LE CURSUS OU RYTHME PROSAÏQUE
DANS LA LITURGIE ET DANS LA LITTÉRATURE DE L’ÉGLISE LATINE DU TROISIÈME SIÈCLE A LA RENAISSANCE 1
Je viens communiquer au Congrès international des savants catholiques une observation qui ne peut manquer, ce me semble, d’exciter son intérêt, parce qu’elle comble une lacune dans l’histoire de la littérature liturgique, et, en général, de la littérature latine chrétienne depuis le troisième siècle jusqu’à la Renaissance. Je m’empresse d’ajouter que ma découverte, si découverte il y a, n’a de ma part aucun mérite parce qu’elle n’a offert aucune difficulté. L’honneur doit en revenir tout entier à M. Noël Valois qui, le premier, nous a révélé le cursus dans sa thèse latine : De arte scribendi epistolas apud Gallicos medii ævi scriptores rhetoresue, de 1880, et mieux encore dans son excellent mémoire publié l’année suivante : Etude sur le rythme des bulles pontificales 2. Je n’ai eu qu’à constater dans les formules liturgiques et dans la littérature ecclésiastique en général les faits rythmiques étudiés par M. Valois dans l’épistolographie scolaire et dans la diplomatique pontificale.
Je dois rappeler avant tout en peu de mots l’essentiel de la théorie du cursus ou rythme prosaïque.
Ce rythme consiste surtout en cadences régulières marquant la fin des périodes, quelquefois même la fin des membres de phrase.
Il y avait trois cadences, appelées : cursus planus, cursus tardas, cursus velox.
1 Ext. du Compte rendu du Congrès scientifique international des catho^ tiques, Paris, 1891.
2 Bibliothèque de l’Ecole des Charles, t. xlii, 161, 257.
LÉONCE COUTURE
Ces trois cursus , ces trois cadences finales se trouvent l’une après l’autre dans l’oraison de Y Angélus :
1. Gratiam tuam, quæsiimus, Domine, mentibus nôstris infûnde,
2. nt qui, Angelo nuntiante, Christi Filii tui incarnatiônem cognôvimus,
3. per passionem ejus et crucem ad resurrectionis glôriam perducâmur.
Nôstris infunde, c’est le cursus planus ; — incarnatiônem cognôvimus, c’est le cursus tardus ; — glôriam perducâmur, c’est le cursus velox. Expliquons-en les lois.
Le cursus planus consistait à placer le repos après un mot de trois syllabes, accentué sur la pénultième, en ayant soin que le mot précédent eût aussi l’accent sur l’avant-dernière : nôstris infûnde.
Le cursus tardus finissait par un mot de quatre syllabes, avantdernière brève ; mais il fallait alors que le mot précédent eût l’avant-dernière accentuée : incarnatiônem cognôvimus.
Le cursus velox, le plus solennel des trois, consiste à finir par un mot de quatre syllabes accentué sur l’avant-dernière, précédé d’un mot de trois syllabes ou davantage, accentué sur l’anté-pénultième: glôriam perducâmur 1.
M Noël Valois a fait l’histoire du cursus dans les bulles pontificales depuis le douzième siècle jusqu’au quinzième, où la tradition et les règles de ce procédé littéraire finissent par tomber en désuétude et en oubli. « C’est sous le pontificat de Gélase II (1118-1119)
l Quelle que soit la vraie genèse de ce‘ rythme, fondé sur l’accent et non sur la quantité, on peut en saisir encore aujourd’hui l’harmonie très sensible en insistant sur les syllabes toniques et en glissant sur les syllabes atones de chacun des cursus.
Voici le schème métrique du c. planus : l \j 1 ^ ;
— du c. tardus : — v> I v vy — ;
— du c. velox ; n/ I ^ w l vy.
Cette explication fait comprendre — ce que je n’ai pas dit dans le texte
de ma communication au Congrès — que les trissyllabes et les quadrisyllabes des finales peuvent être remplacés par des équivalents ; il suffît que les accents toniques restent à la même place dans la série des syllabes qui terminent la phrase. Ainsi : 1° dans le cursus planus, au trissyllabe final on peut substituer un monosyllabe suivi d’un dissyllabe : ( reficiâmur ) in ménte ; — 2° dans le c. tardus, le quadrisyllabe final peut être remplacé par un monosyllabe suivi d’un trissyllabe proparoxyton : ( sacraménta ) quæ sûmpsimus ; ( regâtur ) in côrpore ; ou par un monosyllabe précédé d’un trissyllabe paroxyton : ( vérba ) prolâta sunt ; — 3° dans le c. velox, le quadrisyllabe final perducâmur peut céder la place soit à un monosyllabe suivi d’un dissyllabe paroxyton : ( proficiant ) et salut i ; soit à deux monosyllabes suivis d’un dissyllabe : ( cérnitur ) et in têrra ; soit même à deux dissyllabes de suite : ( Spiritus ) sâncti Déus ; ( propitius ) plébi tùæ. Il semble y avoir ici un accent de plus, celui de sâncti ou de plébi ; mais tout mot quadrisyllabe paroxyton comme perducâmur a réellement deux accents, l’un secondaire sur la première syllabe, l’autre principal sur la troisième.
ETUDES LATINES
qu’il signale les premiers exemples de l’application de cette méthode. C’était une méthode nouvelle ; car le rythme en question, le cursus , ne se manifeste pas dans les lettres pontificales des siècles précédents, le onzième siècle y compris. Cependant cette nouveauté n’était au fond qu’un retour à l’antiquité. Peu avant le milieu du cinquième siècle et pendant deux cents ans environ, le cursus semble avoir fait loi à la chancellerie papale, tout comme au douzième siècle et depuis. »
M. l’abbé Duchesne, qui résume ainsi les données du travail de M. Valois sur l’origine du cursus, y a lui-même ajouté des précisions importantes. Gélase II, avant d’arriver au souverain pontificat, avait été chargé par Urbain II de rétablir le style rythmique dans les habitudes de la chancellerie romaine qu’il dirigeait. Il en trouva le modèle sinon les règles dans les lettres de saint Léon Ier ; et même le rythme qu’il remit en honneur fut désigné sous le nom de cursus leoninus.
Je me plais à déclarer que cette note de M. Duchesne 1 m’a suggéré, après de vieilles recherches personnelles un peu dispersées, un classement de mes extraits et souvenirs et une classification dernière, qui ne me laissent aucun doute sur les deux faits importants que je viens soumettre au Congrès.
DANS LA LITURGIE DE L'ÉGLISE LATINE, LE CURSUS A FAIT LOI AU MOINS DEPUIS SAINT LÉON LE GRAND JUSQU’A LA FIN DU MOYEN AGE POUR LA RÉDACTION DES ORAISONS 2.
Il y a plusieurs années que je démontre aux élèves ecclésiastiques de la Faculté libre des lettres de Toulouse les lois du rythme prosaïque d’après les oraisons de leurs bréviaires. J’ai même publié cette observation dans le Bulletin de notre Institut, dès le 1er septembre 1883, mais gâtée par une assertion très fausse : savoir que « le cursus s’est introduit assez tard dans les usages liturgiques du
1 Bibliothèque de VEc. des ch., mai-juin 1889, L, 161-3.
2 II y a des exceptions, mais en quantité pour ainsi dire négligeable. Au reste, une étude attentive des collectes non rythmées, si l’on pouvait en fixer les dates, et tenir compte des corrections parfois récentes, ramènerait probablement les exceptions à la loi.
Je n’ai voulu parler que des oraisons proprement dites, pour offrir à mes auditeurs un moyen de contrôle facile et immédiat. Mais il y a lieu de recommander aux études des médiévistes, parmi les autres textes liturgiques, au moins les préfaces ( præfationes , contestaiiones, consecrationes, illationes).
LÉONCE COUTURE
moyen âge ». Au contraire, les formulaires liturgiques les plus anciens sont presque absolument rigoureux dans l’observation du rythme prosaïque.
Rien n’est plus facile à vérifier. Prenez le Sacrameniarium R. E. omnium vetustissimum ( Fatr . lat., LV) dont une partie semble remonter au temps de saint Léon Ier ; — les trois missels publiés par Mabillon dans son livre De liturgia gallicana, et qu’il appelle Missale gothicogallicum, Missale Francorum, Missale gallicanum , tous antérieurs au neuvième siècle (P. lat., LXXII) ; — le Sacramentarium gelasianum, publié par Muratori (P. L, LXXIV) ; — enfin le Liber sacramentorum de saint Grégoire le Grand (P. L, LXXVIII) : presque partout les chutes finales et habituellement les repos intermédiaires des collectes sont gouvernés par les lois du cursus. Il en est de même dans le missel mozarabe (P. L, LXXXV), et dans les onze messes latines publiées par Mone (P. /., CXXXVIII), en exceptant, bien entendu, celle qui, dans ce dernier groupe, est rédigée en vers hexamètres.
Une fois averti, on est vivement frappé de ce fait à la lecture ou à l’audition des pièces liturgiques. Jusque-là on avait certainement pu constater les coupes nettes et les chutes arrondies qui les distinguent ; mais il faut en venir à scander rigoureusement le rythme qui les caractérise. Rien n’est plus aisé. Je prends pour exemple, dans mon paroissien latin — pour ne pas choisir — les collectes de la semaine de la Passion, pendant laquelle j’ai rédigé cette note.
Dimanche : Quæsumus, omnipotens Deus, familiam tuam propitius respice : ut, te largiente, regàtur in côrpore t, — et, te servante, custodidtur in mente P1.
Lundi : Sanctifica, quæsumus, Domine, nôstra jejimiat : — et cunctarum nobis indulgentiam propitius largire culpârum pi.
Mardi : Nostra tibi, Domine, quæsumus, sint accepta jejünia t : — quæ nos et expiando gratia tua dignos efficiant t, — et ad remedia perdücant ætèrna P1.
Mercredi : Sanctificato hoc jejunio, Deus, tuorum corda fidelium miserâtor illustra pi : — et quibus devotionis, praéstas afféctumv b — præbe supplicantibus pium benignus audition pi.
Jeudi : Præsta, quæsumus, omnipotens Deus : ut dignitas conditionis lîumanæ per immoderàntiam sauciâta v, — medicinalis parcimoniæ studio reformétur v.
Vendredi : Gordibus nostris, quæsumus, Domine, gratiam tuam benignus infunde P1 : — ut peccata nostra castigatione voluntdria cohibénles v, temporaliter pôtius macerémnr v, — quam suppliciis deputémur œtérnis P1.
Samedi : Proficiat, quæsumus, Domine, plebs tibi dicata piæ devotionis vfféctu Pi — ut sacris actiônibus erudita v, quanto Majestati tiiæ fit gratior t, — tanto donis potiôribus augeâtur v.
ETUDES LATINES
J’aurais mieux fait peut-être de citer des formules que la plupart des catholiques savent par cœur. J’ai indiqué tout à l’heure l’oraison de la Sainte Vierge, Gratiam tuam. Celle du Saint Sacrement est des plus remarquables par la symétrie des coupes et la solennité des trois cursus veloces de suite qui la distinguent :
Deus, qui nobis sub sacraménto mirâbili t — passionis tuæ memoriaux reliquisti v, — tribue, quæsumus, ita nos corporis et sanguinis tui sacra mystéria veneràri v — ut redemptionis tuæ fructum in nobis jügiter sentiamus v.
LE CURSUS, DEJA FRÉQUEMMENT EMPLOYÉ PAR LES PÈRES LATINS DU TROISIÈME ET DU QUATRIÈME SIÈCLE, DEVIENT LA LOI ORDINAIRE DE LA PROSE ÉPISTOLAIRE ET PARÉNÉTIQUE, QUELQUEFOIS MÊME DE LA PROSE DIDACTIQUE, DANS LA LITTÉRATURE ECCLÉSIASTIQUE LATINE DU CINQUIÈME ET DU SIXIÈME SIÈCLES, PUIS DE NOUVEAU, APRES UNE SORTE D’ÉCLIPSE, AU ONZIÈME ET AUX SUIVANTS JUSQU’A LA FIN DU MOYEN AGE.
M. Noël Valois a remarqué la présence du cursus dans quelques écrivains ecclésiastiques latins des premiers siècles ; mais il a cru bien à tort que saint Cyprien n’en avait « tenu aucun compte1 ». C’est au contraire chez ce Père qu’on en trouve pour la première fois l’emploi régulier. Il suffît, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur sa première lettre, la célèbre épître à Donat. Voici comment se terminent les neuf phrases qui en constituent le premier alinéa dans l’édition de la Patrologie 2 :