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L’ÉCOLE DU PALAIS AUX TEMPS MÉROVINGIENS

Le savant historien de saint Bernard, M. l’abbé Vacandard, vient de faire une rude et grave exécution dans le dernier numéro de la Revue des questions historiques 2. Il s’agit d’une institution qui a pris une belle place dans l’histoire littéraire du septième siècle. Il est vrai que cette institution n’avait pas été mise en bonne lumière avant 1846. Mais à cette date Dom Pitra, qui avait découvert, ou peu s’en faut, ce foyer de lumière dans la demi-barbarie des temps mérovingiens, le présenta si bien dans son Histoire de saint Léger, evêque d’Autun 3, et surtout arma son texte de tant de noms propres, accompagnés en note de références précises, que sa découverte fut dès lors portée par les meilleurs juges à l’actif du très savant bénédictin du dix-neuvième siècle et à celui de la culture intellectuelle du septième. C’était une donnée considérable, sinon décisive, à l’appui du jugement de Mabillon, qui appelle cette obscure période « un siècle d’or », et à l’encontre de celui de Guizot, qui a cru y voir « le point le plus bas où soit descendu l’esprit humain. »

Non content de faire connaître une partie du personnel de l’école du palais mérovingien au temps de son héros, Dom Pitra trace même le programme des études de cette institution. Ici, disons-le tout de suite, il a tiré les textes à lui avec une grande liberté, et nul doute qu’il n’eût corrigé dans son ouvrage, s’il en

1 Extr. du Bull, de Vlnst. 1897.

2 1er avril 1897, aux Mélanges, pp. 490-502 : « La Scola du palais mérovingien. »

3 Paris, Waille, in-8° de cxxj-573 pages. Cet ouvrage, l’un des plus importants qui aient été publiés dans notre siècle sur l’histoire ecclésiastique des Francs, n’a jamais été réimprimé. C’est une preuve entre mille autres du peu de succès des œuvres vraiment sérieuses dans le public ecclésiastique et religieux français de notre époque. Il faut ajouter que l’ouvrage, épuisé depuis longtemps, est aujourd’hui recherché.

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avait donné une seconde édition, au moins certaines interprétations qui se ressentent vraiment trop de l’état encore peu avancé (en 1846) des études sur les origines littéraires de la France. Mais, malgré le peu de solidité de ces détails, le gros de sa thèse et surtout les éléments personnels et les « autorités » qui l’appuient restaient debout. Pourtant des juges sévères y avaient regardé. Pour ne nommer que le plus rigoureux et le plus autorisé de tous, Fustel de Coulanges avait adopté la doctrine et les preuves de Dom Pitra sur l’illustre école du palais mérovingien. Et l’on sait que si quelqu’un s’est piqué d’inculquer et de pratiquer l’art délicat d’extraire, de rapprocher, de comparer, d’interpréter les textes historiques, c’est bien le laborieux et pénétrant historien de la Monarchie franque . Il est vrai qu’aux passages de vieilles notices hagiographiques déjà cités et utilisés par Dom Pitra, Fustel en ajoute encore quelques autres.

Mais c’était une affaire de plus pour le nouveau critique, qui semble avoir profité des règles posées par le maître *, précisément pour démolir sa thèse. Je viens de lire le travail de M. l’abbé Vacandard et n’ai pu le soumettre à un examen approfondi en vérifiant à mon tour les passages cités. Mais ces passages sont donnés textuellement en note, et il serait à priori fort déraisonnable d’en suspecter la parfaite intégrité. Or, leur teneur suffit pour démontrer qu’on leur a fait dire ce qu’ils ne disent pas, au moins expressément. Plusieurs même affirment nettement que tel ou tel des prétendus élèves de la Scola palatina ne sont entrés à la cour qu’après avoir achevé leurs études grammaticales — nous dirions leurs classes, — ce qui porte à changer la prétendue école, l’école littéraire du palais, en académie (au sens que ce mot avait encore il y a deux siècles) d’exercices militaires, et aussi d’études de droit. — Voici, du reste, les conclusions du très remarquable travail de M. Vacandard :

« On ne connaît pas de document qui permette d’affirmer l’existence d’une école littéraire à la cour des rois mérovingiens.

« Les fils de nobles après avoir atteint ce que les textes appellent Yâge robuste et achevé leurs études proprement littéraires dans les écoles monastiques ou autres, étaient généralement introduits au palais, où ils apprenaient le droit et les autres sciences propres à former les fonctionnaires civils ou militaires. On les

i Ces règles ont été admirablement résumées dans un livre consacré dernièrement à cet illustre érudit et dont je suis heureux de conseiller ici la lecture aux jeunes travailleurs qui se sentent la vocation des études historiques : Fustel de Coulanges par Paul Guiraud (Paris, Hachette, 1896).

nommait, à ce qu’il semble, les nourris du roi. Rien n’indique qu’ils aient composé spécialement la scola palatine.

« La scola du palais franc, dont l’existence est attestée par un texte de Fortunat et par les monnaies de l’époque, comprenait probablement tous les fonctionnaires de la cour, sans en excepter les nourris du roi.

« En tout cas, ce qui est sûr, c’est que la scola palatine des temps mérovingiens n’a rien de commun avec une école littéraire. »

Le texte même de ces conclusions éveillera peut-être l’idée que les probabilités signalées par le savant critique sont susceptibles d’extension et de restriction ; que le sens du mot scola reste un peu indécis ; que parmi les fonctionnaires nourris, c’est-à-dire « élevés » à la cour (cette synonymie a subsisté en français jusqu’au dix-septième siècle), il y avait sûrement des ecclésiastiques, dont il est difficile d’imaginer que les études n’eussent « rien de commun avec une école littéraire. »

Cela soit dit, non pour attaquer le fond du travail que je prétends avant tout recommander ici comme un modèle de discussion, mais pour encourager les travailleurs, en particulier ceux de la conférence d’histoire de mon excellent collègue M. Douais, à de nouvelles recherches sur un sujet des plus graves et des plus intéressants.

Je n’ai, pour ma part, ni l’intention ni le loisir de m’y livrer ; mais, pour mettre en goût des chercheurs plus dispos, je me permettrai de leur confier ici deux ou trois indications pour ainsi dire personnelles, dont je suis loin d’exagérer la valeur.

A peine avais-je lu l’article de la Revue des questions historiques (y compris les notes et références, la plupart si décisives), j’éprouvai deux sentiments contradictoires : d’abord la satisfaction relative d’une délivrance. J’avais, ainsi que bien d’autres sans doute, établi comme un jalon essentiel de l’histoire littéraire du moyen âge, la longue existence et l’action aussi étendue que fructueuse de l’école du palais mérovingien. Mais les preuves de ce grand fait étant plus que compromises, et la bonne méthode historique exigeant avant tout l’appui de témoignages authentiques et bien compris, il faut, sans doute, en faire, son deuil. L’expulsion de l’erreur est la première condition de toute étude sérieuse, et l’ami de la vérité éprouve un vrai soulagement à voir disparaître de vaines ombres qu’il avait d’abord prises pour des réalités. Ce

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plaisir n’est pourtant pas sans mélange ; la possession même d’un bien trompeur a son charme, et sa perte nous fait l’effet d’un vide plus ou moins douloureux. Et ce second sentiment, que je viens aussi d’observer en moi-même, n’est pas sans avoir parfois son utilité. Il modère, il contient l’instinct destructeur. Détruire est excellent quand il le faut, mais toujours délicat et à quelque égard dangereux. Il faut bénir le coup de balai qui échenille les rameaux de l’arbre, mais à condition qu’il ne nuise pas au tronc et n’en détache pas des branches vives. Pour parler sans figure, il faut éliminer les faits controuvés, sans préjudice des faits réels, et ne pas se hâter de déclarer faux les faits mal ou insuffisamment démontrés.

Dans l’espèce, après avoir accepté les interprétations de textes fournies par M. Vacandard à l’encontre de celles de D. Pitra et de Fustel de Coulanges, il m’a semblé qu’il n’y avait peut-être pas encore à s’inscrire en faux contre l’existence d’une école plus ou moins littéraire au palais des rois mérovingiens, ni à interrompre les recherches afférentes dans les textes de cette période si étudiée de nos jours et pourtant encore trop peu connue.

Je n’ai pas songé à me mettre moi-même à ce gros travail (j’ai déjà dit pourquoi) ; mais j’ai voulu sur-le-champ consacrer une heure ou deux à tirer au clair un fait qui flottait depuis longues années dans ma mémoire et qui, s’il se trouvait exact, fournirait quelque appui à l’existence d’une école proprement dite à la cour de Clotaire II.

Ce fait, le voici en deux mots : saint Géry ou Didier ( Desiderius ), qui devait être évêque de Cahors, fut élevé à la cour de Clotaire, fils de Chilpéric, dès avant l’âge de puberté , sous la direction du célèbre Betharius (saint Bohaire), qui avait la direction de l’école du palais. — Les deux détails que je souligne touchent au vif de la question. — Commençons par le dernier.

Il se trouve à la lettre dans une Histoire de l’Eglise de France que j’ai sous les yeux et équivalemment dans Y Histoire de saint Léger par D. Pitra 1. L’important est de savoir s’il se lit dans la vieille Vie de saint Bethaire, qui est la source indiquée. Je vérifie le passage dans les Bollandistes , au 2 août (p. 170). Hélas ! je n’y trouve pas la moindre trace d’une école du palais. On y voit seulement que Clotaire, sur la renommée de ses vertus, nomma Bethaire son archi-chapelain ( suum constituit archicapellanum ), et lui

i Guettée, Hist. de l’Eglise de France, t. II (1847), p. 369. — Pitra, Hist. de saint Léger, chap. n, ni, passim. — Il est clair que le pauvre abbé Guettée s’est approprié toutes les recherches de cet ouvrage qui venait de paraître, en n’oubliant que de le citer.

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confia par là même la garde des reliques dont il se faisait constamment accompagner (ut mos est regum ). Suit un court et vague éloge des mérites que le saint acquit dans cet emploi, mais sans qu’un mot se rapporte à la formation des jeunes clercs. Nous sommes donc au même point. Toutefois, ne condamnons pas absolument D. Pitra, qui met au nombre des fonctions du grand chapelain du palais la direction de l’école ; ce qui est au moins fort probable si cette école existait. Mais comment n’en pas reconnaître l’existence si de futurs prélats ont été nourris à la cour avant « l’âge robuste » signalé dans les textes dont s’appuie M. Vacandard, et dès l’enfane ?

Or, G. Lacoste, l’estimable historien du Quercy, affirme, au sujet de saint Géry, qu’ « il n’avait pas encore atteint l’âge de puberté lorsqu’il y fut appelé avec ses frères, vers l’an 613 1. » Mais encore ici recourons aux textes.

L’ancienne vie de saint Géry se trouve, avec sa précieuse correspondance , au 87e volume de la Patrologie latine de Migne 2. Quoique pleine de substance historique, elle est malheureusement rédigée en un style plus oratoire que précis. Au second chapitre, l’auteur dit, en parlant de Clotaire II ( Lotharius ) : ... a qao très germani, id est Rusticus , Siagrius et Desiderius florentissime enulriti... Ce dernier mot n’indique pas du tout, au moins d’une manière exclusive, la première éducation même littéraire, M. Vacandard a parfaitement raison de le soutenir. Didier ou Géry étant le dernier des trois frères albigeois, il y a lieu de croire qu’il était fort jeune quand il est entré à la cour ; mais c’est encore là une indication vague, et je ne prétends pas que la recherche des dates eût grande chance d’aboutir à une conclusion bien nette en face de documents trop dépourvus de précisions chronologiques. Il y en a pourtant dans la Vie très instructive que je cite, et je crois qu’une enquête attentive sur ce point délicat arriverait à favoriser l’assertion de Lacoste sur le jeune âge de Géry à son entrée à la cour ; on pourrait encore trouver, à cette assertion un surcroît de probabilité dans la nature et le ton des touchantes lettres de la mère du saint, Herchenfrède, à son plus jeune fils élevé à la cour 3,

1 Hist. générale de la province de Quercy (Cahors, Girma, 1886, 4 vol. gr. in-8°), t. I, p. 215.

2 GG. 217-268. La Vita avait été publiée pour la première fois par Labbe (Bibl. nova mss., t. I). Quant aux lettres, la première édition est dans H. Canisius, Antiquæ leciiones, t. V (Ingolstadt, 1604) ; elles ont été reproduites depuis par Basnage (nouv. édit, de Ganisius, Amst.), Marquard Freher, André Duchesne, Dom Bouquet, etc.

3 Patr. lat, t. LXXXVII, col. 224-225.

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et aussi dans la lettre fort affectueuse, presque familière, de Géry lui-même au roi Dagobert, son ancien condisciple 1. Après tout, je suis le premier à convenir qu’il n’y a là ni preuve directe ni vraie démonstration. Et peut-être aurais-je gardé le silence sur les « pointes » que je viens de faire à la hâte dans les documents mérovingiens si elles ne m’avaient fait rencontrer inopinément un passage qui me paraît, sinon démonstratif, au moins significatif et très digne d’attention.

Il est dans la seconde des Diversornm pontificum ad Desiderium epistolæ ( Patr . lat., 87, col. 257). Un abbé Bertigisle — inconnu d’ailleurs, ce me semble — s’adresse à Géry lorsque ce dernier était encore à la cour, laïque mais haut dignitaire. (On sait que Clotaire l’avait nommé trésorier malgré sa grande jeunesse). Il demande des nouvelles, d’abord du roi Dagobert, ensuite de Géry lui-même ; il rappelle une affaire qu’il doit soutenir contre un gros personnage devant le roi, ante ipso domno. — On voit qu’il ne parle pas le latin le plus classique. — Il ajoute cette phrase barbare, que je cite textuellement, n’étant pas sûr de la bien traduire : De pueros etiam, quos ad opéra dominica per vestra ordinatione direximus, si aliquid faciunt quod domno sit placitum, vestra insinuatione discamus. Je traduis (sauf correction) : « Je voudrais aussi, touchant les enfants que j’ai adressés par votre ordre [à la cour] pour y vaquer à des occupations religieuses, savoir par votre entremise s’ils font quelque chose qui soit agréable au roi. »

Il me semble que nous ne sommes pas bien loin d’une école littéraire, ou si l’on veut cléricale, au palais de Dagobert. Mais il suffit ici de recommander ce texte aux travailleurs studieux et avant tous les autres au savant critique qui m’a amené à le découvrir et à le transcrire. L’occasion me paraît bonne de recommander aussi l’étude attentive de la Vita Sancti Dcsiderii et en même temps de la correspondance qui l’accompagne. Je ne crois pas qu’il y ait pour notre histoire ecclésiastique au septième siècle, et même pour l’étude de la culture et de la langue de cette obscure et intéressante période, une source plus sûre et plus abondante, je puis ajouter plus négligée. Le premier éditeur de ces textes à demi barbares, Canisius, disait en 1604 avec une haute raison : Equidem Desiderius aliique hic editi digni sunt in quitus ornandis et restituendis docti laborent... Ainsi parlait un savant juriste à une époque où les études sur les temps barbares excitaient peu d’intérêt.

l Ibid., col. 250. Notez ce membre de phrase : dulcedo auspicatæ indolis pubertatis monet ut fréquenter, si fieri possit, me exiguum famulum solertissimis obtutibus vestris præoptem præsentari.

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N’est-il pas triste qu’après trois siècles, et malgré la magnifique renaissance historique de notre temps, les inappréciables textes dont il s’agit attendent encore la correction et l’interprétation qu’appelait l’éditeur des Antiquæ lectiones 1 ?

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