UN DICTON GASCON DANS MONTAIGNE
Ce dicton se trouve précisément dans le chapitre des Essais désigné cette année pour les examens de la licence ès lettres (1. I, xxiv ; du Pédantisme ), et c’est ce qui m’a porté à l’étudier de près. De plus, il fait partie d’un de ces passages qui n’étaient pas dans le texte publié par Montaigne, et qui n’y ont été introduits que dans l’édition posthume donnée par Mllc de Gournay, d’après des notes manuscrites de son père d’adoption 1. On sait que ces passages, quelque précieux qu’ils soient par eux-mêmes, ont souvent le tort
1 Ceci a été écrit trop vite, et je m’en aperçois en corrigeant mes épreuves. Plusieurs des additions dont il s’agit ont été introduites dans le texte des Essais par Montaigne lui-même, dans l’édition de 1588. Je ne suis pas à même de vérifier en ce moment si l’addition dont je vais m’occuper est vraiment posthume, comme je l’ai supposé gratuitement.
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de couper ou de brouiller plus que de raison le fil du discours. Il y a, ce me semble, en cet endroit même, quelque chose de cet inconvénient.
Voici l’alinéa du texte primitif de Montaigne qui précède le passage ajouté :
« Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement vuide. Tout ainsi que les oyseaus vont quelquefois à la queste du grein, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à leurs petitz, ainsi nos pédantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs levres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. Mais, qui pis est, leurs escoliers et leurs petits ne s’en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main, pour cette seule lin d’en faire parade, d’en entretenir autruy, et d’en faire des contes, comme une vaine monnoie inutile à tout autre usage et emploite qu’à conter et jetter 2. »
Cette vaine monnaie, opposée à la monnaie courante et d’usage, c’étaient des jetons dont on se servait pour calculer une somme et qu’on mettait de côté une fois le compte fait. Ingénieuse comparaison qui fait bien ressortir la différence entre des sentences confiées à la seule mémoire et des maximes pratiques vraiment fixées dans « l’entendement et la conscience ». Mais venons-en à l’addition que Mllc de Gournay a insérée juste à cet endroit du texte :
« Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. [Ils ont appris à parler aux autres, et non pas à eux-mêmes. Cic. Tusc., v, 36].
« Non est loquendum, sed gubernandum. [Il ne s’agit pas de parler, mais de conduire le vaisseau. Senec., Epist. 108]. Nature, pour montrer qu’il n’y a rien de sauvage en ce qu’elle conduict, faict naistre souvent és nations moins cultivées par art des productions d’esprit qui luictent les plus artistes productions. Comme, sur mon propos, le proverbe gascon, tiré d’une chalennie, est-il délicat : Bouha prou bouha, mas a remuda tous dits qu’em ! « Souffler, prou souffler ; mais à remuer les doigts, nous en sommes là. »
Les deux textes latins cités d’abord vont parfaitement au sujet : celui de Senèque surtout s’adapte admirablement à la pensée de Montaigne : il faut former les enfants à l’action, et non pas simplement à la parole. Le dicton gascon qui vient plus bas a la même portée ; seulement la réflexion dont il est précédé interrompt un peu la suite naturelle des idées. Cet éloge des productions de ce qu’on nomme aujourd’hui littérature orale ou littérature populaire
2 Essais, texte orig. de 1580, éd. Dezeimeris et Barkhausen, Bordeaux, 1873 ; I, 93.
est bien dans le goût de l’auteur qui, du reste, y est revenu dans d’autres endroits avec plus d’insistance ; mais il n’est peut-être pas si bien placé dans son contexte qu’il le serait dans une note marginale.
Quoi qu’il en soit, venons à l’explication de la phrase gasconne.
Le sens littéral est bien rendu dans la version française qu’en donne Montaigne lui-même. On pourrait encore traduire en paraphrasant : « Il ne s’agit plus de souffler, c’est assez souffler comme cela ; nous avons maintenant à remuer les doigts, à mettre les mains à la besogne. » C’est donc l’équivalent du texte de Senèque : Non est loquendiim, sed giibernaiidnm ; c’est, par conséquent, la pensée qui remplit presque tout le chapitre « du Pédantisme », et Montaigne a raison de dire que le proverbe dont il admire l’expression « artiste » vient bien « sur son propos. »
A-t-il également raison de dire que ce proverbe est tiré d’une « chalemie », mot qui signifie sans doute chanson à danser avec accompagnement de chalumeau ? Peut-être sa mémoire ou ses conjectures l’ont-elles trompé sur ce point. Il est difficile d’imaginer comment la phrase en question, qui ne paraît pas rythmée, pouvait entrer dans une pièce mesurée pour la danse. Elle ne semble pas non plus un proverbe proprement dit ; c’est un dicton , une formule acceptée pour s’exciter à l’action, au moment d’une besogne pressante. Les premiers mots « assez soufflé », veulent dire peut-être : « Nous avons assez respiré, assez reposé, assez repris haleine. » J’aimerais mieux y voir ce sens plus pittoresque et plus approprié à ce qui suit : « Nous avons assez soufflé sur nos doigts, il s’agit maintenant de faire oeuvre de ces doigts euxmêmes. »
Ajoutons quelques mots sur la langue de ce dicton. — C’est bien du gascon, dans le sens propre. Au seizième siècle comme aujourd’hui, on désignait souvent sous ce nom divers dialectes de la langue d’oc étrangers à la Gascogne. Goudelin, de Toulouse, Le Sage, de Montpellier, ont été dans ce sens large appelés « poètes gascons ». Mais ici le dialecte propre à la Gascogne, c’est-à-dire à peu près à la région comprise entre la Garonne et les Pyrénées, se révèle avec certitude dès le premier mot bonha ; dans les dialectes de la langue d’oc autres que le gascon, c’est bufa ou bouffa, comme l’italien bnffare. Le remplacement de f par h aspirée est l’un des principaux caractères de la phonétique gasconne. — Prou, assez, est commun à tous ces dialectes et à l’ancien français. — Mais èm (nous sommes) révèle, je crois, mieux que le gascon en général, un parler propre à une contrée particulière de la Gasco-
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gne. L’Armagnac dit soum (sumus) ; c’est le Béarn et les pays limitrophes qui disent èm (par analogie avec ès, ès, tu es, il est).
Je ne veux tirer aucune induction du mot que placé avant èm, sans raison logique apparente. Cette particule explétive est la conjonction que, quoique certaines personnes veuillent y voir un pronom personnel vague ou je ne sais quelle racine primitive exprimant une sorte d’affirmation. C’est bien en Gascogne que l’usage place ce que à peu près avant tout verbe à un mode personnel, excepté dans les phrases interrogatives ou négatives. Mais, outre que le français vulgaire emploie aussi ce même que, cet usage est ordinaire dans tous les patois du Midi, quoique les écrivains patois ne l’observent guère. Cette syntaxe, au premier abord singulière, peut s’expliquer aisément, selon la remarque de Gratet-Duplessis (. Bibliographie parémiologique, p. 479) ; « c’est que, dans l’idiome méridional, le que a une force en quelque sorte elliptique, c’est-àdire qu’on supprime, pour donner plus de rapidité ou de force à l’expression, un antécédent qui existe, mais qui demeure caché dans l’esprit de la personne qui parle, comme ceci par exemple : II est prouvé, il est certain, vous voyez que, je dis que, etc. »
Reste que le dicton cité par Montaigne est du pur gascon, et à peu près du gascon de l’extrême Sud-Ouest. C’est un parler qui avait la prédilection de l’auteur des Essais ; nous avons là-dessus son propre témoignage : « Il y a bien au-dessus de nous, vers les montaignes, un gascon pur, que je treuve singulièrement beau, et desirerois le sçavoir ; car c’est un langage bref, signifiant et pressé et, à la vérité, un langage masle et militaire plus que nul autre que j’entende. » On lit au même endroit cette phrase, qui paraît fournir la vraie explication des rapports de Montaigne avec ce parler local qu’il ne savait pas, et même en déterminer exactement la position géographique : « Le baron de Caupene en Chalosse et moy avons en commun le droit de patronage d’un bénéfice qui est de grande estendue, au pied de nos montaignes, qui se nomme Lahontan. » Lahontan est une commune du canton de Salies, arrondissement d’Orthez, dans les Basses-Pyrénées, ancien Béarn.
En tout cas, ce rapprochement est digne d’attention. C’est un devoir et un plaisir pour moi de déclarer que je l’ai trouvé tout porté dans l’Avertissement préliminaire (pp. xj-xij) de l’excellent Dictionnaire béarnais ancien et moderne de M. V. Lespy.
Post-scriptum.
Cette note, publiée dans notre livraison de juin dernier, a eu le succès que nous souhaitons à toutes les autres : elle a été lue avec
attention et avec intérêt ; elle a même été discutée et contestée. Il nous est arrivé à son sujet, de quatre ou cinq côtés différents, des observations critiques qui au fond se ramènent à deux. On ne sera pas fâché de les trouver ici.
La première ne porte que sur un mot de la phrase gasconne citée par Montaigne ; elle a peu d’importance pour l’intelligence exacte de cette phrase, mais elle offre un certain intérêt linguistique. Aussi avais-je l’intention de publier en entier la lettre (datée de Lourdes) où ce point avait été touché avec le plus de détail et de curiosité. Je voulais la donner à la Revue de Gascogne comme une contribution intéressante à la linguistique gasconne ; mais, par malheur, je l’ai égarée. En attendant que je remette la main dessus, je présente aux lecteurs du Bulletin le résumé suivant, que je crois fidèle:
« 11 est vrai que dans la plupart des dialectes patois des Pyrénées, qu’èm doit se traduire par «nous sommes ». — Qu’èm parlits, « nous sommes partis ». — Mais dans la vallée d’Azun, qu’èm , qu’èt (pour qu’èts ) sont employés pour « nous avons, vous avez ». — Ainsi, pour traduire « nous avons à partir », on dira qu’èm a parti. L’amphibologie produite par cet emploi de qu’èm , qu’èt, donne lieu à beaucoup de plaisanteries contre les habitants de l’Azun. Telle est l’historiette d’une bonne femme de cette vallée félicitant en ces termes un bourgeois propriétaire d’un beau porc : Moussu, quîn porc qu’èt ! « Monsieur, quel beau cochon vous avez ! » (équivoque, vous êtes).
« Il semble naturel de prendre le mot qu’èm en ce sens dans le proverbe cité par Montaigne, puisqu’il s’agit d’exprimer l’obligation de remuer les doigts. — Nous avons à... plutôt que nous en sommes là. Ainsi, la traduction littérale du dicton gascon serait : « Souffler, assez souffler ; mais à remuer les doigts nous avons. »
Il me semble, au contraire, que la phrase : « C’est à remuer les doigts que nous en sommes » est tout aussi expressive, tout aussi appropriée au sens que celle-ci : « Nous avons à remuer les doigts, nous devons remuer les doigts. »
De plus, l’usage indiqué de qu’èm, qu’èts (pour qu’auem, qu’auetz ) est une contraction étrange et abusive, particulière à une seule vallée. Il n’y a pas la moindre raison de croire que l’auteur des Essais ait rien emprunté à cette vallée, tandis qu’il y a un motif sérieux de penser qu’il a exploité les environs de Salies en Béarn. Enfin, ce qui est décisif, il a traduit lui-même, certainement
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d’après les Gascons qui lui avaient transmis le dicton dont il s’agit : « Nous en SOMMES là. »
Je dois maintenant communiquer aux lecteurs du Bulletin la lettre que m’a fait l’honneur de m’adresser un des plus savants travailleurs de Toulouse :
« Monsieur l’Abbé,
« je viens de lire dans le Bulletin de juin... votre note sur « un dicton gascon dans Montaigne ». Il me semble que les deux explications que vous proposez : 1° nous avons assez respiré ; 2° nous avons assez soufflé sur nos doigts, ne sont pas parallèles au non est loquendum sed gubernandnm de Sénèque, et par conséquent qu’elles ne répondent pas à la pensée de Montaigne.
« Notez que le « proverbe gascon est tiré d’une chalemie », c’est-à-dire, suivant moi, qu’il est emprunté à un chalumeau. Pour jouer de la chalemie (flûte champêtre), dit le maître, il faut souffler, bouha. — Souffler, bon, bouha, prou, répondent les écoliers. Mais il faut aussi savoir remuer les doigts, remuda tous dits. — A remuda Ions dits qu’em ! « Ah ! à remuer les doigts que nous sommes (embarrassés) ! » — Non est loquendum sed gubernandum.
« Veuillez agréer, etc.
Il y a dans cette lettre, d’abord une critique de mon explication, et ensuite une explication nouvelle.
La première, je l’avoue, ne me paraît aucunement fondée en raison. Le parallélisme entre ma traduction et la phrase de Senèque, contesté par mon érudit correspondant, reste évident à mes yeux. On parle pour engager à l’action ; on respire, on souffle sur ses doigts, pour se disposer à agir. Donc, Assez soufflé sur nos doigts , il s’agit de nous en servir, est un équivalent très familier, mais très exact : Non est loquendum, sed gubernandum.
Quant à l’explication nouvelle, je m’empresse de reconnaître qu’elle est ingénieuse et séduisante : si séduisante qu’elle m’a presque gagné au premier moment. Mais je dois ajouter qu’elb m’a paru perdre de sa vraisemblance devant un examen sérieux. En effet, le dicton est « tiré d’une chalemie », d’après Montaigne, et j’y consens, quoiqu’il soit permis de mettre en doute sur ce léger détail l’exactitude, soit de ses souvenirs, soit de son expression. Mais chalemie veut dire, je crois, « chanson accompagnée du son du chalumeau ». Si ce mot voulait dire chalumeau tout simplement, les expressions de Montaigne n’auraient guère de sens ; pro -
verbe emprunté à lin chalumeau est, au moins, une ellipse trop violente pour que je la mette sur le compte de l’auteur des Essais. Pour que l’interprétation proposée par M. B. fût acceptable, il faudrait que chalemie fût quelque chose comme Yart, la méthode de jouer du chalumeau ; alors, il serait naturel d’y trouver ces deux choses : la plus aisée, souffler ; la plus difficile, remuer les doigts secundum artem. Mais, en dehors de cette hypothèse impossible, l’interprétation nouvelle n’est qu’ingénieuse, tandis que les précédentes se présentent d’elles-mêmes à l’esprit. Il est vrai qu’il resterait à choisir entre elles. Je dois laisser aux lecteurs du Bulletin le soin de faire ce choix et aussi le droit de juger en connaissance de cause les critiques de mes correspondants et mes réponses 1.