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DU COURS D’HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE THÉOLOGIQUE

Je vous dois d’abord une explication sur le titre même de ce cours. Histoire de la littérature théologique ; ces mots ont paru à plusieurs annoncer quelque chose de littéraire. Il n’en sera rien. Littérature est pris ici, non dans le sens d’art d’écrire ou d’étude des modèles de cet art, mais comme synonyme d ’ ensemble des œuvres écrites sur un sujet ou une science donnée. Ce cours sera donc historique et technique et non littéraire.

D’autres m’ont demandé à propos de ce titre : « Pourquoi pas cours d’histoire de la théologie ? » C’est qu’une telle promesse m’a paru trop ambitieuse. L’histoire de la théologie n’est pas faite ; elle n’a pas même été, je crois, essayée jusqu’ici dans l’enseignement. Je ne me flatte pas de pouvoir combler cette lacune. Mais en attendant mieux, il est facile de parcourir, dans l’ordre du temps, les principales œuvres de la littérature théologique, en les reliant

1. Nous sommes heureux de pouvoir publier, quoique en un résumé très sommaire, la leçon d’ouverture du cours d 'Histoire de la littérature théologique depuis le concile de Trente, inauguré par M. l’Abbé Couture à l’Institut catholique de Toulouse le 25 janvier dernier. S. G. Mgr Mathieu, archevêque de Toulouse, avait tenu à assister à l’ouverture de ce cours. La Semaine catholique de Toulouse du 29 janvier, en rendant compte de cette séance, termine ainsi :

« Monseigneur Mathieu n’a pas voulu laisser achever le conférencier sans le remercier d’inaugurer cet enseignement nouveau, si désiré de tant d’esprits, et dont sa vaste érudition et sa sagesse feront un enseignement si fructueux. Il l’a félicité de cette initiative inspirée du cardinal Newman. Et en lui demandant de continuer une œuvre qui s’annonce sous de si heureux auspices, il lui a souhaité, avec une bienveillance pleine de cordialité et de délicatesse, de se conserver ad multos annos à cet Institut catholique dont il est, entre tous, « le maître ancien, aimé et illustre. » [N. D. L. R.]. — Extr. du Bull, de VInst., 1899.

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE

entre elles et en essayant de chacune d’elles une analyse exacte et un commencement d’appréciation. Ne vous attendez pas cependant à une simple étude bibliographique, bonne pour un bibliothécaire ou un simple curieux. J’espère bien vous offrir, dans ce tableau d’histoire littéraire, une esquisse raisonnée de l’histoire de la théologie elle-même. — Et par théologie, veuillez entendre ici, non seulement la dogmatique, la morale et la mystique, mais encore les sciences qui étudient les textes sur lesquels l’enseignement catholique se fonde et s’appuie : exégèse, patristique, connaissance des conciles et des constitutions pontificales, droit canonique, liturgie, etc. ; et aussi la philosophie chrétienne, en tant qu’elle établit les præambula fidei , sur lesquels est construit tout l’édifice de la doctrine sacrée. Sujet immense, que nous n’aborderons, bien entendu, que par le côté historique.

C’est donc une histoire que nous entreprenons. Ce mot suffit pour recommander ce cours. L’histoire est, de toutes les études, celle qui intéresse le plus vivement, le plus universellement les hommes ; sans doute parce que tout homme se sent nécessairement attaché, dans son activité personnelle, au passé dont il hérite. — Mais il y a histoire et histoire ; celle des faits matériels, par exemple, qui a bien son importance, puisqu’on la prend d’ordinaire pour l’histoire proprement dite ; et celle des idées, qui est au-dessus de l’autre autant que l’âme est au-dessus du corps. N’est-il pas avéré que, malgré ce qu’il peut y avoir de violent ou de fortuit dans les faits,, ce sont en somme les idées qui mènent le monde ? — Mais que dire des idées qui vont nous occuper, des idées théologiques ? S’il n’y a rien de plus grand sous le ciel que la révélation divine, il n’y a rien de plus noble dans l’histoire des idées que la série des travaux de l’esprit humain pour pénétrer et développer tous les trésors qu’elle renferme.

Cette extrême importance de l’histoire de la théologie s’impose même à ceux qui ont le malheur de ne pas croire au grand fait de la révélation. Il suffit de s’intéresser à l’histoire de la civilisation pour être forcé de recourir bien souvent à celle des idées religieuses. Est-ce qu’il n’y a pas une question dogmatique dans presque toutes les révolutions, au moins depuis les temps chrétiens ? Et les tendances et les mœurs des peuples modernes ne trouvent-elles pas leur principale explication dans un dogme théologique ? — Que si l’on se préoccupe spécialement des idées philosophiques, peut-on les séparer, depuis les premières écoles chrétiennes jusqu’aux temps modernes, de la théologie qui s’y mêle intimement pour les régler et les juger ? Même depuis ce qu’on a nommé le divorce de

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la philosophie et de la théologie, l’histoire du cartésianisme, par exemple, n’est-elle pas un chapitre d’histoire théologique ? et peuton vraiment comprendre Leibniz sans avoir au moins abordé les grands théologiens de toutes les écoles qu’il avait assidûment fréquentés ? — Après la philosophie, je pourrais citer l’éloquence, la poésie, l’art..., où personne ne saurait méconnaître l’influence profonde de la théologie dans tous les pays et à toutes les époques.

Mais c’est votre intérêt que je réclame pour ces études, votre intérêt à vous, appliqués par devoir à la théologie. A vrai dire, si vous l’aimez déjà comme elle doit être aimée, comme quelque chose de vivant, comme un objet d’assidue méditation et de consolation intime, vous éprouvez le besoin de connaître son histoire, qui est vraiment elle-même. — Si, au contraire, vous vous sentez un peu froids pour elle, c’est évidemment que vous la prenez pour une science abstraite, sèche, froide, morte. Le cours que nous commençons ensemble est destiné à vous la faire saisir dans sa vraie nature, dans son mouvement, dans sa vie. — Au reste, vous êtes tous destinés ou du moins exposés à écrire si peu que ce soit sur des matières théologiques et vous tenez à éviter, en pareil cas, ces fautes matérielles qui déshonorent un écrivain et semblent compromettre la science elle-même. Or, vous risquez évidemment d’y tomber si vous n’avez pas une connaissance sérieuse de l’histoire de la théologie. Il me serait trop facile de citer ici, en ce genre, des bévues et des ignorances honteuses dans des livres importants, même dans des oeuvres de premier ordre (exemple : le typus de l’empereur Constant pris pour un nom d’homme par l’illustre Vasquez). — Même sans devenir écrivains, vous devez au moins être capables d’aborder la lecture des œuvres théologiques du passé. Et sans la connaissance des écoles, des opinions et des controverses de leur temps, que comprendrez-vous à leurs allusions, souvent même à leurs citations et à leurs arguments ?

J’ai cru devoir toucher en courant ces considérations diverses sur l’intérêt général, la beauté, l’utilité pratique de l’histoire de la théologie. Mais je dois surtout vous en démontrer la nécessité proprement dite pour l’étude de la théologie elle-même. Cette nécessité vous sera prouvée, j’espère, par les deux démonstrations suivantes.

I. — La théologie est une science essentiellement vivante et évolutive, qu’on ne peut saisir à un moment quelconque, au moins

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d’une façon scientifique, sans prendre connaissance de l’évolution qu’elle a déjà accomplie. Je m’explique.

La théologie n’a pas seulement duré depuis les temps apostoliques jusqu’à ce jour ; elle a vécu, elle vit. Et tout ce qui vit change, excepto Deo. On peut imaginer un livre qui renfermerait l’expression précise et définitive de toutes les vérités révélées : ce livre n’en est pas moins rigoureusement impossible. Il serait le tombeau de la théologie ; il contiendrait une théologie morte, un cadavre. La vraie théologie est, à tous les moments, une science en mouvement. Pourquoi donc, direz-vous, les apologistes de tous les temps ont-ils représenté l’enseignement catholique comme immuable, ont-ils fait de cette immutabilité une preuve de vérité et d’origine divine, et ont-ils opposé au contraire à toutes les hérésies, comme une preuve d’erreur, leurs contradictions simultanées ou successives, l’histoire de leurs variations ? Peut-on concilier les changements continuels de l’enseignement avec cette immutabilité? Oui, sans doute. Il n’y a pas là une vraie contradiction, mais une antinomie qui se retrouve partout où il y a vie normale. Tout organisme vivant se développe à partir d’un germe qui contient tous ses progrès successifs. Un type naturel, identique et immuable, se trouve réellement enveloppé dans le gland, développé dans le chêne.

Mais ne nous payons pas de métaphores et considérons l’antinomie entre l’immutabilité du type et le mouvement de la vie dans la théologie même. Une première explication se présente d’elle-même, superficielle et même à quelque égard inexacte. La révélation est immuable ; la parole de Dieu ne saurait changer, les définitions de l’Eglise sont à jamais irréformables. Mais la théologie n’est pas précisément la révélation ni les vérités de foi ; c’est un travail humain, une élaboration scientifique de ces données. Rien de plus simple : le dogme est immuable ; la théologie varie.

Mais je l’ai dit, cette explication est incomplète au point d’être inexacte.

Ce n’est pas seulement la théologie, c’est encore le dogme qui, tout immuable qu’il est dans un sens très vrai, n’en est pas moins vivant. Il est en mouvement, il « évolue » : le mot est nouveau et beaucoup en abusent ; repoussons l’abus, sans nous interdire une expression commode et déjà fort autorisée, qui d’ailleurs rend une idée aussi ancienne que l’Eglise, une idée qui apparaît dans les textes sacrés et qui a trouvé sous la plume de Vincent de Lérins sa première expression scientifique. — Cette évolution du dogme est un fait indéniable. Que de vérités aujourd’hui établies, ont été anciennement douteuses, niées même par des maîtres dont la

science égalait la sainteté ! Ce passage de l’obscurité à la clarté, du doute à la certitude n’a rien de commun avec l’obscurcissement des grandes vérités proclamé par les Jansénistes et qui impliquait la défaillance du souverain pontificat et de l’Eglise. En réalité, c’est surtout le travail des théologiens qui a produit ce progrès continu ; mais ce travail lui-même a été encouragé, protégé, surveillé par l’Eglise, qui de plus y est intervenue de son autorité infaillible chaque fois qu’il a été nécessaire. Mais ces décrets de la sainte Eglise, tout irréformables qu’ils sont, ne marquent un point d’arrêt dans l’évolution dogmatique que du côté de l’erreur, définitivement exclue de la théologie. Du côté de la vérité, c’est plutôt un nouveau point de départ : car toute définition infaillible et immuable donne lieu à des explications nouvelles et à des questions ultérieures. Telle est la notion vraie de l’évolution théologique, notion qui implique nécessairement l’autorité de l’Eglise, notion qui, par conséquent, est propre à l’enseignement catholique. On sait de reste que l’évolution au sens rationaliste et naturaliste aboutit à l’abolition de tout dogme religieux : témoin le livre trop célèbre de M. A. Sabatier.

Que suit-il de ces considérations au point de vue de l’histoire de la théologie ? C’est qu’elle est partie intégrante de la théologie même. Car pour saisir d’une façon scientifique un point quelconque d’une science toujours vivante, toujours en mouvement, il faut bien prendre connaissance de tout le mouvement qui est venu y aboutir, qui s’y condense et s’y résume, et même à quelque égard être capable de pressentir le mouvement ultérieur qui peut en dériver.

Je n’insiste pas sur une conclusion qui s’appuie sur la théorie, encore un peu indécise dans ses contours, de l’évolution théologique. Je me contente de vous recommander le beau livre de Newman sur Le développement de la doctrine chrétienne, l’exposition récente du P. De la Barre sur La vie du dogme catholique et l’article très compétent publié à ce sujet dans la première livraison de notre Bulletin de littérature' ecclésiastique. — Mais en cas que la difficulté réelle de ce grand et beau sujet ait projeté quelque ombre sur ma première démonstration, je me hâte de vous en offrir une seconde, identique au fond, je crois, moins profonde, et pourtant décisive dans son extrême simplicité. Èlle tient dans ce syllogisme :

II. — La théologie est fondée sur des textes qu’elle doit expliquer et coordonner. Or la vraie explication et l’enchaînement des textes sont impossibles sans le secours de l’histoire de la théologie. Donc...

Un mot seulement sur la première prémisse. Je ne nie pas la division célèbre de la théologie en positive et scolastique ou discursive : celle-là étudiant les textes, celle-ci consistant en

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raisonnements. Mais ces raisonnements partent de principes révélés et de décisions de l’Eglise ; en sorte que la théologie tout entière a pour base des textes. Exemple : les articles de la Somme de saint Thomas... Toutes les thèses des manuels amènent cette série de preuves positives : Probatur Scriptura Sacra, — SS. Patribus, — Conciliis, — Sacra liturgia, etc.

Est-il besoin de montrer la nécessité de l’histoire pour établir l’authenticité, l’intégrité et le sens vrai de ces textes ? — Les textes sacrés eux-mêmes, dont l’autorité est établie dans la théologie fondamentale, ne sont probants que moyennant une interprétation précise et certaine. Beaucoup semblent clairs qui ne le sont pas et les plus clairs ont été souvent obscurcis par des explications spécieuses et savantes. L’exégèse est aussi vieille que l’Eglise ; mais elle est passée, plus peut-être que toute autre branche de la science sacrée, par des phases très diverses, et dans ces derniers temps surtout les progrès de l’histoire et de la philologie, en lui fournissant de nouvelles lumières, lui ont apporté aussi de nouvelles difficultés. On n’est donc pas théologien sans une connaissance sérieuse de l’exégèse et partant de son histoire ; on ne peut même, en cette matière, utiliser les secours fournis par les Pères, les Docteurs et les théologiens sans connaître la valeur exégétique respective des diverses écoles et des divers maîtres. — Quant aux Pères de l’Eglise, témoins de la tradition, le travail n’est guère moindre pour s’assurer de l’authenticité de tel ou tel de leurs ouvrages, de la vraie leçon de tel ou tel texte et en dernier lieu de leur vrai sens. Qui ne sait que la critique contemporaine a rendu cette enquête de plus en plus laborieuse et délicate, en changeant bien des attributions longtemps acceptées et en corrigeant bien des textes sur les manuscrits ? — Il faut en dire à peu près autant des décrets ecclésiastiques de tout ordre, des textes liturgiques, etc. : partout des questions d’authenticité, d’intégrité, d’interprétation, constituant un travail historique et critique des plus délicats. Dans les textes même les plus clairs, les mots les plus essentiels peuvent donner lieu à des difficultés que l’histoire seule nous aide à résoudre. C’est par l’étude historique des controverses et par la comparaison attentive des livres afférents que l’on détermine le sens qu’avaient, à un moment donné, les termes les plus sacramentels : essence, substance, personne, consubstantiel, etc. (N’est-il pas admis aujourd’hui que le ôjxooùato; consacré à Nicée avait été condamné, en un sens différent, dans une précédente assemblée orthodoxe ?)

De tout ce qui précède résulte évidemment l’absolue nécessité de

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l’histoire de la théologie pour la possession vraiment scientifique de la théologie elle-même. Il est vrai qu’on peut penser que cette histoire se trouve suffisamment, pour chaque question théologique, dans la série même des textes fournis à ce sujet par les grands ouvrages ou les simples manuels de théologie. Ce serait une erreur très grave .Les textes isolés dont les livres scolaires et même les traités étendus doivent habituellement se contenter, sont trop souvent des sources d’erreur. Il est toujours prudent de ne s’y appuyer qu’avec quelque défiance. Non qu’il faille suspecter d’ordinaire la bonne foi des auteurs orthodoxes ; mais bien souvent ils citent des passages dont l’origine ou la vraie leçon n’étaient pas connues de leur temps. Surtout il a pu leur arriver de solliciter les textes, jusqu’à leur faire dire le contraire de ce qu’ils disaient. Les plus grands théologiens n’ont pas toujours échappé à ce danger. Leur excuse se trouve dans cet axiome que les textes d’un auteur approuvé qui peuvent offrir un sens hérétique, faux ou suspect d’erreur, doivent être bénignement interprétés. Rien de plus juste en principe ; mais l’application de ce principe, dont il est trop facile d’abuser, sera rare si, au lieu de regarder un texte isolé, on en vient à comparer le texte avec le contexte, le chapitre visé avec l’ouvrage entier, cet ouvrage lui-même avec les œuvres similaires du même temps, etc. ; c’est-à-dire en somme si l’on recourt à l’histoire largement traitée de la théologie. S’il n’est que trop aisé de montrer dans les théologiens les plus estimés des textes pris à contresens, on doit les excuser par le défaut, plus imputable à leur temps qu’à eux-mêmes, d’une histoire suivie et vraiment critique et complète de l’évolution des doctrines théologiques. Les progrès récents des études historiques et les besoins les plus pressants de l’apologétique, en face des travaux hétérodoxes, de jour en jour plus nombreux et plus savants, sur l’histoire des dogmes, nous imposent évidemment le devoir de cultiver aujourd’hui avec une attention toute particulière cette branche essentielle de la science sacrée.

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