‹ EnseignementChapitre 38 sur 158 · amôre quo-diligis b · texte numérisé non relu

amôre quo-diligis b

Deux chutes sur neuf seulement sont ou paraissent être étrangères au rythme. Mais la huitième n’est vraiment pas une fin de

1 Bibl. de VEc. des Ch., XLII, 259, note 1.

2 Patr. lat., IV, 193-197.

LÉONCE COUTURE

phrase, c’est simplement une suspension de sens. Quant à la seconde, la syntaxe et surtout l’autorité des manuscrits permettent ou plutôt imposent une correction : sortiatur au lieu de sortitur, ce qui donne un cursus velox des mieux constitués. — On peut pousser plus loin cet examen avec le même succès, soit en étudiant les chutes secondaires de ce premier alinéa, soit en poursuivant jusqu’au bout la lecture de l’épître.

Le cursus est fréquent dans Arnobe, Adversus gentes, tandis qu’il semble étranger à Minucius Félix et presque autant à Lactance. Il paraît souvent dans saint Hilaire de Poitiers, mais non pas, chose curieuse, dans la lettre à sa fille. — En revanche, les lettres de saint Paulin et de saint Jérôme en sont assez souvent, mais non pas constamment marquées 1. Il se montre avec les mêmes intermittences dans saint Ambroise ; il est rare dans saint Augustin, et pourtant telle lettre de ce dernier y est rigoureusement assujettie 2.

Pendant cette première période, l’observation constante du cursus est exceptionnelle. Non seulement les écrivains s’en dispensent pour sauvegarder la fidélité des citations, mais encore, malgré leur goût pour ces chutes cadencées, ils semblent craindre de leur sacrifier l’expression nette et brève de là pensée et des sentiments. Déjà pourtant le rythme semble être la loi des développements, des amplifications oratoires ; aussi revient-il avec insistance dans les morceaux étudiés 3.

A l’époque suivante, cette loi se révèle surtout dans le genre parénétique. La plupart des sermons de saint Gaudentius, évêque de Brescia (t 420), sont déjà rythmés avec un soin minutieux. Je copie dans le XVIIe le début de la narration du supplice des quarante martyrs 4.

Milites erant isti in partibus Arméniæ constitüti v, — floréntes ætàtibus t — corporum proceritdte sublimes P1, — experientia belligeràndi laudd biles t, — stipendiis militaribus virtutum suarum mérito honordti v, — et,

1 Voir par exemple, pour saint Paulin, P. /., XXII, 477-483.

2 Voyez la lettre 222° de la IIe classe dans l’édition des Bénédictins (Aug. op. Migne, II, 470-2).

3 Je n’ai pas voulu toucher à la question de l’origine historique du cursus, sur laquelle je n’avais que des conjectures encore trop peu appuyées pour soutenir une discussion au Congrès. Mais qu’il me soit permis d’indiquer, dans une simple note, les discours ou tractatus de saint Zénon de Vérone ; on constatera aisément leur parenté, leur presque identité avec les præfationes liturgiques. S’il était vrai que le rythme eût été la loi de la prière solennelle, on comprendrait son passage de la liturgie à l’homélie, puis à l’instruction épistolaire et didactique. Mais ce n’est encore là qu’un thème d’études et de recherches.

4 Pair, lat., XX, 966.

ETUDES LATINES

quod hæc omnia supergréditur Christidni ▼, — atque ad omnem probitatem morum bono venerandæ religiônis ornâti P1, — et spiritualibus armis doctrinæ cæléstis instrûcti Pb — Statim denique ubi tuba persecatidnis incrépuit t, — fortissimos Christi milites amor fidei præcinxit ad hélium pi...

Le même fait se reproduit à peu près dans tous les discours ecclésiastiques de cette période : les sermons de saint Léon le Grand, les homélies de saint Césaire, de saint Pierre Chrysologue, de saint Valérien, de saint Maxime de Turin. Bien entendu, il faut toujours réserver les citations plus ou moins textuelles et aussi certaines formules expressives qui ne se seraient pas pliées sans dommage à la cadence du cursus. Qui s’étonnera de trouver, dans une page d’ailleurs bien rythmée d’une homélie de saint Valérien, cet apophthegme dépourvu de rythme : Omnia sub metu disciplinæ vitia jacent 1.

Le rythme fut encore souvent appliqué, à la même époque, aux œuvres didactiques. Ainsi le beau traité De vita conte mplativa, longtemps attribué à saint Prosper, mais qui est de l’Africain Julien Pomerius, est assujetti d’un bout à l’autre à la loi du cursus , qui n’a nui en aucune sorte ni à la solidité du fond, ni même à la clarté et à la pureté du style, signalées par le suffrage de Dübner, un latiniste des plus compétents 2 3. Il est curieux d’observer que ce traité, évidemment de forme très étudiée, se termine par une sorte de condamnation contre toute recherche de style.

...Ea mihi visa est compositio sâtis ornâta P1, — quæ conceptiones animi cuin necessaria quadam perspicuitdte proférret P1, - — non quæ illecebris aürium deserviret v. — Ea est enim, ni fallor, judicdta latinitas t, — quæ breviter et aperte... res intelligéndas eniinciat t, — non quæ vernantis eloquii venustate atque amænitàte luxiiriatt. — Et prudentibus viris non placent phalerâta, sed fôrtia t : — quando non res pro verbis, sed pro rebus enuntiandis vérba-sunt institiitav s.

L’observation du rythme n’est pas moins rigoureuse dans les lettres et dans quelques traités de Cassiodore, en particulier dans ses commentaires sur les saints livres, c’est-à-dire là où l’on s’attendrait le moins à rencontrer un tel artifice. C’est même en parcourant les Complexiones in Epistolas Pauli , éditées par Maffei, que je fus saisi pour la première fois, il y a six ou sept ans, par le retour du cursus à la fin de chaque membre de phrase. Cassiodore n’a pas voulu se soumettre au même esclavage dans son traité

1 Patr. lat., L II, 693.

2 Nouveaux choix des PP. latins (Paris, Lecoffre, 1852), t. I, extr. XXII.

3 Patr. lat., LIX, 520.

LÉONCE COUTURE

philosophique De anima ; mais la belle et longue prière placée à la suite est exactement rythmée 1.

A partir de saint Grégoire le Grand, le rythme semble s’exiler pour quatre siècles de la prose littéraire 2. On en trouverait pourtant quelques traces dans tel ou tel auteur du huitième ou du neuvième siècle ; mais ce n’est qu’au onzième qu’il reprend ses droits dans la littérature ecclésiastique, comme au siècle suivant à la chancellerie pontificale. Je dois signaler au moins les traités de Pierre Damien, De dignitate sacerdotii, De fuga dignitatum eccl., Apologeticus ob dimissum episcopatum, De commuai viia canonU corum, Contra clericos aulicos, Contra inscitiam clericorum, De cælibatn sacerdotum, Contra intempérantes clericos, insérés par Horstius dans un recueil bien connu ( Septem tubæ sacerdotales), non loin du livre déjà signalé de Julien Pomerius, et qui sont rédigés dans un latin beaucoup moins pur, mais avec le même souci du cursus.

On a assuré que saint Anselme, Abailard et saint Bernard avaient rejeté cette servitude. C’est vrai ou peu s’en faut des deux premiers; mais à regarder d’un peu près bien des lettres de saint Bernard, parmi les plus importantes, par exemple la 363e qui est un éloquent appel à la croisade 3, on y constatera l’emploi à peu près constant et très évidemment voulu du rythme prosaïque.

Je signalerai encore l’usage continu du rythme dans les lettres et les Sermons Synodaux de Pierre de Blois 4. Mais il me semble (j’avoue n’avoir pas bien fouillé les auteurs du moyen âge), il me semble que dans le courant du treizième siècle et surtout au siècle suivant, le rythme est moins usité dans la littérature, quoique consacré dans la prose des bulles et des règlements ecclésiastiques. Ainsi les Lettres du B. Jourdain de Saxe, général des Frères prêcheurs, publiées par le très regretté P. Ceslas Bayonne 5, n’en offrent pas trace, tandis qu’il paraît à chaque phrase des ordonnances capitulaires du même ordre et du même temps, éditées par D. Martène et par mon infatigable collègue de l’Université catholique de Toulouse, M. l’abbé C. Douais 6.

1 Patr. hit., LXX, 1306-8.

2 En même temps, comme l’a observé M. Noël Valois, le rythme est « mal observé, souvent entièrement méconnu » dans les lettres pontificales ellesmêmes.

3 Patr. lat., CLXXXII, 554-568.

4 Pair, lat., CCVII.

5 Paris, Bauchu, 1885, in-12.

c Les Frères prêcheurs en Gascogne au XIIIe et au XIVe siècle .. (7e fascicule des Archives historiques de la Gascogne. Cf. Revue de Gascogne, 1885, p. 461-466).

Je ne pose pas de conclusion. Il est assez clair que le cursus , dont les règles ont été révélées par M. Noël Valois, doit devenir, non seulement un élément essentiel de l’histoire et de la critique des bulles pontificales, mais encore un détail non négligeable dans l’étude de la liturgie et de la littérature oratoire et didactique de l’Eglise latine. Il y a donc dans cette modeste note, dont je vous prie d’excuser la forme hâtive et la teneur incomplète, au moins l’indication d’une lacune à combler dans des œuvres de premier ordre, par exemple les Origines du culte chrétien de M. l’abbé Duchesne, et V Histoire de la littérature latine chrétienne , d’Ebert.

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