SAINT PROSPER D’AQUITAINE
Dans l’histoire de la théologie patristique, saint Prosper d’Aquitaine apparaît comme le plus ferme et le plus brillant des disciples de saint Augustin et le fidèle champion de ses doctrines sur la grâce. Dans la poésie chrétienne au Ve siècle, il offre un caractère particulièrement original et son talent lui assure un rang privilégié. M. Guizot a pu qualifier son poème de Ingratis — contre les ennemis de la grâce ou les semipélagiens — « l’un des plus heureux essais de poésie philosophique qui aient été tentés dans le sein du christianisme 2 ». Sans ce poème célèbre, M. Valentin n’aurait pas songé à lui consacrer une étude approfondie, qui a été sa thèse française pour le doctorat ès lettres. Mais, ayant jeté son dévolu sur saint Prosper, il a voulu l’étudier sous tous ses aspects, dans l’ensemble et le détail complets de sa vie et de ses oeuvres. Il me semble dès lors utile de résumer en quelques pages les travaux dont saint Prosper a été l’objet dans le passé, avant d’examiner le livre de mon excellent collègue. Ce sera le moyen de mieux comprendre et l’œuvre de saint Prosper dans son vrai sens et sa vraie portée, et le mérite du nouveau docteur, qui a mis au point les recherches de ses prédécesseurs et qui a su encore y ajouter de notables enrichissements. D’ailleurs, quoique son ouvrage doive m’être d’un grand secours pour cette première partie de mon étude, je dois dire que sa bibliographie n’est peut-être pas prise d’assez
1 Saint Prosper tV Aquitaine, étude sur la littérature latine ecclésiastique au Ve siècle en Gaule, par l’abbé L. Valentin, docteur ès lettres... Paris, A. Picard, Toulouse, Ed. Privât. 1900. Grand in-8° de 934 pp. — Ext. du Bull, de VInst., 1900 et 1901.
2 Hist. de la civilisation en France, 4e leçon.
haut 1 et offre quelques lacunes : c’est un bien léger défaut dans un livre si complet, si fouillé sur tous les points. Mais c’est aussi et surtout une satisfaction pour le critique d’apporter quelques nouvelles contributions, si faibles soient-elles, à un trésor d’une richesse presque surabondante.
L’influence des œuvres de saint Prosper sur ses contemporains apparaîtra dans l’esquisse de sa vie. Il est difficile de la suivre dans le moyen âge, qui semble bien l’avoir peu étudié : il n’est guère cité alors que par Hincmar dans sa polémique contre Gottescalc. C’est à partir de la Renaissance qu’il attire de nouveau l’attention et reprend peu à peu son importance.
Les travaux modernes qui le concernent peuvent se diviser comme les éditions de ses œuvres. Or Schœnemann 2 divise ces dernières en trois époques bien marquées, dont la première n’offre guère que des tâtonnements ; la seconde commence en 1539 par la première édition du poème des Ingrats, et la troisième en 1711 par l’édition-type de ses œuvres complètes.
Dans la première période on ne connaît pas encore la principale œuvre poétique de saiirt Prosper et on lui attribue plusieurs spuria et surtout le livre célèbre de Vita contemplativa, qui est de Julien Pomerius, son contemporain, comme le P. Sirmond l’a démontré au xvne siècle et comme saint Isidore de Séville l’avait expressément marqué dès le sixième 3. Parmi les dix incunables qui portent le nom de saint Prosper dans le répertoire bibliographique de Hain 4 quatre renferment surtout le de Vita contemplativa ; les autres offrent exclusivement ses épigrammes. Ainsi, dans les premiers temps de la Renaissance, c’était surtout un ouvrage apocryphe qui consacrait la renommée littéraire et ascétique de saint Prosper ; de nombreuses petites poésies, d’une lecture relativement facile, conservaient son renom poétique ; mais ni sa principale œuvre de poète, ni ses vrais ouvrages théologiques n’étaient encore sérieusement connus.
Au xvie siècle ces derniers se révèlent l’un après l’autre. Le livre contre Cassien ( contra Collatorem ) paraît à Mayence en 1524
1 Elle ne remonte guère plus haut que l’édition des Œuvres complètes en 1711 (P. 209 sqq).
2 Bibliotheca historica Patrum laiinorum, t. II, 1022 sqq.
3 Scriptores eccl., c. xii.
4 Repertorium bibliogr. (1831), vol. II, pars II, p. 161-162.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
et à Bâle en 1528 ; ses opuscules à Ruffin et aux Génois, à Paris en 1533 ; une collection plus riche, à Venise en 1538 : Opuscnla de gratia et libero arbitrio S. Pros péri Aquitani episcopi rhegiensis, viri religiosissimi, divi Augiistini discipuli et in divinis scriptnris eruditissimi. On voit qu’à l’aurore des luttes dogmatiques du protestantisme l’attention se portait déjà très particulièrement sur l’illustre disciple du Docteur de la grâce.
La seconde période commence en 1539 par une édition de Lyon, chez Sébastien Gryphe, où paraissent pour la première fois l’Exposition de saint Prosper sur les cinquante et un derniers psaumes, le poème douteux de Providentia Dei, et surtout son œuvre capitale, le poème de Ingratis. L’éditeur se flatte d’avoir particulièrement soigné cette publication ; de s’être adressé par lettre à des savants de France et d’Allemagne pour retrouver tout ce qui pouvait exister encore du saint auteur dans les vieilles bibliothèques 1 et d’avoir mis tous ses soins à la collation des manuscrits et à la correction des textes. Malheureusement il ne donne pas de détails précis sur ces manuscrits, en particulier sur celui ou ceux qui ont servi à l’édition princeps du de Ingratis. Cette édition a été répétée en 1540 à Cologne. Le fougueux luthérien Flaccius Illyricus en donnait une autre en 1560 ; ce n’était pas pour la dernière fois que l’hérésie s’attachait à un livre où plus d’un passage pouvait prêter à de fâcheuses interprétations. Une édition d’origine moins suspecte et corrigée sur nouveaux frais fut imprimée à Louvain en 1565 par les soins de Jean Soteaux avec le concours du fameux théologien Jean Hessels. Les éditeurs, dans leur préface, en avaient exclu le de Providentia comme infecté de pélagianisme et néanmoins ils le laissèrent à sa place dans le volume. De nouvelles corrections recommandent l’édition de 1577 publiée à Douai par Jean Olivier, inconnu d’ailleurs, qui se déclare modestement plus versé dans les études littéraires que dans la théologie et la patristique. Mais en général, il est évident que des préoccupations théologiques forment à cette époque le principal souci des éditeurs de saint Prosper.
Dans les premières années du xvn° siècle c’est surtout sa chronique qui occupe les éditeurs : Henri Canisius en 1601, Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, en 1604, Joseph Scaliger en 1606, Pierre Pithou vers le même temps, Jean Duchesne en 1636 2, etc...
1 ...« Proinde hue illuc missis litteris, negotium dedi amicis et Gallis et Germanis..., ut quidquid hujus auctoris apud eos in antiquis bibliothecis lateret, tam lacerum quam integrum ad me transmitterent »...
2 On peut voir le détail de ces publications dans Schœnemann, op. et toc. cit.
LÉONCE COUTURE
— Mais les querelles jansénistes ne devaient pas manquer de donner un intérêt plus vif que jamais au poème des Ingrats et aux autres ouvrages de Prosper sur la grâce. Des éditeurs peu suspects, le P. Théophile Raynaud en 1671, les directeurs de la Bibliotheca maxima Patrum de Lyon en 1677, répétaient l’édition de Jean Olivier. Les Bénédictins de Saint-Maur publiaient avec plus de correction une partie de ses œuvres au tome Xe de leur Saint Augustin (1690).
Il y a une preuve curieuse du peu d’usage qu’on avait fait jusqu’alors, en cette matière, de l’œuvre capitale du poète chrétien. Le célèbre théologien espagnol Jean Ripalda, dans son livre adversus Baium et Baianos (Cologne 1648), voulant prouver que la grâce suffisante est commune à tous les hommes, s’appuie sur des vers de saint Prosper que je vais citer d’après la version de Saci :
A tous étant offerte, elle est commune à tous.
C’est un bien général, et Jésus nous le donne Voulant nous sauver tous, sans exclure personne.
Mais l’homme apercevant cette haute clarté Meut lui-même vers Dieu sa propre liberté ;
Lui-même ouvre son cœur à la grâce nouvelle Et par son propre choix suit la voix qui l’appelle.
Cette clarté du ciel brille de toutes parts ;
Nul homme n’est privé de ses divers regards.
Mais par malheur ces pensées, que Ripalda attribue à saint Prosper, font partie, dans son texte, d’une objection semipélagienne. Il y a eu méprise de la part du savant jésuite, qu’il est ridicule d’accuser ici de mauvaise foi comme l’a fait un théologien janséniste 1. Il ne s’ensuit pas non plus qu’il faille censurer, sous couleur de semipélagianisme, la doctrine large qu’il soutient sur l’universalité de la grâce. Cette doctrine s’unissait, chez les hérétiques marseillais, à une subordination primordiale et constante de la grâce au libre arbitre, erreur rejetée par Ripalda et par les molinistes les plus prononcés.
Le jansénisme n’en tirait pas moins avantage des textes de saint Prosper, comme des passages de saint Augustin qui leur correspondent. Jansénius cite assez souvent le disciple à côté du maître ; il a pourtant usé plus rarement de ses vers que de sa prose 2. Antoine Arnauld ne l’oublia pas dans ses divers écrits polé-
1 Vulpes Ripaldae capla a theologis lovaniensibus. Ce gros factum, attribué à Sinnich, docteur de Louvain, a été réimprimé tout entier avec traduction française dans les Annales des soi-disans jésuites (Paris, 1769), t. IV, 233-445.
2 On trouve des citations poétiques de saint Prosper dans le second tome de Jansénius : De graliâ primi hominis, c. vu ; de statu naturae lapsae, liv. Ier, c. xii, liv. IV, c. vii.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
iniques, en particulier dans son Apologie pour les saints Pères de V Eglise défenseurs de la grâce de Jésus-Christ (1650), ouvrage qui du reste n’a jamais subi de condamnation. Il s’y sert de la traduction en vers français du de Ingratis, dont je vais parler.
Ce poème fut étudié de près à Port-Royal. Il devait intéresser et occuper surtout le confesseur des religieuses, Le Maistre de Saci, bien connu, non seulement par sa traduction de la Bible, mais encore par ses versions poétiques des hymnes de l’Eglise, sans parler des rimes du Jardin des racines grecques et des déplorables Enluminures de l’Almanach des Jésuites. Dès 1647 parut chez la veuve Martin Durand, à Paris, en un volume in-quarto, une belle édition du poème de Ingratis, « avec l’excellente traduction française en prose et en vers qu’en lit M. de Saci et que l’on juge comparable à l’original » : ainsi parle dom Rivet 1, juge un peu suspect d’indulgence. Sainte-Beuve la traite au contraire avec une extrême sévérité. M. Valentin, qui a étudié de près la double version du célèbre port-royaliste, constate la pâleur et la timidité de sa prose, mais ne refuse pas tout mérite d’élégance et de noblesse à ses vers laborieusement composés.
On sait que Jean Racine avait succédé à Saci traducteur des hymnes de l’Eglise et l’avait surpassé sans peine dans cette œuvre délicate ; de même Racine le fds sembla se piquer d’émulation en face de la vieille traduction poétique de saint Prosper. Toutefois, le Poème sur la grâce (1720) n’est plus ni une version, ni une imitation directe du poème de Ingratis. Louis Racine a pris le sujet de plus haut : il a voulu faire une exposition large et précise à la fois des dogmes catholiques de la chute originelle de l’homme, et de sa réparation par la grâce. Il a eu cependant une préoccupation particulière de polémique, qui donne à son poème une couleur d’école, pour ne pas dire de secte : il a voulu combattre le molinisme et défendre expressément la grâce efficace par elle-même. Aussi son œuvre a-t-elle prêté aux reproches de l’école opposée et à l’accusation, excessive pourtant, de jansénisme. Avant même qu’elle eût paru, quand elle n’était connue que par des communications presque intimes, Voltaire la combattait déjà dans des vers restés célèbres.
Cher Racine, j’ai lu dans tes vers dogmatiques
De ton Jansénius les erreurs fanatiques.
Quelquefois je t’admire et ne te crois en rien.
Si ton style me plaît, ton Dieu n’est pas le mien.
1 Hist. littér. de la France, t. II, Saint Prosper.
LÉONCE COUTURE
Tu m’en fais un tyran, je veux qu’il soit mon père. Ton hommage est forcé, le mien est volontaire.
De son sang mieux que toi je reconnais le prix :
Tu le sers en esclave et je l’adore en fils.
Crois-moi n’affecte point une inutile audace.
Il faut comprendre Dieu pour comprendre sa grâce. Soumettons nos esprits, présentons-lui nos coeurs, Et soyons des chrétiens et non pas des docteurs l.
Dès que l’œuvre eut paru, « on en fit, dit le P. Patouillet, une critique littéraire et une critique dogmatique » ; l’auteur du Dictionnaire des livres jansénistes 2 se contente de résumer cette dernière, qui reproche à Louis Racine d’enseigner la réprobation positive et de donner un caractère nécessaire soit à la damnation, soit au salut de tous les hommes. Sur ce dernier point le poète pouvait opposer à ses adversaires les réponses accoutumées des théologiens catholiques partisans de la prédestination gratuite. Quant à la réprobation positive, elle n’est vraiment pas dans sa pensée : la réprobation dont il parle n’est pas antécédente au péché originel et ne représente que la doctrine augustinienne des âmes laissées en grand nombre dans la « masse de perdition » par un décret juste, quoique mystérieux, de la volonté divine. Il faut avouer d’ailleurs que son opinion sur le péché originel et la punition qui lui est réservée est la plus dure parmi celles que l’Eglise n’a point condamnées. M. Valentin n’en a pas moins raison de faire valoir, en faveur de l’orthodoxie de Louis Racine, la pieuse onction qui respire dans la plupart de ses vers et l’humble soumission de sa dédicace au pape Benoît XIV. Il est d’ailleurs équitable, sympathique même pour la valeur littéraire de l’écrivain, tout en le déclarant plus versificateur que poète, et inférieur à saint Prosper par la vigueur et l’éloquence autant qu’il le surpasse par la méthode et la variété du détail 1 2 3. — Pour ne pas séparer de Saci son disciple éloigné, Louis Racine, nous avons franchi pour un moment la seconde période, celle des publications partielles, qu’il nous faut ici reprendre et finir.
1 Ces vers parurent avant la publication du Poème de la grâce, dans divers journaux, par exemple dans les Mémoires historiques et critiques (p. 6), qui font cette remarque : « Je ne sais si le public qui est accoutumé à être si favorable à M. de Voltaire, poussera l’indulgence jusqu’à lui pardonner l’injure qu’il fait à M. Racine, en lui attribuant des erreurs qu’il ne soutient point. »
2 T. III (1755). Cet art. a été copié dans le Dictionnaire des Jansénistes, moderne compilation anonyme et annexée dans VEncyclop. Theol. de Migne au Dictionn. des hérésies de Pluquet.
3 Voyez tout le chapitre VI du volume de M. V. : Traductions et imitations des œuvres de saint Prosper (p. 606-650).
PHILOSOPHIE ET THEOLOGIE
Les belles et savantes éditions bénédictines des Pères devaient faire désirer un Saint Prosper enfin complet et muni d’un appareil critique satisfaisant. Le docteur Steyaert en donna l’avant-goût dans une édition soignée et annotée du poème des Ingrats, qui fait partie du troisième volume de ses opuscules (Louvain, 1703). Ce théologien est surtout fameux pour avoir soutenu de longues polémiques avec Antoine Arnaukl. Mais avant de se prononcer contre le parti janséniste, il avait passé pour être plutôt un de ses adhérents. A cette période de sa vie appartient son commentaire sur le poème de saint Prosper, qui est passé dans l’édition définitive dont je vais parler. Le texte et les notes de Steyaert ont été d’ailleurs reproduites par Jean Le Clerc dans Vappendix Augustiana, qui forme le tome onzième du Saint Augustin des Bénédictins, réimprimé à Anvers.
La troisième époque de la bibliographie prospéricnne s’ouvre enfin en 1711 par ce que j’ai appelé l’édition type, publiée à Paris chez Desprez et Desessartz : Sancti Pros péri Aqu.itan.i, Sancti Angnstini discipuli, Sancti Leonis Papae Primi Notarii, Opéra omnia, ad manuscriptos codices nec non ad editiones antiquiores et casti gatiores emendata, mine primum secundum ordinem tcmporum disposita ; in-fol. Les éditeurs ne se faisaient point connaître ; on sait que le principal était Le Brun Des Marettes 1, connu surtout par ses Voyages liturgiques en France , qui n’avait fait pourtant que préparer ce grand travail ; la publication en fut confiée à un savant prêtre, Luc Urbain Mangeant, peu connu d’ailleurs, à telles enseignes que plusieurs bibliographes ont altéré son nom, l’appelant les uns Mangeaut ( Mangeltus ), les autres Maugeant. Ce beau volume s’ouvre par une vie latine de saint Prosper, modèle d’érudition sobre et sûre. Au reste, les éditeurs n’ont eu que la peine et le mérite de la traduire du français de Tillemont ; elle fait partie du XVIe volume des Mémoires pour Vhistoire ecclésiastique, qui ne parut que l’année suivante ; mais le manuscrit avait été communiqué aux éditeurs de saint Prosper par ceux de Tillemont. Le recueil est bien complet : 952 colonnes pour les œuvres proprement dites et 416 pour les pièces ajoutées, telles que la treizième conférence de Cassien, les canons du second concile d’Orange, des fragments de saint Augustin et de saint Léon pour l’histoire du semi-pélagianisme, etc. Des sommaires, des notes marginales, une excellente table générale, facilitent l’usage et l’intelligence du texte. Aussi
1 Schœnemann a tort d’en faire un bénédictin de Saint-Maur ; Quérard so trompe encore plus étrangement en le disant jésuite.
LÉONCE COUTURE
l’ouvrage fut-il universellement bien reçu. Toutefois, les journalistes de Trévoux (novembre 1712) se plaignirent doucement de n’y pas trouver quelques explications plus satisfaisantes sur les passages dont les jansénistes abusaient ; ils reprochèrent même aux éditeurs de s’être mal expliqués « dans les sommaires de la seconde et de la troisième partie du poème ».
Un incident particulier vint donner une nouvelle occasion aux inquiétudes des théologiens au sujet de certaines expressions de saint Prosper. La bulle Unigenitus, publiée en 1713 contre les Réflexions morales sur le Nouveau Testament du P. Quesnel, condamnait, sous le numéro XIII, la proposition suivante, tirée des notes sur saint Marc, II, 11 : « Quand Dieu veut sauver l’âme, en tout temps en tout lieu, l’indubitable effet suit le vouloir d’un Dieu ». La proposition avait paru suspecte d’hérésie ; le pape Clément XI avait ajouté pourtant, de sa propre main, ces mots significatifs : ni tamen sint ipsissima verba sancti Prosperi, ut dixit cardinalis sancti-Clementis in suo voto ; quod est videndum 1. On dut donc y regarder de près, et le texte français, constitué par deux vers de la traduction de Saci, ne dut pas paraître traduire trop infidèlement les vers latins correspondants du poème de saint Prosper 2. La proposition resta cependant sous l’anathème, sans que le Souverain Pontife ait prétendu condamner saint Prosper lui-même. La raison en est facile à saisir : le vrai sens de la proposition est indiscutable, visant la volonté absolue de Dieu, qui ne peut manquer d’effet ; mais, dans le jansénisme du xvme siècle, toute volonté salutaire de Dieu était confondue, au mépris de la liberté humaine, avec la volonté absolue et la toute-puissance même du Créateur.
Dans le courant du xvnC siècle, c’est en Italie encore plus qu’en France que se développe ce qu’on peut appeler la littérature prospérienne. Il y a, ce me semble, deux causes principales de ce fait : d’abord l’extrême activité et le très sérieux progrès de la littérature ecclésiastique dans la péninsule ; ensuite, et surtout, la naissance et le succès d’une théologie rigoureusement augustinienne, plus ou moins purgée de jansénisme, dont les tenants les plus célèbres furent le cardinal Noris et les augustins Bellelli et Berti. On sait que le pape Benoît XIV prit lui-même la défense de cette école au-
1 Ce détail est tiré d’un document publié par Guettée, Histoire de l’église de France, t. XI, appendice.
2 Les défenseurs de la Bulle ont plaidé pourtant en ce sens, avec plus ou moins de bonheur ; voir, par ex., les Anti-hexaples du P. Paul de Lyon, capucin (Lyon, 1721), t. I, p. 281. Mais la simple connexion avec la doctrine quesnellienne que j’indique constitue une explication plus simple et plus naturelle.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE 147
gustinienne contre l’inquisition d’Espagne et quelques évêques de France.
A la suite d’un théologien romain, Salinas, qui publie à Rome une nouvelle édition de saint Prosper en 1732, un professeur plus célèbre, Pierre-François Foggini, édite dans la même ville, après une collation attentive de divers manuscrits surtout vaticans, une érudite et précieuse collection des mêmes œuvres, précédées des principaux opuscules de saint Augustin sur la grâce 1. Cette importante publication, dédiée au pape Clément XIII, eut le succès qu’elle méritait, en Italie et au dehors. Les Jésuites ne la virent pourtant pas sans quelque défiance, mais se gardèrent de contester l’orthodoxie du savant éditeur. En la présentant pour la première fois à son public, le P. Zaccaria se contente de cette réflexion bien suggestive : « Il n’y a maintenant qu’une chose à désirer, c’est que Dieu éclaire les lecteurs pour une bonne et droite intelligence de ces précieux opuscules : sans quoi, à combien d’entre eux l’on pourra dire : Putasne intelligis quæ legis ? en ajoutant encore : et crectis te intelligere ? » 2. On connaissait les doctrines ultra-sévères de Foggini, qui se manifestèrent particulièrement en 1750 par un ouvrage de paucitate adultorum fidelium salvandorum où il attribue aux Pères de l’Eglise sur cette question délicate une unanimité qui est loin d’exister3. Mais les appelants de France ne pouvaient accueillir qu’avec reconnaissance cet opuscule très augustinien. Il fut réimprimé à Paris en 1759 par les soins de Claude Lequeux, bien connu comme éditeur de Bossuet, remplacé dans cette œuvre laborieuse par son confrère en jansénisme dom Déforis. Lequeux répéta aussi, toujours à Paris (1760), l’édition de saint Prosper : De gratia Dei opéra omnia, juxta exemplar Romæ editam, après celle des opuscules de saint Augustin sur la même matière (1758). Il donna enfin une traduction française (1762) des œuvres de saint Prosper, en ajoutant sur le titre : [Œuvres...] traduites sur l’édition de Rome. Cette mention était sans doute une précaution prise contre les préventions des molinistes, et peut-être aussi contre la délicatesse de certains jansénistes, qui pouvaient bien trouver mau-
1 Cette collection, qui commença à paraître en 1734 et qui ne forme pas moins de huit volumes, renferme, outre saint Augustin et saint Prosper, saint Fulgence, saint Remi de Lyon et saint Prudence de Troyes. C’est une vraie encyclopédie patristique de Gratia ; l’auteur s’y montre, comme dans ses autres ouvrages, critique fort habile, mais ne dément pas, en somme, la réputation qu’il avait de pencher vers les doctrines jansénistes.
2 Storia letteraria d’Italia, t. X, 382.
3 Voyez Hurter, Nomenclalor litterarius theol. cath., III, 338.
LÉONCE COUTURE
vais qu’on voulût remplacer la version de Saci, réputée un chefd’œuvre. M. Valentin cite la traduction de Lequeux comme « excellente », sans lui accorder pourtant d’autre mérite saillant que la fidélité, atténuée encore par des altérations qui tenaient aux opinions de l’auteur.
Revenons en Italie pour prendre note d’une édition romaine des œuvres poétiques de saint Prosper en 1759, qui n’est connue que par le catalogue de la bibliothèque du comte de Firmian b
Signalons ensuite quatre traductions poétiques, dont l’intérêt, au moins pour trois d’entre elles, est moins dogmatique que littéraire. La première, de l’abbé G. -F. Giorgetti, est en octaves, contre l’usage ordinaire des poèmes didactiques : ce qui n’était pas pour mettre le traducteur plus à l’aise. Elle a pour titre : II poema di S. Prosper o Aquitano degVIngrati , o sia sopra la Grazia (Venise 1751). En applaudissant au talent de l’auteur et à la valeur de sa notice préliminaire et de ses notes, le journaliste déjà cité de la Storia letteraria regrettait, à tort ou à raison, qu’il n’eût pas adouci davantage les passages de saint Prosper qui semblent favoriser le baïanisme. Il n’adressait pas le même reproche à la traduction en vers sciolti du P. dominicain C.-A. Ansaldi (1 mille versi latini di S. Prospero d’Aquitania contro i semi-pelagiani... Venise, 1753). Une troisième version, encore en vers sans rime, fut publiée à Vérone en 1764 par un bénédictin, le P. Ricci, qui emprunta son texte latin et ses annotations à l’édition parisienne 1 2.
Une autre religieux, le capucin Viator de Coccaglio, avait consacré à saint Prosper une nouvelle version poétique en vers sciolti, accompagnée de recherches volumineuses et d’une certaine portée théologique. Malheureusement ce bon père, quoiqu’il ait parfois commenté trop bénignement tel ou tel vers d’apparence janséniste dans sa Ricerca sistematica sul testo e sulla mente di S. Prospero, relative au poème des Ingrats (Brescia, 1756, gr. in-4), comptait parmi les rares Italiens ouvertement hostiles à la bulle Unigenitus : ce qui n’est pas pour recommander cet ouvrage, d’ailleurs trop diffus, ni surtout le volume encore plus verbeux qu’il publia sous ce titre : Lo spirito filosofico, teologico, ascetico di S. Prospero d'A. ne’ suoi epigrammi (Brescia, 1760, in-4). Le texte latin, dans ces deux publications, est toujours emprunté à l’édition parisienne 3, qui fut encore réimprimée à Bassano en 1782 (2 vol. in-4).
1 C’est par distraction que M. Valentin a fait de ce personnage politique un éditeur de saint Prosper.
2 Storia lett. d’Italia , V, 340 ; VIII, 238.
3 Voyez Hurter, op. cil., t. III, 223.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
Il faudrait noter enfin ici les discussions critiques, soit sur l’authenticité de telle ou telle œuvre de saint Prosper, soit sur la fausse tradition de son titre d’évêque de Reggio. Le P. Quesnel, dans son édition des œuvres de saint Léon (1675), avait touché plusieurs fois la première question, en montrant une tendance trop marquée à mettre à l’actif du grand pape le plus d’ouvrages possible, tandis que le chanoine provençal Antelmi {De veris operibus sanctorum Pairum Leonis Magni et Pros péri Aquitain, Dissertationes criticae ; 1689) avait visé plutôt à augmenter la part de saint Prosper. Après l’édition romaine de saint Léon donnée par Cacciari (1753-55), qui ne réussit pas à mettre toutes les controverses au vrai point, celle que les frères Ballerini donnèrent à Venise (1755-57), avec leur profonde érudition théologique et leur critique très éprouvée, fournit sur ces points délicats les solutions à peu près universellement acceptées depuis. — Quant à l’épiscopat de Reggio, il fut soutenu encore, avec une obstination où le patriotisme avait plus de part que la science, par le P. Camille Affarosi {Memorie istoriche del monastero di S. Prospero di Reggio, 1737) ; mais cette thèse, déjà insoutenable, fut réfutée surabondamment par de nombreux critiques.
Ici s’arrête la bibliographie de saint Prosper h La Patrologie de Migne n’a fait que reproduire l’édition de Mangeant avec des suppressions légitimes, mais aussi avec quelques défaillances de détail. La future édition critique, qui sans doute prendra place dans le Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum de Vienne, n’est pas même annoncée. Les travaux des écrivains contemporains sur saint Prosper comptent peu et donnent prise à plus d’un reproche. On peut même citer telle histoire universelle de l’Eglise où il n’est pas nommé, telle histoire de l’Eglise de France où le poème des Ingrats est passé sous silence. Un travail complet sur saint Prosper, au triple regard de l’histoire, de la théologie et de la littérature, était à faire. Il a été accompli par M. Valentin, avec une étendue de recherches qui étonne, avec un succès qui lui a valu le titre de docteur et une mention honorable de la Faculté des lettres de Bordeaux. — Ajoutons que le Souverain Pontife, à qui l’auteur avait fait hommage de ses deux thèses, si intéressantes pour l’histoire doctrinale de l’Eglise de France, a répondu à cette offrande par le titre romain de docteur en théologie. C’est avec le secours de ce grand travail qu’il me reste à esquisser un modeste tableau critique de la vie et des œuvres de saint Prosper.
1 II faut excepter sa Chronique, qui n’a obtenu que de nos jours (1892), par les soins de Mommsen, son édition définitive.
LÉONCE COUTURE
En commençant le chapitre sur saint Prosper de son Histoire sacrée d’Aquitaine, le R. P. Bajole, notre compatriote que nous remercions M. Valentin d’avoir cité jusqu’à deux fois, — son mérite ne l’obligeait pas à faire davantage — s’exprime en ces termes, aujourd’hui malheureusement presque aussi vrais qu’en 1644 : « La vie de celui-ci est une des plus malaisées qu’on puisse rencontrer en toute notre histoire, car tout y est plein d’incertitude, sujet à dispute, exposé à discussion, et après qu’on a bien examiné chaque point, on a bien encore de la peine à se résoudre. »
Pour commencer, le nom même du grand poète chrétien est un problème à peine résolu. Les vieux critiques hésitaient entre Prosper tout court et Tiro Prosper, double nom inscrit en tête de la Chronique consulaire. La plupart les distinguaient l’un de l’autre et croyaient même avoir pour cela des raisons décisives prises de la couleur religieuse de chacun. Les difficultés semblent avoir disparu et il n’y a pas de raison de contredire M. Mommsen, qui a inscrit le double nom en tête de la chronique authentique de S. Prosper. Pourtant il reste toujours un peu étrange que toutes les mentions historiques relatives à notre auteur et les titres de ses autres ouvrages ne lui donnent jamais que le simple nom de Prosper.
Même obscurité sur son lieu natal et sur la date précise de .sa naissance. La province d’Aquitaine dont le nom reste attaché au sien nous laisse dans un certain vague ; c’est par pure divination que tel auteur a désigné la ville de Poitiers, tel autre celle de Bordeaux, sans doute à cause des célèbres écoles où l’on aime à placer les années d’éducation du futur poète. Le moindre texte vaudrait mieux que ces vaines conjectures. Grâce à une communication du vénérable M. Arbellot, M. Valentin est le premier peut-être à faire connaître un passage de Bernard Gui, qui place à Limoges, d’après une ancienne tradition, le berceau de Prosper. Un texte du xive siècle n’est pas pour faire autorité dans l’espèce. Cependant, Bernard Gui étant le plus sérieux des compilateurs de son temps, il semble que, faute de mieux, son assertion mérite d’être notée, au moins comme un débris de tradition hagiographique, et de compter même dans la question, incomplètement étudiée peut-être, de la sainteté de Prosper 1.
i II s’agit des témoignages traditionnels du culte de saint Prosper. La possession actuelle ne peut faire doute, vu l’approbation pontificale de l’office en beaucoup de bréviaires, tels que celui des Augustins qui sera cité plus bas.
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Conformément aux meilleures données de la critique, bien discutées par M. Valentin, Prosper doit être né vers l’année 390. Il n’y a pas la moindre raison d’attribuer son éducation littéraire à telle ou telle école. Il n’est même pas impossible, quoique personne ne l’ait supposé, ce semble, qu’il ait été transporté dès sa première jeunesse dans cette Provence où nous le trouvons à ses débuts littéraires authentiques. Quelques-uns des ouvrages qui lui ont été attribués avec doute nous fourniraient de précieux renseignements sur sa jeunesse. Un court morceau, intitulé Confession, nous révèle en termes allégoriques des désordres de conduite, exagérés sans doute par un pieux repentir. Quoique assez favorable à l’authenticité de cet écrit, M. Valentin avoue qu’il offre trop peu de prise à un examen décisif. Il est un peu plus hardi, sans trop s’avancer pourtant, au sujet du poème ad uxorem, qui démontrerait que le poète a vécu dans le mariage, peu d’années sans doute et à une époque peu avancée de sa vie. M. Valentin plaide ici habilement pour l’authenticité. Il propose même une hypothèse assez plausible pour diminuer le défaut de cohésion qui frappe d’abord à la lecture de cette œuvre, d’ailleurs plus fraîche et plus coulante que la poésie authentique de Prosper. Il y a des ressemblances de détail, soit dans la pensée, soit dans le style, malgré la différence du ton. Mais conjectures que tout cela, M. Valentin lui-même l’avoue, en remarquant fort à propos qu’un poème de cent vingt-deux vers ne peut guère prêter, par une étude purement interne, à une sérieuse démonstration d’authenticité.
Parmi les œuvres contestées de saint Prosper, il existe un autre poème plus étendu, plus célèbre, et pour lequel M. Valentin plaide avec un tout autre appareil de preuves doctrinales, grammaticales, poétiques. Il s’agit du de Providentia Dei. Les chapitres consacrés à la discussion de l’authenticité prospérienne de cette œuvre considérable compteront parmi les plus remarquables de la thèse. Là plus qu’ailleurs, l’auteur a établi de nombreuses comparaisons de textes entre le poème contesté et les œuvres authentiques. Rapprochement d’idées, de procédés, de détails de vocabulaire, de grammaire, de syntaxe, de métrique, rien n’est oublié ; et, quelque défiance qu’on puisse avoir de tels rapprochements, si souvent fortuits, il y a ici, ce semble, nombre de rencontres qui sont bien près d’être décisives. L’œuvre s’encadre d’ailleurs à merveille dans les circonstances du temps, si on la place, avec le premier auteur de V Histoire de V Eglise gallicane, en 416.
« Certes, un homme de talent comme Saint Prosper pouvait bien écrire à vingt-six ans un travail de ce genre. La jeunesse relative de l’auteur se
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trahit par certains indices ; sans tomber dans la diffusion, il ne s’interdit pas les développements, les lieux communs sonores, légèrement déclamatoires, les réminiscences éloquentes de la morale stoïcienne. 11 n’est pas encore complètement maître de ses idées et de son style. Il a besoin d’acquérir la vraie doctrine sur la grâce, à l’école de saint Augustin qui ne devait aborder qu’à la fin de sa carrière ce difficile sujet. Il aura été amené par le malheur des temps à traiter la question de la Providence. Elle était posée par les événements, saint Augustin l’avait résolue. Il fallait vulgariser la réponse du grand docteur aux détracteurs du gouvernement divin. Saint Prosper vulgarisera plus tard la réponse de l’évêque d’Hippone aux adversaires de la grâce ; il écrira avec plus de force et de précision, mais aussi avec moins d’agrément qu’aujourd’hui. Il entre en composant le de Providentiel dans son rôle de vulgarisateur des doctrines augustiniennes. Tout s’accorde donc pour reconnaître dans saint Prosper l’auteur de ce poème. »
L’étude critique du de Providentia occupe dans le volume une place qui peut sembler démesurée (p. 767-830). Le reproche serait injuste. Il ne fallait pas moins que ces multiples arguments sur les pensées et le faire du poète pour ébranler l’autorité des théologiens augustiniens qui, choqués de quelques propositions suspectes du de Providentia, se sont accordés à le refuser à saint Prosper. Encore le plus sage d’entre eux, Tillemont, a-t-il reconnu que l’auteur avait pu professer dans sa jeunesse des idées qu’il a rejetées sévèrement plus tard. Et, à ce propos, il peut sembler que M. Valentin, au début de sa discussion, a trop plaidé pour l’orthodoxie du de Providentia. Assurément, comme il le dit, un poème ne doit pas être rigoureusement examiné comme une thèse de théologie, et les vers signalés comme semi-pélagiens dans l’œuvre en question pourraient être interprétés bénignement dans des œuvres d’une autre époque. Mais, si le de Providentia a paru en Gaule, ou même peut-être aux environs de Marseille, dans le premier quart du ve siècle, comment ne pas reconnaître, dans les vers qui font prévenir la grâce de Dieu par la bonne volonté de l’homme, un écho très précis de l’erreur semi-pélagienne alors communément acceptée dans la contrée 1 ? Il n’y a pas là de difficulté sérieuse contre l’origine prospérienne. L’erreur en question était alors courante et indemne de toute condamnation. Saint Augustin lui-même s’est accusé de n’y avoir pas complètement échappé avant d’en devenir le plus vigoureux adversaire.
J’aurais aussi un semblant de reproche à faire aux dernières
Sanguine quos proprio quaesivit prodigus emptor, Si tamen assertoris opem festina voluntas Praeveniat... (De Prov., v. 148-150).
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pages du plaidoyer de M. Valentin. Il les appelle une « démonstration par exclusion » : il y montre, en effet, à merveille que l’œuvre, qui sent bien son cinquième siècle, ne peut appartenir à aucun des auteurs chrétiens autres que saint Prosper qui ont cultivé alors la poésie. Je serais fâché que ces pages disparussent du livre : elles montrent une intelligence si nette, si vive, si pénétrante de ces vénérables poètes, aujourd’hui si peu étudiés et même à peine connus ! Mais enfin elles n’atteignent pas pleinement le fait à démontrer. Le de Providentiel ne peut être ni de Prudence, ni d’Arator, ni... Mais personne ne le leur attribue. Ce n’est pas une raison suffisante de le donner à saint Prosper. De fait, beaucoup de critiques aiment mieux l’attribuer à un anonyme fort distingué, croyant y trouver une manière assez différente de celle de l’auteur du de Ingratis. Il n’en reste pas moins qu’on peut juger étrange l’obscurité absolue où serait resté le nom de l’auteur d’une œuvre si remarquable. Il est également sûr que la différence littéraire des deux œuvres s’expliquent par diverses circonstances et que les rapports mis en lumière par M. Valentin gardent toute leur force.
On serait heureux de retrouver, en restituant à saint Prosper la plus belle œuvre de sa jeunesse, une partie de sa vie et de son développement doctrinal et littéraire. Et pourtant il faut avouer, et M. Valentin lui-même n’y répugne pas, qu’il reste encore quelques doutes sur l’authenticité du poème de la Providence. Les traces indéniables de semi-pélagianisme qui s’y rencontrent sont pour ainsi dire la marque du temps et du pays ; mais le silence absolu des auteurs du temps et de Prosper lui-même sur ces taches, qu’il a dû plus qu’un autre tenir à effacer, paraîtront peut-être une grave raison de douter.
Il est vrai que nous voici engagés dans une période où Prosper, agissant au grand jour de l’histoire, semble se dépouiller de tout caractère subjectif, de toute vue personnelle, pour devenir l’instrument docile, d’abord du docteur de la grâce, plus tard du grand pape saint Léon.
Saint Prosper fut gagné de bonne heure, s’il eut besoin d’être gagné, à la doctrine sévère exprimée par l’évêque d’Hippone dans son livre De la correction et de la grâce. Dans une lettre qui se place en 429, il lui dénonce la résistance de prêtres provençaux très pieux et très respectables, qui rejettent la prédestination gratuite comme une inflexible nécessité, et accordent même — quelques-uns du moins — la priorité à la bonne volonté sur la grâce. Dès cette première lettre, on peut voir qu’il y avait parmi les Marseillais considérés comme semi-pélagiens des nuances diverses, et que plu-
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sieurs pouvaient s’opposer à tel ou tel détail de la théorie augustinienne en restant indemnes d’erreur.
Saint Augustin répondit à Prosper et à son compagnon Hilaire, qui lui avait écrit dans le même sens, par les deux livres qu’on peut regarder comme l’exposition la plus rigoureuse de sa doctrine : de Prædestinatione sanctorum et de Dono perseverantiæ, où d’ailleurs il maintenait l’accord mystérieux de la liberté humaine avec la prédestination et le don de la persévérance. Il mourut peu après avoir publié ces deux ouvrages dédiés à Prosper et à Hilaire, peu après aussi que Prosper eut publié son poème tout augustinien de Ingratis, qu’avait précédé sa Lettre à Rufin, exposé déjà complet de la controverse semi-pélagienne.
Dès lors, le poids de cette controverse sembla tomber tout entier sur lui. Les deux premiers monuments qui nous en restent sont les Responsiones ad capitula Gallorum et les Responsiones ad objectiones V incentianas . Les objections des Gaulois, au nombre de quinze, constituaient ce qu’on pourrait appeler un procès de tendance contre l’augustinisme, sans compter des calomnies formelles contre l’enseignement de l’évêque d’Hippone. La gratuité de la prédestination, de la première grâce et de la persévérance, était censée entraîner l’horrible doctrine de la nécessité du péché et de la réprobation absolue. Prosper débrouille de son mieux cet écheveau. Il recommence la même besogne en face des seize propositions de Vincent qui rebattaient des difficultés analogues. Il recommence encore, en face de deux prêtres de Gênes, Camille et Théodore, dévoués à la saine doctrine, mais qui demandaient modestement d’être éclairés sur certains passages du livre De la prédestination des saints.
Il constatait cependant qu’une foule de religieux, de prêtres et d’évêques n’acceptaient pas absolument la doctrine rigoureuse de saint Augustin et l’accusaient même sur quelques points d’erreur formelle. Prosper et Hilaire finirent par voir que ce n’était pas assez, dans cette crise périlleuse, de leur action et de leurs écrits, et qu’il fallait recourir à l’autorité suprême. Ils se rendirent donc à Rome et obtinrent du pape saint Célestin une lettre aux évêques des Gaules, qui fixa les points essentiels de la doctrine catholique contre le semipélagianisme. On ne saurait assez remarquer que la lettre pontificale, tout en défendant l’orthodoxie et la sainteté de saint Augustin, n’appuie ses décisions que sur des décrets pontificaux et conciliaires, et qu’elle se termine par cette déclaration si digne de la sagesse
romaine :
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« Quant aux questions plus profondes et plus difficiles qu’ont traitées ceux qui ont combattu les hérétiques (il faut évidemment entendre avant tout saint Augustin), nous n’osons ni les mépriser ni les adopter. Ce que nous avons dit, d’après les règles du Siège apostolique, nous semble suffisant pour confesser la grâce de Dieu. Nous ne regardons pas comme catholique ce qui est contraire aux articles ci-dessus établis. »
Malgré la modération du Saint-Siège, et peut-être même à cause de cette modération, la prévention contre saint Augustin ne disparut pas dans les Gaules, non plus que les tendances trop humaines des théologiens marseillais. Prosper se crut donc autorisé à s’en prendre à leur chef, l’illustre Cassien, malgré sa vieillesse et sa réputation très méritée de piété et de science. De là, le plus considérable de ses ouvrages en prose, le livre Contra collatorem, qui est une réfutation de la treizième conférence du solitaire marseillais. Il est remarquable que la première proposition de cette conférence est parfaitement orthodoxe et ruine même par la base le semi-pélagianisme: Le commencement de la bonne volonté vient de Dieu. Mais la suite ne répond pas au début et Prosper y démêle avec justice des principes qui détruisent la nécessité et le pouvoir de la grâce. Il termine, avec une charité parfaite, en reconnaissant que les dissidents appartiennent encore à l’Eglise, qu’on ne doit pas désespérer d’eux et qu’il faut attendre des pasteurs légitimes l’apaisement des esprits et prier Dieu d’inspirer les pensées et les volontés de tous. Cassien mourut vers 433, sans avoir répondu à son adversaire et sans avoir, ce semble, trouvé de défenseur. Bientôt, Prosper retournera à Rome pour servir, à ce qu’on dit, de secrétaire au pape saint Léon. Près de lui il ne poursuivra plus les semi-pélagiens.
Jusqu’alors, depuis sa lettre à saint Augustin, il semble n’avoir écrit que contre eux, sauf un de ses livres, qui témoigne pourtant de la même étude persévérante des œuvres de l’évêque d’Hippone. C’est un travail exégétique sur les psaumes. Il est curieux que V Expositio in psalmos embrasse exclusivement le dernier tiers du psautier ; sans doute, les deux premiers volumes auront été perdus on ne sait par quel accident. Cet ouvrage dépend absolument des Enarrationes de saint Augustin sur les psaumes. Mais si le fond < manque d’originalité, la forme en est bien prospérienne. « L’ouvrage de saint Augustin, dit M. Valentin, a complètement changé de physionomie ; il est permis de préférer, et nous préférons celle que lui avait donnée son auteur, mais il est difficile de ne pas admirer la seconde, et l’on doit reconnaître que si l’évêque d’Hippone est un homme de génie, c’est un homme de grand talent et surtout un disciple fidèle qui a composé l’exposition. » A l’éloquence d’une
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œuvre oratoire, parfois exubérante, Prosper a substitué le relief et la précision d’un abrégé énergique, mais un peu sec.
Avant de suivre Prosper à Rome il nous reste à parler de ses poésies, et surtout du poème des Ingrats, antérieur, comme l’on sait, à la mort de saint Augustin.
Le développement doctrinal de ce poème dépend absolument des derniers écrits de saint Augustin et des lettres de saint Prosper à saint Augustin et à Rufin. « Le de Ingratis n’est que la lettre à Rufin mise en vers », a pu dire M. Valentin. La préface exprime le principe essentiel : tout le bien que nous faisons est produit par la grâce. Dans les cent vingt-cinq premiers vers, intitulés par les éditeurs première partie, le semi-pélagianisme est dénoncé comme l’héritier du Pélagianisme, fondé sur les mômes arguments, condamné par les mêmes décrets. Là se placent les beaux vers sur le siège de Pierre, cités avec tant d’éloges dans le Sermon sur l’unité de l’Eglise de Bossuet 1. — Dans la deuxième partie, discussion dogmatique des principes semi-pélagiens : grâce universelle, volonté salvifique égale pour tous, valeur de la liberté humaine pour mériter la première grâce. — Dans la troisième, l’auteur repousse les objections de ses adversaires, qui reprochent à l’augustinisme de nier le libre arbitre et d’enseigner la nécessité de pécher. — Dans la dernière, enfin, retour à l’idée précise de l’erreur semi-pélagienne, qui atténue Pélage, il est vrai, mais maintient toujours son erreur fondamentale sur la puissance de la volonté indépendamment du secours de Dieu.
Malgré la sévérité du fond, que le poète n’a pas voulu dissimuler sous l’agrément des fictions ou des images, l’œuvre brille par la force et l’éloquence.
« Le poète argumente en vers avec une admirable souplesse de style. Son hexamètre est dégagé, prompt à l’attaque et à la riposte. Le logicienpoète pareit ne pas sentir les entraves du rythme. Cette discussion sur la
1 Sedes Roma Pétri quæ pastoralis honoris
Facta caput mundo, quidquid non possidet armis Religione tenet...
« Rome ne sera pas la chaire de saint Paul, mais la chaire de saint Pierre : c’est sous ce titre qu’elle sera plus assurément que jamais le chef du monde : et qui ne sait ce qu’a chanté le grand saint Prosper, il y a plus de douze cents ans : « Rome, le siège de Pierre, devenue sous ce titre le chef de l’ordre pastoral « dans tout l’univers, s’assujettit par la Religion ce qu’elle n’a pu subjuguer par « les armes. » Que volontiers nous répétons ce sacré cantique d’un Père de l’Eglise Gallicane ! C’est le cantique de la paix, où, dans la grandeur de Rome, l’unité de toute l’Eglise est célébrée. »
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grâce, sur le nombre des élus, échappe à l’aridité des controverses théologiques. Saint Prosper la rend intéressante. Dans le de Ingratis tout le monde est éloquent, les pélagiens, les semi-pélagiens, le vrai, le faux. Une chaleur intense règne dans l’œuvre entière. »
On ne sépare guère de cette œuvre considérable les petites poésies de saint Prosper savoir : deux épigrammes contre un censeur inconnu de saint Augustin, l’épitaphe des hérésies de Nestorius et de Pélage ; et avant tout les 106 épigrammes tirées, quant au fond, du recueil auparavant composé par saint Prosper de trois cent quatrevingt douze sentences extraites surtout de saint Augustin. Ce dernier recueil, espèce d’abrégé théologique, encore plus moral que dogmatique, d’un usage commode et d’une lecture savoureuse et suggestive, obtint et garda longtemps beaucoup de réputation. Les épigrammes n’ont pas été moins estimées. Elles offrent les mêmes qualités de pensée et de style que le poème contre les ingrats ; mais elles touchent à bien d’autres matières, et, malgré l’austérité constante de la morale, l’onction n’y manque point, ni une sorte de tendresse grave, étrangère aux écrits spécialement dirigés contre les semipélagiens et en particulier au de Ingratis.
Le mérite réel et même éminent de cette œuvre didactique a été obscurci pour beaucoup de critiques modernes, par l’antipathie qu’excitait en eux la rigueur de sa doctrine ; d’autant plus qu’elle ne s’appuie aucunement sur l’observation directe de la nature humaine, comme par exemple dans les Pensées de Pascal, mais se fonde simplement et directement sur l’autorité. De plus, il faut bien dire que cette doctrine paraît étroite sur quelques points et qu’elle a besoin d’être adoucie, ou du moins interprétée par des détails plus consolants de l’anthropologie chrétienne. On a pu voir, dans la bibliographie même du sujet, la prédilection des protestants et des jansénistes pour ce poème 1. En revanche, le libéralisme moderne, repoussé par la doctrine, n’a pas même accordé toujours les éloges mérités à un talent poétique d’un ordre très élevé.
Au reste, l’auteur du poème des Ingrats , quelque honorable que soit son rang dans la poésie chrétienne, reste avant tout un théologien, un interprète exact de la doctrine augustinienne de la grâce. Aussi n’y a-t-il pas lieu, ce semble, de chercher dans cette œuvre, soit un adoucissement, soit une aggravation de cette doctrine
1 On peut voir la première partie de l’article sur les éditions de saint Prosper. Encore eût-il été bon de noter que l’un des premiers éditeurs catholiques, Hessels, était l’ami et le principal auxiliaire doctrinal de Baius, et qu’une édition de saint Prosper, annoncée par la même école, fut arrêtée d’autorité.
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rigoureuse. Mais, à considérer l’ensemble des écrits de saint Prosper, il en est autrement, et l’opinion défendue par M. Valentin, qui le présente comme un interprète « adouci » de l’enseignement du maître, mérite d’être pleinement acceptée. En répondant aux objections des semi-pélagiens contre l’augustinisme, il semblait atténuer la portée de certaines idées, de certaines expressions. Il paraît bien évident que sur la volonté salvifique de Dieu et sur la question de la prédestination, en particulier, Prosper évita ou corrigea expressément quelques formules rigides.
La question est délicate et comporte des distinctions multiples, souvent difficiles à établir. Les théologiens de nos jours ne sont pas communément tout à fait préparés à saisir le sens complet de la controverse semi-pélagienne.'Les doctrines universalistes, chères aux Marseillais, mais corrigées par les définitions du concile d’Orange, sont devenues, ou peu s’en faut, l’enseignement commun. Sauf dans quelques écoles attachées à leurs traditions particulières, l’augustinisme rigide semble exciter la méfiance. Les vieilles doctrines de la prédestination gratuite et du petit nombre des élus sont vues de mauvais œil. On paraît même s’étonner de trouver dans saint Augustin et dans saint Prosper le « nombre des élus déterminé, immuable, petit », et l’on oublie que les deux premiers points sont absolument certains et qu’il en doit être de même du troisième, pour peu qu’on songe à la damnation des enfants morts sans baptême. C’est encore par l’oubli de ce dernier point qu’on peut s’offusquer de l’idée et de l’expression augustiniennes de « masse de perdition ». Le détail le plus délicat concerne la volonté salvifique de Dieu, son exercice et ses conséquences. On ne peut guère contester que saint Augustin, dans les écrits publiés à la fin de sa vie contre les semipélagiens, n’ait jeté quelque obscurité sur ce point essentiel. Encore doit-on au moins excuser chez le grand docteur l’évidente préoccupation de distinguer la volonté simplement dite, la volonté absolue de Dieu, de ce que la théologie a nommé la « volonté antécédente, conditionnelle », etc.
Quoi qu’il en soit, plusieurs des atténuations de la doctrine augustinienne dans saint Prosper soigneusement notées par M. Valentin peuvent laisser place à quelques difficultés. Mais l’ensemble paraît incontestable. Sur les raisons qui expliquent cette évolution il y aurait beaucoup à dire même après lui. Il note très judicieusement la disparition de saint Augustin : l’influence du grand docteur dut perdre quelque chose après sa mort, et celle de beaucoup de pieux évêques gaulois, qui n’acceptaient pas les détails les plus durs de l’augustinisme, dut à son tour prendre une sorte de revanche.
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M. Valentin a également raison de croire à l’influence des Pères grecs, surtout de saint Basile, dont il a découvert (c’est une de ses plus curieuses trouvailles) tout un fragment traduit par saint Prosper dans sa 392e sentence. Mais n’y a-t-il pas une raison qui doit dominer toutes les autres ? Saint Prosper, dans une controverse pénible et délicate, a recouru au Saint-Siège ; il a obtenu de Rome des instructions qui, en reconnaissant l’orthodoxie de saint Augustin, réservaient expressément, pour les tenir en dehors de toute définition dogmatique, les points les plus difficiles de son enseignement contre les semi-pélagiens. Et depuis, Prosper, d’après une tradition bien autorisée, est devenu lui-même un écrivain attaché d’office au Souverain Pontife. Ce fut la préoccupation évidente de l’orthodoxie catholique à cette époque de maintenir dans son sens vrai la volonté divine de sauver tous les hommes. C’est l’objet principal du traité célèbre : de Vocatione omnium gentium, que l’on a longtemps attribué à saint Prosper, à tort sans doute (cela nous semble prouvé), mais qu’il aurait pu écrire et que plusieurs attribuent, avec quelque probabilité, à saint Léon le Grand son maître. Telle est, ce nous semble, l’explication principale du mouvement qui entraîna Prosper dans la dernière partie de sa carrière et auquel probablement saint Augustin lui-même n’aurait pas résisté.
Sur la dernière période de la vie de saint Prosper, on ne lira pas sans intérêt la troisième leçon liturgique de son office dans le bréviaire augustinien L Quoique la critique historique en ait infirmé la plus grande partie, il doit en rester quelque chose. Il est d’ailleurs curieux de connaître la version traditionnelle longtemps reçue et encore aujourd’hui, croyons-nous, récitée dans l’ordre de saint Augustin.
« Appelé à Rome par saint Léon le Grand, il devint son secrétaire ; et c’est l’opinion constante de tous les anciens qu’il dicta, en particulier, la lettre insigne de ce pontife à saint Flavien, que le pape saint Gélase, dans le concile de Rome, ordonna d’observer jusqu’à la moindre syllabe. Le même pontife (saint Léon le Grand), d’après un avertissement divin, le choisit pour gouverner l’église de Reggio en Emilie, à la place d’Elpidius. Comme il approchait de cette ville, Elpidius mourut, et le peuple, instruit par révélation divine de ce qui avait été fait à Rome par le pape, se porta en masse au-devant de son évêque et le reçut avec grande joie et vénération comme l’envoyé de Dieu. Prosper gouverna cette église pendant quelques années, et ayant bien mérité de la foi catholique et
l Officia propria sanctorum ordinis eremitarum sancti Augustini, gratia et permissu R. P. M. Fulgentii Bellelli, Paris 1748. Pars autumnalis (24 nov.), p. 76-77.
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de son maître saint Augustin, passa de la terre au ciel le 7 des calendes de juillet i... »
La partie caduque de la légende se trahit d’elle-même. Tous les témoignages des anciens citent Prosper comme un simple laïque. C’est par une pure équivoque qu’on l’a nommé quelquefois évêque de Riez. Quant à l’évêché de Reggio, en Romagne, qu’une fausse tradition lui a trop longtemps attribué, il resterait à expliquer d’où a pu naître cette fable ; ce n’en est pas moins une fable, d’après les preuves les plus sérieuses et les plus décisives.
En revanche, on ne peut citer qu’avec respect la tradition qui lui attribue la lettre de saint Léon à Flavien contre Eutychès. Bellarmin affirme le contraire en dépit du témoignage si autorisé de Gennade. Il est vrai pourtant que Gennade n’en parle pas sans quelque doute, et surtout qu’il va bien loin en comprenant dans la même attribution les autres lettres théologiques de saint Léon. Il en reste pourtant une grande probabilité, au moins pour la collaboration de Prosper avec le grand pape dont il aurait été le secrétaire. Il y a des différences d’expression qui font hésiter M. Valentin, malgré son penchant à suivre ici l’ancienne tradition. Ne serait-il pas sage d’en venir au terme que nous venons d’employer : collaborateur ? En tout cas, même en dehors du travail de sa Chronique , où l’on surprend plus d’une preuve de son séjour prolongé à Rome, saint Prosper n’a pas dû rester oisif auprès du pape saint Léon. De plus, malgré des nuances de style, leur prose a ce caractère commun d’obéir avec souplesse et sans ombre de fausse subtilité à la loi du cursus, de ce rythme prosaïque qui prit et garda dans la chancellerie romaine le nom de cursus leoninus.
Cela soit dit sans contester l’originalité du style de ce grand pape, si manifeste en particulier dans la précision pleine de sens de ses collectes et dans la majesté toute romaine et l’étonnante fécondité théologique de ses homélies. Gardons-nous de faire passer à Prosper, avec l’abbé Antelmi, l’œuvre entière de saint Léon ; mais ne craignons pas de lui faire tort en reconnaissant à Prosper, avec les anciens, quelque part dans la correspondance du saint pontife.
La prose dè saint Prosper, dans ses œuvres bien authentiques, n’a pas tout à fait le même caractère de puissance et d’efficacité. Elle n’en est pas moins marquée, pour ainsi dire, de son cachet toujours reconnaissable. La période y domine partout, avec cette cadence
i Les critiques hésitent sur l’année de la mort de saint Prosper entre 455 et 466. La seule donnée positive, c’est que la Chronique de saint Prosper atteint l’année 455 et ne la dépasse pas.
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quasi poétique que le cursus ajoute encore à l’harmonie de la phrase régulièrement balancée. A la gravité de l’idée, à la rigueur de l’argumentation, se joignent, de temps en temps, une chaleur d’âme et même une tendresse de cœur, toujours contenue cependant par le sérieux et la vigueur d’un rôle doctrinal qui ne s’oublie jamais. En somme, dans sa prose comme dans ses vers, Prosper est avant tout un dogmatique, un pur théologien. Que sa théologie ait, à l’extérieur, un caractère oratoire, c’est le fait de son tempérament sans doute, mais encore plus de sa fonction, pour ainsi dire, et des usages de son temps. Ce caractère est assurément plus remarquable encore et plus personnel dans sa poésie que dans sa prose. Et peut-être M. Valentin, qui a donné à son livre cette épigraphe très juste : in theologia orator, aurait-il touché avec encore plus de précision la vraie caractéristique de saint Prosper, uniquement de saint Prosper poète il est vrai, en modifiant ainsi sa formule : in poesi orator.
C’est d’après lui que nous avons caractérisé très brièvement le prosateur comme le poète ; d’après lui aussi que nous avons jugé, ou du moins pesé, les questions si nombreuses d’authenticité que nous offre sa bibliographie ; d’après lui enfin, sauf quelques nuances, que nous avons apprécié son rôle théologique. On voit, par conséquent, que tout en évitant la minutie ennuyeuse d’une analyse suivie, nous avons donné de la partie la plus essentielle de ce grand travail, une idée raisonnée et à peu près complète. Il y aurait eu d’ailleurs de vrais inconvénients à suivre l’ordre de ce volume. La complexité du sujet, la variété des points de vue, la multitude désespérante des questions imposaient à M. Valentin des divisions très nombreuses ; son livre, qui paraît presque désordonné, à force d’interruptions voulues et nécessaires, a tous les avantages d’une extrême analyse, non sans en avoir peut-être quelque inconvénient. Dans un raccourci comme le nôtre, nous avons dû rapprocher au lieu de séparer et ramener à peu près l’analyse à la synthèse. Il est vrai aussi que nous avons entièrement passé sous silence des parties très notables de ce travail. Nous n’avons presque rien dit de l’introduction, large tableau (p. 17-120) de l’état moral, intellectuel et religieux de la Gaule au cinquième siècle. Nous avons également passé à peu près sous silence les deux importants chapitres sur la Chronique de saint Prosper, autant dire tout ce qui concerne « saint Prosper historien ». Sur ce point, M. Valentin n’avait qu’à suivre et à présenter à ses lecteurs le travail solide et définitif de M. Mommsen, que nous n’avons pas voulu reprendre en sous-œuvre. Mais c’est surtout dans l’étude littéraire de saint Prosper écrivain, que nous avons volontairement
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laissé de côté un travail très considérable de notre savant collègue. Sur le vocabulaire et la syntaxe de saint Prosper, sur son style théologique et littéraire, sur la façon dont il a traité et employé le cursus (c’est une des parties les plus fouillées et les plus neuves de la thèse), sur sa métrique et sur sa manière de construire soit l’hexamètre, soit le distique, il s’est livré à de longues et minutieuses recherches, qui recommandent sa thèse à l’attention des latinistes, mais qui paraîtraient dépaysées dans un recueil comme celui-ci. Contentons-nous de dire, en adoptant le jugement et les expressions mêmes de la Revue historique , qu’il y a là « une bonne contribution à l’étude de la latinité du cinquième siècle 1 ».
Concluons surtout de cette longue et pourtant bien insuffisante étude, que ce grand travail sur un des écrivains du cinquième siècle les plus remarquables, mais les plus difficiles à saisir et à juger, s’il n’a pas pleinement résolu tous les problèmes soulevés par le sujet, les a tous abordés avec conscience et vraiment mis au point. On ne touchera plus à l’histoire de l’ancienne littérature chrétienne sans le consulter, et on ne le consultera pas sans admirer la puissance de travail et la souplesse de plume du modeste et savant professeur qui l’a signé.
l Revue hist., janv.-fév. 1901, p. 115, art. de M. A. Mobilier.
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