DE L’ORTHOGRAPHE FRANÇAISE
J’ai signé depuis quelque temps, à la suite de nombreux écrivains et professeurs plus haut placés que moi dans l’estime publique, une « Pétition à MM. les membres de l’Académie française en vue d’une simplification de l’orthographe ». Ce fait intéresse trop peu par lui-même les lecteurs du Bulletin pour qu’il fût nécessaire de le consigner ici. Mais comme des journaux de toute nuance, saisis de la question, s’en occupant même avec une insistance inattendue, ont cité mon nom parmi d’autres noms de signataires et l’ont fait suivre du titre de « doyen de la Faculté libre des lettres de Toulouse », il s’est produit quelque étonnement, quelque inquiétude chez plusieurs de nos amis. Toute réforme a une odeur de révolution, et révolution a la même racine que révolte... D’ailleurs, la question est loin d’être posée exactement par la plupart de ceux qui en parlent ou même en écrivent. Il sera bon de la préciser ici, d’autant plus, on le verra bien, qu’elle a une véritable importance.
La précision cherchée n’est pas très facile à obtenir. Tous ceux qui ont signé la pétition sont loin d’avoir exactement les mêmes idées sur la « simplification » qu’ils réclament. Mais chacun d’eux peut dire en sûreté de conscience : « Je désire et je demande toutes les réformes exprimées par la pétition », et en même temps faire ses réserves sur d’autres réformes, celles-ci fussent-elles acceptées et proposées par les promoteurs mêmes de l’œuvre. Il y a donc un minimum d’améliorations sur lequel nous sommes tous d’accord. Il y a d’autres changements que quelques-uns peuvent juger nécessaires et même urgents, tandis que plusieurs les croient ou inac-
1 Extr. du Bull, de l’Inst., 1889.
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ceptables, ou du moins prématurés. Le projet est-il pour cela moins digne d’attention ? Non, sans doute. S’il est vrai, comme nous le soutenons tous, que certaines simplifications sont à faire dans notre orthographe, et que les raisons les plus graves obligent d’y aviser au plus tôt, il faut louer les promoteurs de l’entreprise, à la fois de leur initiative et de leur modération. Il ne faut pas surtout les accuser a priori de tendances révolutionnaires, à l’heure où ils font si ouvertement acte de conservateurs, en s’adressant au corps officiellement constitué pour garder les traditions du langage et de l’esprit français et en débutant par cette phrase éminemment autoritaire : « L’Académie française gouverne l’orthographe de notre langue. » L’intervention reconnue nécessaire d’une société essentiellement conservatrice comme l’Académie française n’est-elle pas une garantie suffisante pour rassurer les esprits portés à craindre qu’on n’aille trop vite ou trop loin ?
Le peu que je viens de dire, sans rien déterminer encore sur la nature des changements orthographiques désirables, écarte du moins quelques malentendus. On nous attribue assez communément l’idée d’abolir l’orthographe, ou, ce qui revient au même, les règles de l’orthographe ; mais c’est à tort. Nous ne défendons pas même la règle unique : On écrira exactement comme on prononce, a condition que l’on prononce bien, — ce qui, pour le dire en passant, laisserait subsister sans doute de nombreuses règles de prononciation. — Non, ce système est celui des phonétistes absolus : mais les phonétistes absolus sont fort peu nombreux, heureusement pour le succès de la réforme orthographique. Sans doute, une orthographe strictement phonétique est, dans l’ordre abstrait, la meilleure ou la seule vraie orthographe ; mais il peut y avoir dans une langue prise telle qu’elle est, à un moment de son existence, de telles difficultés pour réaliser cet idéal, qu’elles constituent une impossibilité morale. Le bon sens dit alors qu’il faut se contenter d’approcher le plus possible de l’idéal qu’on ne peut atteindre.
Et tel est bien le français actuel. Il doit continuer d’écrire plus de lettres qu’il n’en prononce. Je parle de lettres qui ne sont point parasites, lettres susceptibles d’être prononcées quoiqu’elles ne le soient pas dans tous les cas. Ainsi, nous écrivons les amis, les voisins... Je crois bien qu’il n’y aura rien à changer dans la graphie de ces quatre mots. Il est vrai qu’ils se terminent tous par un s, qui, dans trois cas sur quatre, ne sonne point. Mais écrire, par exemple,
le second les autrement que le premier aurait plus d’inconvénients que d’avantages. La question des « liaisons » entre les mots doit rester étrangère à la réforme orthographique, car celle-ci exige des règles précises et universelles, et celle-là doit garder quelque chose de variable : on ne lie pas toujours de la même façon dans la lecture de la prose et dans celle des vers, ni dans le langage familier et dans la prononciation oratoire. Ces délicates nuances sont à conserver, non à détruire.
Les phonétistes absolus voudraient aussi une telle équation entre la lettre et le son, que tout signe alphabétique répondît constamment à un son unique et identique, et réciproquement. C’est encore un idéal qui n’est pas complètement réalisable pour nous. Non qu’il y ait là impossibilité proprement dite ; mais les moyens à prendre bouleverseraient trop violemment toutes les habitudes acquises et détruiraient la physionomie du français écrit et ses liens visibles avec les autres langues romanes. Aussi ne saurait-on écarter trop soigneusement les réformateurs qui, pour arriver au phonétisme parfait, font fondre des caractères inconnus jusqu’ici et donnent à une page de français l’aspect d’une page de russe ou de sanscrit.
Si j’ai fait tomber déjà quelques préventions contre notre entreprise, j’ai peut-être aussi découragé quelques trop naïves espérances. « Que je serais heureux de votre succès, me dit un ami modeste ! J’ai beau me surveiller, j’oublie toujours quelque s au pluriel, quelque e muet au féminin ; avec la réforme, me voilà tranquille ! » Mais pas du tout. Les règles de la formation du pluriel et du féminin subsisteront (quoique simplifiées) ; vous serez toujours inexcusable de les ignorer ou de les négliger, vous le serez même davantage quand ces règles et les autres seront plus uniformes et plus logiques ; heureusement, il y a lieu d’espérer qu’alors vous n’aurez plus de peine à les suivre. — « Quel bonheur, me dit un autre, de n’avoir enfin aucun scrupule au sujet de ces maudits participes ! J’ai beau apprendre et réapprendre leur règle d’accord, c’est à recommencer toutes les vingt-quatre heures ! » Pardon. La règle du participe passé variable ou invariable est une règle de syntaxe. Notre pétition demande la simplification de l’orthographe et non de la syntaxe. Il est possible qu’il y ait quelque chose à changer à la règle du participe passé ; faites, si vous voulez, une autre pétition sur ce sujet ; au besoin, chargez Francisque Sarcey de la rédiger. Mais ne mêlez pas des questions
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d’ordre différent. M. Michel Bréal n’a pas eu cette sagesse dans un récent article, d’ailleurs très sage en somme, de la Revue des Deux- Mondes. Il a cité comme une bizarrerie fâcheuse ce double exemple : La maison que j’ai vu construire, — la maison que j’ai vue tomber ; et ne s’est-il pas avisé de dire que dans ces deux cas le relatif est régime de l’infinitif ? De sorte que si, dans la première phrase, le sens est « construire la maison » il est dans la seconde « tomber la maison ». Ce n’est évidemment qu’une distraction, mais elle est un peu forte.
Revenons à la réforme orthographique.
Le principe, l’idée-mère de la réforme demandée, c’est de rendre l’orthographe aussi simple, aussi phonétique que possible sans créer de nouveaux signes. Il faudra surtout beaucoup supprimer. — Les signes parasites, qui compliquent et surchargent l’écriture sans représenter aucun son, doivent disparaître. Ainsi plus d’accents muets, et, dès lors, quatre caractères à supprimer dans les casses des imprimeurs : à, ù, î, u (mais non pas â et ô, qui représentent deux sons différents d’a et o). On n’écrira plus les voyelles muettes (je ne parle pas de l’e dit muet, mais qui n’est que faible) : on écrira pan, fan et non pas paon, faon. On n’écrira pas davantage les consonnes qui ne sont que pour l’œil : dompter, compter redeviendront douter, conter... Dès lors, les consonnes doubles (c’est le labyrinthe de l’orthographe actuelle !) seront remplacées par la consonne simple toutes les fois qu’on n’entend qu’une articulation ; nous écrirons oneur, anée, au lieu d’honneur, année. — Les h muettes, on le voit, disparaîtront également; on écrira orne, comme au temps de Joinville. — Les x qui n’ont pas le son de la lettre double, en particulier à la fin des mots, céderont la place à l’s qu’elles ont détrônée par un accident déplorable, et nous écrirons comme nos pères : sis, dis, épous, jalous, nombreus, genous. — Il faudra faire son deuil de ph, d’y, qui ne sont pas des lettres françaises, ni même latines...
Je n’ai pas tout dit, mais on voit que la réforme orthographique va loin, sans donner dans les excès des phonétistes absolus. Il faut se demander maintenant s’il y a des raisons graves d’entrer dans cette voie, malgré l’ennui et l’inconvénient réel de troubler des habitudes invétérées de lecture, d’écriture et de typographie. Je réponds hardiment par l’affirmative.
La première raison que je tiens à donner à l’appui de la réforme — non qu’elle soit la plus efficace, mais elle est instructive et coupe court aux trois quarts des objections courantes, — c’est que ce n’est pas une révolution, mais une restauration. L’orthographe actuelle, dans ses irrégularités, n’est pas vraiment française d’origine ; elle est artificielle et pédantesque, elle a été imposée de force et arbitrairement à notre langue, et elle a usurpé la place de la vraie orthographe française que nous voulons rétablir. Les conservateurs, c’est nous ; les révolutionnaires, ce sont les créateurs de l’orthographe consacrée.
« L’orthographe moderne, dit M. Louis Passy, repose tout entière sur une révolution orthographique. Au douzième, au treizième siècle, le français s’écrivait d’une manière très rationnelle, à peu près comme l’italien ou l’espagnol de nos jours. Les manuscrits de la Chanson de Roland, de Chrestien de Troyes, etc., ont une orthographe qui est un modèle de simplicité ; ils écrivent, par exemple : set, dis, vint, ome, famé, oneur, aler, tere, cler, enfans , ce que la cacographie officielle de nos jours écrit: sept, dix, vingt, homme, femme, honneur, aller, terre, clair, enfants. Malheureusement, tandis que l’Italie et l’Espagne ont conservé, dans ses grands traits, leur orthographe nationale, la nôtre a été détruite par la réaction gréco-latine du quinzième et du seizième siècle...
« Si nous n’écrivons plus comme au seizième siècle, c’est grâce encore à des réformes orthographiques, cette fois rationnelles, mais insuffisantes. La première, très radicale, est due au mouvement de réforme inauguré par les Précieuses ; elle fut consacrée par l’Académie, qui reconnut en fait, dans ses éditions de 1740 et 1762, l’erreur qu’elle avait commise dans son premier Dictionnaire... »
Ainsi nous poussons l’Académie dans une voie où elle est entrée depuis longtemps. Nous demandons une réforme légitime, puisqu’elle rend au français la seule graphie vraiment française ; une réforme possible, et même aisée, car ce qui est naturel est toujours plus facilement accepté que ce qui est violent, — et l’on vient de voir que la révolution violente a réussi ; — une réforme nécessaire, car c’est une véritable calamité pour notre langue d’avoir une orthographe ou plutôt une cacographie contraire à sa nature et à son génie.
Mais la graphie moderne a du moins, dit-on, l’inestimable avan-
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tage d’être savante, d’être instructive, de révéler l’origine des mots, tandis que l’orthographe phonétique n’en laisse plus trace.
Erreur profonde ! Au contraire, et c’est un second grief contre notre prétendue orthographe, elle n’est pas savante, mais pédantesque, elle égare plus souvent qu’elle n’instruit, elle est un très mauvais guide en étymologie, et l’orthographe phonétique est la seule vraiment favorable aux études de grammaire historique.
Qu’on le comprenne bien, en effet ; les pédants du quinzième et du seizième siècle qui ont fait entrer dans nos mots français tant de lettres parasites empruntées aux mots latins correspondants, ont fait d’abord une chose absurde en elle-même. Puisque, dans l’évolution spontanée du langage, ces lettres latines étaient tombées ou s’étaient transformées en d’autres, cette perte et ces changements résultaient des lois essentielles du français ; en réagissant contre ces lois, on faisait des barbarismes. Ele et bele sont de vrais mots français qui représentent exactement ilia et bella, parce que c’est une loi phonétique essentielle du français de réduire à une seule l les deux II du latin. Elle et belle sont des barbarismes écrits ; si on en vient à faire sentir les deux II, ce seront des barbarismes parlés, et c’est le danger qui nous menace pour peu que la réforme se fasse trop attendre.
De plus un grand nombre d’erreurs positives furent commises par les pédants qui gâtaient notre orthographe en voulant y rétablir les lettres latines. Ils écrivirent par exemple sçavoir au lieu de savoir, se figurant que ce mot venait de scire, tandis qu’il vient de sapere. On a rejeté depuis le ç de savoir ; mais on a conservé et consacré bien d’autres bévues, par exemple poids, dont le d s’explique par pondus, tandis que la vraie étymologie est pensum-pesum.
Même en dehors de ces erreurs, l’orthographe pédantesque est évidemment hostile aux bonnes études linguistiques. Le but de ces études est d’assigner la vraie loi des changements des sons et des mots. Or, la première condition requise pour y réussir, c’est d’exprimer fidèlement l’état dernier des sons ; tout ce que vous y ajoutez de parasite embarrasse, obscurcit, égare. Autrement, pourquoi ne pas remettre toutes les lettres latines dans nos mots dérivés du latin ?... Ce serait le comble de l’absurde ; nous ne sommes pas arrivés à ce comble, mais nous y marchions !
Aussi, parmi les promoteurs de la réforme orthographique, il y a sans doute des savants et des écrivains de tout ordre ; mais les plus marquants et les plus zélés, ce sont en général des professeurs de grammaire, de linguistique, de philologie. Parcourez les listes publiées dans une foule de journaux, vous distinguez tout d’abord,
dans l’enseignement supérieur officiel : MM. Bréal, Meyer, Paris, L. Havet, du Collège de France ; Gaidoz, Gilliéron, Morel-Fatio, de Nolhac, Tournier, Weil, de l’Ecole des Hautes-Etudes ; Crouslé, Gazier, Luchaire, Thomas, de la Sorbonne ; Brunot, Clédat Begnaud, de la Faculté des lettres de Lyon ; Ernault et Hild, de celle de Poitiers, etc., etc ; dans l’enseignement supérieur libre : MM. Rousselot et Ragon, de l’Institut catholique de Paris, et presque tous les professeurs de la Faculté libre des lettres de Toulouse.
Est-ce donc que les professeurs de grammaire voudraient alléger leur tâche ou, comme quelqu’un le disait spirituellement, se rendre inutiles en supprimant la plus difficile partie de leur programme ? Non sans doute, mais ils sont pressés d’enseigner des principes solides, en supprimant des règles et des exceptions illogiques.
Car il faut aller jusque-là : la graphie moderne du français, qui n’est ni vraiment française, ni vraiment savante, est sur beaucoup de points absurde, contradictoire, faite pour troubler, déconcerter, égarer le bon sens et la logique naturelle des enfants et des adultes. On ne peut la savoir que par routine. Si on hésite sur un mot en écrivant et qu’on ait le malheur de recourir à la raison et à l’analogie, on est presque sûr d’être égaré, tant il est vrai que notre prétendue orthographe est non seulement en dehors, mais souvent au rebours de l’analogie et de la raison.
« Nulle analogie régulièrement suivie, écrivait feu A. Darmesteter, nulle règle générale qui ne soit contredite par quelque caprice particulier ; c’est l’arbitraire érigé en loi. On écrit apercevoir et appeler, annuler et anéantir, abattre et abatis, consonnance et assonance, grand-pères et grand’mères, doigt (de digitum ) et froid (de frigidum ), vingt (de viginti ) et trente (de triginta ), puits et puiser,... huile, huître, huis (de olea, ostrea, ostium ), et avoir, on, orge (de habere, homo, hordea ). On écrit respect à côté de respecter, et contrat à côté de contracter. Dessein et dessin, compter et conter, affaité et affété, repaire et repère sont les mêmes mots. Laisser donne pour dérivé lais ou lès qu’on écrit legs... »
J’en appelle au plus vulgaire bon sens, j’ose ajouter même au sens moral de tout homme qui respecte l’enfance : n’est-il pas urgent que l’étude de la langue française, qui est par elle-même une excellente école de raison, cesse de troubler et de détraquer la judiciaire des écoliers par les absurdités dont on l’a encombrée mal à propos et qui demandent tant de temps et de peine ?
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J’ai dit le grand mot : la peine, la difficulté, le temps et l’efïort perdus... Mais on me permettra d’énoncer, avant de développer ce suprême grief, un grief moins essentiel, qui me paraît cependant notable : c’est que la graphie moderne est laide, c’est qu’elle défigure autant qu’il est en elle la beauté de notre langue.
L’écriture représente des sons ; ces sons, à leur tour, expriment des idées et des sentiments. La beauté d’une langue consiste, avant tout, dans la facilité, la clarté, l’énergie de cette expression, et secondairement dans l’agrément musical des sons eux-mêmes. Dès lors, la beauté propre à la graphie, c’est de laisser transparaître aussi parfaitement que possible les sons, et, à travers les sons, le sens des mots. Tout ce qui trouble cette transparence, c’est comme une tache ou un défaut dans une glace, qui en détruit ou en diminue le prix et la beauté.
Ceci peut paraître subtil et tiré de loin, parce que les choses au milieu desquelles nous vivons sont précisément celles qui obtiennent le moins notre attention réfléchie. Mais il est bien sûr que tout ce qui est parasite et superflu dans l’écriture, à plus forte raison ce qu’elle offre d’équivoque, de faux, d’illogique, arrête et embarrasse plus ou moins notre esprit dans la lecture et par conséquent gêne l’intelligence du texte, empêche de le goûter à plein.
C’est encore plus simple si nous songeons à la valeur sonore et musicale d’un morceau poétique ou oratoire. De même qu’un musicien perçoit des effets de mélodie et d’harmonie rien qu’en suivant des yeux une partition, pourvu qu’elle soit nettement écrite et puisse être lue sans effort, de même j’entends la musique d’une poésie de Lamartine sans la prononcer, à la seule condition d’en atteindre les sons sans le moindre embarras. Mais soyez sûr que tout ce qui fait difficulté dans l’épellation, pour un enfant ou un homme très peu lettré, crée encore pour le lecteur le plus exercé une sorte de brouillard dont il ne s’aperçoit plus, mais qui pourtant l’empêche de percevoir l’harmonie du texte comme il le ferait à travers une orthographe phonétique, — celle de l’espagnol, par exemple, la plus belle de toutes, parce qu’elle est la plus transparente et la plus facile 1.
Et notez que la laideur de l’orthographe réagit à la longue sur la prononciation pour Y enlaidir à son tour. Je disais tout à l’heure, et je maintiens, que sauf le succès de la réforme orthographique on
i Voyez, dans la Revue bleue du 23 novembre, l’article de M. L. Havet, sur la Simplification de V orthographe et V esthétique.
pourrait en venir bientôt à faire sentir les deux II des mots comme elle, belle. Songez au nombre des cas analogues et vous verrez presque toute notre phonétique, en dépit de son génie propre, exposée à passer du doux au rude, du léger au pesant.
En effet, l’inutile, le superflu, le parasite sont placés, de par les lois de l’esprit humain, dans cette alternative : ou acquérir une raison d’être, ou n’être plus. L’Académie et les typographes maintiennent des lettres qui ne sont pas à prononcer ; on en vient à les prononcer pour qu’elles servent à quelque chose. Et les agents de cette évolution, qui altère peu à peu le caractère de notre belle langue, vous pensez que ce sont les ignorants ? Quelquefois sans doute ; mais ce sont aussi, ce sont surtout les demi-lettrés et même les savants proprement dits. C’est le propre du pédantisme, conscient ou inconscient, de forcer le son et les articulations et de parler comme un livre, dans toute la force du terme, en donnant du relief à tout ce que porte la lettre moulée, quoique la prononciation vulgaire le néglige ou l’ignore.
C’est donc avec raison que la réforme orthographique est donnée par plusieurs de ses promoteurs comme la seule sauvegarde de la bonne prononciation française, à la fois nette et légère, compromise déjà par plusieurs altérations nées de la graphie moderne.
M. Darmesteter se plaignait d’avoir entendu prononcer compter, en faisant sentir le p. Cet abus est encore rare ; mais on prononce déjà fort couramment domp’ter dans nos contrées méridionales. Sur cinq lecteurs, même lettrés, pris au hasard chez nous, je gage que quatre au moins prononceront gageure de façon à le faire rimer avec heure ; écrivons gajure et c’en sera fait de cette prononciation barbare. Le menu peuple de nos contrées prononce année comme il faut le prononcer, en faisant sonner une seule n ; mais la plupart des lettrés se croient obligés de marquer la double consonne, ce qu’ils font, les uns en articulant deux n liquides : an’née (comme dans le latin annus), les autres en nasalisant l’a initial, de sorte que dans leur bouche les trois premières lettres du mot année ont le son des trois premières du mot ennui. Il est vrai qu’en revanche les méridionaux prononcent communément ce dernier mot comme s’il était écrit anui. Où trouverez-vous dans notre midi la prononciation correcte de damné, condamné ?... Je m’arrête précisément parce que les exemples surabondent. Mais ne voit-on pas la nécessité d’un sage phonétisme pour garder la vraie prononciation et aussi pour l’établir, surtout dans certains milieux provinciaux qui lui ont été jusqu’ici réfractaires ?
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L’écart énorme, étrange, invraisemblable, entre l’écriture et la prononciation, voilà donc ce qui rend notre orthographe vraiment difforme ; mais voilà surtout ce qui la rend difficile, d’une difficulté désespérante. Quand M. Jourdain demande à son maître de philosophie de lui montrer l’orthographe, il en comprend peut-être l’importance, il n’en soupçonne assurément pas l’effrayante complication, sans quoi il se hâterait de dire qu’il y a là aussi, et surtout là, « trop de brouillamini. »
De bien graves inconvénients résultent de cette difficulté que personne ne conteste. Elle éloigne d’abord les étrangers de l’étude de notre langue. Le français est bien connu pour avoir, parmi les* langues modernes, l’orthographe la plus compliquée et la plus difficile... après l’anglais, dit-on. Mais aussi voyez que de personnes répugnent à l’étude de l’anglais ou n’y vont pas loin, quoique ce soit la plus facile des langues modernes ; mais quand il faut l’apprendre dans les livres ! Le grand théologien Perrone, expulsé de Rome avec ses confrères vers 1848 et réfugié en Angleterre, résolut d’apprendre la langue du pays. « J’achetai une grammaire, racontait-il plus tard avec sa bonne gaieté ultramontaine. A la vue de l’alphabet qui couvrait la première page, je me crus en pays de connaissance ; mais à la première explication, bonsoir ! On commence par a, c’est vrai ; on écrit a, mais on épelle é, et on prononce o... C’est trop fort... Basta cosi... Je ne poussai pas plus loin mes études d’anglais. »
Si les étrangers sont bientôt découragés d’apprendre une langue irrégulièrement, illogiquement orthographiée, il n’en est pas tout à fait de même sans doute des nationaux qui en ont un besoin absolu. Tout Français lettré est bien obligé d’apprendre l’orthographe française, sinon de la savoir, — car vraiment qui la sait bien? Qui pourrait me dire, stans pede in uno, quelle est la loi des consonnes doubles, par exemple dans les verbes en eler, eter ? Et, sans remonter à Napoléon Ier qui s’était fait une écriture illisible pour dissimuler ses fautes d’orthographe, combien je pourrais signaler d’écrivains dont la correction orthographique est l’œuvre exclusive des compositeurs et du prote ! C’est à quoi ne songeait pas une dame, grande liseuse et (je dois en prévenir) pas précisément sotte, qui, en m’avouant son admiration extrême pour George Sand, me tint un jour ce propos invraisemblable : « Ce qu’il y a de plus étonnant, de la part d’une femme, c’est que dans un si grand nombre de volumes qu’elle a faits, il n’y a pas une seule faute d’orthographe ! » C’est plus que naïf, j’en conviens, mais une telle naïveté n’a pu être dite qu’en France ou en Angleterre.
Quoi qu’il en soit, tout Français, je le répète, est obligé — obligé dans toute la force du terme — d’apprendre l’orthograhe de sa langue. Il en est, ou il en sera bientôt de même de tout Espagnol et de tout Italien. Pour un Italien, c’est l’affaire de quelques semaines tout au plus ; pour un Espagnol, de quelques jours, j’ai envie de dire de quelques heures. Pour un Français, il faut des années..., au bout desquelles il ne la sait pas. Ainsi les années les plus précieuses de la formation intellectuelle de nos compatriotes sont absorbées en majeure partie par l’étude des irrégularités, c’est-àdire, des détails déraisonnables, illogiques, contradictoires, introduits dans notre orthographe par des pédants. Que d’efforts, que de temps dépensés ! Et comme ce temps et ces efforts auraient été mieux employés à des études solides et raisonnables !
Si ce motif n’excite pas des réclamations unanimes et universelles pour la prompte réforme de notre système graphique, c’est que les gens qui possèdent ou croient posséder l’orthographe française ont oublié combien cette possession leur a coûté. Peut-être encore leur amour-propre d’orthographistes corrects les empêche de songer aux intérêts des enfants et des adultes de toutes les classes, et en particulier des classes intermédiaires et inférieures, leur défend surtout de provoquer les plaintes légitimes qui, à l’occasion, s’élèveraient aisément de toutes parts contre un des plus fâcheux abus de notre « culture » nationale.
« Je ne viens pas à bout, — j’emprunte à M. L. Havet un alinéa plein de choses, — je ne viens pas à bout de me rappeler, dirait l’un, si on écrit des verroux comme des genoux, ou bien des verrous comme des trous, des sous et des clous. — Pour étudier ces raffinements, dirait l’autre, j’ai dépensé tant de mois de mon enfance. — J’enrage, dirait l’instituteur, de dicter à trente enfants ce ramassis de subtilités ; j’aurais plus de cœur à leur enseigner la botanique et l’histoire. — Jamais, dirait l’homme du peuple, je n’arriverai à lire comme un bourgeois ; quand je lis je m’embrouille. Et il y aurait encore bien d’autres griefs. « Un Allemand sait sa langue plus vite que nous, » car l’orthographe allemande est plus simple que la nôtre. — « Un petit Tunisien aura plus tôt fait d’apprendre l’italien que le français, » car l’orthographe italienne est plus simple encore.
« Nos chinoiseries d’orthographe coûtent au pays bien plus qu’il ne s’en doute : perte de temps et perte de travail, moindre culture d’un bon nombre de Français, moindre expansion de la langue française. »
On voit que les intérêts les plus urgents d’une sage politique sont
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d’accord avec les exigences de la science grammaticale et de la pédagogie pour appeler à bref délai la simplification de notre orthographe. On ne sera donc pas surpris du zèle patriotique encore plus que scientifique avec lequel cette campagne est menée par des hommes éminents de divers partis. On lira, par exemple, sans étonnement, mais non ^sans charme, les derniers mots d’une lettre que m’adressait naguère un des promoteurs de l’entreprise. M. L. Havet me pardonnera de citer des paroles qui n’étaient pas destinées au public ; cette indiscrétion est justifiée par un intérêt de premier ordre :
« L’œuvre à laquelle vous avez bien voulu vous associer, Monsieur le Doyen, est française dans le sens le plus large. J’éprouve depuis quelques mois une jouissance bien rare, c’est de voir des savants d’écoles rivales et des Français de confession opposée s’unir cordialement pour le triomphe d’un même progrès pacifique et inoffensif. Cela réchauffe le cœur et encourage l’importunité, et voilà comment je me permets de solliciter une part de votre temps comme j’ai donné une grosse part du mien... »
Il resterait à déterminer plus exactement les limites d’une réforme dont je n’ai montré jusqu’ici que la nature générale et la nécessité. Mais il convient de laisser ce point à la sagesse de l’Académie. Il me semble pourtant qu’il est utile d’exprimer cette règle pratique : l’orthographe française doit être constituée sur ces deux bases combinées entre elles : le retour à la graphie primitive et le phonétisme. Ainsi tout excès sera évité : on ne rétablira la vieille orthographe qu’autant qu’elle exprimera la prononciation actuelle ; et pour rendre la prononciation actuelle, on s’abstiendra et de tout caractère nouveau, et de toute valeur nouvelle attribuée à nos anciens caractères.
Il est également permis, ce me semble, de faire observer que l’Académie, en restant juge de ce qu’il importe d’innover sur le champ et de ce qu’il vaut mieux différer encore dans cette œuvre délicate, doit procéder par règles ou corrections générales. Il y a dix ans, dans la dernière édition de son Dictionnaire , elle changeait en è Yé des finales en ège (siège, collège, au lieu de siège collège ), et par là même, elle bannissait entièrement de notre orthographe une exception qui n’avait plus de raison d’être dans la prononciation. C’était à merveille. Mais les autres corrections inaugurées dans le Dictionnaire de 1879 ne portaient guère que sur des cas particuliers.
C’était, tout en diminuant le nombre de nos cacographies, augmenter l’embarras de quiconque écrit en français. L’embarras ne peut cesser que par la possession d’une règle générale. Par exemple, si l’on simplifie dans quelques mots les consonnes doubles (je parle, bien entendu, des mots où l’on ne prononce qu’une consonne), il faut étendre cette simplification à tous les cas analogues sans exception.
Je n’ai pas à formuler mes conclusions ; elles s’imposent d’ellesmêmes à tous les lecteurs qui auront goûté mes preuves. Mais j’ose les prier d’aider à la réalisation de l’œuvre commencée, en signant et en faisant signer la Pétition, dont ils peuvent demander des exemplaires « à M. Paul Passy, Neuilly-sur-Seine. »