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UN VERS DES « PLAIDEURS

Il n’y a peut-être rien de plus plaisant dans les Plaideurs de Racine que la scène (IV du second acte) où l’intimé, déguisé en sergent, dresse procès-verbal des mauvais traitements de Chicaneau, qui sont pour lui « de l’argent comptant », et refuse ensuite d’accepter ses excuses.

Non, à si bon marché l’on ne bat point les gens.

— Monsieur, point de procès ! — Serviteur. Contumace,

Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah ! — De grâce,

Rendez-les-moi plutôt. — Suffit qu’ils soient reçus,

Je ne les voudrais pas donner pour mille écus.

Dans son Examen critique des Plaideurs ( Œuvres compl. de J. Racine , édit, des Chefs-d’œuvre de la littérature franc., Garnier, 1870), Saint-Marc Girardin, pour montrer que le fond de cette plaisanterie est emprunté à Rabelais, cite un passage de Pantagruel (1. IV, ch. xii) où l’on voit que maint gentilhomme, à la lecture d’un exploit qui le sommait de payer sa dette, donnait la bastonnade à l’huissier ; « cela fait, voilà Chicanous riche pour quatre mois, comme si coups de baston fussent ses naïfves moissons ». L’imitation, tout à l’honneur du talent de Racine, ne peut guère être contestée ; elle prouve une fois de plus, selon la remarque du même critique, que « les bons écrivains lisaient Rabelais comme Virgile lisait Ennius ».

l Extr. du Bull, de l’inst., 1890.

Lisaient-ils aussi communément les Epistolæ obscurorum virorum ? Je n’ai garde de l’affirmer. Toutefois, c’est ce livre, où des traits spirituels sont mêlés à des ordures trop pareilles à celles de Rabelais, qui me semble avoir suggéré à Racine le dernier vers, et le plus plaisant, de la scène indiquée plus haut.

Dans la 25e de ces lettres fictives, un tenant des vieilles routines scolastiques, maître Philippe Sculptons, raconte à son oracle Ortuinus Gratius la dispute qu’il a eue avec un « poète » de la nouvelle école, nous dirions un « humaniste ». Je supprime tout le récit, fort curieux pourtant et fort instructif, jusqu’aux dernières lignes qui suffisent à mon sujet : « ...Tune ego dixi quod sufficiat ad æternam salutem quod aliquis est simplex grammaticus, et saltem scit exprimere mentis conceptum. — Tune respondit quod neque sum simplex neque duplex grammaticus, et nihil scio. — Tune fui lætatus, quia jam volo citare eum ad privilégia Universitatis Viennensis, ubi debet respondere mihi, quia ibi sum promotus de gratia Dei in Magistrum... Et credatis mihi, ego non vellem istam injuriam dare pro viginti llorenis. » (Edit, londin. 1742, p. 53).

Cette « injure » que le sot Maître « ne voudrait pas donner pour vingt florins » a sans doute inspiré le vers de l’intimé sur les coups qu’il vient de recevoir :

Je ne les voudrais pas donner pour mille écus.

En tout cas, s’il n’y avait pas imitation et que la même excellente plaisanterie se fût présentée d’elle-même aux deux écrivains, il y aurait là une coïncidence étrange et bonne à noter.

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