LA FORME DE L’AUTRE
Explication fort nette en philosophie scolastique, mais assez peu adaptée, ce me semble, à la difficulté, car l’adversaire de Pascal peut répondre sur-le-champ : « Précisément, dans mon système, l’âme de Jésus-Christ, qui est la forme substantielle de son corps, s’unissant au pain et informant ce pain, en fait le corps de Jésus- Christ ; il y a donc conversion de la substance du pain en celle du corps de Jésus-Christ. » En face de cet argument, Pascal aurait eu à compléter le sien en rendant au mot forme l’énergie qu’il n’a plus dans la philosophie cartésienne, en y rattachant les qualités constitutives de la substance informée ; ce qui exclut l’idée d’une substance corporelle qui resterait absolument dans le même état, quoique unie à une autre substance.
3. Mais je me déclare incapable de donner un sens plausible à l’exemple que Pascal apporte sur-le-champ : Ainsi l’union du Verbe a l’Homme. Je crains bien qu’ici son insuffisance théologique ne se trahisse 1. Comme le texte sacré dit que le Verbe a été fait chair ou homme, Pascal a-t-il pu penser qu’il y avait là un changement analogue à celui de l’Eucharistie, et que dans ce changement la forme du Verbe devient la forme de l’homme ? Ce serait une double erreur ; il n’y a pas de transsubstantiation dans l’Incarnation, et l’homme dans ce mystère garde sa forme comme sa nature entière : il ne perd que sa personnalité ; la notion de forme est profondément différente de celle de personne 2.
1 Mme Périer avoue dans la vie de son frère qu’il n’avait pas fait une étude particulière de la scolastique.
2 « Ici, dit fort justement l’abbé V. Rocher (p. 360), le langage de Pascal manque d’exactitude et ne répond pas à sa pensée... Il n’y a pas eu en Jésus- Christ union du Verbe à l'homme par un changement de forme, mais union de la nature divine à la nature humaine en une seule personne, qui est la
LÉONCE COUTURE
4. Après avoir opposé à la philosophie eucharistique cette raison tirée de l’idée de changement, Pascal réfute dans le même ordre d’idées l’argument de son adversaire. Et d’abord il cite cet argument :
Parce que mon corps sans mon ame ne ferait pas le corps
d’un HOMME, DONC MON AME UNIE A QUELQUE MATIÈRE QUE CE SOIT FERA MON CORPS.
En d’autres termes : « Une portion de matière est un corps humain, tout simplement parce qu’il est uni à une âme raisonnable. Ainsi mon corps est mon corps, uniquement parce qu’il est uni à mon âme. Donc, à quelque matière que mon âme soit unie, cette matière sera mon corps, et à quelque matière que soit unie l’âme de Jésus-Christ, cette matière sera le corps de Jésus-Christ. »
Voici maintenant la réponse de Pascal :
« Il (mon adversaire) ne distingue [pas] la condition nécessaire d’avec la condition suffisante : l’union est nécessaire