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LETTRE DE PIERRE BUNEL A AMBROISE DE SERVE

Naguère, quand nous étions ensemble à Padoue, entre mille avantages que m’a procurés la fréquentation de nos amis, j’ai eu surtout à me louer de la piété de l’excellent Mario. En écoutant avec assiduité ses leçons sur les épîtres de saint Paul, ce qui me plaisait le plus dans ce vieillard, c’est qu’il désapprouvait hautement les jeunes gens qui, passionnés plus qu’il ne convient à des chrétiens pour les études philosophiques, négligeaient absolument les lettres sacrées, ou leur réservaient seulement leurs derniers efforts. Tout ce qu’il disait en ce sens me plaisait fort, mais semblait émouvoir bien davantage certains esprits peu habitués à de telles considérations. J’étais dans la joie : j’aurais regardé comme un grand profit pour tous les gens de bien, que des hommes de grande doctrine et d’esprit éminent se dévouassent tout entiers à cette excellente et vraiment divine philosophie dont ils s’étaient jusqu’alors tenus éloignés.

Quand je vous ai entretenu longuement de la sainteté de votre frère, l’évêque de Lavaur, mon patron, de la douceur et de l’honnêteté sans fard de Polus, tous deux appliqués de tout leur cœur à ces saintes études, vous vous souvenez de ce que je vous ai rapporté en même temps au sujet de Sadolet. Le témoignage de ce dernier paraissait avoir d’autant plus de poids que, sans être étranger à aucun genre d’études, il excellait surtout dans la philosophie. Et pourtant il assurait que pour lui Platon et Aristote étaient froids auprès de saint Paul. Ce n’est pas là un propos que je lui ai attribué pour donner près de vous plus d’autorité à ma thèse ; c’est une parole que Polus lui-même aimait à rapporter pour l’avoir entendue de la bouche de Sadolet, comme on me l’a répété souvent ; et les écrits mêmes que ce dernier avait publiés en assez grand nombre et dans un court espace de témps me semblaient assurer la vérité du fait.

Cette idée que j’avais de Sadolet et de cette parole mémorable semble être réfutée par une lettre qu’il a écrite récemment avec beaucoup d’élégance. On m’apprend même que l’autorité et l’éloquence de cette lettre ont tellement ému certains esprits, qu’ils ne veulent pas persévérer dans la résolution qu’ils avaient prise, et qu’ils sont prêts à répudier la théologie qu’ils avaient embrassée naguère comme une épouse très chaste, et à revenir à la vieille courtisane qu’ils voulaient repousser, pour se livrer encore à ses décevantes caresses. Je veux donc à cette heure peser avec vous toutes les raisons qu’il fait valoir et en traiter même plus longuement que ne le comporte la brièveté d’une lettre.

Polus, dans son zèle ardent pour la cause de la religion, avait demandé

1 Pétri Bunelli... epistolæ, 1551, p. 114-120. — Sur ce personnage on peut voir la thèse latine de notre collègue M. Samouillan ou l’étude que j’en ai faite dans le Bulletin de l'Institut de 1891. — Cette étude est insérée dans le présent volume, à la fin des Etudes latines.

LÉONCE COUTURE

par lettre à Sadolet de pousser aux études théologiques Lazare Bonamico son compagnon, ne doutant ni des intentions de Sadolet ni de la grande autorité qu’auraient ses conseils sur l’esprit de Bonamico. Si pourtant Sadolet désespérait de lui faire accepter ce parti, que du moins il le fît passer de l’étude de l’éloquence aux enseignements plus graves de la philosophie morale : Polus espérait bien qu’arrivé là, Bonamico ne voudrait pas s’arrêter à cette science qui ne peut mener l’homme plus haut que cet aveu final : Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ; il faut une lumière plus haute pour dissiper de si épaisses ténèbres d’ignorance. Telles sont à peu près les pensées développées largement et avec des couleurs oratoires dans la lettre de Polus i.

Sadolet lui répond qu’il est un peu contrarié de lui voir mépriser des enseignements qui sont d’un si grand prix que sans eux ce qu’il préfère à tout ne peut tenir debout. — Or, Polus ne méprise pas plus la philosophie que ne l’avait fait Socrate : il la met à son rang, qui n’est pas le rang suprême. Nous dire de nous élever plus haut qu’elle, ce n’est pas la mépriser, c’est la déclarer inférieure à d’autres études. Qui donc voudrait laisser dire que la théologie ne peut défendre ses droits sans la philosophie, en d’autres termes que les choses divines ne peuvent subsister sans la science humaine ? Sadolet dit bien un peu plus bas qu’il parle de la théologie, en tant que science et soumise à la méthode scientifique. Mais quel est donc l’homme vraiment pieux qui a jamais pu louer cette maîtresse de disputes et de rixes ? Polus, cet homme d’une exquise douceur, aurait-il donc voulu que Bonamico fût poussé loin des fleurs embaumées de l’éloquence et des jardins délicieux de la philosophie, vers des rochers âpres et escarpés, entourés d’épines et de broussailles 2, et qu’il y fût poussé par Sadolet dont il connaît si bien le goût et le jugement en tout genre d’étude ? C’est vers la théologie vraie, solide, vers la théologie pure, qui surpasse tout en douceur, qu’il voulait faire attirer son ami le plus cher. De cette théologie il n’est pas de parole qui puisse exprimer la vertu : c’est par un profond sentiment de l’âme qu’elle est perçue ; elle n’a pas besoin de demander aux dialecticiens l’art de raisonner, ni aux philosophes les règles de la vie, la connaissance de la nature. Elle ne dépend que d’elle-même, et n’a pas besoin du secours des autres sciences

Sadolet prétend ne pas comprendre comment Polus se dit tellement occupé aux études sacrées qu’il ne lui reste pas un moment pour regarder seulement les sciences profanes : d’après Sadolet le fond de notre théologie est renfermé dans un petit nombre de livres, et qui ne sont pas des plus obscurs. Là-dessus je lui demanderais volontiers s’il croit que les

1 Cette lettre de Pôle à Sadolet, d’octobre 1534, peut se lire dans Jac. Sadoleti epistolæ (Rome, 1750), t. II, p. 221-235. — La réponse de Sadolet, qui a mis Bunel de si mauvaise humeur, est à la suite, p. 236-241.

2 C’est la théologie scolastique qui est ainsi caractérisée par le pieux, mais peu prudent humaniste.

PHILOSOPHIE ET THEOLOGIE

Grégoire, les Basile, les Augustin ont perdu les longues années qu’ils ont employées à cette étude. Quelque réponse qu’il me fasse au sujet de ces saints personnages, je l’appliquerai à Polus. Personne, ce me semble, ne doit s’étonner qu’après avoir atteint le mieux on ne redescende pas au pire. Pour moi, je ne peux assez louer le parti pris de Polus, qui méprise pour le Christ toutes les choses humaines et qui, malgré son haut mérite de philosophe et d’orateur, ne veut pas imiter ces écrivains qui se croiraient peu cicéroniens en appelant le Christ par son nom et peu philosophes s’ils avaient des sentiments droits sur la religion. S’ils prenaient Sadolet lui-même pour modèle, ils devraient considérer, non pas ce qu’il a écrit dans une seule lettre, mais ce qu’il a fait pendant toute sa vie

Sadolet s’est réfugié dans le port des saintes lettres, comme au sortir d’une mer agitée : ses livres le font bien voir. Il ne faut donc point douter de ce qu’il pense quand on voit ce qu’il a fait. — Contarini, vrai maître en tout genre de sciences et qu’on ne peut soupçonner de mépriser ce qu’il n’a pas appris, fait ses délices de cette théologie chrétienne et ne se laisse point arracher à ses embrassements. Si donc ces petits philosophes veulent s’en tenir au jugement de cet homme éminent, je lui demanderai à qui il doit ce génie exquis et ces mœurs sévères : il répondra, sans se soucier de leurs reproches, qu’il est arrivé là par le bienfait du Christ, non de Platon ou d’Aristote. — Polus est tout entier plongé dans ces études, lui à qui je ne connais point de supérieur en science, en douceur, en vertu. — Votre frère, l’évêque de Lavaur, veut bien se perfectionner par l’étude de la philosophie et de l’éloquence pour ressembler en tout à ces trois illustres dont je viens de parler ; mais il déclare que ce sont là des études extérieures et ne leur accorde pas le pouvoir de régler l’âme.

Et voilà bien la vérité : ces anciens philosophes et jurisconsultes ont rempli leurs livres de très beaux préceptes, de lois très équitables : ils n’ont pu les graver dans le cœur des hommes. Il y faut une grâce supérieure ; ceux qui l’ignorent me paraissent oublier pourquoi le Christ est descendu sur la terre et ensuite remonté au ciel, ou bien ne pas croire à la réalité de ces grands mystères. Je suis obligé de m’arrêter ici, non que les raisons me manquent (car il m’en vient à l’esprit une foule), mais emporté par la chaleur de mes sentiments, je m’aperçois que je suis allé plus loin que je ne voulais. Le reste servira de matière à une seconde lettre i. Portez-vous bien.

Venise, le 14 des calendes de février 1534.

l Cette lettre n’a pas été écrite ou n’est pas arrivée jusqu’à nous.

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