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chapitre de la prononciation et sur le classement logique des sens

La prononciation est tout d’abord l’objet d’un « traité figuratif » placé à la suite de Y Introduction et qui familiarise le lecteur avec un système de signes graphiques, un peu compliqué au premier aspect, mais au fond très bien conçu. Sans doute, on éprouve quelque inquiétude à la vue, non pas de cinq ou six voyelles seulement, mais d’au moins vingt-huit « voyelles pures » et huit « voyelles nasales », sans parler des consonnes ! Mais qu’y faire ? Une bonne notation du parler légitime doit compter et distinguer tous les sons qui le constituent. Nous méridionaux surtout, nous devons accueillir avec une vive reconnaissance les indications précises qui différencient ce que nous confondons « par droit de naissance », mais ce qu’il nous faut bien apprendre à distinguer... au moins en théorie, en attendant la pratique : je veux dire les voyelles longues ou brèves, et aussi les voyelles ouvertes ou fermées. Il s’agit d’à peu près toutes les voyelles et non pas seulement de Ve, auquel s’en tiendraient volontiers, en ce genre, beaucoup de mes compatriotes, qui font rimer hardiment homme avec dôme...

A titre de curiosité, — mais de curiosité instructive — je citerai ce que disent les auteurs de leur manière de noter les II mouillées : « Le son de l mouillée ne se fait plus entendre dans la France du nord, Paris compris ; c’est dire que ce son est appelé à disparaître dans un temps plus ou moins prochain. Conformément à la règle adoptée de noter de préférence la prononciation en usage à Paris, nous ne figurons pas ce son complexe qui est dû à la combinaison de l et de i consonne... Nous notons seulement le son auquel elle s’est réduite, à savoir le yod ou i consonne ( bata-ill-on , prononcez bà-tà-yon ; pav-ill-on, prononcez pà-vi-yon ; fam-ill-e, prononcez fà-miy’ ; pèr-il, prononcez pé-riif). »

J’avoue que cette préférence accordée, en principe absolu, à la prononciation parisienne m’a d’abord choqué. A la réflexion, après m’être assuré qu’il ne s’agit pas ici de la prononciation populaire, mais de celle des bons endroits, y compris la Comédie française, j’ai bien dû me dire qu’il fallait se soumettre. La vieille prononciation légitime de famille, fdle, — qui établissait si bien la fraternité linguistique du français avec l’italien ( famiglia , figlia), — n’en est pas moins très regrettable. Déjà Napoléon Landais l’avait remplacée par y. Littré, au contraire, avait condamné expressément cette prononciation affaiblie et rétabli en règle le vrai son de l mouillée (voyez, par exemple, le mot ailleurs dans son Dictionnaire). Cette réaction, quoique légitime, a échoué. Il faut le constater, le déplorer, et, paraît-il, s’y résigner.

Le Dictionnaire est plus conservateur — et je l’en remercie — pour l’/i aspirée, qu’il note par un h, au lieu de la supprimer comme font d’ordinaire les Parisiens. Je crois que l’aspiration est restée dans les traditions du Théâtre français. Il n’en est pas moins vrai, comme l’observe le nouveau Dictionnaire, que « la prononciation courante », — dans les deux tiers de la France, faut-il ajouter, mais non dans tout le Midi, — « réduit l’aspiration à n’être plus que le signe d’une non-liaison. Bien des gens disent la honte comme s’il y avait la onte, sans liaison ». Mais si l’on érigeait cet abus en règle, ne serait-on pas bientôt entraîné à autoriser les prononciations populaires : des z-alebardes, une soupe d’haricots ?

Quoi qu’il en soit, la prononciation de chaque mot de la langue française n’avait jamais été figurée avec autant de précision et de sûreté qu’elle l’est dans ce Dictionnaire.

Le classement logique des sens y est traité avec encore plus de supériorité, et c’est là un mérite d’un ordre infiniment plus élevé ; car la philosophie et l’histoire y sont intéressées autant que la grammaire. Ici un exemple suffira pour donner quelque idée de la difficulté du problème, en même temps que du rare bonheur avec lequel M. Hatzfeld est parvenu à le résoudre.

Pour éviter l’embarras du choix, je prends le premier mot du vocabulaire français, la préposition à. Il est vrai que c’est tomber assez bien en fait de nuances presque infinies en nombre, et presque insaisissables à force de subtilité. Littré l’a bien senti et il le déclare en termes assez curieux : « ...Un mot aussi petit et aussi employé que à est devenu très indéterminé, de manière à se prêter à une foule d’emplois différents ». Est-il bien sûr que la dimension du mot et la fréquence de son emploi soient les vraies causes de cette variété extrême de nuances qui rend très difficile le classement des sens ? » Quoi qu’il en soit, Littré ne justifie que trop, par la rédaction de son article « à prép. », la difficulté dont il se plaint. Iî s’arrête d’abord, ce qui est peu logique, à considérer cette préposition dans les places diverses qu’elle occupe : entre deux substantifs, entre un substantif et un verbe, entre un adjectif et un substantif, etc., etc., soit neuf positions différentes ; il la considère ensuite prise absolument dans une foule de circonstances. On arrive ainsi à une somme de vingt-neuf emplois ou sens divers, qu’aucun principe général ne domine. Quel embarras pour une étude sérieuse ! quelle difficulté pour les recherches usuelles ! Ce n’est pas que ce classement, tout imparfait qu’il est, n’atteste un grand et méritoire effort ; il surpasse tout ce qui l’a précédé, à ma connaissance. Je ne vois même à lui comparer, pour la fine distinc-

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tion des nuances, que le travail peu connu de l’abbé Girard dans ses Vrais principes de la langue française (1747, t. II, pp. 416-418). Mais ce dernier, qui multiplie les divisions comme Littré, n’essaye pas plus que lui de les ordonner en système.

Cette coordination savante frappera au contraire tout lecteur intelligent, après un simple coup d’œil sur le long article à du nouveau Dictionnaire. Cet article constitue un ensemble très vaste mais très net, qui peut se ramener, brevitatis causa , au diagramme suivant : à marque destination... :

Direction vers un lieu : aller à T église. Proximité : être à table , an soleil.

Position dans un lieu : il demeure à Paris.

Progression vers un temps : ajourné à huitaine.

Coïncidence par rapport au temps : à ces mots, à ce coup.

Accomplissement dans un temps : il a dîné à midi.

Tendance vers un but : tendre à la perfection.

Adaptation à un but : Dieu fit l'homme à son image.

Situation par rapport au but : être à l'aise.

Attribution : écrire à quelqu'un.

Adjonction : ajouter une chose à une autre.

Appartenance : ce chien est à moi.

Recours à un instrument : pêcher à la ligne.

Recours à un mode d’action : à tire d'ailes.

Par extension : réunion d’une chose à une autre pour un effet déterminé :

char à bancs.

C’est compliqué sans doute, mais d’une complication superficielle inévitable, vu le nombre et la diversité des sens, mais en même temps et plus foncièrement, c’est simple, car tout s’y ramène à une idée mère : destination, et l’on ne passe du tronc commun aux menus rameaux de l’arbre que par l’intermédiaire de ces quatre ou cinq maîtresses branches : lieu et temps (d’où sens figuré de but), personnes et choses, moyen. — Notez de plus, et c’est le point le plus remarquable, qu’il y a un passage presque insensible et absolument régulier du sens local au sens temporel, puis au sens moral de tendance et au sens personnel d’attribution

de lieu.

de temps.

Destination / (Fig.) de but.

de personnes ou de choses.

de moven.

et de possession, et de ce dernier au sens instrumental, qui clôt la série. Certes, il ne faut pas jeter la pierre aux vieux lexicographes qui n’ont pas su raccorder exactement l’emploi de la préposition à dans la phrase : ce livre est à moi , ou dans le mot composé char à bancs , avec son sens primitif (ad) : aller à la ville. Mais on ne saurait trop admirer l’esprit judicieux et pénétrant et louer le prodigieux travail de celui qui a établi cet ordre, rigoureusement philosophique et historique à la fois, dans plusieurs milliers d’articles.

Est-il besoin d’ajouter que cette filiation, cette succession des sens offre parfois des résultats inattendus et d’un intérêt très piquant ? On en trouvera un exemple des plus curieux dans le troisième fascicule, qui vient de paraître, au mot assaisonnement. Cherchez quel peut être le lien qui unit à l’idée de saison celle d'assaisonner un mets... Et après avoir jeté votre langue aux chiens adressez-vous au nouveau Dictionnaire, que je ne veux pas suppléer ici, mais que je me promets bien de vous recommander encore plus d’une fois.

Obligé d’arrêter brusquement cette première causerie sur un livre indispensable, je n’ajouterai que deux remarques d’une importance très réelle, quoique secondaire. Premièrement, l’exécution typographique en est non seulement irréprochable de correction et de netteté, mais encore admirable par le relief des divisions du texte et par la variété des caractères adaptés à chaque détail, — partie délicate et dispendieuse, où l’éditeur s’est généreusement exécuté. En second lieu, l’ouvrage entier, en deux gros volumes, de 4.800 colonnes environ, ne coûtera aux souscripteurs que 30 francs: pas même le tiers de ce coûte le Dictionnaire de Littré, plus volumineux sans doute et plus riche en exemples, mais de beaucoup moins savant, moins sûr et moins facile à consulter.

Post-scriptum.

M. Ad. Hatzfeld m’a fait l’honneur de m’écrire pour me remercier de l’extrême bienveillance qu’il a vue dans mon article, où pourtant je n’ai voulu mettre et où je crois n’avoir mis que stricte justice. A ses remerciements, il joint une réclamation courtoise, à laquelle j’ai hâte de faire droit.

« Vous me faites la part trop large », me dit-il. « Tout a été

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fait en commun, pendant dix-sept ans, avec M. Darmesteter ; et, depuis sa mort, avec M. Thomas... »

J’avais donc eu tort d’attribuer exclusivement à M. Hatzfeld les définitions et les distinctions de sens, avec les exemples, soit la partie grammaticale et littéraire, et à M. Darmesteter les étymologies ou la partie proprement philologique. J’aurais dû m’apercevoir que l’étymologie étant d’ordinaire le point de départ de la série logique et historique des acceptions, un pareil partage, entendu rigoureusement, n’était pas même possible. En fait, il n’a pas eu lieu ; nos lecteurs seront reconnaissants à M. Hatzfeld du scrupule de modestie et d’exactitude à la fois qui les édifie sur ce point.

Comme l’histoire des origines d’un dictionnaire qui comptera, lui aussi, parmi les événements littéraires de ce siècle n’est pas d’un mince intérêt, on me saura gré d’emprunter sur ce point quelques détails importants à l’article à la fois le plus compétent et le mieux informé qui ait paru, à ma connaissance, sur l’œuvre de MM. Hatzfeld, A. Darmesteter et Thomas : l’article de M. Gaston Paris, dans le Journal des Savants d’octobre dernier.

« C’est à M. Adolphe Hatzfeld que revient le mérite d’avoir conçu le plan d’un nouveau dictionnaire français avant même que fût terminé celui de Littré... [Il prétendait, en particulier, faire autrement et mieux dans la définition des mots et surtout dans l’histoire et le classement des sens.] Au premier abord, il semblait que la logique dût lui mettre en main une clef ouvrant toutes les portes ; puisque tout ce qui est réel est rationnel, l’ordre logique devait donner l’ordre historique. Mais quand il voulut appliquer son idée et mettre en un bel ordre systématique le chaos apparent de toutes les significations des mots, le logicien se trouva en présence de difficultés et de contradictions qu’il n’avait pas prévues..., de problèmes qu’il ne pouvait résoudre avec la méthode purement rationnelle. M. Hatzfeld était trop pénétrant et trop avisé pour essayer de se passer d’un complément dont ses observations lui avaient démontré la nécessité ; il sentit qu’il lui fallait un collaborateur pour la partie purement historique de son œuvre, et il fit appel à son jeune ami Arsène Darmesteter. — En même temps, des écrivains distingués et instruits, qui avaient promis de prendre part au moins à sa révision du Dictionnaire, cessèrent d’être associés à l’œuvre [MM. Gréard, Baudrillard et Marguerin]. Ce double événement montre bien l’esprit dans lequel avait d’abord été conçu le Dictionnaire et le sens dans lequel cet esprit ne tarda pas à se modifier. »

M. Gaston Paris explique d’ailleurs à merveille comment, malgré la raison spéciale de sa collaboration, M. Darmesteter contribua pour sa bonne part à la rédaction entière. « Prompt à saisir ce qu’il y avait de neuf, de juste et de fécond dans la conception du nouveau dictionnaire..., toute la langue française lui apparut dans son évolution millénaire avec les modifications considérables, mais rigoureusement successives et strictement limitées, de son matériel phonétique, avec les changements bien plus définis, plus hardis et plus multipliés de ses significations. Il entra dans toutes les idées de son collaborateur, qui, de son côté, accepta les siennes avec une entière confiance, et après dix-sept ans d’une association plus intime qu’il n’y en eut peut-être jamais en pareille occurrence, le Dictionnaire général était terminé ; il n’attendait plus qu’une dernière révision pour être mis au jour, quand la mort, le 16 novembre 1888, vint frapper le plus jeune des deux travailleurs. »

Cette révision devait être pourtant laborieuse et parfois compliquée d’un nouveau contrôle sur des problèmes plutôt posés que définitivement résolus, surtout en ce qui touchait la part du collaborateur enlevé sitôt à cette œuvre et à la science. D’où le choix d’un collaborateur nouveau, M. Antoine Thomas. « Avec une préparation de premier ordre, une connaissance parfaite des plus récents progrès de la science, un esprit à la fois critique et inventif, une conscience scientifique poussée jusqu’au scrupule (ce qui est inappréciable chez un lexicographe) M. Thomas apportait au Dictionnaire un élément précieux qui n’avait été jusque là qu’insufïisamment représenté: la connaissance étendue et précise des parlers du midi de la France, tant dans leurs monuments anciens que dans leur état actuel. Il apportait, en outre, une ardeur au travail et un renouveau de forces qui assurent l’achèvement du Dictionnaire dans le temps le plus court possible et dans les meilleures conditions. »

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