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QUELQUES OBSERVATIONS SUR LE « PASCAL » DE M. BOUTROUX

La question de Pascal passionne aujourd’hui plus que jamais les philosophes et les apologistes. Peu de réputations ont passé, autant que celle de l’auteur des Pensées , par une longue suite de fortunes diverses. De son temps, même à Port-Royal, l’admiration pour ces fragments merveilleux n’était pas sans subir des restrictions formelles. De leur côté, les Jésuites, atteints déjà par les Provinciales, opposaient, quoique discrètement, de prudentes réserves à la philosophie des Pensées. Au dix-huitième siècle, le triomphe des idées prétendues philosophiques amène naturellement de plus vives attaques contre le grand apologiste chrétien. Pour Voltaire et Condorcet, il devient un malade, un halluciné, et cette idée singulière arrive à son expression scientifique dans le livre du docteur Lélut sur Y Amulette de Pascal (1846). Dans l’intervalle s’était produite, en faveur de ce haut génie, une réaction surtout sentimentale. D’après Chateaubriand, Pascal s’est « précipité dans la foi tout frémissant de scepticisme » ; Cousin et ses disciples affirment à leur tour et définissent méthodiquement le scepticisme de Pascal. Mais, d’autre part, une philosophie moins exclusivement intellectualiste venge de ce reproche les théories de Pascal sur l’adhésion aux vérités morales. Vinet et son école le regardent comme le vrai maître de l’ascension de l’esprit vers la vérité religieuse, et le P. Gratry le félicite de vouloir que la connaissance de Dieu repose sur l’âme tout entière et d’affirmer que si elle ne reposait que sur l’esprit seul, elle ne serait qu’une idole.

Les idées de Cousin sont déjà presque aussi loin de nous que

1 Extr. du Bull, de l’Inst. 1901.

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celles de Voltaire. La critique actuelle paraît unanime à proclamer l’unité de la vie, de l’œuvre et du génie de Pascal et la parfaite cohésion de tout son développement spirituel. Dans ces derniers temps, en effet, l’effort évident et le plus clair résultat des travaux sur Pascal ont consisté à montrer d’abord l’unité, l’originalité, la fermeté de sa pensée philosophique, qui avait paru trop longtemps partagée entre des vues contradictoires. Ensuite, on a raccordé aux Pensées l’œuvre polémique qui avait semblé d’abord épisodique et accidentelle, les Provinciales. A leur tour, les travaux scientifiques de Pascal ont été rattachés au fond même et à l’inspiration de son génie personnel, toujours soucieux à la fois de l’expression adéquate du fini et de la possession réelle de l’infini. Enfin, la biographie et l’âme de Pascal, étudiées de près, sont devenues la contre-épreuve ou plutôt le support naturel et l’explication intime de tout son travail dans l’ordre intellectuel, religieux et moral.

De ce Pascal reconquis, le portrait le plus attentif et le plus poussé jusqu’à cette heure est bien celui qu’a retracé M. Boutroux. Dans un cours spécial, l’éminent professeur avait mis en plein relief, avec la profondeur et l’étendue bien connues de sa critique, la philosophie de Pascal. Nous avons dans son livre 1 toute la substance de cet enseignement. De plus, la vie soit extérieure, soit intime, du grand penseur, et l’ensemble de ses œuvres de tout ordre y sont étudiés, expliqués, raisonnés avec la même conscience de recherche, la même sûreté d’information, la même netteté de jugement.

Cette unité, vers laquelle converge toute l’activité de Pascal, n’empêche pas M. Boutroux de reconnaître les phases très variées par lesquelles ont passé son génie et son âme. Des circonstances contingentes ont déterminé ces moments, et l’âme et la volonté de Pascal s’y sont pliées non sans lutte et retours successifs.

De ce travail très pénétrant et très compréhensif est résulté un Pascal réel et vivant, très complexe dans sa fondamentale unité. Mais, quelles que soient la pénétrante intuition et la puissance de synthèse du peintre ce serait merveille si ses conceptions personnelles n’avaient pas çà et là plus ou moins aidé, autrement dit altéré la vérité objective. Encore moins faut-il s’attendre de sa part à une exposition doctrinale toujours acceptable pour un catholique. On pourrait bien trouver quelques exemples de ces altérations involontaires dans la biographie elle-même, d’ailleurs étudiée avec

i Pascal , par Em. Boutroux. Paris, Hachette, 1900 ( Les Grands Ecrivains français ).

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beaucoup de soin et très vivement présentée. — Peut-être faut-il en dire autant de ce qui est relatif aux œuvres scientifiques ; mais sur ce point, je me hâte aussi de reconnaître l’effort méritoire et le vrai succès de M. Boutroux, en avouant ma propre incompétence. — 11 est possible que des juges moins favorables atténuent un peu, je ne dis pas la grande portée des découvertes de Pascal, mais le caractère désintéressé de son activité en ce genre. Sur son différend avec Descartes, il y a lieu sans doute de féliciter M. Boutroux d’en avoir proposé une explication qui sauve l’honneur de l’un et de l’autre. Mais ni l’un ni l’autre ne s’est montré habituellement, en ces matières, tout à fait détaché des préoccupations de l’amourpropre. Jusque dans la période la plus austère de la vie de Pascal, n’apparaît-il pas encore quelque chose de cette passion un peu humaine pour l’originalité scientifique ?

Quoi qu’il en soit, je dois m’en tenir ici aux œuvres philosophiques et théologiques de Pascal, aux Pensées, et aux Provinciales. Encore, touchant les Pensées, je ne veux proposer qu’une ou deux observations tout à fait secondaires. Sur l’essentiel, on ne saurait que louer en général l’analyse psychologique et métaphysique du savant professeur, en reconnaissant que ce travail, aussi ferme que subtil, exigerait une nouvelle et difficile étude pour mettre au vrai point quelques détails fort importants: par exemple, la connexion plus ou moins étroite de l’apologétique de Pascal avec ses préjugés jansénistes, la vraie part de l’évidence intellectuelle dans sa théorie de la certitude, le rôle relatif qu’il attribue à ce qu’on peut nommer la préparation psychologique et, d’autre part, aux preuves positives, aux arguments traditionnels, pour la vérité de la religion. Je m’interdis cette étude qui dépasserait les limites qui me sont tracées... et mes forces.

Sur la valeur des preuves traditionnelles du christianisme, je me contente d’observer que M. Boutroux n’a pas méconnu la pensée de Pascal au même degré que M. Astié, et d’autres disciples de Vinet, ou que certains partisans exclusifs de la méthode immanente. Mais assurément le développement de ces preuves avait, dans le plan de Pascal, une tout autre importance que dans l’exposition de son interprète. Bien loin de changer sur ce chapitre les habitudes reçues, il devait les suivre avec un respect aveugle. N’hésitons même pas à dire que sa théologie exégétique, comme celle de ses maîtres de Port-Royal, était plutôt surchargée d’éléments caducs, qu’allégée et éclairée par l’esprit scientifique. Il ne craignait pas d’emprunter au Pngio de R. Martin, à une compilation du treizième siècle, le détail le plus minutieux des arguments scripturaires, et

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tout particulièrement de ce qu’on nomme les « figures de l’Ancien Testament ». Cela peut paraître étrange à qui ne veut rechercher et apercevoir que l’originalité doctrinale du penseur. Mais il faut faire la part au moins égale à l’absolue docilité du disciple, et je ne crois rien forcer en expliquant cette profusion de figures souvent plus que subtiles par une des tendances constantes de la secte janséniste, tendance qui semble avoir son point de départ dans les longs développements de Jansénius sur le caractère essentiellement préparatoire et figuratif de l’Ancien Testament, sorte de divine comédie qui représentait d’avance toute l’économie du Testament nouveau.

J’ai une autre observation à faire sur la partie purement littéraire des Pensées.

Pascal écrivain, disons même, quelque étrange que puisse paraître cette alliance de mots, Pascal homme de lettres et rhéteur, a pour point de départ une de ces circonstances contingentes dont je parlais tout à l’heure. C’est vers le milieu de 1652, après une rencontre et plusieurs entretiens avec le chevalier de Méré, que sa pensée, jusqu’alors tournée exclusivement vers les mathématiques, se replia sur elle-même et s’appliqua, avec son énergie et sa pénétration naturelle, à l’art de dire, aux secrets de toucher et de plaire par le discours. Méré s’est trop vanté d’avoir fait cette conversion. « Son langage est d’un fat, » dit M. Boutroux, sans contester d’ailleurs tout à fait l’influence de certaines idées du trop prétentieux écrivain sur l’auteur des Pensées. Mais on peut aller plus loin ; je crois même que la vérité y oblige. M. François Collet, qui fit connaître en 1848 ce « fait inédit de la vie de Pascal 1 », n’a pas excédé dans sa façon d’apprécier la décisive influence du chevalier de Méré. Il a bien déclaré lui-même que sa narration, qui paraît d’abord injurieuse pour Pascal, ne lui est pas moins un titre de gloire, parce que son génie d’écrivain, quoique excité par un autre, se développa dès le premier jour dans sa pleine originalité et grandit tout à coup sans avoir eu d’enfance. Il n’en est pas moins vrai que Méré lui inculqua dès la première heure la nécessité de la simplicité, du savoir-vivre dans le langage, du ton de l’honnête homme qui a horreur du moi et qui ne se pique de rien. — Bien plus, et ici c’est M. Boutroux lui-même qui renchérit, après d’autres, sur M. Collet, c’est Méré qui a montré à Pascal la profonde différence de l’esprit de finesse et de l’esprit de

i Voir la Liberté de penser du 15 février 1848. — Cf. Nourrisson, Pascal et le chevalier de Méré, dans Pascal physicien et philosophe, Paris, Perrin, 1885.

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géométrie, c’est-à-dire précisément ce qu’on peut appeler l’avantpropos de sa rhétorique.

Car il faut en venir là, et c’est pourquoi je me suis permis d’insister sur ce fait isolé de la vie de Pascal ; il faut en venir à reconnaître qu’il devint à un moment donné, malgré sa supériorité incomparable, un écrivain honnête homme disciple de Méré, un rhéteur digne d’enseigner à Port-Royal et à qui Nicole rend ce témoignage que personne ne sut mieux que lui la rhétorique. De sa valeur en ce genre, nous avons deux témoignages impérissables: le Discours sur les passions de l’amour , et les pensées sur la rhétorique, que M. Boutroux a eu certainement tort de fondre dans son analyse avec les fragments destinés à l’apologie de la religion.

Du Discours , je dirai peu de chose parce que l’essentiel est bien dans le livre que j’étudie. Notez seulement ce souci d’observation profane, qui s’est emparé quelque temps, d’une façon presque exclusive, de cette âme ardente. Ces pages, si fines et si vigoureuses, sont d’une sagesse purement mondaine, où le christianisme n’entre pour rien. Elles ont d’ailleurs une plénitude de sens et un fini de touche qui démontrent l’expérience acquise et l’art déjà formé. Et pourtant, il n’est pas facile de trouver dans la vie de Pascal le temps qui semble nécessaire à un pareil stage d’homme du monde et de moraliste profane. De là sans doute, l’hésitation de quelques critiques, de M. Brunetière en particulier, à reconnaître l’authenticité de ce morceau. Mais l’empreinte personnelle y est bien, et d’ailleurs, il suffît de parcourir des yeux l’excellente édition annotée, que vient de publier M. Michaut, professeur à l’Université de Fribourg, pour relever une foule de pensées, de tours, d’expressions, qui valent une signature 1.

Venons aux Pensées relatives à la rhétorique. Toutes ou presque toutes celles qui sont réunies dans l’article VII de Port-Royal et d’Ernest Havet, et dans la section I de Brunschvicg, doivent être considérées simplement comme une suite de réflexions de Pascal sur l’art d’écrire. Elles justifient les deux assertions de Nicole sur la compétence de Pascal en ce genre et sur sa constante habitude de noter par écrit les objets de ses préoccupations et de ses conversations. Le disciple de Méré, le théoricien de l’art d’écrire, a donc persisté plus longtemps qu’on ne l’a cru. Il est même difficile de comprendre comment des juges éclairés ont pu tenter de faire entrer dans le plan d’une apologétique des pensées purement littéraires ; par exemple, la comparaison que fait Pascal d’une demoi-

1 Paris, libr. Fontemoing, 1900.

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selle ridiculement parée avec un sonnet chargé de termes peu naturels : « C’est pourquoi, ajoute-t-il, nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là les reines de village. » Ce nous témoigne de l’attachement pratique de Pascal à l’école de l’écrivain honnête homme, ennemi de l’emphase et du convenu. Mais si cette remarque et une foule d’autres sont bien de l’ami de Méré et de Miton, elles se raccordent, dans Pascal, à tout un ensemble qui constitue sa rhétorique et dont le point de départ se trouve dans ce double principe essentiel : exprimer la vérité avec justesse, clarté, précision, et, d’autre part, y intéresser l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle. De ce principe découlent toutes les menues remarques de Pascal sur l’invention, la disposition et le style, dont il ne serait pas trop malaisé de composer une rhétorique assez complète largement esquissée 1. Je ne conteste pas la haute portée morale de quelques-uns de ces fragments, mais rien ne me paraît moins naturel, je le répète, que d’en rattacher l’ensemble à l’œuvre d’apologie religieuse méditée par Pascal.

* îV X

Il est temps d’aborder les Provinciales. Mais Dieu me garde d’entreprendre l’examen complet d’une question aussi complexe ! Ce sera déjà beaucoup d’indiquer en peu de mots quelques défaillances du savant professeur dans cette étude délicate.

Et d’abord, le jansénisme est l’âme et la vraie explication des Petites Lettres ; or la notion du jansénisme dans M. Boutroux, malgré sa justesse générale, manque de précision théologique. Dès les premières pages de son livre, jansénisme est à peu près synonyme d 'ascétisme. Le Discours sur la réformalion de l’homme intérieur de Jansénius et les Lettres spirituelles de Saint-Cyran ne vont guère dans ce sens au-delà des pages ascétiques d’Olier ou des autres directeurs les plus opposés au jansénisme. Il faut en dire autant de la Prière de Pascal pour demander à Dieu le bon usage des maladies. « Il est superflu, nous dit-on (p. 27), de demander si cette prière est janséniste. » Point du tout. Si Pascal à l’époque où il l’écrivit était janséniste déjà, c’est possible ; mais sa prière est catholique tout simplement, aussi bien que sa page admirable sur le Mystère de Jésus.

i On me permettra de remarquer en passant que le double principe de la rhétorique de Pascal constitue précisément la division de l’ouvrage du P. Longhaye, jésuite, Théorie des belles-lettres, l’ame et les choses dans la parole (Paris, Retaux, 1885). Il me semble que ni l’auteur lui-même ni ses critiques n’ont fait ce rapprochement.

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Les Provinciales, elles, sont bien jansénistes ; moins encore par l’égale hostilité aux deux écoles, moliniste et thomiste, par où débute Louis de Montalte, que par la doctrine du péché commis sans liberté, qui se dissimule à peine dans la troisième lettre. On n’a pas assez remarqué que, sous couleur d’atteindre les péchés d’ignorance, qui semblaient niés par quelques théologiens jésuites, le défenseur d’Arnauld soutenait le fatalisme janséniste. De là découle aussi son horreur pour le probabilisme : s’il ne peut y avoir violation même involontaire du droit naturel qui soit exempte de péché, le probabilisme n’est évidemment qu’une fiction pour autoriser le péché.

Après cela, le champ reste libre pour discuter en détail les cas de conscience sur lesquels Pascal attaque les bons pères. 11 y a certainement chez lui moins d’infidélités proprement dites que ne l’ont cru certains apologistes. Il y a aussi plus de confusions conciliables avec la bonne foi qu’on ne serait porté à le croire. Mais d’une étude impartiale de cette polémique célèbre, il restera toujours quelques points incontestables, quoique peut-être toujours contestés. D’abord, cet arrêt de Voltaire : « On tâchait de prouver que les Jésuites avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut avoir, » mais que des préventions sectaires peuvent attribuer, même à la société la plus respectable. — En second lieu, cette prévention, poussée jusqu’à l’excès dans l’âme violente de Pascal, lui a fait plus d’une fois méconnaître la vérité, en lui suggérant des interprétations sinistres et des expressions positivement calomnieuses. Les exemples en sont nombreux et faciles à trouver. Je choisis, pour faire court, le plus... minuscule, qui ne me paraît pas moins probant. En citant des théologiens de la Compagnie qui ont eu le tort de nier plus ou mokis la nécessité obligatoire de l’amour affectif de Dieu, Pascal nomme les PP. Annat, Pintereau, Le Moine et A. Sirmond même. Remarquez ce dernier petit mot. Il y a un P. Sirmond, bien connu comme le rival de Petau et l’oracle de la Compagnie. Qui ne croirait qu’il s’agit de lui puisque, par ce tour, on le met au-dessus de religieux de marque tels que le P. Annat et le P. Le Moine ? Or il ne s’agit que d’un jésuite fort obscur et tout à fait incapable de soutenir l’honneur du nom qu’il portait. Le P. Daniel n’a donc pas eu tort de faire làdessus cette réflexion : « De deux mille personnes qui auront lu les Provinciales, il n’y en aura pas six qui n’aient cru que la Société a été flétrie par ce reproche dans un de ceux qui en font le plus grand ornement. » Est-ce là soit une simple distraction, soit une

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pure ignorance de Pascal ? Mais il écrivait sous la direction et la correction de théologiens comme Arnauld et Nicole. Dès lors, comment ne pas croire, sinon à la mauvaise foi, au moins à l’entraînement d’une passion aveuglante ?

Il est un détail souvent signalé dans les Provinciales, et qui ne me paraît pas avoir été jusqu’ici nettement expliqué. Dans les premières lettres, où la nécessité de la grâce efficace est hautement soutenue, Pascal n’a pas assez de plaisanteries pour la « grâce suffisante » qui ne suffit pas et pour le « pouvoir prochain » qui est une véritable impuissance. En tout cela, le défenseur d’Arnauld s’en prend aux thomistes beaucoup plus qu’aux jésuites, contre lesquels il va bientôt tourner tous ses coups. Au contraire, dans les deux dernières Provinciales, il travaille à se montrer en parfait accord avec l’école thomiste, acceptant avec elle et la nécessité de la grâce efficace et le pouvoir réel d’y résister.

Voici maintenant l’explication fournie par M. Boutroux de ce changement de front : « Pascal a réfléchi pour son compte sur la matière et il ne voit aucune incompatibilité entre le pouvoir de résister à la grâce qu’admettent les nouveaux thomistes et l’infaillibilité de l’effet de la grâce, enseignée par saint Augustin. Son étude de l’infini mathématique lui a donné le pressentiment d’une logique supérieure à la logique de l’entendement proprement dit, aux yeux duquel les contraires s’excluent. En Jésus-Christ le fini et l’infini coïncident. De même le libre arbitre et la grâce considérés dans leurs principes ne sont pas deux choses incompatibles, qui ne peuvent s’accorder qu’en se limitant l’une l’autre. Ils coexistent sans se diminuer réciproquement ; ils sont, dans le fond, intimement unis : c’est notre entendement seul qui les sépare » (p. 135, 136).

Je ne cherche pas ici ce que peut valoir cette explication de l’accord de la grâce et de la liberté, ni ce que Pascal aurait pensé d’une logique qui prétend accorder entre eux les contraires. Mais, dans la contradiction au moins apparente qui vient d’être signalée, faut-il reconnaître l’effet des réflexions personnelles de Pascal et le fruit de « son étude de l’infini mathématique » ? J’en doute ; l’histoire fournit un moyen plus modeste, mais qui me semble plus sûr, de résoudre la difficulté.

A la date des premières Provinciales, il s’agissait de défendre Arnauld, auteur responsable de la fameuse proposition sur saint Pierre, vraiment coupable, quoique la grâce, sans laquelle on ne peut rien, lui eût manqué. On sait assez que le grand docteur appuyait sa proposition sur des textes des Saints Pères, sans se

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préoccuper des formules de l’Ecole. Mais peu après janvier 1656 (date de la première Provinciales ), il se sentit obligé d’accommoder au moins son langage aux expressions des thomistes, sous peine de perdre l’appui des théologiens qui pouvaient encore s’attacher à sa cause. Aussi, dès le mois de mars 1656, publiait-il son opuscule intitulé : Ver a S. Thomae de gratiâ sufficiente et efficaci doctrina dilucide expliçata. Cet opuscule, d’un thomisme encore incomplet, mais où le pouvoir de résister est expressément uni à la nécessité de la grâce efficace, portait le nom d’Antoine Arnauld, quoique fait en collaboration avec Nicole : ce qui montre bien l’intention formelle du grand docteur de Port-Royal de s’allier aux thomistes. Du reste, Arnauld ne devait pas s’arrêter là dans cette marche vers un thomisme plus ou moins bien compris. Il en vint, par les nécessités de sa défense et par l’étude de la Somme de saint Thomas, à répudier la notion du libre identifié au volontaire, qu’il avait soutenue dans ses Apologies pour M. Jansénius , à se prononcer pour l’idée scolastique de la liberté d’indifférence , et même à tolérer, pour le moins, la doctrine thomiste sur la grâce suffisante. Ce changement sur ce qu’on peut regarder comme le point fondamental du jansénisme est parfaitement avoué par Arnauld lui-même en plusieurs endroits de ses œuvres 1. C’est la première variation essentielle dans l’évolution doctrinale de la secte ; la seconde consista dans l’adhésion absolue à la prémotion physique, expliquée (et défigurée peut-être) par Boursier dans son livre De l’action de Dieu sur les créatures (1713). On me pardonnera cette digression sur l’histoire interne du jansénisme, qui me paraît avoir été trop négligée jusqu’à ce jour, au profit exclusif de son histoire purement extérieure. Tout ce que j’avais le droit et l’intention de montrer ici, c’est que le thomisme inattendu de Pascal dans ses deux dernières lettres n’est évidemment que la traduction des formules du même ordre énoncées un an avant dans un écrit

1 Voici un texte de l’opuscule de 1656 : « Fatentur omnes S. Thomæ discipuli... nihil posse justum quod ad pie agendum attinet, sine efficaci Dei moventis auxilio : etsi per illud non posse, non excludatur vera et interior ad agendum potentia » ( Œuvres cT Arnauld, t. XX, p. 66). — Ce texte n’indique pas du tout, j’en conviens, un changement dans la doctrine d’Arnauld ; car il était bien obligé, avant la date de cet écrit et quand il se faisait l’apologiste de Jansénius, d’admettre, en même temps que la grâce efficace, le pouvoir de dissentir, défini par le concile de Trente. Mais l’écrit de mars 1656 marque le début de son travail prolongé pour raccorder sa doctrine avec le thomisme. Quant à son changement formel, en particulier sur la notion de la liberté, on peut voir ce qu’il en dit lui-même dans plusieurs de ses lettres. Consulter la table générale des matières qui termine l’édition de ses Œuvres de 1783, au mot Liberté.

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dogmatique du grand docteur de Port-Royal. Je dois ajouter que la dix-septième est précédée, dans les éditions jansénistes, de cette annotation absolument sûre : « M. Nicole fournit la matière de cette lettre » ; et sans doute aussi de la suivante, qui a le même objet. L’on se souvient que Nicole avait eu sa bonne part à la rédaction de l’écrit d’Arnauld déjà cité. Ce qui achève de faire croire, qu’ici comme ailleurs, Pascal a moins exprimé le résultat de ses réflexions personnelles que la pensée des maîtres auxquels il s’était attaché.

Je voulais arrêter là mes observations sur les Provinciales. Mais je ne puis me résoudre à passer sous silence le jugement final de M. Boutroux sur leur valeur et leur succès. Il reconnaît qu’elles furent condamnées à Rome au point de vue du dogme et n’oppose rien à cette condamnation. Mais il pense qu’elles ont triomphé, devant le public et devant l’Eglise, sur le terrain de la morale. Cette sentence est loin d’une exactitude rigoureuse. Que les Petites Lettres aient eu leur bonne part dans la légitime réaction contre les casuistes relâchés, réaction dont l’expression exacte est consignée dans plusieurs bulles pontificales, il n’est que juste de le reconnaître. Mais il ne faut pas leur attribuer l’abandon définitif de cette maxime que « la fin justifie les moyens », de la casuistique formaliste opposée à la religion intérieure, de la complaisance politique et calculée pour les faiblesses humaines, de la fausse piété comme moyen de domination, etc. Pascal a pu contribuer à faire détester encore davantage ces funestes erreurs ; mais il a été, involontairement sans doute, absolument injuste en les attribuant à la Compagnie de Jésus, qui pouvait lui opposer, non seulement l’irréprochable morale de ses prédicateurs et de ses ascètes, mais encore celle de ses grands théologiens vainement calomniés, Lessius, Suarez et tant d’autres. Quant au probabilisme, que M. Boutroux s’étonne peut-être de voir « restauré » sous les auspices de saint Alphonse de Liguori, il y a lieu, en dehors de toute discussion métaphysique, de constater que, dans le domaine du droit positif, rien ne paraît plus naturel que de dénier à une loi douteuse le pouvoir d’obliger ; et que, même dans le droit naturel, le probabilisme est l’application pure et simple de ce principe qui paraît fort soutenable : le droit est logiquement antérieur au devoir, ou bien : la liberté possède avant l’obligation. Au reste, l’histoire de la théologie démontre clairement que le probabilisme est antérieur aux jésuites, quoique Pascal semble les accuser de l’avoir inventé ; que, de plus, ce sont des théologiens de la Compagnie de Jésus qui, des premiers, l’ont amendé en fixant les

restrictions qu’y apportent le respect du droit d’autrui et d’autres considérations morales.

D’où vient donc l’admiration absolue qu’inspire à la plupart des philosophes et des critiques de notre temps la morale des Petites Lettres ? Ne craignons pas de l’attribuer d’abord à ce fait trop ordinaire, que la négation du libre arbitre, qui est le fond et le tréfonds de cette morale, leur reste absolument inaperçu. Et puis, l’austérité qui la caractérise est toujours, on le sait, une recommandation pour les purs théoriciens. A leurs yeux, une doctrine morale ne saurait être trop sévère : témoin les stoïciens et l’admiration qui s’attache encore à leur doctrine. Nos moralistes profanes aiment à regarder la perfection comme la base même du devoir, tandis que la morale chrétienne, plus pratique et plus humaine, distingue nettement les conseils des préceptes. N’y a-t-il pas même, parmi les admirateurs de la morale janséniste, des hommes qui la vantent, précisément avec cette conviction — consolante pour eux — qu’elle est impraticable ?

Quoi qu’il en soit, le jugement définitif de M. Boulroux est, en somme, la condamnation pratique de la morale de Pascal au profit de celle des jésuites. « Est-il certain, dit-il avec une justesse presque absolue, que nous devions travailler, non seulement à modérer, mais à anéantir les instincts inférieurs de notre nature ? Certes, pour qui cherche la sainteté, c’est le parti le plus sûr [moyennant la vocation de Dieu], mais il est des dangers que le devoir même nous ordonne d’alïronter. Et n’est-ce pas notre devoir, loin de nous enfuir hors de la nature, de la plier à l’accomplissement du bien ?... tâche moins glorieuse..., la seule pourtant, ce semble, qui soit proportionnée à la condition de l’humanité. » Tel est l’arrêt du bon sens, qu’on est bien aise d’entendre prononcer par ceux-là mêmes qu’a séduits, aux heures de contemplation purement théorique, l’ascétisme rigide de la morale janséniste.

De ces remarques détachées, je n’ai pas le droit de tirer une conclusion d’ensemble sur le travail de M. Routroux. Il me semble pourtant qu’elles justifient suffisamment d’expresses réserves sur la pensée religieuse et morale qui en a inspiré plus d’une page. J’espère n’avoir pas, malgré tout, diminué la valeur réelle de ce portrait si étudié. C’est bien là, en somme, Pascal ressaisi dans l’unité de sa vie, de son œuvre et de son génie ; encore faudra-t-il y revenir sans doute, pour apporter à ce Pascal, qui se développe un peu trop comme une idée, comme une formule nécessaire, les retouches exigées par les conditions, toujours ondoyantes et diverses, de la vie humaine.

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