MOLIÈRE ET SCARRON
Plusieurs commentateurs de Molière ont noté quelques ressemblances de détail entre les Précieuses ridicules et la comédie de
1 Léonce Couture revînt sur cette question en 1894 (Bull, de l’inst. page 115) à propos de la thèse de M. Maxime Lanusse (De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du quinzième siècle à la seconde moitié du dix-septième ) et, dans un article, Ronsard et du Bartas, que nous réservons pour un volume de Gascogne, il abandonne son opinion et déclare qu’il a fait un contresens pour avoir mal compris le mot chalemie.
« M. Lanusse fait observer que le sens en (du dicton) est très controversé ». A vrai dire, le sens littéral ne peut être mis sérieusement en discussion puisque Montaigne a traduit ainsi lui-même : « Souffler, prou souffler ; mais à remuer les doigts, nous en sommes-là. » Qu’em veut dire ici nous sommes et non pas nous avons, comme l’avait cru un de nos correspondants.
« Mais il y a eu, de plus, discussion sur la métaphore qui est l’âme de ce dicton. J’ai cru et déclaré ici-même que le sens le plus probable était celui-ci : « Souffler sur ses doigts, c’est bon ; mais il s’agit ensuite de faire œuvre de ses doigts ! » C’était un contre-sens ; et la correction m’en fut offerte par un savant toulousain, dont j’insérai la lettre sans me déclarer convaincu. Double tort d’autant plus grave que Montaigne lui-même, en disant que le proverbe était « tiré d’une chalemie » amenait naturellement à cette traduction, la seule vraie : « Souffler dans un instrument est facile ; mettre les doigts où il faut, voilà la grande affaire ! » C’est pour n’avoir pas compris d’abord le mot chalemie, que je traduisais par « chanson » ce qui veut dire ici « chalumeau », et pour avoir ensuite trop tablé sur une interprétation toute faite, que j’ai commis, puis soutenu, une erreur insoutenable. Je l’avais corrigée depuis longtemps dans ma conférence d’explication des auteurs français, mais non dans le Bulletin, — comme je l’aurais dû — quand M. le chanoine Dulac a eu la complaisance vraiment excessive de me faire la leçon dans toute une brochure ad hoc : Un dicton gascon dans Montaigne, Tarbes, 1891. Prix : 10 fr. Les amateurs qui seraient curieux de la lire doivent s’adresser à l’auteur luimême, qui leur fera, je suppose, une notable réduction sur ce prix fabuleux. »
LÉONCE COUTURE
Scarron dont le titre renferme la même épithète ; mais ils ne sont pas allés jusqu’à reconnaître l’inlluence réelle de Y Héritier sur les Précieuses, les emprunts proprements dits de Molière à Scarron, ou du moins ils sont loin d’en avoir montré l’étendue. Ainsi, sous ces paroles du bonhomme Gorgibus : « Je ne vois partout que blancs d’œufs, lait virginal et mille autres brimborions... Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d’une douzaine de cochons pour le moins, et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu’elles emploient », on a cité souvent ces vers de Y Héritier ridicule :
Blancs, perles, coques d’œufs, lard et pieds de mouton,
Baume, lait virginal et cent mille autres drogues.
Non content de faire ce rapprochement comme MM. Despois, Livet, Larroumet, etc., M. H. Dalimier, auteur d’une intéressante et judicieuse petite brochure : A propos des Précieuses ridicules 19 a été le premier à remarquer que le rythme de la phrase de Molière, « étant absolument le même que celui du vers de Scarron », suppose nécessairement autre chose qu’une rencontre fortuite.
Les autres emprunts signalés dans le même opuscule ne sont pas tous absolument incontestables ; mais il y a mieux que de simples points de détail : l’intrigue des deux pièces est presque identique. Tout le monde connaît celle des Précieuses. Voici celle de la pièce de Scarron exposée par M. Dalimier : « Un amant, rebuté parce qu’il est gueux, Don Diègue, voulant s’asssurer que c’est bien son argent que convoiterait sa maîtresse, Hélène de Torry, déguise son valet, Filipin, en grand seigneur. Don Diègue vient, en effet, d’hériter d’un oncle, gouverneur du Pérou. 11 imagine de faire passer Filipin pour son cousin et héritier de cet oncle d’Amérique. Tout naturellement, la dame intéressée accueille cet amant, malgré les incongruités auxquelles il se livre. Filipin-Pedro fait sa cour dans le plus beau langage qu’il puisse imaginer, et le mariage est près de se conclure quand survient don Diègue, qui démasque son valet et laisse son ancienne amante couverte de confusion. » Qui ne voit l’identité des deux charpentes dramatiques ?
M. Dalimier constate que Molière, qui fit souvent jouer par sa troupe YHéritier ridicule dans la même période que les Précieuses, ne réunit jamais ces deux comédies dans la même soirée théâtrale. Et il propose de ce fait une explication au moins fort probable, quoiqu’il la qualifie modestement d’hypothèse : « Molière aurait
l Saint-Lo, impr. Alfr. Jacqueline, 1890 ; 225 pages in-18.
craint que la succession immédiate des deux pièces ne fît penser ses adversaires à des rapprochements, que ceux-ci eussent exagérés avec plaisir, pour faire de l’auteur des Précieuses un vulgaire copiste de Scarron. »
C’est précisément parce que Molière transforme en se les appropriant les idées de ses impuissants rivaux qu’il n’est pas indifférent de noter dans ses œuvres les nombreux emprunts de ce genre qui s’y rencontrent. En satisfaisant une curiosité très naturelle et très louable, puisqu’elle naît de l’admiration qu’inspirent des chefsd’œuvre, les recherches de cet ordre éclairent encore d’un nouveau jour les procédés ou plutôt les inspirations du génie.