UNE LACUNE DANS TOUTES LES ÉDITIONS DES ŒUVRES COMPLÈTES
DE ROSSUET
Il est en général beaucoup plus utile d’étudier les pages déjà publiées de nos grands auteurs que de chercher à y ajouter, et la soif de l’inédit a parfois l’inconvénient grave de détourner de la lecture des œuvres connues — ou qui devraient l’être. — Mais, d’autre part, c’est un soin très louable de recueillir et de mettre en lumière les moindres reliquiæ de nos écrivains classiques. Rarement, sans doute, ces trouvailles ajoutent à leur gloire ou augmentent le trésor de leurs chefs-d’œuvre ; mais elles apportent souvent quelque élément nouveau à l’histoire de leur pensée et de leur vie littéraire. Les vénérables éditeurs du Rossuet de Versailles furent
LÉONCE COUTURE
vraiment trop discrets à cet égard ; nous avons aujourd’hui peine à comprendre qu’ils aient exclu, par exemple, la Logique de Bossuet, sous prétexte qu’elle ferait double emploi avec celle de Port-Royal, qui en diffère si profondément ! Il y a beau temps que nous n’avons plus de tels scrupules, et toute page de Bossuet retrouvée est sûre de voir le jour. Le nombre est considérable des additions faites ainsi successivement, dans ces dernières années, au recueil de ses œuvres. J’ai eu moi-même le plaisir d’ouvrir la Revue de Gascogne à un Mémoire inédit de l’évêque de Condom contre son chapitre, publié par M. Amable Plieux, juge au tribunal de Lectoure 1.
Pour aujourd’hui, c’est sans le secours de l’inédit que je propose d’ajouter quelque chose aux œuvres de Bossuet. Je veux parler des approbations qu’il a données à divers ouvrages. Je m’étonne qu’on n’ait pas songé jusqu’ici à recueillir ces approbations dans les volumes qui les renferment et à leur faire dans la série des œuvres du grand évêque une place qu’elles méritent hautement. Il ne saurait venir à l’esprit de personne que Bossuet ait accordé son suffrage sans réflexion, ou qu’il y ait employé une plume étrangère, ou qu’il n’en ait pas pesé tous les termes avec la sûreté ordinaire de son jugement et la conscience de sa grande autorité doctrinale.
Qu’on lise, par exemple, l’Approbation qu’il rédigea pour le premier volume de la Perpétuité de la Foi, pour ce chef-d’œuvre de controverse qui semblait devoir inaugurer une ère de paix entre l’Eglise romaine et les solitaires de Port-Royal, désormais occupés à la défendre contre l’hérésie protestante.
« Le livre qui a pour titre : La Perpétuité de la Foi de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie, défendue contre M. Claude, ministre de Cha renton, n’est pas seulement très conforme à la règle de la foi catholique, apostolique et romaine, mais il est encore très propre et très efficace pour y ramener ceux qui en sont écartés. L’auteur y a posé si précisément les faits sur lesquels étoit née la contestation, les a prouvés par des recherches si doctes et si exactes, en a tiré les conséquences nécessaires et décisives pour la cause de l’Eglise par un raisonnement si droit, si suivi et si concluant ; il a d’ailleurs découvert si fort à fond les sources des erreurs et si bien averti la raison de tous les détours où elle peut s’égarer, qu’il ne faut plus qu’ouvrir les yeux pour voir devant soi la voie de la vérité toute aplanie. Mais cet auteur n’a pas seulement établi tout ce qu’il a promis d’une manière invincible, et qui porte la preuve jusques à l’évidence de la démonstration ; il a, outre cela, donné des principes par lesquels on peut composer tout un corps de controverses ; il en a même traité plusieurs articles principaux aussi solidement qu’il étoit possible et sans s’éloigner de son sujet. Mais, ce qui me touche le plus dans tout son ouvrage, c’est qu’il y a répandu et appuyé partout les
l Rev. de Gasc., XX, p. 55.
saintes et inébranlables maximes qui attachent les enfants de Dieu à l’autorité sacrée de l’Eglise, toujours présente pour les enseigner dans tous les siècles, et a fait voir clairement aux ennemis de la foi que tout édifice qui n’est pas bâti sur ce fond solide est de ceux qui sont emportés par les pluyes et les orages. C’est le témoignage que je me suis senti obligé de rendre à la vérité.
« Fait à Paris, ce 2 janvier 1669.
« J.-B. Bossuet. »
Bossuet n’était encore que doyen de Metz à cette date. Devenu évêque, Louis XIV le chargea d’examiner avec deux autres prélats les nouveaux ouvrages de Port-Royal écrits pour la même cause. C’est ainsi qu’il approuva sucessivement le deuxième et le troisième volume de la Perpétuité de la Foi , la Réponse générale au ministre Claude, le Renversement de la morale par les Calvinistes et V Impiété de la morale des Calvinistes. Il est vrai que la plupart de ces approbations sont conçues en termes généraux et très brefs ; mais on trouvera bien l’accent personnel de Bossuet au moins dans celle de Ylmpiété de la morale des Calvinistes d’Arnauld.
Je n’ai fait aucune recherche particulière pour atteindre les autres approbations qu’il a signées ; je ne pense pas qu’elles soient nombreuses. Ma mémoire ne m’en rappelle que deux : celle du catéchisme en vers français de l’abbé d’Heauville (1669), qui est, ce me semble, d’une extrême brièveté, et celle du livre du comte de Bruy contre le duel (1658), indiquée par le P. Clair ( Etudes des PP. Jésuites, janvier 1889, p. 115), qui n’en a pas cité la teneur.