LE RYTHME DES ORAISONS LITURGIQUES
J’ai communiqué au Congrès scientifique international des catholiques, tenu à Paris dans les premiers jours d’avril 1891, une note sur le cursus — c’est le nom qu’on donne aux cadences rythmées usitées au moyen âge dans les pièces liturgiques, ainsi que dans la prose épistolaire, didactique et oratoire. — Depuis longtemps le savant et sympathique directeur de la Miisica sacra m’a fait l’honneur de me demander pour ce recueil la partie de mon petit mémoire qui concerne le cursus dans les collectes et autres oraisons liturgiques. Je me rends volontiers à sa demande, dans l’espoir que ce modeste travail pourra offrir quelques données intéressantes et utiles aux amis de la liturgie et du chant religieux.
Ma communication a déjà paru dans le Compte rendu du Congrès scientifique , dans la Revue des questions historiques et dans le Bulletin de l’Institut catholique de Toulouse. Mais parmi les lecteurs de la Musica sacra, il y en a certainement plusieurs qui ne sont pas à portée de lire ces diverses publications ; du reste, je ne me contente pas de reproduire ici la première partie de mon Mémoire de l’an dernier, je profite de l’occasion pour le remanier et y introduire plusieurs modifications et additions utiles.
Avant tout, je répare une omission que je me reprocherais vivement si elle n’avait pas été tout à fait involontaire. Il s’agit de la « découverte » du rythme des collectes.
Voici en quels termes je m’exprimais au début de ma communication au Congrès scientifique :
« Ma découverte — si découverte il y a — n’a de ma part aucun
i Extrait de la Musica sacra, octobre 1892.
ÉTUDES LATINES
mérite, parce qu’elle n’a offert aucune difficulté. L’honneur doit en revenir tout entier à M. Noël Valois qui, le premier, nous a révélé le cursus dans sa thèse latine : De arte scribendi epistolas apud Gallicos medii ævi scriptores rheioresve, de 1880, et, mieux encore, dans son excellent Mémoire publié l’année suivante : Etude sur le rythme des bulles pontificales ( Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, t. 42, pp. 161, 257). Je n’ai eu qu’à constater, dans les formules liturgiques et dans la littérature ecclésiastique en général, les faits rythmiques étudiés par M. Valois dans l’épistolographie scolaire et dans la diplomatique pontificale. »
J’ai donc rendu toute justice à M. Noël Valois et aussi, dirai-je en passant, à M. l’abbé Duchesne, qui a complété sur quelques points l’histoire du cursus dans les habitudes de la chancellerie pontificale. Mais je me suis attribué une véritable initiative en ce qui concerne le cursus dans les oraisons liturgiques et dans la prose didactique et oratoire. Or, pour ne parler que de ce qui intéresse la liturgie, le rythme des oraisons avait été signalé expressément, depuis plusieurs années, dans un travail que j’avais lu. En rédigeant ma note de l’an dernier, il m’en vint une vague réminiscence; mais je ne pus, malgré mes efforts, ni préciser mes souvenirs, ni retrouver le travail en question. Je viens de retomber dessus par pur hasard. C’est un article de M. l’abhé Misset, dans les Lettres chrétiennes de Lille, une excellente Revue de littérature et d’érudition qui a vécu peu, peut-être parce qu’elle avait trop... de valeur sérieuse.
Je me fais un devoir — et un plaisir — de citer ici quelque chose de cet article publié en 1882 :
« M. Valois s’est borné à constater l’emploi du cursus dans les Bulles ; ne pourrait-on pas aller plus loin que lui ? Qui n’a remarqué, en effet, dans certaines oraisons de la Messe, une harmonie indéfinissable, une sorte de cadence qui semble voulue et cherchée, et qui frappe encore agréablement nos oreilles, si peu habituées cependant à l’accentuation ?... » Et tout de suite, M. Misset prend pour exemple des oraisons datées, à commencer par celle du Saint- Sacrement : Deus qui nobis sub sacramento mirabili... Il y montre l’observation exacte des règles du rythme prosaïque et conclut ainsi : « Les Oraisons jouirent donc, elles aussi, des honneurs du cursus. L’étude sur le rythme des bulles pontificales a pour corollaire obligé l’étude des morceaux en prose rythmique renfermés dans le Missel et dans le Bréviaire romains. Le sujet est neuf et réserve plus d’une surprise. » ( Courrier de patrol. lat., Lettres chrét., t. V, p. 91).
LÉONCE COUTURE
Ainsi donc, à M. Noël Valois revient l’honneur d’avoir révélé le rythme prosaïque ; à M. l’abbé Misset celui de l’avoir montré dans les oraisons du Missel et du Bréviaire. Il ne peut me rester, sur ce terrain, que la tâche d’exposer la théorie et l’histoire de ce détail important de la littérature liturgique.
Le cursus ou rythme prosaïque dépendant entièrement des règles de l’accent latin, il est bon de rappeler ici ces règles. A la vérité, elles doivent être familières à toute personne exercée à la psalmodie ou simplement à la lecture correcte du latin liturgique, mais c’est peut-être un des cas trop nombreux où plus d’un lecteur aurait à dire : « Je le sais, mais j’ai besoin qu’on me le rappelle. »
En latin, comme dans les autres langues, il y a un accent tonique dans chaque mot vraiment significatif, et il n’y en a qu’un (je ne parle que de l’accent principal ; j’aurai peut-être à dire un mot plus tard des accents secondaires ). Cet accent, appui de la voix, qui fait l’unité, la vie propre, l’individualité de chaque mot, se place comme il suit en latin.
Il frappe les monosyllabes sur le seul endroit qu’ils lui offrent : môns, pés. — (Mais la plupart des monosyllabes sont atones ou sans accent, parce que dans la prononciation, ils ne font qu’un avec le mot auquel ils sont unis, soit qu’ils le précèdent comme les prépositions : in-térra, a-nôbis..., soit qu’ils le suivent, incarnàtusest, laudâmus-te ) 1.
Dans les mots de deux syllabes, l’accent se place toujours sur la première, qu’elle soit brève ou longue : Déus nôster.
Dans les mots de trois syllabes ou plus, il affecte la pénultième si elle est longue, et l’antépénultième quand la pénultième est brève. On trouvera deux exemples de chacun de ces cas dans le verset suivant :
Técum principium in die virtutis tuæ in splendôribus sanctôrum.
On appelle : tonique, la syllabe accentuée ;
— atone, toute syllabe non accentuée ;
1 Dans ce dernier cas, il serait plus vrai, de dire que le monosyllabe a vraiment son accent tonique, au moins à l’état secondaire ; mais il ne forme cependant pour la prononciation qu’un tout avec le mot précédent, de sorte que fâctus-est est un vrai paroxyton rythmique.
ETUDES LATINES
paroxyton, un mot qui a l’accent sur l’avant-dernière : Sanctôrum ;
proparoxyton, un mot accentué sur l’antépénultième : Splendôribus.
Moyennant ces notions préliminaires, il est facile d’expliquer et de démontrer les lois du cursus liturgique.
Il consiste dans une cadence régulière marquant la fin de la période, souvent même la fin des membres de phrase, les simples suspensions de sens.
Il y a trois cadences, appelées : cursus planus, cursus tardus, cursus velox.
Ces trois cursus se trouvent l’un après l’autre dans l’oraison de Y Angélus :