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LE SARCOPHAGE ET L’ÉPITAPHE DE FESTA AU MUSÉE DE NARBONNE

Un jeune archéologue de Narbonne, M. P.-F. Thiers, vient de compléter l’un des monuments les plus précieux des origines chrétiennes de nos contrées. L’épitaphe métrique de Festa était connue depuis longtemps. Mais à cette épitaphe, composée de huit distiques, il manquait le premier et le neuvième vers : c’était matériellement peu de chose, mais ces deux lacunes ne laissaient pas de donner à l’ensemble de ce petit poème un vague, un décousu qui en diminuait grandement la valeur. De plus, M. Thiers a restitué au sarcophage de la jeune chrétienne Festa sa partie figurée, qui en révèle, pour la première fois, le caractère artistique et monumental.

C’est donc là une découverte doublement intéressante. L’auteur nous la donne modestement comme fortuite, ou peu s’en faut. Le Catalogue du Musée de Narbonne, publié par Tournai, mentionnait la tablette sculptée qui devait un jour, grâce à M. Thiers, compléter le sarcophage et l’épitaphe de Festa. Tournai désignait même cette tablette comme faisant partie d’un couvercle de sarcophage ; il signalait, de plus, en arrière de ce morceau sculpté, une ligne d’inscription « dont les lettres sont réduites à leur moitié supérieure ». Or, cette ligne nettoyée et déchiffrée, a fourni deux vers qui se trouvent être le premier et le neuvième manquant à l’épitaphe connue. M. Thiers n’a eu qu’à rapprocher ce marbre de celui qui était déjà connu pour un reste du sarcophage de Festa : « les deux parties se raccordent parfaitement ».

Le jeune archéologue avait donc rétabli l’intégrité de ce précieux monument ; heureux hasard si l’on veut, mais de ces hasards, qui

1 Le sarcophage de Festa. Narbonne, imp. Gaillard, 1892. Brochure in-8° de 24 pages, plus une photogravure. — Extr. du Bull, de l’Inst. 1892.

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n’arrivent guère qu’à ceux qui les méritent. Au reste, M. Thiers ne s’en est pas tenu là. Il a déchiffré l’ensemble de l’épitaphe, et il offre sa lecture au public « avec une entière certitude ». Je crois, en effet, que son texte est parfaitement établi. Je voudrais seulement, dans la leçon qu’il a fait imprimer, ajouter au cinquième vers une virgule entre les deux premiers mots : Anni, vota simul...

Sauf ce détail, qui est peut-être pure et simple affaire de correction typographique, voici l’épitaphe de Festa, d’après la lecture de M. F.-P. Thiers :

Ter quinis supraque tribus, lacrimabilis, annis Vixdum transcursis, Elysium ingrederis !

Ter rosa vix fuerat, ter spicæ et pampinus, ex quo Tradita Gregorio, Festa, jaces tuniulo.

Anni, vota simul, heheu, quam parva fuerunt !

Heu ! quam vita brevis ! quam breve conjugium !

Ætas sola minor, nam cetera maxima Festæ :

Adfectus, pietas, forma, pudicitia.

Concors ilia viro, sanctos venerata parentes,

Angelicæ legis docta, dicata Deo.

Hic jacet ! hoc Superis placitum est ! Hue ibimus et nos, Sit modo sancta fides, sit pia credulitas.

Festa, decus nostrum, certe veniemus in unum.

Si mihi vita proba, si tibi cura mei est.

At tu, sanctarum moderator summe animarum,

Fac rata quæ cupimus, fac cita quæ volumus.

Pour les lecteurs du Bulletin qui auraient un peu perdu l’habitude de fréquenter les muses latines, j’essaie une traduction française de ce texte poétique :

« Quinze ans, et puis trois ans encore, ô morte digne de tant de larmes, tel était à peine ton âge quand tu es entrée dans l’Elysée.

« A peine avais-tu vu trois fois reparaître les roses, les épis et les pampres, depuis que tu étais unie à Gregorius, ô Festa, maintenant couchée dans le tombeau !

« Ces années, et les vœux qu’elles amènent, furent, hélas ! bien rapides. Hélas ! quelle vie courte ! quelle courte union !

« Mais tout, excepté l’âge, fut grand dans Festa : l’affection, la piété, la beauté, la modestie.

« Profondément attachée à son époux, pleine de vénération pour ses dignes parents, instruite de la loi angélique, dévouée à Dieu,

« C’est ici qu’elle repose ! Ainsi l’ont voulu les habitants du ciel ! Et nous aussi nous irons avec elle, pourvu que nous gardions la sainte foi, la confiance pieuse.

« Oui Festa, notre gloire, assurément nous serons encore réunis, si ma vie est droite et si tu as souci de moi.

« O Vous, souverain maître des saintes âmes, exaucez nos vœux, hâtez l’accomplissement de nos désirs. »

Ce n’est pas, bien entendu, à travers le brouillard de cette faible version, c’est à même le texte qu’il faut apprécier l’éclat et le relief de cette poésie, de contexture un peu lâche peut-être, mais palpitante de vie et d’émotion. M. Thiers a raison d’y signaler les caractères de la brillante période littéraire qui précéda les invasions. Il cherche même à découvrir le nom du poète. Des écrivains plus ou moins illustres ont vécu à Narbonne au quatrième siècle. M. Thiers signale le grammairien Marcellus, le rhéteur toulousain Exupère et — avec doute — le poète bigorrais Axius Paulus, ami d’Ausone (une inscription taurobolique de Narbonne porte le nom d’Axia Paulina) ; il aurait pu ajouter à ce groupe l’oncle d’Ausone, Arborius, qui plaidait à Narbonne, vers 330, avec un grand succès. Mais aucun de ces noms ne semble répondre aux conditions du problème, je veux dire surtout au caractère si élevé et, malgré quelques restes de coloris païen, si profondément chrétien et pieux de l’épitaphe de Festa. Au contraire, tout cela s’accorde à merveille avec les habitudes poétiques de saint Paulin qui, précisément, avait de grandes propriétés dans la Narbonnaise. 11 fournissait d’ailleurs, on le sait, des inscriptions en vers à ses amis, par exemple à Sulpice Sévère, et son style poétique, habituellement un peu négligé, mais toujours pittoresque et tendre, se prête assez bien à l’attribution proposée par M. Thiers. Il y a plus : les deux ou trois rapprochements qu’il indique entre des vers connus de saint Paulin et quelques vers similaires de l’épitaphe de Festa, sans être décisifs, donnent à son hypothèse une probabilité sérieuse.

Ainsi donc ce serait Paulin, déjà détaché des muses païennes malgré quelques réminiscences (l’Elysée, le hoc Superis * placitum est...), déjà plein de l’inspiration aimante et pieuse qui lui dictera tous ses vers, c’est Paulin qui aurait fourni à un noble chrétien de Narbonne, du nom de Gregorius, ces vers destinés au tombeau de sa jeune femme. La sculpture dont M. Thiers nous donne une reproduction d’après la photographie a conservé jusqu’à nous l’image des deux époux. « La tête de Gregorius, avec ses cheveux courts ramenés sur le front, semble copiée d’une médaille de l’époque constantinienne... Quant à Festa, sa coiffure basse atteste que les femmes chrétiennes avaient renoncé aux échafaudages savants que nous voyons sur les têtes des impératrices des siècles précédents. »

Une autre hypothèse de M. Thiers, qui se recommande tout spécialement à l’attention des antiquaires et des hagiographes,

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c’est que les restes de Festa auraient été l’objet d’un culte religieux : ce qu’indiqueraient et l’usure produite près de son image par les doigts ou les lèvres des fidèles et un trou ( fenestella ) pratiqué en plein marbre sans doute pour mettre divers objets en contact avec les reliques, et d’autres ouvertures qui semblent avoir été destinées à retenir des guirlandes de fleurs ou de feuillage.

Mais quand même l’inscription et le monument rétablis par M. Thiers ne nous révéleraient pas une sainte honorée jadis d’un culte public, ils mériteraient encore une place importante dans notre histoire artistique et religieuse. Ils n’en témoigneraient pas moins de la foi catholique de nos aïeux du quatrième siècle. La confiance en l’intercession des saints, par exemple, a-t-elle jamais été exprimée d’une manière plus nette et plus touchante à la fois que dans ce distique ?

Festa, decus nostrum, certe veniemus in unum, Si mihi vita proba, si tibi cura mei est.

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