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D'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE THÉOLOGIQUE

Avant de reprendre le cours commencé l’an dernier sur la littérature théologique du midi de l’Europe, je crois utile, à mes nouveaux auditeurs surtout, de résumer les matières déjà vues, de revenir en particulier sur les notions générales qui dominent cette étude. Vous me pardonnerez l’extrême brièveté de ces indications sommaires : je ne pourrai toucher que les sommets, en négligeant même des détails de première importance. Tout d’abord je ne reviendrai pas sur l’idée, l’objet, les avantages, la nécessité même de l’histoire de la théologie. Sur tous ces points, je puis vous renvoyer à ma leçon préliminaire de Tan dernier, dont il a paru un résumé dans notre Bulletin de littérature ecclésiastique. Mais je dois rappeler les divisions générales de cette histoire, et les caractères qui les distinguent.

Née avec le christianisme, la théologie, toujours invariable dans son objet, toujours fidèle à son triple rôle d’exposition, de démonstration et de défense, n’en a pas moins changé de physionomie et de méthode selon les préoccupations des temps. D’où la nécessité de la partager en périodes distinctes. Des diverses divisions proposées, la plus simple, la plus générale, la plus acceptée, est tripartite, comme celle de l’histoire religieuse et politique elle-même.

Il y a 1° la période primitive ou patristique, qui va des temps apostoliques aux derniers Pères de l’Eglise ou même jusqu’au dixième siècle ; 2° la période médiévale ou scolastique depuis le onzième siècle jusqu’à la fin du quatorzième ; enfin la période moderne, depuis la Renaissance jusqu’à nos jours.

i Rédaction abrégée de la leçon d’ouverture de la seconde année. — Extr. du Bull, de l’Inst., 1900.

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Avant d’en marquer les caractères divers, il est bon de noter une ressemblance superficielle de ces trois périodes. Chacune d’elles commence par un temps de préparation qui dure un ou deux siècles ; puis vient une ère de splendeur, d’un siècle environ, précédée d’un concile universel ; suit une époque de décadence. — Ainsi la période patristique atteint tout son éclat dans le siècle qui suit le concile de Nicée (325) ; — la période scolastique dans celui qui s’écoule après le quatrième concile de Latran (1215) ; — enfin la théologie moderne dans le siècle qui succède au concile de Trente (1545-1563). J’emprunte cette formule, commode pour l’esprit et pour la mémoire et d’ailleurs bien justifiée par la réalité historique, au docteur Scheeben *, qui me fournit aussi l’indication des caractères les plus frappants de chacune de ces périodes : dans la première, Y objet de l’enseignement théologique est l’Ecriture Sainte ; la forme ordinaire en est le discours didactique ou apologétique contre le paganisme et l’hérésie ; les auteurs en sont d’ordinaire les pasteurs mêmes de l’Eglise. — Dans la seconde période, Y objet est l’organisation, la systématisation de l’enseignement dogmatique ; la forme en est spéculative et argumentative ; les auteurs ordinaires sont les docteurs formés dans les couvents ou les universités. — Dans les temps modernes, se produit une sorte de synthèse : on expose dans la libre forme des Pères, ou l’on argumente dans le même esprit qu’au moyen âge ; la théologie positive prend une importance capitale sans exclure la scolastique ; et à côté des maîtres professionnels, des écrivains du dehors et des pasteurs de l’Eglise cultivent de conserve la science sacrée.

Et maintenant je ne m’arrêterai pas comme l’année dernière à vous tracer une rapide esquisse de la théologie patristique et de la théologie médiévale. Le temps me presse d’aborder la période qui est l’objet exclusif de ce cours, sans même insister sur les motifs qui la recommandent spécialement à notre étude. Elle est, des trois, celle qui nous intéresse le plus : nous en sommes, nous y vivons ; elle est, malgré les apparences, la moins étudiée : les travaux sur les Pères et même sur les scolastiques se multiplient autour de nous et il n’existe pas encore même un simple tableau un peu complet de la théologie moderne ; elle est enfin, passez-moi le mot, la plus passionnante et la plus tragique : elle naît dans la crise formidable qui marque le passage du moyen âge aux temps modernes et elle vit depuis dans des luttes sans repos.

Nous l’avons prise dans la période du Concile de Trente, après

1 La Dogmatique, trad. P. Belet (Paris, 1897), t. 1er, p. 651.

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avoir essayé de montrer la double influence qu’elle a reçue du protestantisme d’une part, de la Renaissance de l’autre. Je me suis attaché surtout à réagir contre ce préjugé, un peu démodé sans doute, mais nullement éteint, qui attribue à cette double influence la destruction de la grande théologie et l’origine d’un enseignement théologique étroit et timide. Loin de là. Le protestantisme s’est trouvé en face d’une scolastique profondément dégénérée et, en l’attaquant avec une pleine injustice, il n’en a pas moins rappelé à l’étude plus directe, plus intime, plus passionnée, des textes sacrés et des titres de la révélation. De son côté, l’humanisme, en renouvelant l’étude des langues et de l’histoire, a fourni des armes presque nouvelles à la science catholique ; d’autant plus que l’imprimerie multipliait en même temps d’une façon merveilleuse les exemplaires des livres saints, des Pères et des Docteurs, et les mettait à la portée de tous les hommes d’étude. De là, la magnifique floraison de la théologie positive et peu à peu la correction, l’assagissement et, peut-on dire, la renaissance de la vraie scolastique elle-même.

En attribuant à la double influence du protestantisme et de l’humanisme le « renouvellement » de la théologie au commencement des temps modernes, je n’ai pas entendu méconnaître l’action suprême du Concile de Trente sur la science sacrée ; mais j’ai constaté d’une part l’antériorité presque séculaire de la théologie moderne par rapport au Concile ; et, d’autre part, l’attention de la sainte assemblée à ne jamais prononcer entre les opinions théologiques librement admises dans l’Ecole.

L’influence du Concile n’en reste pas moins capitale : car, directement , il a merveilleusement fortifié la marche de la science, par ses décisions dogmatiques, surtout en ce qui concerne la justification et aussi la doctrine des sacrements (qui n’a pas moins besoin d’être renouvelée aujourd’hui, au point de vue scientifique, par l’étude attentive des formules et des usages liturgiques et rituels de toutes les époques) ; indirectement, les décrets de réformation ont imprimé à l’ordre ecclésiastique tout entier, aux établissements d’études et aux études elles-mêmes, un mouvement nouveau, dont les effets se sont fait sentir dans tous les pays catholiques.

Dans l’étude du développement de la théologie au seizième siècle, j’ai cru devoir faire ma première station en Italie, non pas pour y étudier les théologiens d’école, aussi nombreux sans doute

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en ce pays qu’ailleurs, mais dont aucun ne domine hautement la foule ; c’est le groupe des « humanistes théologiens » qui m’attirait. Il me paraissait du plus grand intérêt de montrer dans ce groupe, non seulement la conciliation, mais l’union intime de l’humanisme le plus exquis et de la théologie la plus orthodoxe ; une théologie vraiment vivante, exposant et défendant les dogmes attaqués par l’hérésie, et s’armant pour cette lutte des textes sacrés lus dans l’original et de l’étude sérieuse des saints Pères. Ces théologiens humanistes, si différents des maîtres de l’Ecole, veulent être lus du siècle qui lisait Calvin, Bèze, Mélanchton, Bucer, Œcolampade... ; et ils savent que ce n’est pas trop de l’élégance la plus exquise pour attirer à l’étude du dogme catholique des esprits cultivés et indépendants.

Je ne referai pas les esquisses que j’ai tracées l’an dernier des principaux écrivains de ce groupe. J’ai placé en tête comme chef de file, quoiqu’il soit antérieur à l’époque où je me suis fixé, Paul Cortese, mort en 1510, auteur d’un Liber sententiarum 1 qui ne rappelle guère que par le titre l’œuvre de Pierre Lombard ; qui d’ailleurs, dans la recherche de l’élocution cicéronienne, méconnaît trop souvent la précision exigée dans une exposition dogmatique, et n’offre qu’un corps de doctrine maigre et incomplet.

Mais à l’époque du concile de Trente brille une pléiade de théologiens humanistes, presque tous créatures de Paul III, et non moins admirables par la dignité du caractère et de la vie que par le mérite de leurs ouvrages.

Grégoire Cortese (1483-1548), moine bénédictin, abbé de Lérins, plus tard cardinal, dont les lettres sont précieuses pour l’histoire du temps, et qui opposa au critique luthérien Ulric Velen un opuscule remarquable pour le temps de Romano itinere sancti Pétri 1 2.

Steuchus de Gubbio (1469-1549), souvent cité sous le nom d ’Eugubimis, moine lui aussi, bibliothécaire du Vatican et cardinal, qui prodigua l’érudition profane et sacrée dans un grand traité de Perenni philosophia (titre utilisé depuis par Leibniz) et s’essaya à commenter les débuts de la Genèse dans sa Cosmopoeia 3.

Au-dessus de tous, se placent d’eux-mêmes trois amis également célèbres par l’éloquence de leurs écrits et par les mérites d’une vie

1 Rome, 1504 ; Bâle, 1530.

2 Venise, 1537 ; et mieux Rome, 1770. Reproduit dans Gregorii Cortesii omnia quae hue usque colligi potuerunt (Padoue, 1774, 2 vol. in-4°), t. I, p. 217-274.

3 Lyon, 1535. Opéra omnia, Paris, 1578 ; Venise, 1531 et 1600.

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militante : Gaspard Contarini (1483-1542), noble Vénitien ; Jacques Sadolet (1478-1547), de Modène ; et Réginald Pôle (1500-1556), le cousin d’Henri VIII, élevé en Italie et, comme les deux autres, cardinal de Paul III. Nous avons parcouru ensemble les œuvres de ces grands hommes, en particulier les opuscules de Contarini sur le libre arbitre et la prédestination le commentaire de Sadolet sur l’Epître aux Romains 1 2, les travaux de Pôle sur la constitution de l’Eglise, et nous avons constaté chez tous le souci de maintenir l’organisation et la doctrine de l’Eglise sans imposer un joug trop dur aux novateurs. Nous avons dû constater aussi que ces écrivains ne craignent pas de s’éloigner en quelques points des doctrines de saint Augustin sur la prédestination et la grâce, pour concilier plus facilement le dogme catholique avec la liberté. Il est vrai qu’en ces questions délicates l’un d’entre eux, Sadolet, parut avoir reculé involontairement jusqu’à une sorte de semi-pélagianisme. Il faut voir là sans doute l’effet de la négligence et de l’oubli où le nouveau commentateur de l’Epître aux Romains avait laissé la scolastique et en particulier les commentaires de saint Thomas qu’il semble même avoir ignorés 3.

C’est un reproche qu’on peut faire plus ou moins à tous ces théologiens, d’ailleurs si dignes d’estime. Justement dociles à l’esprit et aux besoins réels de leur temps, ils sont revenus à la libre exposition d«s vérités religieuses et à l’étude directe des saintes Ecritures, des Pères et des anciens Docteurs de l’Eglise ; c’étaient du reste les seules autorités qu’ils pussent opposer aux novateurs de leur temps ; mais il leur est arrivé quelquefois de regarder comme négligeable l’enseignement de l’Ecole, qui est pourtant la

1 De libero arbitrio, De praedestinatione dans Opéra omnia, Paris, 1571 ; Venise, 1589. — Son traité De iustificatione parut cependant avoir besoin de correction après le Concile de Trente.

2 Venise et Lyon, 1536. Dans les Opéra omnia (Vérone, 1738, 4 vol. in-4°), t. IV.

3 Le commentaire de Sadolet fut réellement prohibé jusqu’aux promesses de correction qu’il s’empressa de faire. Le cardinal Contarini, dont les doctrines sur la grâce s’élnignaient elles-mêmes de l’augustinisme, n’avait pas moins marqué d’avance ce qu’il y avait dans l’œuvre de son ami de trop favorable aux semi-pélagiens. Que du reste Sadolet ignorât absolument le commentaire de saint Thomas sur l’Epître aux Romains, je le conclus d’un passage de sa lettre à Frédéric Frégose du 2 avril 1533, où il caractérise ainsi saint Thomas, interprète de saint Paul : « Laboriosus Thomas, idemque magis alienæ sententiæ narrator, quam demonstrator suæ : qui tamen collectis omnibus iis prope, quæ ab aliis dicta sunt, et laborem minuit nobis inquirendi, et curam acuit diiudicandi ». Cette caractéristique s’applique plus ou moins à la Catena aurea, mais nullement aux commentaires si personnels de saint Thomas sur saint Paul, que Sadolet n’a pas dû même effleurer.

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légitime continuation et le plus sûr commentaire de la théologie patristique.

Malgré ce reproche, qui est loin de s’adresser également à tous ces écrivains, je me suis attaché surtout à mettre en relief les qualités qui les recommandent à notre estime et même à notre imitation : car il y a une vraie ressemblance entre leur position en face des novateurs du seizième siècle luttant contre l’Eglise Romaine, et la nôtre vis-à-vis d’une critique rationaliste armée contre toute révélation surnaturelle.

Ces théologiens humanistes sont, d’abord, des hommes d’une insigne piété 1. Plusieurs, à leurs débuts, ont été plus ou moins gagnés au mysticisme d’alors, qui inclinait visiblement à la doctrine luthérienne de la justification par la foi seule. Mais ils se sont rachetés à temps de ces tendances, grâce à la profondeur même de leur sentiment religieux et à leur respect absolu de l’autorité de l’Eglise. Ils n’en sont pas moins restés les représentants d’une théologie vivante et agissante. Chacun de leurs traités est moins un ouvrage qu’un acte. Ils parlent la langue de leur âge et défendent contre l’attaque présente chaque point contesté. Sous l’appareil de la science, sous la recherche même de la forme, on sent battre et palpiter leur conscience de chrétien.

En même temps ils sont modérés et traitent leurs adversaires avec une extrême politesse. G. Cortese n’a pas un mot vif contre le critique qui niait la présence de saint Pierre à Rome ; il le traite même avec égard, rendant pleine justice à son érudition. Sadolet écrit aux Genevois avec une touchante effusion de charité fraternelle, bien propre à les gagner s’ils n’avaient eu pour conseil le rude Calvin ; il traite Bucer avec les égards de l’estime et de rattachement les plus sincères.

De plus, leur érudition n’est pas seulement étendue, elle est soucieuse d’exactitude et de sincérité. Ils n’atteignent pas toujours, bien s’en faut, la vérité solide, mais ils la cherchent de tout leur

1 Pour donner quelque idée de l’enthousiasme pour les études de théologie positive, qui régnait parmi ces hommes illustres, j’ai traduit et communiqué à mes auditeurs une lettre qui me paraît bien caractéristique. Elle est du toulousain Pierre Bunel, alors attaché à l’évêque de Lavaur, Odet de Selve, et fixé à Venise. Elle concerne une discussion intéressante entre Reginald Pôle et Jacques Sadolet sur la valeur respective de la philosophie et de la théologie. On y verra que Sadolet, tout en parlant un peu légèrement de la facilité des études théologiques, soutenait avec raison la nécessité de la philosophie pour établir les bases du dogme chrétien ; tandis que Bunel, en rejetant ce principe, semble donner dans un mysticisme au moins suspect. — J’espère qu’on ne lira pas sans fruit quelques fragments de cette curieuse lettre, reproduits à la suite de cet article.

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cœur. Steuchus se donne le tort de défendre la donation de Constantin ; mais ailleurs il use déjà de quelque critique dans le choix des textes. Dans la lutte contre les Luthériens, le souci de l’authenticité se montre presque partout ; les textes répudiés par l’adversaire ne sont pas abandonnés par là même ; mais on a soin de les laisser de côté dans la controverse du moment. La critique est encore au berceau ; mais elle vit et se développe.

De fait, ces théologiens, malgré leur attachement à l’enseignement reçu, montrent déjà une remarquable liberté d’esprit. On a vu comment Contarini et Sadolet rejetaient expressément telle et telle doctrine de saint Augustin : ce dernier avec un soupçon d’erreur, mais l’autre avec une réelle sûreté d’orthodoxie. En face même du texte de la Vulgate, ils sont loin d’avoir l’attitude d’absolue adoration que prendront bientôt des théologiens trop timides. Témoin Isidore Clarius (1495-1555), dont les travaux sur la Bible latine, d’ailleurs superficiels et peu sûrs au jugement de Richard Simon 1, aboutirent à l’édition officiellement approuvée d’un texte corrigé dans huit mille passages 2.

Il n’est pas jusqu’à l’élocution des théologiens humanistes qui ne mérite à quelque égard notre estime et notre imitation. Sans doute la langue latine n’est plus imposée aux écrits scientifiques par les usages de notre temps. Mais le soin de la correction, de la clarté, de l’énergie du style, de l’ordre dans la composition, sont de tous les temps. On a blâmé non sans quelque raison le « cicéronianisme » des théologiens que nous venons d’étudier. Encore faut-il dire à leur décharge que, cherchant à juste titre l’élégance latine, ils trouvaient plus aisément leur compte dans l’imitation de Cicéron que dans le style éclectique et mêlé du vulgaire des latinistes et d’Erasme lui-même. En tout cas, leur cicéronianisme a été utile au progrès* de la philologie latine et n’a pas nui à leur théologie. Il leur a procuré des lecteurs et des admirateurs dans toute l’Europe lettrée et sans doute il a conservé ou ramené à l’Eglise catholique bien des âmes troublées ou dévoyées.

1 Histoire critique des versions du Nouveau Testament (Rotterdam, 1690), p. 144-146. — Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament ( ibid ., 1693), p. 572.

2 Vulgata editio Novi ac Veteris Testamenti quorum alterum ad hebraicam alterum ad græcam veritatem emendatum est diligentissime, ut nova editio non facile desideretur et vêtus tamen hic agnoscatur, adiectis ex eruditis scriptoribus scholiis ita, ut est, locupletibus, ut pro commentariis sint : multis enim certe locorum millibus præsertim difïicilioribus lucem affermit. Venise ,

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De l’Italie nous sommes passés à l’Espagne du même temps. Il était bon d’opposer à l’humanisme catholique, mais plus ou moins détaché de la scolastique qui triomphait au-delà des Alpes, la théologie à la fois scolastique et renaissante de la péninsule ibérique. Rien de plus étrange au premier coup d’œil que ces rapports pacifiques, disons mieux, cette intime alliance des lettres renouvelées et de la vieille tradition de l’Ecole dans ce grand pays. A la réflexion tout s’explique. L’espagnol est conservateur, gardien fidèle, au besoin obstiné, de son esprit national, de ses idées traditionnelles, de l’idée catholique avant tout. C’est son tempérament natif que sept siècles de lutte contre les ennemis de la foi n’ont pu qu’affermir. Et son attachement à l’Eglise a dû s’étendre aux écoles qu’elle a fondées et aux doctrines, aux habitudes, aux méthodes mêmes de ces écoles. D’ailleurs, Salamanque, Alcala, Coïmbre prennent au seizième siècle le premier rang parmi les grandes universités, et tous les anciens ordres religieux se piquent d’une noble émulation en face de la Compagnie de Jésus, naissante à peine, mais déjà prodigieusement active au bénéfice de la tradition catholique.

L’esprit et l’enseignement scolastiques gardent donc toute leur force. Mais les études renouvelées n’en sont pas moins bien accueillies, l’humanisme n’en triomphe pas moins. Pourquoi ? Sans doute qu’il y avait dans le génie même de l’Espagne et dans sa langue, qui reproduisent si bien la majesté romaine, une sorte d’aspiration anticipée vers l’éloquence latine et le culte des nobles souvenirs de l’antiquité. D’ailleurs, dès 1347, un collège spécial recevait à l’Université de Bologne des étudiants espagnols, qui rapportèrent peu à peu dans leur patrie le bienfait du renouvellement des études juridiques et littéraires. De grands seigneurs, des hommes d’Eglise favorisèrent ce mouvement.

Je ne fais guère que nommer ici quelques-uns des promoteurs de la Renaissance espagnole, dont j’ai au moins ébauché le portrait l’an dernier. Avant tous les autres le grand cardinal franciscain Ximénès (1437-1517), qui, longtemps avant la fondation du Collège de France par François Ier, établit à Alcala un collège des trois langues ; qui, plusieurs années avant que Luther accusât l’Eglise Romaine d’avoir oublié les livres saints, publiait dans la même ville la première Polyglotte et imprimait pour la première fois le texte original du Nouveau Testament ; qui, en même temps, ordonnait, d’une part une nouvelle traduction d’Aristote, et d’autre part des versions espagnoles de saint Jean Climaque, de sainte Mechtilde, de sainte Angèle de Foligno... : germes précieux, d’où

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sortira plus tard la glorieuse lignée des écrivains mystiques de l’Espagne. — Et près de ce grand homme d’Eglise, de ce grand homme d’Etat, nous avons dû faire une belle place à une sorte de Lhomond espagnol, Antoine de Lébrija (1444-1522), grammairien et rhéteur, latiniste et helléniste, dont les innombrables travaux ont répandu dans toute la péninsule le goût du bon latin, et corrigé les mauvaises routines des universités et des plus modestes écoles. — A plus forte raison avons-nous dû suivre dans sa glorieuse carrière le Valençais Louis Vivès (1492-1541), qui forma avec le Hollandais Erasme et le Français Budé le triumvirat littéraire du seizième siècle ; plus lettré d’ailleurs que théologien, plus influent à l’étranger qu’en Espagne, mais dont les travaux profitèrent à toute l’Europe lettrée et dont il faut citer au moins dans une histoire de la littérature théologique les livres pieux et l’estimable traité de Veritate religionis ehristianae 1.

Après les précurseurs nous avons abordé celui qu’on peut nommer le chef de file et l’organisateur de la théologie espagnole renouvelée, Melchior Cano (1509-1560), dominicain fidèle à la grande tradition de son ordre, et en même temps humaniste comparable aux Italiens. Je n’ai pas craint de consacrer plusieurs leçons à ce grand homme et à son œuvre : d’abord, parce qu’on peut le considérer comme le premier législateur de la théologie positive, base nécessaire de la scolastique ; et puis, parce que, en établissant l’efficacité relative et le rôle positif des autorités théologiques, il a posé les fondements les plus profonds et les plus solides de la controverse contre les hérésies ; et puis enfin, parce qu’il a vraiment créé le traité « des lieux théologiques », et lui a imprimé, si bien sa marque personnelle qu’on ne s’est avisé qu’en ces derniers temps de le remanier au bénéfice de l’ordre logique.

Je n’ai pas cru devoir négliger la vie de ce grand théologien. Il importait d’étudier, dans ses circonstances et dans ses divers milieux, la formation d’un écrivain si original. Nous étions attirés d’ailleurs par ces belles préfaces où il nous entretient avec tant de charme de son père selon la chair, qui lui fit donner une éducation hautement chrétienne, et de son père selon l’esprit, qui reconnut et protégea sa vocation doctrinale. Ce dernier n’est autre que François Vittoria (1480-1546), réformateur de la théologie à Salamanque, scolastique toujours préoccupé des questions actuelles de son époque, telles que le droit de guerre, l’esclavage, la

i Ce traité forme le t. VIII de la belle édition des Œuvres de Vivès donnée à Valence en 1782 par G. Mayans.

conversion des Indiens, etc. 1. Nous avons vu Cano, disciple chéri de ce maître, rival trop jaloux de Barthélemy Carranza, plus blâmable encore par son animosité très prononcée contre la naissante et déjà si glorieuse Compagnie de Jésus. Nous l’avons suivi au concile de Trente et, plus tard, quand il eut refusé l’évêché des Canaries, dans les travaux qui occupèrent ses dernières années, et surtout ce traité, pourtant inachevé, de Locis theologieis, que nous avons étudié livre par livre.

Je n’ai pas à refaire ici cette analyse. Mes auditeurs se rappellent avec quelle sûreté de doctrine l’auteur a fixé le rang de dignité et d’autorité de toutes les sources où la théologie puise ses enseignements et ses preuves : Ecriture sainte, tradition, conciles, Souverains Pontifes, Docteurs de l’Ecole, philosophes, historiens et juristes ; avec quelle précision de formules il a su arrêter les cas de certitude ou de plus ou moins haute probabilité dans l’emploi de ces preuves. Ils ont pu apprécier, non point partout (car la critique des textes n’était pas encore assez avancée), mais sur plusieurs points, par exemple sur les fables mêlées aux légendes des saints, la sévérité, même la hardiesse de son jugement. Et pourtant, dès son étude sur le premier lieu théologique, il nous a paru en défaut à la fois par trop de hardiesse et par trop de timidité. Trop hardi en absolvant d’hérésie ceux qui rejetteraient tel ou tel livre deutéro-canonique de l’Ancien Testament, il a été trop timide en refusant aux exégètes catholiques le droit de déclarer fautif le moindre détail de la Vulgate latine. C’est assez dire que ce chef-d’œuvre de la théologie moderne n’est pas sans défaut. On peut lui reprocher surtout l’ordre peu logique établi entre les divers lieux et qui a prêté à bien des anticipations et des redites ; il est vrai qu’en établissant entre eux un ordre de dignité, Cano ménageait mieux les habitudes de ses adversaires 2.

Quoi qu’il en soit, ce livre nous donne l’état réel de l’enseignement théologique général en Espagne à l’époque qui suit immédiatement le Concile de Trente. Nous aurons cette année à en parcourir une à une les branches principales, en commençant par l’exégèse, qui eut en ce siècle son âge d’or et en ce pays ses plus illustres représentants.

1 Relectiones XII iheologicæ Lyon, 1557 ; mieux 1586, 1589.

2 I)e locis theologieis dans Melchioris Cani opéra (Padoue, 1734). Ce traité est reproduit dans Migne, Theologiœ cursus completus, t. I.

APPENDICE

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