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UN NOUVEAU « DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Il ne s’agit plus de l’annoncer ; pas un de nos lecteurs, je suppose, n’ignore entièrement cette publication de premier ordre. Les noms des auteurs répondaient d’avance de la haute valeur de l’œuvre, MM. Hatzfeld et Arsène Darmesteter ayant réuni leurs efforts pour dresser l’inventaire général et raisonné des richesses de notre langue, soit à l’égard de la nomenclature verbale, de la correction et de la logique grammaticales, soit au point de vue de l’étymologie et de l’histoire des mots, on pouvait être sûr du succès de leur entreprise : la science et la conscience de ces deux éminents travailleurs sont connues de tous les esprits attentifs au mouvement de la philologie contemporaine. Mais déjà trois fascicules du Dictionnaire général de la langue française sont sous nos yeux ; la lettre A est épuisée, la lettre B est arrivée presque à moitié (on est au mot bercer ) ; nous n’avons plus à faire valoir des présomptions, les preuves sont là ; il n’y a qu’un mot à dire : c’est excellent.

1 Voici le titre entier de cet ouvrage : « Dictionnaire général de la langue française, du commencement du dix-septième siècle jusqu’à nos jours, précédé d’un traité de la formation de la langue, et contenant : 1° la prononciation figurée des mots ; 2° leur étymologie ; leurs transformations successives, avec renvoi aux chapitres du traité qui les expliquent et l’exemple le plus ancien de leur emploi ; 3° leur sens propre, leurs sens dérivés et figurés, dans l’ordre à la fois historique et logique de leur développement ; 4° des exemples tirés des meilleurs écrivains, avec indication de la source des passages cités, — par MM. Adolphe Hatzfeld, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, et Arsène Darmesteter, professeur de littérature française du moyen-âge et d’histoire de la langue française à la Faculté des lettres de Paris, avec le concours de M. Antoine Thomas, chargé du cours de philologie romane à la Faculté des lettres de Paris. » (Paris, librairie Ch. Delagrave, 15, rue Soufïlot). — Extr. du Bull, de Vlnst., 1890.

LÉONCE COUTURE

Et comme une comparaison s’impose d’elle-même, je ne crains pas d’ajouter : c’est très supérieur à Littré. Certes, le Dictionnaire de Littré a marqué un progrès énorme sur tous les travaux analogues qui l’avaient précédé ; il a même inauguré, ou peu s’en faut, dans cet ordre de publications, l’étude historique des mots et la bonne doctrine linguistique dans la question si délicate des étymologies. On ne saurait trop reconnaître ce mérite, qui a contribué sans doute pour une bonne part au succès de cet ouvrage, l’un des plus considérables de notre siècle, et qui le recommandera longtemps encore aux travailleurs soucieux d’avoir sous la main, dans leurs études sur notre langue, une abondante moisson d’exemples bien choisis et de rapprochements linguistiques intéressants.

Il n’en est pas moins vrai que cette partie de Littré, toute riche qu’elle est, offre bien des lacunes, des à peu près et même des erreurs. La science a beaucoup marché depuis l’illustre lexicographe, qui, du reste, — je demande pardon à mes lecteurs d’une assertion qui pourra les étonner, mais qui est acceptée de tous les gens du « métier », — n’était pas vraiment philologue. La- partie étymologique de son œuvre, en particulier, ne renferme guère que des indications, excellentes d’ordinaire, mais qui vous laissent à moitié chemin. On n’a l’étymologie vraie et complète que lorsqu’on se rend compte, lettre par lettre, et toujours par des lois certaines, du passage du mot primitif au mot français vivant. Littré n’y suffît jamais, même avec le secours de sa remarquable Préface. Quant à la partie logique de son ouvrage, elle témoigne d’un travail considérable et méritoire dans le « classement des sens » ; mais aucun principe bien rigoureux ne semble avoir présidé à cette tâche délicate. Peut-être la philosophie de l’auteur est-elle foncièrement responsable de ce grave défaut : le positivisme croit n’avoir pas d’autre tâche scientifique que de bien classer les faits ; mais pour classer les faits de langage il faut pénétrer dans le domaine des lois psychologiques, qui seules expliquent et déterminent l’ordre logique et chronologique des divers sens, quelquefois si multiples et en apparence si étrangers l’un à l’autre.

Ce travail de coordination des sens, de définitions et divisions précises, ainsi que tout ce qui concerne les questions d’orthographe, de prononciation, de construction, relatives à chaque terme, aussi bien que le choix des exemples, appartient à M. Hatzfeld, et répond bien à ce qu’on savait déjà de sa connaissance de la langue et de la littérature françaises, et de ses habitudes de critique judicieuse, de précision et de netteté. Quant à la partie étymologique, il l’avait confiée à l’un des maîtres qui ont le plus honoré l’école linguistique

française dans ces dernières années, à un savant qui a marqué spécialement dans la grammaire romane par de véritables découvertes. Malheureusement, M. Ars. Darmesteter est mort avant l’impression de l’ouvrage et sans avoir achevé de mettre au net sa part de rédaction. Mais il s’est trouvé fort à propos un de ses élèves, lui-même romaniste des plus compétents, pour reprendre et terminer cette difficile besogne. Au reste, ce jeune et savant professeur me déclarait à moi-même, aussitôt après avoir examiné les fiches de M. Ars. Darmesteter, que tout ou presque tout y était déjà, quoiqu’il restât un travail considérable pour mettre au point et rédiger. Par bonheur, l’ouvrier était parfaitement à même de mener à bien cette tâche, et plus que cela. Il suffit de nommer M. Ant. Thomas, aujourd’hui chargé du cours de philologie romane à la Faculté des lettres de Paris.

Je voudrais mettre en relief au moins quelques-uns des mérites vraiment « exceptionnels » de ce nouveau Dictionnaire. Mais l’espace me fait un peu défaut aujourd’hui, et d’ailleurs, pour la partie sur laquelle j’aurais tout naturellement aimé à m’attarder, un secours indispensable me manque, comme il manquera quelque temps encore à tous les souscripteurs de ce grand ouvrage : je veux parler du Traité de la formation de la langue française, destiné à figurer en tête du Dictionnaire, et qui n’a pas encore paru. L’étymologie a sa vraie place à chaque article, et les auteurs en ont bien compris toute la portée. « Donner l’étymologie d’un mot de notre langue, — lit-on au second paragraphe de leur savante et substantielle Introduction, — c’est d’abord indiquer le mot latin, grec, étranger, français même, qui lui a donné naissance, puis faire connaître toutes les formes par lesquelles ce mot a passé pour arriver à sa forme actuelle, enfin, montrer comment de la signification étymologique sort la signification moderne ; autrement dit, c’est faire l’histoire du mot dans sa forme et dans sa signification, depuis son origine jusqu’aux premiers emplois qu’on en rencontre dans notre langue ». Les éléments essentiels de ce travail sont réunis à la suite de chaque mot ; mais les lois et les raisons ne pouvaient en être présentées que dans un exposé d’ensemble. Cet exposé est fait et divisé en numéros, auxquels le lecteur est renvoyé pour chaque cas particulier ; mais il n’aura le bénéfice de ces précieux renvois qu’après l’impression du Traité. Je l’attendrai donc moi-même pour insister comme il convient sur la partie proprement philologique du Dictionnaire.

Sauf à reprendre l’examen de l’ouvrage quand il sera plus avancé, je vais me contenter de présenter ici quelques notes sur le

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