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SAINT THOMAS D’AQUIN ET LA MUSIQUE

En même temps que la philosophie et la théologie catholique s’appliquent à nous rendre le pur enseignement de saint Thomas et qu’une grande édition critique de ses œuvres se prépare à Rome sous les auspices de Léon XIII, on signale presque chaque jour des découvertes qui permettent d’enrichir de travaux inédits cette précieuse collection. M. Amelli, l’un des deux gardiens de la Bibliothèque ambroisienne, vient d’apporter sa pierre à l’édifice. Il ne s’agit que d’un opuscule de six pages, mais des plus curieux par le sujet : un Traité de musique.

Il faut se hâter d’ajouter, ce qui sera expliqué un peu plus bas, que l’authenticité de ce traité n’est pas évidente et que le savant éditeur ne s’avance pas trop sur une question si délicate. Mais sa dissertation préliminaire, à défaut d’une démonstration décisive sur l’origine de l’opuscule qu’il publie pour la première fois, développe, avec une science des plus solides et une critique des plus judicieuses, les rapports incontestables de l’Ange de l’Ecole et de la Musique sacrée. On nous saura gré de reproduire quelques traits de ce beau travail.

Après avoir rappelé l’affinité de la philosophie et de la musique, affinité bien démontrée par l’histoire de ces deux arts qui nous offrent si souvent les mêmes noms, — Pythagore, Socrate, Platon, dans l’antiquité païenne ; saint Ambroise, saint Augustin, Boëce, Gassiodore, parmi les Pères et les écrivains ecclésiastiques, — M. Amelli se hâte d’aborder son sujet : Saint Thomas et la Musique.

Il ne cache pas qu’il se propose surtout, dans cette esquisse, de remettre en honneur, grâce à l’autorité du Docteur angélique, si

l D. Thomæ Aquinatis de Arte musica mine primum ex codice bibliothecæ Universitatis Ticinensis edidit et illustravit Sac. Guarinus Amelli alter e custodibus bibl. ambro. Milan, 1880, 29 p., in-8°. — Extrait de la Musica sacra, juin

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hautement recommandée par l’Encyclique Æterni Patris, l’étude de la musique religieuse, trop communément négligée en Italie.

« Car, malgré les décrets explicites de l’Eglise, cette étude, dit-il, n’est pas regardée comme obligatoire dans les séminaires ; il en est même quelques-uns où elle est prohibée et proscrite, comme si elle était incompatible avec la sévérité des études ecclésiastiques et avec la dignité du ministère sacerdotal. »

Aussi parmi les passages où saint Thomas a parlé de la musique, et qui, tous, par la précision et l’assurance du langage, dénotent une parfaite compétence dans cet art, M. Amelli cite d’abord ceux qui renferment sa doctrine sur la place naturelle du chant dans le culte divin. « Les pratiques du culte tendent surtout, dit saint Thomas, à tourner et à diriger vers Dieu les affections de l’homme. Les harmonies musicales excitent l’affection ; on a donc pu les employer dans les rites sacrés pour élever les âmes vers Dieu. » Et voici, à ce sujet, l’esthétique religieuse des tons du plain-chant, retracée avec la brièveté énergique et la plénitude de sens qui distinguent le grand Docteur : « La musique peut élever nos affections vers Dieu de trois manières ; soit en nous maintenant dans la rectitude et la fermeté de l’âme, ce qui s’obtient par le mode dorien, ou le premier et le deuxième ton, soit en nous enivrant de douceurs et de joies célestes, ce qui est propre au mode phrygien, qui embrasse le troisième et le quatrième ton ; soit enfin en nous ravissant jusqu’aux régions les plus sublimes, comme dans les chants du mode hypolidien, qui contient le cinquième et le sixième ton. » Il faudrait citer encore la réponse de l’Ange de l’Ecole à cette objection de tous les temps, que la musique est une distraction fâcheuse pour l’âme attentive aux saints mystères. Il fait observer, au contraire, avec autant de justesse que de profondeur, le profit que procure à la piété et à l’attention elle-même le chant ecclésiastique, en prolongeant la pensée et en donnant à chaque affection de l’âme la note qu’elle réclame. C’est un mérite que saint Thomas ne reconnaît pas à la musique instrumentale, dont il désapprouve l’usage dans les cérémonies sacrées. « Les instruments, dit-il, occupent trop l’esprit et le disposent à un plaisir physique plus qu’ils ne lui communiquent de bonnes dispositions. »

Aussi ne croit-il pas que l’usage des instruments, autorisé dans l’ancienne loi pour un peuple dur et charnel, doive obtenir la même faveur sous la loi de grâce ; tandis que le chant est commun aux deux cultes et probablement gardera son rôle dans l’Eglise du Ciel après la résurrection : Credibile est quod post resurrectionem crit in sanctis Ions vocalis (Summ. Th. 2a 2æ, q. 13, art. 0).

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Passons aux textes qui démontrent plus directement l’habileté de Saint Thomas comme musicien et chantre. M. Amelli note surtout en ce genre un curieux passage du sermon pour la fête des saints Innocents, où l’illustre docteur à l’occasion des chants de la patrie céleste, énumère les qualités d’un bon chantre. Il y en a trois : la voix, Part et l’exercice, ou, pour parler la langue si précise et si riche de la scolastique, bonæ vocis instrumentum, artis documentum, usas exercitamentum. Mais le saint docteur pousse plus loin son analyse ; il indique, avec la même rigueur scientifique, les conditions spéciales de la voix, de l’art et de l’exercice ; 1° pour la voix, il faut d’abord la santé de l’organe, puis le jeu régulier des poumons pour la respiration, enfin l’ouverture de la bouche : Bonæ vocis instrumentum tria faciunt : reumatis expurgatio, pectoris dilatatio, oris aperitio ; 2° pour l’art, le saint docteur résume en trois mots les mouvements de la voix réglés par les caractères neumatiques, qui expriment l’élévation, l’abaissement ou l’égalité du son: Ad artis documentum tria necessaria, ut scias vocem levare, déprimer e, concordare ; 3° enfin, quant à l’exercice du chant, saint Thomas déclare qu’il faut s’y livrer fréquemment, avec soin et avec vigueur : Fréquenter, diligenter et fortiter. « Et tels sont encore, dit M. Amelli, les préceptes d’or qu’inculquent aujourd’hui même les juges les plus compétents dans les méthodes et les traités de chant. Qui donc, poursuit-il, après de tels témoignages, refuserait de voir dans le Docteur angélique le musicien expérimenté, le chantre excellent, doué de toutes les qualités qu’il a si magistralement indiquées ?

Oui nous ne craignons pas de nous tromper en affirmant pour la première fois ce que l’histoire n’a pas cru devoir enregistrer à l’honneur de ce génie privilégié ; nous ne sommes pas, du moins, éloigné de croire que P angélique Docteur saint Thomas a été favorisé, indépendamment de ses autres dons, d’une très belle voix, comme le font supposer son rôle de prédicateur, son amour pour la musique vocale et sa constitution physique elle-même connue par ses portraits et par les témoignages de ses contemporains. »

Mais, d’après le savant éditeur, saint Thomas n’a pas été seulement l’apologiste de la musique sacrée, le musicien et le chanteur que nous venons de voir ; il faut le saluer encore comme compositeur. Ici la démonstration de M. Amelli est prise de l’office du Saint- Sacrement, rédigé en 1263 par l’illustre docteur, sur l’ordre du Pape Urbain IV. Quelque admirables que soient les paroles de cet office, — et il n’y a rien de plus beau en ce genre, — il faut reconnaître que le chant qui les accompagne en égale, ou peu s’en faut,

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la magnificence, la précision et l’onction pieuse. Or l’histoire attribue le choix et l’adaptation de ces incomparables mélodies à saint Thomas lui-même. Son premier mérite, en ce point, fut de s’écarter du goût déjà corrompu de son siècle, qui préférait aux antiques compositions religieuses les recherches profanes du chant figuré , stigmatisées dans une bulle du Pape Jean XXII. Il ne faut pas croire avec M. Fétis qui, du reste, a corrigé depuis son erreur, que le Docteur angélique ait composé les beaux chants du Pange lingua et du Lauda Sion. Non, le premier de ces chants était déjà celui du Pange de Claudien Mamert, que l’on récite le vendredi saint à l’adoration de la Croix : Laudes Crucis attollamus. On sait que la liturgie n’a pas de mélodie plus vive et plus chantante que celle du Lauda Sion ; nulle part le septième ton n’a mieux mérité son titre d'angélique , ni mieux justifié les préférences de Y Ange de l’Ecole, qui l’a encore employé dans le graduel, Y Alléluia et la communion de la messe du Saint-Sacrement.

On le voit, il est plus facile et plus sûr d’admirer le goût de saint Thomas en fait de composition musicale que d’affirmer l’originalité proprement dite de telle ou telle pièce de l’office qui est son titre de gloire poétique et musicale. Mais il suffît de constater l’inimitable beauté de ces pièces, soit qu’il les ait composées, soit qu’il les ait empruntées à des chants préexistants. M. Amelli en prend texte, et non sans raison, pour déplorer, soit l’outrecuidance ignorante de certains ecclésiastiques qui n’ont que du mépris pour ce vieux chant liturgique, dont Rousseau lui-même parlait avec vénération, soit le déplorable amour-propre de certains maîtres de chapelle, qui ne craignent pas de déshonorer les textes liturgiques de leurs airs bizarres, au lieu de faire exécuter les chefs-d’œuvre des maîtres. Il va plus loin ; il croit devoir conseiller aux artistes chargés de mettre en musique de nouveaux offices, de préférer toujours à des compositions nouvelles les vieilles mélodies, qu’ils n’auront qu’à tirer de l’oubli où elles sont tombées.

Ces mélodies, au dire du savant abbé Baini, sont « absolument inimitables. On peut les copier et les adapter bien ou mal à d’autres paroles ; mais en créer de nouvelles, comparables à celles-là, c’est ce qu’on ne peut faire, c’est à quoi personne n’a réussi ».

Les conclusions de M. Amelli sur la doctrine musicale du docteur angélique subsisteront, quelque opinion qu’on ait de l’authenticité du de A rte musica, publié à la suite de cette dissertation, d’après un manuscrit de l’Université de Pavie (cxxx, D, 18). Voici pourtant les raisons qui militent en faveur de l’attribution qui est consignée dans le titre même de cette pièce : Thomas de Aquino pho (il faut sans doute lire : pbr, presbgter) .

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Il paraît que le saint Docteur avait écrit un traité de ce genre. Dans un livre sur les tons {de Tortis ), inséré au troisième volume des Scriptores ecclesiastici de musica de Gerbert, Jean de Mûris, professeur en Sorbonne (1323-1339), emprunte à un certain Hugues un texte sur les intervalles de la gamme, où ce dernier se prévaut de l’autorité d’un très grand et très profond maître, dominus meus Thomas. Or M. Amelli démontre à peu près que ce Hugues est le dominicain Hugo de Castello, qui, d’après Echard, écrivit à Paris précisément à cette date, son traité inédit de Sphœra mundi ; et le maître que Hugues cite avec tant d’admiration ne peut être que le grand Docteur de son ordre, saint Thomas d’Aquin. Malheureusement le passage allégué ne se trouve pas dans l’opuscule publié aujourd’hui par M. Amelli. Mais on peut répondre que la citation n’est pas littérale ; on peut surtout croire que cet opuscule n’est qu’un abrégé, et que saint Thomas en avait écrit un autre plus développé. Le savant éditeur, qui n’affirme rien sur ce difficile problème et qui déclare que de nouvelles découvertes pourront seules le résoudre définitivement, profite de l’occasion pour soumettre à l’appréciation des critiques une hypothèse d’un grand intérêt pour l’histoire de la musique sacrée. Après avoir constaté une frappante analogie entre le petit traité qu’il publie et le traité de musique publié par M. Coussemaker sous le nom d’un certain Aristoteles, nom substitué par le critique moderne à celui du vénérable Bède ; après avoir observé de plus que le passage attribué par Hugues de Castello à saint Thomas se trouve équivalemment dans le prétendu Aristote, il émet cette conjecture que ce dernier nom serait le masque de saint Thomas d’Aquin.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il n’y a qu’une petite différence de détail entre la doctrine de l’opuscule publié par M. Amelli et celle du faux Aristote, édité dans le premier volume de la collection de M. Coussemaker. Il paraît d’autre part, que des musicographes du quatorzième et du quinzième siècles ont puisé dans l’opuscule en question. D’ailleurs, rien n’y dénote une époque postérieure à celle de saint Thomas ; la doctrine en est conforme à celle de ses prédécesseurs et de ses contemporains, et le langage en est rigoureusement scolastique, même avec des formules qui paraissent propres au Docteur angélique. Telle est l’argumentation habile et modeste de M. Amelli, après lequel nous n’osons hasarder, en somme, un avis personnel sur le véritable auteur des six pages techniques qu’il soumet au jugement du public. Peut-être plus d’un lecteur sera-t-il, comme nous, un peu déconcerté par certaines négligences de rédaction et de style, qui répondent peu à la netteté magistrale du Doc-

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teur angélique ; il est vrai qu’il ne faut pas tenir compte des taches assez nombreuses qu’on a le droit d’attribuer au copiste. Au reste je me propose de consulter, sur ce problème d’authenticité qui me dépasse, mon savant confrère à l’Institut catholique de Toulouse, le R. P. Guillermin, des Frères Prêcheurs, qui a si bien démontré dernièrement, dans les Lettres chrétiennes, l’authenticité d’un article inconnu de la Somme Théologique , retrouvé dans un manuscrit du Mont-Cassin.

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