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ABRÉGÉ DE MÉTRIQUE GRECQUE ET LATINE

par Louis HAVET 1

Le titre de ce petit livre ne dit pas tout ce qu’il devrait dire : l’ouvrage appartient bien au savant membre du Collège de France dont il porte le nom ; il lui appartient, non seulement par la doctrine souvent originale, mais encore par toute la distribution des matières et par l’expression même de la plupart des formules ; mais il a été abrégé, retouché, mis à la mesure de l’enseignement secondaire, par un des anciens élèves de la Faculté libre des lettres de Toulouse, M. l’abbé Pépouey, aujourd’hui professeur au petit séminaire de Paris. Bien entendu, d’ailleurs, ce travail modeste, mais délicat et méritoire, paraît sous les auspices et avec les encouragements de M. Louis Havet. Il nous est particulièrement agréable que ce soit un de nos licenciés et un professeur de renseignement libre ecclésiastique qui rende aux études classiques ce service notable, à l’heure même où les programmes officiels et la pratique de l’enseignement universitaire semblent exclure absolument la prosodie et la versification ; d’autant plus qu’à cette occasion, l’éminent philologue du Collège de France est amené à exprimer sur cette innovation déplorable toute sa pensée, dont il est difficile de contester le bien fondé.

Nous voulons citer textuellement ce passage intéressant de sa préface. Peut-être tombera-t-il à propos sous les yeux de certains directeurs d’établissements libres, trop portés à renier nos traditions domestiques pour s’asservir à des programmes du dehors.

« On se plaint volontiers du surmenage ; sf cela prouve quelque

1 Abrégé de métrique grecque et latine par Louis Havet professeur au collège de France, Paris, Hachette, 1894 — Ext. du Bull, de Vlnst., 1894.

LÉONCE COUTURE

chose, cela prouve que les études ont été affaiblies. Tronquer une étude n’est pas la simplifier. Si on dispense les écoliers d’accentuer les mots grecs, on leur rend la langue plus obscure et les textes plus difficiles. Ils traduiraient Lucien et Xénophon plus tôt et mieux si, le jour même où ils font connaissance avec l’article, ils apprenaient à mettre un esprit sur ô et un accent sur xrj. Sur cent candidats au baccalauréat, dans le système d’études actuel, combien sont en état de dire la différence entre tj et flf et combien utilisent cette notion pour faire la construction de la phrase ?

« Comme l’accentuation grecque, on a sacrifié la versification. Bien peu de lycéens, si on les met en face d’une page en hexamètres, sont de force à choisir à première vue entre ambra nominatif et ambra ablatif, entre (agit présent et fugit parfait, entre misère verbe et miser e adverbe. Ils ne soupçonnent pas même certain art élémentaire d’éviter certaines méprises. Et il y a pis : le charme du vers échappe à leur oreille, la nature même de la poésie échappe à leur esprit, leurs aptitudes esthétiques restent sans aliment. Six ans de suite, on leur a fait avaler absinthia tætra, mais le miel n’était pas au programme. Que seront à leurs yeux les Géorgiques ou les Eglogaes ? un texte où les typographes mettent souvent à la ligne, et dont l’auteur a rangé les mots dans un ordre invraisemblable.

« Il est temps de revenir sur les erreurs passées. Il faut partir de ce principe, paradoxal à la première vue, mais évident pour qui réfléchit, que l’étude est d’autant plus facile qu’elle est plus forte. Il faut savoir que le grec en se hérissant d’accents devient moins rébarbatif. Et de même, il faut comprendre qu’un jeune écolier, quand il a un peu peiné pour peser des syllabes, est plus préparé à l’éclosion de l’esprit artiste... »

Espérons bien que, dans les établissements ecclésiastiques au moins, de telles paroles rencontreront bon accueil et entière faveur parce qu’elles répondent à leurs meilleures traditions. Tout au plus quelques-uns pourront redouter l’introduction de la métrique grecque. Franchement il nous semble qu’ils auront tort. N’est-il pas à désirer que les élèves de nos collèges sachent scander les vers d’Homère, de Théocrite, de Sophocle — passons condamnation sur les vers lyriques ! — Eh bien, si leurs professeurs étaient persuadés qu’on peut, en quelques heures, leur en inculquer toutes les règles essentielles, s’en feraient-ils un épouvantail ?

D’autre part, les élèves intelligents ne vont-ils pas d’eux-mêmes à cette recherche, et n’est-il pas cruel et absurde de leur refuser les secours utiles pour une étude inséparable, à vrai dire, de toute

ETUDES LATINES

explication sérieuse des textes poétiques ? Enfin, supposez même qu’on ne juge pas à propos d’introduire expressément la prosodie grecque dans un programme d’enseignement, n’y a-t-il pas tout de même avantage à choisir parmi les meilleurs traités de métrique latine celui qui fournira par surcroît, à la juste et louable curiosité des élèves d’élite, des notions si précieuses pour l’intelligence et l’appréciation esthétique des poètes de la Grèce ?

Reste à savoir si ce manuel répond bien aux conditions d’un livre de classe, c’est-à-dire s’il est vraiment scientifique pour le fond, vraiment élémentaire par la forme de l’exposition. Mais, sur le premier point, qui ne sait que M. L. Havet jouit d’une autorité toute spéciale et non contestée dans les questions de métrique grecque et latine et qu’il a même, dans quelques détails, renouvelé cette partie si intéressante de la science philologique ? On est donc sûr de trouver dans ce manuel « l’état actuel » de la métrique classique, à la différence de tant d’autres livrets, fort estimables d’ailleurs, mais notoirement démodés à telle ou telle page L Jusqu’ici, pourtant, le livre de M. L. Havet, rédigé d’après ses leçons par M. Duvau, n’avait guère pénétré dans les pupitres des écoliers ; et vraiment, sous cette première forme, il ne s’adressait à peu près qu’aux maîtres et aussi aux aspirants à la licence ès lettres. Mais le voici, grâce à un ancien élève de notre Institut, mis au point selon les vraies exigences de l’enseignement secondaire. C’est en toute justice que M. L. Havet lui-même reconnaît dans son abréviateur, ancien élève de l’Ecole des hautes études, à la fois « l’habitude du travail scientifique et celle de l’enseignement. » Tout juge compétent, après un examen impartial, prononcera, comme l’éminent professeur, que « ce travail a été exécuté avec beaucoup de soin » ; d’ailleurs, comme il en fait la remarque, « en grande partie, les résultats en ont été mis à l’essai sur des enfants, qui n’ont trouvé la métrique élémentaire ni rebutante, ni difficile. »

Telle est, sans flatterie, la vérité sur ce petit livre. Nous ne prétendons pas qu’il doive être préféré partout à tel ou tel de ses rivaux. Pour notre part, nous y regrettons l’absence des règles générales de la prosodie (il n’y est traité que de versification). Nous aurions même peut-être à soulever quelque difficulté sur un ou deux points délicats de doctrine ; mais l’autorité seule de M. Louis Havet constitue au moins une grave présomption dans les questions douteuses. En tout cas, il est bien à désirer que les directeurs et les

i Cette remarque ne s’applique pas, il est à peine utile de le dire, aux excellents livres du P. Bainvel dont il a été parlé dans le Bulletin.

LÉONCE COUTURE

professeurs de l’enseignement secondaire examinent de près ce nouveau manuel qui, pour être étudié utilement par un enfant, requiert comme tout autre et peut-être plus qu’un autre des indications orales et des exercices courants préparés par un bon maître. Après cet examen, ou ils le mettront aux mains des élèves, ou du moins ils le garderont et l’étudieront eux-mêmes pour leur profit et celui de leur classe. Et comme nous parlons surtout à des professeurs ecclésiastiques , nous tenons à leur faire remarquer qu’ils trouveront dans cet Abrégé, outre les notions de la métrique classique, celles de la poésie rythmique latine du moyen âge ( Stabat mater dolorosa...), et même les règles de la prose cadencée des bulles pontificales de la même époque, avec les trois cursus dont le Bulletin a plus d’une fois entretenu ses lecteurs.

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