributs de la Cause infinie (IV).

Le déisme la reconnaît, mais il nie soit une loi quelconque de rapport entre Dieu et nous, soit une révélation positive ajoutée à la lumière de la raison. La première erreur se réfute aisément par l’étude la plus simple de la notion de Dieu, des facultés de l’homme et des conditions de la société (V) ; la seconde ne résiste pas à un coup d’œil jeté sur l’histoire de l’humanité et de la philosophie elle-même, qui attestent le fait de la révélation primitive (VI). La raison ne peut d’ailleurs nier l’autorité absolue de Dieu sur

i J’ai écrit plus haut que cette disposition était le fait de l’éditeur. Quoique je n’aie pas été contredit, je crois m’être trompé, en interprétant mal la première note de l’éditeur, p. 65. Je n’en poserai pas moins sur ce point et sur quelques autres les réserves que j’ai annoncées.

LÉONCE COUTURE

l’homme ni se tenir, vis-à-vis de la révélation divine, dans un état d’indifférence, aussi coupable que funeste (VII).

Mais la révélation primitive n’a pas suffi ; le péché a troublé le plan divin, que le Rédempteur a restauré. Jésus-Christ apparaît dès la VIIIe conférence de M§r de Salinis avec cette abondance de lumière dont l’entouraient à toute occasion la foi et la piété de notre illustre archevêque.

« Toute l’action de la Providence dans ce monde est concentrée nécessairement en Jésus-Christ. Sa mission est le grand fait qui domine, qui résume l’histoire de l’humanité ; sa croix est le centre auquel aboutit, autour duquel s’accomplit tout le mouvement des choses d’ici-bas, l’anneau qui lie les mobiles révolutions de la terre et du temps à l’ordre immuable du ciel et de l’éternité.

« Jésus-Christ est le mot de toutes choses, que nous ne comprendrons pleinement que lorsque la pensée divine réalisée par la création aura atteint son dernier terme ; mais, dès maintenant, tous les siècles sont pleins de Jésus-Christ. De même que pour voir Dieu il n’y a qu’à regarder le monde, de même pour voir Jésus-Christ, il n’y a qu’à ne pas fermer volontairement les yeux sur l’histoire. »

En effet : 1° les temps anciens témoignent en faveur de Jésus- Christ, d’abord par l’histoire et les monuments du peuple juif, dont les caractères authentiques et divins sont soigneusement étudiés et vengés de toutes les attaques du déisme dans une longue suite de conférences (VIII-XVI) ; ensuite par les traditions des peuples même infidèles (XVII, XVIII). — 2° L’époque même qui a vu les oeuvres de PHomme-Dieu et de ses envoyés dépose en faveur de sa mission divine. La vie et la mort du Christ le démontrent Dieu, d’après le récit authentique et inattaquable des Evangélistes. Le sang des martyrs et la conversion du monde païen sont deux nouvelles démonstrations de la divinité d’une religion qui a seule trouvé de tels témoins et vaincu de tels adversaires (XIX-XXV). — 3° La suite de l’histoire confirme avec la même force le fait divin. Ce sont d’abord les quinze siècles chrétiens, où Dieu révèle et fait triompher constamment par son Eglise sa puissance contre la persécution, son intelligence contre l’hérésie, sa sainteté contre la corruption des mœurs (XXV1II-XXX) ; ce sont ensuite les trois derniers siècles, où le triomphe même du mal devient une preuve plus éloquente du christianisme, moyen divin de guérison et de réparation morales et sociales (XXXI, XXXII).

C’est là, ce me semble, la partie la plus achevée de l’œuvre de Msr de Salinis, celle aussi qui répondait le mieux aux tendances

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

historiques de son esprit et à sa profondeur d’observation. On peut y voir un admirable développement de cette pensée féconde de Bossuet : « Etre attendu, venir, être adoré par une société qui durera autant que le monde, c’est là le caractère propre de Jésus- Christ et qui n’appartient qu’à lui. »

L’étude de cette société divine, l’Eglise, couronne la démonstration catholique, en montrant, conformément à l’habitude constante des apologistes, que l’Eglise romaine seule possède ces caractères essentiels : unité, sainteté, catholicité, apostolicité (XXXIII-XLII).

La démonstration de la divinité de l’Eglise est complète à ce point. Toutefois, l’Eglise n’a été considérée jusque-là que « par son côté surnaturel, comme la manifestation des lois qui constituent l’immortelle société de l’homme avec Dieu. » C’est par où sa divinité apparaît directement ; mais elle se montre aussi, à envisager l’Eglise « par son côté temporel et comme liée à tous les développements de l’homme et de l’humanité dans le monde de la pensée, dans le monde social et jusque dans le domaine de l’imagination et des arts. » M&r de Salinis a voulu, après la première démonstration de la divinité de l’Eglise, seule directe et rigoureuse, tenter aussi cette autre démonstration « indirecte, d’une importance en soi secondaire, mais qui exerce cependant, par un effet des préoccupations des temps où nous vivons, une influence remarquable sur un grand nombre d’esprits. »

Ce programme n’a pas été rempli dans toute son étendue ; l’action de l’Eglise sur les développements de la pensée, de l’imagination et des arts n’a pas été abordée ; mais ce qui regarde son influence sur le monde social a été traité d’une façon à peu près complète. Et c’est sans contredit le point capital pour un siècle en proie aux fièvres révolutionnaires.

L’Eglise possède les principes de la perfection sociale. Telle est la vérité que Msr de Salinis démontre dans cette dernière partie de son ouvrage par deux ordres de considérations : théorie et histoire.

La théorie de la vie sociale démontre l’excellence de la religion catholique, aussi bien que l’impuissance de toutes les négations qui lui sont opposées, pour fonder l’ordre dans la liberté. L’autorité vivante et infaillible de l’Eglise protège seule efficacement ces idées de justice et de charité qui sont les conditions de toute société ; seule elle maintient contre les abus de la force et de la passion les lois primitives de la famille, premier degré de la société; seule elle rend facile, dans l’Etat, second degré de la société, l’exercice de la liberté, soit dans l’ordre de la pensée, soit dans

LÉONCE COUTURE

l’ordre des intérêts matériels ; seule elle fixe avec certitude la vraie origine du pouvoir, et partant sa fin et ses devoirs ; seule enfin elle établit entre ces deux éléments si aisément hostiles, liberté et pouvoir, l’harmonie qui est la condition de l’ordre (XLIV-L).

L’histoire est la contre-épreuve de la théorie, dans la démonstration de la mission sociale de l’Eglise. La préparation, la fondation, les épreuves de cette influence deviennent comme une philosophie de l’histoire, dont l’auteur n’a pu indiquer tous les traits. Il fixe du moins la mission sociale du peuple juif et celle de l’antiquité païenne. Il montre pourquoi le Rédempteur n’a pas touché directement à l’ordre temporel, et comment malgré cela il l’a renouvelé, de façon que le Calvaire partage l’histoire en deux régions profondément différentes. « La croix fait une nouvelle terre en même temps qu’un nouveau ciel. » Ce renouvellement s’accomplit par l’action de l’Eglise, en quatre périodes principales : ère de purification par la parole et le martyre (les trois premiers siècles) ; destruction lente du monde païen (du quatrième au sixième siècle) ; formation et règne de la monarchie chrétienne au moyen âge ; séparation de l’Eglise et de l’Etat au début des temps modernes. « Le lien nécessaire de dépendance qui soumet la société temporelle à la société religieuse est brisé par la main sacrilège de la Réforme ; et le monde détaché de sa base divine, est entraîné dans l’abîme des révolutions par ce mouvement fatal qui dure depuis trois cents ans... »

On voit comment l’autorité de l’Eglise apparaît au terme de ces études comme le salut du monde social, après avoir été posée dès le début comme le fondement de la vérité.

J’ai loué le plan de la Divinité de l’Eglise comme un noble et fructueux effort de synthèse dans les travaux trop morcelés de l’apologétique, comme une réaction légitime contre l’excès de la dialectique et de l’analyse rationnelle. Il n’est pas difficile de constater aussi dans cette défiance de la raison individuelle l’influence déjà signalée de la philosophie de l’abbé de Lamennais. Il s’agit maintenant de voir si cette influence, hautement répudiée par le vénérable apologiste dans ce qui avait été condamné par Grégoire XVI, n’a pas laissé quelque trace fâcheuse en de moindres choses et n’a point çà et là diminué la force, troublé l’ordre, amoindri la largeur de son œuvre.

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

Le point de départ de cet examen est dans la conférence déjà citée (XVII) sur la valeur des traditions profanes. M§r de Salinis, après y avoir rappelé et expliqué la chute de son infortuné maître et ami, s’attache à montrer la portée et la raison de la condamnation prononcée contre son système. Il fait très bien voir que le souverain Pontife reproche au système du sens commun de ne pas asseoir la vérité sur des bases certaines, et de mettre au-dessus de l’enseignement de l’Eglise des doctrines ou des traditions vaines et incertaines. C’est incontestablement le sens de l’Encyclique, et la justesse de la censure pontificale ne peut échapper à un regard impartial. La révolution tentée dans la science par l’abbé de Lamennais troublait le domaine de la théologie comme celui de la philosophie. C’est sur le premier que s’établit le Pontife, pour rendre son privilège incommunicable à la tradition apostolique interprétée infailliblement par l’Eglise, en repoussant les traditions vraies ou fausses du genre humain, qui peuvent être des autorités plus ou moins considérables, mais non I’autorité, et qui, mises à la place de cette dernière, ne peuvent donner que des doctrines sans valeur.

Mër de Salinis montre fort bien encore que l’Encyclique n’a pas tranché la question purement philosophique, soulevée par M. de Lamennais. « L’Eglise ne fait pas de la philosophie, de la science. Les conceptions des philosophes, les recherches des savants ne tombent sous sa juridiction, ne sont atteintes par ses jugements qu’autant qu’elles touchent aux vérités divines dont le dépôt lui a été confié. Ainsi, la question sur le principe de la certitude, soulevée par M. de Lamennais, par le côté où elle appartient au domaine pur de la philosophie, en tant qu’elle peut être considérée comme une nouvelle solution rationnelle, plus ou moins plausible, plus ou moins incertaine, d’un problème qui tourmente depuis quatre mille ans la raison humaine, l’Eglise ne la tranche pas. »

Tout cela est vrai sans doute, mais ne saurait satisfaire complètement le philosophe chrétien. Le système du sens commun est condamné comme déplaçant l’infaillibilité théologique, et mettant à la place de la vraie tradition des doctrines vaines et futiles ( inanes , futiles)... Ne s’ensuit-il pas que la solution du problème de la certitude par l’autorité des traditions du genre humain est une solution fausse en elle-même et indépendamment de son application aux vérités de la foi ? Je regrette que Mgr de Salinis ne le dise en aucune manière. Il faut ajouter qu’il s’abstient prudemment de s’appuyer sur cette doctrine philosophique, la tenant en aussi médiocre estime que toutes les autres. Mais voilà

LÉONCE COUTUttE

peut-être encore un point bien regrettable. Car enfin, il est impossible de prouver à la raison humaine la vérité de la religion sans accepter, au moins implicitement, non seulement une dialectique sûre, mais une ontologie, une métaphysique, une philosophie. Le problème de la vérité, ou de la conformité de la pensée avec son objet, est le premier, le plus capital et le plus fécond des problèmes philosophiques. Aussi toutes les écoles catholiques ont-elles une philosophie proprement dite, dont l’existence et les principes essentiels sont protégés constamment et au besoin défendus par l’autorité de l’Eglise. Msr de Salinis suit très bien en général les lois de cette philosophie. Je regrette qu’il ne la mette nulle part en pleine lumière et qu’il ait même l’air d’en faire bon marché.

Voyez, en effet, s’il lui fixe sa place, comme l’ordre naturel semblait le demander, au début de ce long examen par la raison des fondements de la foi. Point du tout. La première conférence est consacrée à prouver que l’enseignement de l’Eglise est revêtu d’une autorité qui donne la certitude, et que « la base divine que la foi établit dans l’âme du catholique n’a pas besoin d’être raffermie par la raison » (Tom. I, p. 66). Mais enfin, puisque la raison vient appuyer utilement l’édifice de la foi, ne fallait-il pas établir nettement la valeur, les lois et le domaine de cette raison ? C’est ce que je cherche en vain dans les premières pages de la Divinité de l’Eglise, et je ne puis m’empêcher de regretter cette lacune.

Il y a plus : si l’on prenait à la lettre telle ou telle proposition de ces pages, inspirées par la préoccupation d’ailleurs si louable de ne point soumettre la foi à la raison, cette dernière semblerait privée de toute certitude propre en matière religieuse et morale, et par là-même l’apologétique serait supprimée. Plusieurs détails et le titre même de la première conférence ne sont pas inattaquables à ce point de vue : V autorité de l’Eglise, fondement de toutes les discussions. Oui, pour le fidèle qui se demande s’il doit faire acte de foi sur telle ou telle vérité/ Non, pour l’infidèle ou l’hérétique, qui travaille à conquérir la vérité qu’il ne voit pas encore ; non, même pour le docteur qui veut soit amener l’incrédule à la foi, soit venger la foi contre l’incrédule : l’autorité de l’Eglise est sans doute son guide et le terme de ses efforts, mais il s’appuie, comme sur un fondement solide de discussion, sur la saine raison.

Si l’on prenait à la rigueur certaine façon de présenter l’Eglise comme se démontrant directement sans aucun examen rationnel, on y trouverait le supernaturalisme, qui a été condamné, ou du moins authentiquement improuvé, dans le premier enseignement

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

philosophique de M. l’abbé Bautain. Est-ce le sens de Msr de Salinis ? Je n’en crois rien. Lisez plutôt ce résumé tracé par lui-même :

« L’existence de la société qui unit l’homme à Dieu, et l’ensemble des lois qui la constituent, se manifestent avec une entière certitude, avant toute discussion : le catholique n’est point forcé de traverser le doute pour arriver à une croyance raisonnable. »

Cette dernière proposition, dont les théologiens même les plus suspects de cartésianisme admettent la rigoureuse exactitude, renferme l’essentiel de la pensée de notre illustre apologiste. Mais que la divinité de l’Eglise ne soit pas à proprement parler évidente par elle-même, qu’elle se démontre par une discussion implicite ou explicite, c’est ce que Msr de Salinis ne contestait pas réellement, puisqu’il développait en cinquante-six conférences cette grave discussion.

Mais, encore une fois, cette habitude d’écarter la philosophie chrétienne, la raison antérieure à la foi, la démonstration rationnelle et philosophique de l’existence de Dieu et des autres præam bula fidei, toutes choses ouvertement enseignées par l’Eglise et défendues dans ces derniers temps contre le zèle de certains partisans exclusifs de la tradition par la sagesse vigilante du Saint- Siège, — cette habitude, dis-je, laisse quelques ombres, sinon sur le monument même que Mgr de Salinis a élevé à l’Eglise, au moins sur l’avenue par laquelle il nous y conduit. Heureusement, pour parler sans figure, à part les deux premières conférences où cette lacune sè fait sentir, le reste de l’ouvrage ne s’en ressent qu’à peine.

Quelqu’un pourrait soupçonner encore un reste de lamennaisianisme dans la conférence sur l’existence de Dieu. Il est vrai que la preuve des traditions universelles y obtient les premiers honneurs. Mais l’argument cosmologique y a aussi sa part, et même l’illustre auteur convient de bonne grâce qu’il fait « de la métaphysique » (T. I, p. 140). A vrai dire, j’aurais aimé qu’il en fît un peu plus, et qu’il montrât mieux l’intelligence humaine rivée à Dieu par ses premiers principes. Si j’en fais la remarque, c’est précisément parce qu’on voudrait faire un mérite spécial à notre apologiste de cette excessive réserve, et qu’on se plaint à cette occasion du retour actuel de l’apologétique à la philosophie des idées. Ah ! que ce soit notre gloire, dans un temps où les faits étouffent les principes, de défendre la raison et ses données immuables, et, à l’exemple de l’Eglise, de reconnaître tous les droits de la science, à l’heure même où, au nom de la science, on prétend repousser tous les droits de la foi ! Si dans la question

LÉONCE COUTURE

particulière de l’existence de Dieu, on m’accusait de vouloir introduire de force Descartes ou Malebranche dans l’apologétique, je n’insisterais pas sur ces noms, qui pourtant ne sont point méprisables. Mais je prierais les plus ardents zélateurs de la tradition, de lire saint Augustin répondant à cette question : Quomodo mani festum est Deum esse {De lib. arbit., 1. n, ch. m à xvi), et d’accepter cette métaphysique si profonde et si simple, si belle et si rigoureuse, à moins qu’ils n’y voient, comme le P. Hardouin, l’œuvre d’un fauteur d’athéisme.

Un peu plus loin, on pourrait trouver que Msr de Salinis accorde, au contraire, un peu trop au raisonnement. C’est quand il veut démontrer, non seulement l’authenticité et la véracité, mais l’inspiration divine des livres saints, par un examen rationnel de leur contenu. Je sais que ces preuves ont été données par des apologistes respectables et qu’elles ont leur valeur relative. Mais il importe de ne pas en exagérer la portée, et il est plus prudent à l’apologiste de ne s’appuyer d’abord sur les livres sacrés que comme sur des monuments historiques. L’autorité de l’Eglise une fois établie prouvera ce que la raison ne pouvait tout au plus qu’entrevoir. On demandera peut-être comment un écrivain, plus porté à exagérer qu’à diminuer la nécessité d’un enseignement infaillible, a pu s’exposer au reproche de n’y pas recourir, en tel ou tel cas, assez directement. C’est qu’il suppose toujours l’Eglise et son enseignement : la démonstration rationnelle est pour lui comme une contre-épreuve de la démonstration, ou plutôt de l’exposition catholique ; la raison passe après l’autorité. Si l’autorité a été expresse, catégorique sur un point, la raison, déjà soumise et éclairée, en saisira les convenances avec une perspicacité dont l’honneur ne lui appartient pas en propre.

Un dernier reproche, toujours afférent à la préoccupation d’établir la nécessité de l’autorité. Il semble que la gratuité de la fin surnaturelle donnée à l’homme, et de la Religion qui l’y conduit, n’est pas bien marquée par l’apologiste. Il avait plus d’une occasion de l’établir, par exemple en parlant de la religion naturelle, dans sa sixième conférence. Or, il ne touche ce point que pour blâmer les scolastiques de leurs subtiles distinctions, dont il montre les inconvénients et dont un examen plus approfondi prouverait l’absolue nécessité. Sans une distinction nette des deux ordres de la nature et de la grâce, toujours unis sans doute par une disposition gratuite de la Providence, mais rigoureusement différents en euxmêmes, il est impossible de saisir la portée exacte de beaucoup de preuves de la Religion, et en particulier de faire la part de la

PHILOSOPHIE ET THEOLOGIE

raison humaine sans diminuer les droits de l’autorité. C’est par cet oubli que l’école de Lamennais troubla profondément la théorie de la foi chrétienne. Il est à regretter que Mêr de Salinis n’ait pas songé à combler cette lacune, après que la condamnation de son maître eut ramené l’enseignement à une vigilance toute spéciale sur ces questions.

Ainsi donc, si un examen trop méticuleux peut-être ne m’a pas trompé, il y a quelques lacunes et quelques excès d’expression dans les pages que Mër de Salinis a spécialement consacrées à affirmer l’autorité comme principe de toute conviction religieuse. Cause accidentelle de quelques défauts, cette revendication du principe d’autorité est la qualité caractéristique de son œuvre. Il a voulu réagir contre la tendance rationaliste de son époque. D’autres l’ont combattue et repoussée en lui faisant les honneurs du champ de bataille, pour ainsi dire, et Dieu me garde de blâmer cette lutte courtoise, où la foi ne repousse la raison qu’à la limite exacte de son domaine, ou plutôt la gagne à sa cause en lui faisant accepter tous ses titres par un libre examen de leur légitimité. Les apologies de ce caractère parlent à l’incrédulité et à l’erreur ; la Divinité de l’Eglise s’adresse au croyant. Elle lui développe les titres de sa foi, pour qu’il la sente plus ferme, plus courageuse, plus armée contre l’ennemi. Les livres de controverse peuvent être plus dangereux qu’utiles à certaines âmes solidement établies dans la simplicité de leur foi. Le livre de Mër de Salinis échappe à tout péril de ce genre parce que, en établissant les titres de l’Eglise, il vous parle toujours en son nom, avec l’attrait de son amour et le poids de son autorité.

Page 1