GRAMMAIRE ET L
ascétique, furent plus répandues dès la première heure et firent abandonner celle du sire de Joinville.
Il est pourtant un peu étrange que, le bon sénéchal ayant fait exécuter au moins deux exemplaires de luxe de son travail, l’un pour l’arrière-petit-fils de saint Louis, à qui il est dédié, l’autre pour son château de Joinville, ces deux précieux exemplaires aient disparu de bonne heure sans laisser de trace. Le livre offert en 1309 à Louis le Hutin, ce « beau volume enluminé d’or et d’azur », comme dit M. de Wailly n’est pas porté dans l’Inventaire des meubles du roi. Celui du château de Joinville ne tarda qu’un peu plus à être mis au rebut. On a le droit de s’en étonner. Il y a pourtant une explication : c’est que le langage du treizième siècle étant devenu peu intelligible dans le courant du quatorzième, la Vie de saint Louis fut rajeunie pour le style, et l’exemplaire rajeuni fit oublier et rejeter l’exemplaire original par le propriétaire lui-même.
Le manuscrit de Lucques a dû être exécuté au château de Joinville, sur l’exemplaire primitif, ou plutôt sur une copie de cet exemplaire (on verra tout à l’heure le fondement de cette hypothèse d’une copie). Ce manuscrit, en effet, porte au bas du frontispice les armes d’Antoinette de Bourbon et de son mari, Claude de Lorraine, marquis de Mayenne et d’Elbeuf et baron de Joinville. Or, leur mariage est de l’année 1513. Au reste, par la beauté des caractères et le luxe des miniatures, ce manuscrit est digne de son origine princière, et on comprend qu’une si belle copie ait pris la place de l’ancienne, tout en déplorant un remaniement qui avait mis à la mode du seizième siècle « la langue, l’orthographe et jusqu’aux costumes des personnages représentés sur les miniatures ».
Il n’en est pas moins précieux de constater que le texte du manuscrit de Lucques représente bien, sauf le rajeunissement de la forme, celui du manuscrit légué par Joinville à ses descendants et conservé dans son château.
Le manuscrit de Bruxelles, on l’a déjà vu, est beaucoup plus ancien que celui de Lucques. Le caractère archaïque de l’écriture, ainsi que du langage, fit croire, à son arrivée à Paris, qu’on avait retrouvé l’original de Joinville. Capperonnier, qui en fit la base de son édition, comme on le verra plus bas, en parlait ainsi dans sa préface : « Le manuscrit dont il s’agit (véritable manuscrit de Joinville) est un petit in-4° écrit sur vélin à deux colonnes, et comprend 391 pages : l’écriture est d’une forme et d’un tour à ld faire reconnaître au premier coup d’œil pour écriture du commencement du quatorzième siècle... Mais il vaut mieux en appeler à la
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lecture du manuscrit même et y renvoyer ceux qui auraient quelque doute là-dessus. Le langage et l’orthographe sont des règles que l’on peut consulter sans craindre de se tromper sur le siècle auquel appartient un ouvrage ». Hélas ! Capperonnier et ses plus savants contemporains se trompaient ici à la fois sur la paléographie et sur l’orthographe. Notre siècle a corrigé cette double erreur. Dès 1839, M. Paulin Paris démontra que les caractères du manuscrit indiquaient une copie exécutée au plus tôt sous le règne de Charles V ; quant à la langue, les progrès de la grammaire romane ont rendu évident pour le moindre écolier que l’orthographe de ce manuscrit ne peut pas être celle du sire de Joinville.
Mais c’est pourtant là le plus ancien, le plus fidèle, le plus précieux représentant du texte original. Il est d’ailleurs d’une autre famille que le manuscrit de Lucques, et on a toute raison de l’affilier à l’exemplaire même de Louis le Hutin.
Ainsi la France possède, depuis le milieu du dix-huitième siècle, deux manuscrits d’origine différente, mais également respectables, qui représentent, sauf deux rajeunissements d’époque diverse, l’histoire dictée par Joinville à quelque clerc de sa chancellerie.
De nos jours, un troisième manuscrit a été révélé à l’érudition. Voici comment en parle M. N. de Wailly, qui a pu le premier en faire son profit. « A la recommandation de mon savant confrère M. Paulin Paris, ce précieux manuscrit dont je ne soupçonnais pas l’existence me fut confié par M. Brissart-Binet, de Reims, avec une courtoisie et une libéralité dont j’eus à peine le temps de lui exprimer ma reconnaissance, tant la mort fut prompte à le frapper... Le volume dont je parle est comme un second exemplaire du manuscrit d’Antoinette de Bourbon, mais un exemplaire complet, où se trouvent comblées deux lacunes d’une étendue considérable. [La première commence dans le cours du chapitre lxvi et se prolonge jusqu’à la fin du chapitre lxxxiv ; la seconde s’étend du chapitre xciv au commencement du chap. cil] »
Tels sont les trois manuscrits qui ont servi, avec d’autres secours dont il sera parlé plus bas, à l’établissement du texte aujourd’hui officiel de Y Histoire de saint Louis. Dans les notes de l’édition où ce texte a été fixé pour la première fois (1868), M. N. de Wailly désigne par la lettre A, le ms. de Bruxelles ; par la lettre L, celui de Lucques ; par la lettre B, celui de M. Brissart-Binet. En tenant compte de tout ce qui vient d’en être dit, en notant de plus que ces deux derniers portent en commun des fautes graves qui ne pouvaient être dans leur prototype (le manuscrit du château de Join-
ville), mais qui supposent une copie intermédiaire qui n’est pas beaucoup plus ancienne, on a le tableau généalogique suivant, que nous empruntons à peu près à M. Marius Sepet :
Brouillon ou dictée de Joinville, perdue.
CD
Manuscrit offert à Louis-le-Hutin (1309), perdu.
Manuscrit de Bruxelles (1350).
Manuscrit
du château de Joinville.
perdu .
Manuscrit copié au xve siècle sur le précédent, perdu.
Ms. de Lucques. Ms. de M. Brissai t-Binet.
Quelle est l’importance de ces précisions touchant l’origine et la filiation des manuscrits ? Nous aurons l’occasion de montrer qu’elle est considérable pour la critique du texte, pour la correction littérale. Mais il est bon de remarquer que la critique historique proprement dite a souvent besoin d’y recourir et d’y chercher ses meilleurs arguments. Ainsi on a pu mettre en doute l’authenticité de quelques parties de Y Histoire de saint Louis ; on a pu craindre que certains chapitres ne fussent des additions introduites par une main suspecte dans la rédaction du sénéchal de Champagne. Voici comment M. de Wailly repousse tout soupçon de ce genre :
« Le texte de Joinville, tel qu’il est établi aujourd’hui, est conforme à deux exemplaires authentiques, l’un offert en 1309 à Louisle-Hutin par l’auteur lui-même ; l’autre servant à son usage personnel et conservé dans son propre château... Ce qui existe à la fois dans la copie du quatorzième siècle [manuscrit de Bruxelles] qui représente l'exemplaire royal, et dans celles du seizième [manuscrits de Lucques et de M. Brissart-Binet] qui représentent l’exemplaire de l’auteur, ne peut donc y avoir été introduit par fraude, puisque la même interpolation ne peut avoir été concertée entre des faussaires qui ne se connaissaient pas et que séparait un intervalle de deux siècles. Par la même raison ce qui manque à la fois dans ces mêmes copies ne peut non plus en avoir été retranché frauduleusement ».
2. ÉDITIONS DE L’« HISTOIRE DE SAINT LOUIS », ANTÉRIEURES A CELLE DE M. DE WAILLY.
L’édition princeps de cette histoire fut imprimée à Poitiers, en
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1546, par les frères Marnef, en un petit in-4°. L’éditeur se nommait Antoine de Rieux. Il expose ainsi, dans son épître dédicatoire à François Ier, l’occasion et la méthode de son travail : « Il y a deux ans ou environ, que moy, estant à Beaufort en Valée, au païs d’Anjou, visitant quelques vieulx registres du feu roi René de C'ecile, pour y cuider trouver quelque antiquité dont il avoit esté amateur, aurois trouvé la Cronique du roy saint Loys, escripte par ung seigneur de Jonville, seneschal de Champagne, qui estoit de ce temps là, et avoit accompagné ledit roy saint Loys en toutes ses guerres. Et pour ce que l’histoire estoit ung peu mal ordonnée et mise en langage assez rude, ay icelle veue, au moins mal qu’il m’a esté possible ; et l’ayant polie et dressée en meilleur ordre qu’elle n’estoit auparavant, pour donner plus grande cognoissance des grands et vertueux faictz de la très chrestienne maison de France, ay icelle voulu mettre en lumière ». Les intentions sont excellentes, mais le procédé est détestable. Antoine de Rieux a donné au public une imitation de Joinville et non pas Joinville lui-même ! Il n’a que le mérite d’avoir retiré du plus profond oubli le nom et l’œuvre du vieil historien.
Quoique l’édition d’Antoine de Rieux ait eu un grand succès, au point d’être reproduite sept ou huit fois en moins d’un demi siècle, il ne faut pas croire que sa façon d’orner et de refaire un texte respectable ait été du goût de tous ses contemporains. Une édition mieux conduite fut publiée à Paris, en 1617, et le nouvel éditeur, Claude Ménard, jugeait ainsi l’audace sacrilège de son devancier : « On ne s’est contenté de polir, ou plustost de gaster le langage, peslemesler l’ordre de l’autheur et sa suite : non si belle en vérité, mais quel droit d’y toucher sans crime ? L’on a plus faict, y adjoustant beaucoup de choses qui n’en estoient pas..., tellement qu’au manier de ces membres esparpillez, de ces os disloquez, il m’a semblé voir le désastreux Hippolyte dans Ovide, etc. » Le manuscrit reproduit par Claude Ménard avec une louable fidélité avait été trouvé par lui, à Laval, « dans un ramas de diverses paperasses » provenant de monastères pillés par les protestants. Ce manuscrit, au reste, ainsi que celui de René d’Anjou, utilisé par Antoine de Rieux, est perdu depuis longtemps. Mais cette double perte n’est pas aussi désastreuse que l’ont cru quelques critiques ; il est démontré, d’une part, que les deux manuscrits angevins appartenaient à la même famille que celui de Lucques, probablement par suite des relations de René d’Anjou avec la baronnie de Joinville ; — et, d’autre part, que ces copies n’étaient ni fort anciennes, ni fort correctes, vu de graves erreurs positives, maté-
rielles, qu’on relève dans Rieux et dans Ménard, et que ces éditeurs n’ont pu puiser que dans leurs manuscrits.
L’édition de Claude Ménard fut longtemps seule consultée ; elle servit de texte à une traduction espagnole (Tolède, 1657 ; Madrid, 1794), et à la traduction latine du P. Stilting dans la collection des Bollandistes.
Le savant Du Cange donna, en 1668, la troisième édition de Joinville. Cet in-folio, imprimé par Séb. Mabre-Cramoisy, sera toujours consulté à cause des admirables dissertations qu’il renferme sur divers points d’histoire et d’archéologie du moyen âge. Quant au texte de Joinville, Du Cange l’avait établi sans le secours d’aucun manuscrit. Il avait dû se contenter, après une foule de recherches infructueuses, de confronter les deux éditions précédentes, et de profiter de leurs variantes pour se rapprocher le plus possible de ce qu’avait dû être la rédaction de Joinville lui-même.
Enfin, l’acquisition du manuscrit de Bruxelles permit d’établir un texte bien autrement rapproché de l’original. Sur l’ordre de Louis XV, Bignon, bibliothécaire du roi, en confia le soin à Melot. Ce savant mourut sur l’ouvrage en 1759, et l’abbé Sallier, qui avait pris sa place, étant mort lui-même après deux ans de travail, ce fut Capperonnier qui eut l’honneur de mettre son nom à cette magnifique publication de l’Imprimerie royale (1761). C’est, en somme, une excellente édition du texte de Bruxelles, qu’on prenait alors pour l’original ; l’appareil critique est d’ailleurs digne des doctes éditeurs.
Les éditions suivantes n’ont guère fait que reproduire le texte de Capperonnier. On doit citer, à cause du mérite des accessoires, celle de Daunou, dans le Recueil des historiens de France (1840) ; celle de Michaud et Poujoulat, dans la Collection des Mémoires sur l’histoire de France (1836) ; celle de M. Francisque Michel, chez Firmin Didot (in-12, 1858). Mais il est temps d’en venir à celle de M. Natalis de Wailly qui, le premier, nous a rendu le texte de Joinville dans sa pureté primitive.