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PORT-ROYAL, PAR SAINTE-BEUVE

Par l’étendue matérielle comme par la masse des faits et le sérieux des recherches, Port-Royal est de beaucoup l’œuvre la plus considérable du plus curieux et du plus fin critique de notre temps. Sujet épineux, compliqué, austère, étudié avec prédilection et avec persévérance par un esprit poétique, ondoyant et profane ! On ne peut s'empêcher au premier abord d’en éprouver quelque surprise. Sans chercher l’occasion précise qui tourna de très bonne heure vers ce champ, d’une grandeur un peu triste et un peu monotone, l’activité studieuse de M. Sainte-Beuve, il ne me paraît point hors de propos de noter les harmonies très réelles du sujet avec l’auteur, malgré les contrastes qui sautent aux yeux. C’est ici, ne l’oublions pas, l’histoire littéraire de Port-Royal — pourvu qu’on ne sépare pas du point de vue littéraire les autres aspects plus graves, et surtout ces questions de vie intime et de physiologie morale que M. S.-B. ne néglige jamais ; — or quel cadre plus propice, pour recevoir des vues fines, ingénieuses, parfois profondes, sur toute notre grande littérature ? Port-Royal n’est-il pas une des manifestations les plus complètes, les plus suivies, les plus abondantes, du génie français, si sévèrement chrétien et si nettement classique, du dix-septième siècle ? Il n’y a là que cinq ou six figures considérables ; mais presque tous les grands noms contemporains viennent retentir dans l’austère maison, et de son étroite enceinte on a vue sur les principaux monuments de cette glorieuse époque. Sans aborder une histoire méthodique de notre dix-septième siècle littéraire, tâche que M. S.-B. a certainement laissée très volontiers à des écrivains plus munis de doctrines précises et

1 Port-Royal, par G.-A. Sainte-Beuve. Troisième édition, 6 vol. in-18. ParJs, L. Hachette. 1867. — Extr. de la Revue critique, 1869.

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plus coutumiers de jugements absolus, le libre et délicat historien pouvait de là ouvrir, dans presque toutes les directions, sur ce vaste domaine, des perspectives neuves et séduisantes. Et ce n’étaient pas seulement des livres à étudier : c’étaient des âmes singulièrement vivantes dans leur recueillement ascétique, des existences à demi voilées mais à la fois très militantes, des cœurs très mortifiés, très circoncis et pourtant rebelles jusqu’à la mort : antinomies morales bien attrayantes pour la curiosité du critique biographe.

Faut-il ajouter que l’instinct poétique de M. S. -B. trouvait encore dans ce grave milieu un charme très particulier ? C’est chez lui surtout que le sens poétique ne saurait se séparer du sens critique. A l’un comme à l’autre conviennent surtout les ressorts secrets, les nuances à peine accusées, les sentiments les plus inconscients, les impressions les plus intimes. C’est la joie de l’auteur des Pensées d’août de dégager des sujets les plus familiers un fin et subtil arôme poétique. C’est le triomphe du critique des Lundis de découvrir, sous l’appareil vulgaire ou fastueux des formes littéraires, la trace presque insensible d’un élan de la fantaisie ou d’un battement du cœur humain. Il devait trouver plus d’attrait qu’un autre à « une poésie sans soleil et sans fleur, rien qu’en dedans « et toute en parfum, » comme il caractérise lui-même la poésie de la vie de Port-Royal.

Préparé de longue main par le travail solitaire du jeune critique, ce sujet de Port-Royal devint pour lui, en 1837, la matière d’un cours public fait à Lausanne. On a parlé en divers sens des circonstances qui déterminèrent cet enseignement assez inattendu ; mais M. S. -B., qui est toujours le guide le plus sûr et, pour les esprits attentifs, le plus sincère et le plus abondant, en matière biographique, sur lui-même comme sur autrui, rétablit la vérité des faits et jusqu’à la physionomie de ce professorat tout à fait exceptionnel : rien de plus curieux pour les hommes soucieux de l’histoire littéraire contemporaine que deux appendices de son premier volume ( l’Académie de Lausanne en 1837 ; A propos du Discours préliminaire), qui paraissent pour la première fois (ainsi qu’une foule d’additions non moins piquantes) dans la présente édition. La première publication de ce cours sur Port-Royal remonte à 1840-1842. Les deux volumes publiés à cette date renferment les origines du monastère, sa période de réforme et d’héroïque jeunesse, et la moitié de la vie du vrai grand homme d’une école qui a trop abusé de ce titre, de Biaise Pascal. Je ne dois pas rappeler ici en détail les impressions très diverses que ces deux

volumes produisirent alors. Le talent et l’art de M. S. -B. avaient déjà pris leur pli ; sa plume était vouée aux retouches patientes, aux images complaisamment caressées, aux effets lents et successifs. Plus tard les exigences de luttes plus que littéraires et les nécessités du journal quotidien devaient donner à son outil une prestesse et une précision dont on l’avait cru incapable. Mais à cette heure l’auteur des Critiques et portraits n’annonçait pas complètement le causeur des Lundis. Ni le langage de l’écrivain, ni le plan du livre ne paraissaient répondre aux graves souvenirs que le titre rappelait. Ce titre suffisait pour effrayer la plupart des lecteurs frivoles, et les plus sérieux furent un peu désorientés, en si grave sujet, de ces rapprochements multipliés et de ces digressions complaisantes, grâce auxquels Amélie, sœur de René, se glissait parmi les mères de la grâce, et Jocelyn venait donner la main à saint François de Sales. Une attaque violente partit de la Revue parisienne. A la vérité, le critique de M. S. -B. n’était autre que le romancier Balzac, un homme parfaitement incapable de rien savoir sur Port-Royal, incapacité que M. S. -B. à son tour s’est donné la satisfaction de démontrer jusqu’à l’évidence dans le dernier appendice de son premier volume, modèle achevé de ces réfutations à outrance qui ne démolissent une œuvre qu’en portant de rudes blessures à l’ouvrier. Malgré tout, Port-Royal rencontra des lecteurs assidus parmi les esprits soucieux des secrets de la vie morale ; et c’est dans ce public, nécessairement restreint, qu’il a gardé surtout et qu’il gardera probablement bien longtemps son succès de vive et profonde sympathie. Oui, malgré quelques parties fragiles ou irrégulières, ce livre restera, document à consulter sur une foule de points d’histoire littéraire, lecture curieuse et attachante pour quelques méditatifs. Assurément M. S. -B. ne rêvait pas pour cette œuvre plus de vogue et de popularité, et le critique n’avait pas d’autre ambition que le poète ; les Consolations ne seront jamais la lecture du grand nombre, et cela n’empêclie pas les Consolations d’être un des beaux recueils poétiques de notre siècle.

Les deux premiers volumes de Port-Royal ne furent suivis du troisième qu’au bout de six ans, en 1848. Les études délicates et savantes de M. S. -B. sur les Pensées et sur les Provinciales paraissaient après les discussions sur l’existence politique des jésuites et après les travaux fort retentissants de M. Cousin sur Pascal, ses doctrines, sa vie, sa famille, ses manucrits. C’était un charme de suivre ces deux esprits de nature si différente sur le même terrain et de constater combien l’éloquence un peu altière de l’un avait

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laissé de besogne à la curiosité vive et pénétrante de l’autre. Ce volume ne rendit pourtant pas Port-Royal vraiment populaire ; le temps n’était guère alors à ces études rétrospectives. L’auteur lui-même ne tarda pas à être jeté bien loin de son sujet par la loi impérieuse des événements. Les deux volumes qui complétèrent son livre ne parurent pour la première fois qu’en 1859. A la vérité, ils portent la preuve d’un travail incessant, dont le premier effet fut de grossir au delà des premières prévisions les proportions de cet arrière-corps de l’édifice. Cependant, en donnant au public deux volumes au lieu d’un, M. S. -B. eut le droit d’affirmer que l’ordonnance de son sujet était encore telle qu’il l’avait établie dès 1835. « La disposition et l’architecture sont restées les mêmes, disait-il « très bien ; seulement à mesure qu’on avance, les chambres « y sont de plus en plus remplies. » Peut-être même le sontelles un peu trop quelquefois ; mais nombre de figures sont assez vivement rendues pour qu’on ne se plaigne jamais de s’y attarder trop longtemps, et partout le talent du peintre, affermi et assoupli par de longs exercices, donne du charme aux images mêmes les plus obscures et les moins accentuées.

Faut-il analyser ce long ouvrage, à propos d’une troisième édition (troisième pour les trois premiers volumes, deuxième pour les autres) ? Assurément il est assez connu des hommes qu’il peut intéresser, pour n’être pas ici l’objet d’un examen minutieux qui prendrait beaucoup trop de place. D’autre part, comme il semble avoir reçu sa forme définitive, il ne sera pas inutile d’en apprécier sommairement les parties principales. Essayons d’accomplir cette tâche sans sortir du point de vue, à la vérité assez large, de l’auteur. « Ce n’est pas l’histoire de Port-Royal que j’écris, dit-il quelque « part (IV, 202), et je ne prétends pas dispenser de lire les ancien- « nés histoires du monastère, qui ne se referont pas. C’est le por- « trait de Port-Royal que je fais, c’est son esprit que j’essaye de « de ressaisir en le marquant dans les circonstances ou dans les « personnages les plus notables. » Il n’en est pas moins vrai que tout l’essentiel de l’histoire de Port-Royal est bien dans ces six volumes, et que M. S. -B. n’a rien négligé d’intéressant ou de caractéristique dans les vénérables chroniqueurs auxquels il renvoie et qu’il remplacera très avantageusement pour presque tout le monde. Quant à sa forme, c’est en effet un portrait littéraire qu’il a tracé c’est une vaste et ondoyante causerie, s’arrêtant avec complaisance sur toutes les parties notables du sujet, liant les grands morceaux par des bouquets d’anecdotes ou de petites biographies qui achèvent l’effet d’ensemble, saisissant à l’occasion les questions de doc-

trine, mais suivant surtout le développement naturel de la vie morale et littéraire. Je ne dis rien d’une foule de remarques détachées, de digressions curieuses, de notes critiques et presque satiriques, véritables ana, où se délasse et s’égaie et s’émancipe l’esprit investigateur et incisif du maître de la critique biographique.

Nous ne chercherons pas à peser les avantages et les inconvénients de ces sortes de mémoires librement conduits, où l’attrait est la loi ordinaire de la mesure. M. S. -B. du moins ne pouvait faire, même en un pareil sujet, que ce qu’il a fait, et personne que lui sans doute n’eût osé l’entreprendre. Après tout, quelle autre méthode aurait rendu lisibles au public lettré de notre temps six gros volumes sur une école théologique nullement oubliée, mais parfaitement morte, au moins dans son principe doctrinal ? Et M. S. -B. a pu, sans trop se flatter, affirmer que grâce à lui Port-Royal était devenu de mode, et rappeler avec un demi-regret le temps où M. Royer-Collard interrompait une causerie sur ces matières, qui étaient pour lui de tradition et de famille, par cette brusque exclamation : « Mais savez-vous bien, Monsieur, qu’il n’y a que vous et « moi en ce temps-ci, pour nous occuper de telles choses ? » (t. III, p. 3.)

N’essayons pas de resserrer dans les limites d’un article toutes les remarques suscitées à chaque instant par la lecture de ces pages, où la poésie, l’histoire, la philologie, la philosophie, la littérature, la morale et toutes les manifestations de la vie se mêlent à mille degrés divers ; où une multitude de jugements tantôt se posent en pleine clarté, tantôt et plus souvent se glissent et se trahissent à peine dans le jeu infiniment varié des plus délicates nuances. L’auteur a indiqué lui-même, dans le Discours préliminaire publié dès 1837, le rôle de Port-Royal en théologie, en hiérarchie ecclésiastique, en politique, en philosophie, en littérature, en morale et en poésie. Nous n’avons garde de discuter dès l’abord ce programme peut-être un peu lourd, même pour un cours professé en Suisse. Il sera plus raisonnable et plus facile de marquer à l’occasion quelques dissentiments sur ces divers objets, en suivant les groupes successifs de l’ouvrage, sauf à revenir à la fin sur deux ou trois points essentiels de cette vaste synthèse.

Les origines et la renaissance de Port-Royal (livre I, t.I, p. 34-337) sont depuis longtemps bien connues par le clair et discret récit de Jean Racine. Après ce résumé classique, on a ici des mémoires plus détaillés avec une foule d’excursions fort agréables aux alentours du sujet. Les Arnauld sont curieusement étudiés dans leur généalogie si touffue et dans leur caractère si net et si ferme. La vie

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intérieure d’un couvent de femmes est traitée avec l’attention minutieuse et la chaleur entraînante d’un premier amour. C’est dire que l’exagération, rare chez M. S. -B., n’est pas tout à fait absente de ce tableau initial. La journée du guichet emprunta sans doute une certaine grandeur à l’émotion humaine, à l’énergie religieuse des acteurs de cette petite scène de grille. Mais pour aller de là jusqu’à Polijeucte de plein saut, il faut y mettre du sien, et beaucoup. Les deux chapitres sur Corneille et sur Rotrou, tragiques chrétiens, sont bien dans le ton de cette période de luttes héroïques, mais ils ne tiennent pas autrement au fil de l’histoire. Notre grand tragique serait même beaucoup plus facile à rattacher aux jésuites qu’à Port-Royal ; en réalité, il vaut mieux le laisser dans son vrai milieu, très-éloigné de ces groupes dogmatiques. On a beaucoup dit que M. S. -B., pour égayer l’ennui des solitudes de Port-Royal, errait presque toujours à l’extrême frontière, accrochant de gré ou de force tous les passants aimables et les installant de son plein droit dans les appartements de ces Messieurs. Le reproche est très exagéré ; en ce qui regarde Corneille, il n’est pas tout à fait injuste. Les autres digressions, même dans ce premier volume, quoique poussées bien loin, se rattachent plus naturellement au gros du récit. Saint François de Sales, par exemple, est venu de lui-même à Port-Royal ; il n’était pas absolument nécessaire de le suivre si complaisamment dans son évêché et dans son académie ftorimontane, mais nul ne se plaindra de ces pointes si insensiblement amenées et qu’accompagnent tant de précieuses remarques, tant d’agréables comparaisons littéraires et morales.

Le Port-Royal de M. de Saint-Cyran (I. II, t. I, p. 341-511, t. II, p. 5-376), nous donne le nœud théologique de l’action lente et variée que M. S. -B. a déroulée dans le reste de son ouvrage. Jean Duvergier de Hauranne est patiemment suivi dans ses débuts bizarres, dans ses projets clandestins de réforme théologique, dans ses rapports intimes avec l’évêque Jansénius, dans ses affaires avec les puissants de la terre, dans sa prison même d’où il gouverne Port-Royal devenu par lui le berceau du jansénisme. Autour de ce maître fort rude, mais sans froideur, se dessinent les figures des premiers solitaires : M. le Maître, ce vrai pénitent, Claude Lancelot, ce régent modeste, M. Singlin, ce confesseur austère ; et un peu plus tard, M. d’Andilly, le souriant vieillard, M. de Saci, le pieux et correct traducteur de la Bible. Tous ces portraits sont admirablement étudiés, et ne donneront lieu à aucun reproche sérieux quant à leur physionomie générale. Il n’en sera pas tout à fait de même peut-être des parties théologiques de ce second livre, où M. S. -B. a porté cependant un rare bon vouloir de recherche et d’attention.

Saint-Cyran est le père du jansénisme ; mais les deux livres capitaux et pour ainsi dire symboliques de la secte eurent pour auteurs son ami Jansénius et son disciple Antoine Arnauld. UAugustinus parut en 1642, le livre de la Fréquente communion en 1643 ; entre ces deux publications, Saint-Cyran était sorti de la Bastille pour mourir dans la paix déjà bien troublée de sa solitude (11 oct. 1643). Il ne vit que le premier effet de ce dernier ouvrage, dont l’influence a été fort considérable sur l’Eglise de France. On a là-dessus des indications curieuses dans un chapitre de M. S. -B. (1. II, XII) ; le résultat le plus clair des jugements contradictoires touchant ce livre, toujours poursuivi et toujours défendu, et qui (chose singulière !) n’est pas même sur le catalogue de l’Index, c’est que la réforme sacramentaire tentée par Arnauld a été funeste au point de vue catholique et pratique : les faits parlent assez clairement et les vrais juges, saint Vincent de Paul, par exemple, comprirent bien vite que ces théories devaient aboutir à éloigner les âmes de la vie religieuse sous couleur de respect.

La Fréquente communion dut en partie son succès au langage noble et aisé — encore qu’un peu traînant — du plus fécond écrivain de Port-Royal ; et M. S. -B. n’a pas manqué de le prendre surtout par ce côté facilement accessible. Le gros in-folio latin de l’évêque d’Ypres était bien autrement malaisé à aborder. L’auteur a su en faire saisir l’ordonnance générale et mettre en relief les qualités qui le distinguent des produits ordinaires de la théologie d’alors. Tout au plus pourrait-on se plaindre, qu’en montrant Jansénius dégagé des habitudes de la scolastique et versé dans l’étude des maîtres antérieurs au moyen-âge, il n’ait pas eu soin de dire que cette veine nouvelle ne fut pas moins heureusement exploitée par l’école opposée à Port-Royal : les Dogmata theologica du P. Petau, très supérieurs, sinon par la composition proprement dite, au moins par la richesse et la variété de l’érudition et par le ton classique du style, aux trois tomes de VAugustinus, commencèrent à paraître dès 1644. Mais enfin M. S. -B. a réellement lu et convenablement analysé une bonne partie du gros livre de Jansénius. Si son travail ne paraît pas toujours aussi sérieux qu’on voudrait, c’est que le critique a trop prodigué les rapprochements poétiques, trop rappelé Milton à qui l’évêque d’Ypres ne pensa jamais, et trop légèrement couronné ce travail semi-théologique par une page frivole du P. Bouhours. En négligeant ces broderies trop distrayantes, on trouvera dans Port- Royal une analyse consciencieuse de la partie historique de l’Aiigustirius. La partie théorique est à demi esquivée : on renvoie en appendice (t. II, p. 148) un abrégé de la doctrine ; mais cet abrégé

(p. 531) n’est aucunement pris dans Jansénius et ne le fait guère connaître. M. S.-B. ne pouvait éviter l’importune question, si les cinq propositions sont renfermées dans le livre condamné. En somme, il les y trouve à peu près, ou pour mieux dire il plaide avec les jansénistes pour montrer qu’elles n’y sont que dans un certain sens ; mais ses retouches, ses scrupules, ses notes restrictives ou explicatives aboutissent très évidemment à montrer que, s’il fallait trouver des formules nettes et précises pour concentrer les longs développements dogmatiques de Y A ugustinus, Nicolas Cornet n’y avait pas mal réussi. M. S.-B. est ici entre ses impressions très libres et très librement exprimées, mais parfois un peu confuses en pareille matière, et les sources jansénistes où il puise, non pas exclusivement (tant s’en faut !), mais avec plus de confiance. Ce serait le cas, si nous avions plus de temps et d’espace, d’apprécier l’autorité morale et historique des écrivains de Port-Royal. Sans entrer dans cet examen, il faut bien observer que la fausse position théologique de cette école, parfaitement évidente après les bulles et les formulaires, était presque aussi flagrante dès l’origine et qu’elle produisit dès lors, même dans les meilleures âmes, de fâcheux effets moraux. L’A ugustinus était déjà une réaction évidente en faveur de Baïus catholiquement condamné, et Saint-Cyran, sur plus d’une question, avouait tenir peu de compte du concile de Trente. Etre catholique avec cela, c’est plus que ne permettent la logique et la sincérité. Dès les commencements du jansénisme, les réticences, les interprétations forcées, les restrictions mentales même sont l’écueil moral de la secte. M. S.-B. le montre bien çà et là pour l’époque de Nicole ; il aurait pu le laisser voir aussi bien dès l’origine, avec Saint-Cyran et la grande Angélique. Il y a des propos sinistres de saint Vincent de Paul sur son compatriote, qui nous gâtent un peu l’impression purement édifiante de M. S.-B. sur les commencements de MM. de Port-Royal. Voici encore un petit trait comme on en pourrait relever un bon nombre. Quand la mère Angélique mourante écrit à la reine Anne d’Autriche qu’à Port-Royal on n’entretenait jamais les religieuses d’aucune matière contestée, M. S.-B. déclare nettement qu’il faut la croire (t. IV, p. 133). Ne pas l’accuser de mensonge, très bien ! mais ne pas soupçonner ici une déplorable illusion, une préoccupation aveuglante, c’est bien difficile ; et M. S.-B. ne peut guère y contredire, puisqu’il nous montre lui-même, quelques pages plus loin, les religieuses de Port-Royal très ferrées sur les controverses théologiques, ayant eu là-dessus, de tout temps, des directions de première main et des notions de première qualité (p. 181).

Nulle part l’amour de M. S. -B. pour son sujet ne me paraît l’avoir incliné lui-même à l’admiration excessive comme dans son jugement sur Saint-Cyran. Ce chef d’école a eu parfois, dans ses lettres et dans ses conversations recueillies par ses biographes, de grandes paroles, de beaux élans, des inspirations fortes et généreuses, et même quelques vues fines ou profondes. Mais ses parties faibles subsistent et font tache. Un homme qui commence sa carrière littéraire par deux opuscules entièrement dépourvus de bon sens ne se relève pas tout à fait par cette œuvre de sa maturité, le Petrus Aurelius, où il y a encore bien des imprudences et des excentricités. Saint-Cyran garda toujours du désordre dans tes idées et du galimatias dans le langage ; avec cela, beaucoup de science, beaucoup d’activité, un caractère énergique et fier : ce n’est en somme ni un esprit ni une âme vulgaires, mais le sectaire y paraît plus que le saint. Quand M. S. -B. le rapproche de saint Vincent de Paul, il se garde bien de sacrifier ce dernier, mais il plaide trop pour l’autre. Il croit par exemple que Saint-Cyran n’aurait pu entrer comme Vincent au conseil de conscience d’Anne d’Autriche, « côte à côte « avec Mazarin et le chancelier Séguier. » Je ne sais, mais je me souviens que le conseil de conscience ne tarda pas à être aboli ; et Mnie de Motteville, que vous nommez vous-même (t. II, p. 570) « l’honnête, la judicieuse..., si éloignée de tout esprit de parti, » nous apprend que ce fut à cause du P. Vincent, « homme tout « d’une pièce , qui n’avait jamais songé à gagner les bonnes grâces « des gens de la cour » (Collection Michaud, 2e série, t. X, p. 66).

Pascal (livre III, t. II, p. 379-510, t. III, p. 7-464) est le point culminant du livre de M. Sainte-Beuve. L’entretien avec M. de Saci nous le révèle du premier coup dans sa force et sa fleur, et l’on goûte d’autant mieux cet esprit tout d’élan et de flamme, en le voyant aux prises avec un esprit si calme, si poli, si mesuré. Cela nous mène à Montaigne, et dès lors à une de ces comparaisons attentives dont M. S. -B. sait tirer un si bon parti pour faire éclater les analogies et les dissemblances de ces vastes génies, dont aucune formule ne saurait donner la vraie et définitive expression. Montaigne est ici percé à jour ; malgré l’extrême discrétion du critique, son arrêt sur le scepticisme des Essais est formel autant que motivé. On peut poser des réserves sur les croyances intimes, enracinées dans la conscience et dans la vie, et qui ne sont pas toujours en harmonie avec les tendances les plus déterminées de l’esprit. Mais, en laissant l’homme de côté (est-ce facile quand il s’agit de Montaigne ?), le penseur, avec ses négations déguisées en doutes, avec sa tactique fort dissimulée, mais d’autant plus pénétrante, est mis

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à nu, et son dernier mot est nettement dégagé de ce chapitre capital sur Y Apologie de Raimond Sebond. Il est inutile de recommander les remarques sur la langue personnelle de Montaigne. Dans ces questions si délicates de langage et de style, M. S. -B. est passé maître, et il n’en a donné nulle part des preuves plus éclatantes que dans nombre de chapitres de Port-Royal. Quand le progrès des études philologiques aura muni la critique française de notions plus déterminées et de lois plus sûres, l’histoire de notre littérature nationale sera certainement à refaire ; mais sur tous les points que M. S.-B. aura touchés, il est permis de croire qu’on n’aura guère qu’à creuser la ligne tracée par sa plume facile, qu’à munir de preuves plus rigoureuses et à revêtir de formules plus scientifiques des appréciations glissées, sans ombre de dogmatisme, à travers des récits curieux et de fines déductions morales.

J’ai déjà dit que, dans cette étude sur Pascal, on n’avait pas trop à regretter les allures plus solennelles et l’éloquence plus mâle d’autres juges célèbres. Rien ne fait pénétrer plus avant dans l’âme du grand auteur des Pensées que les touches patientes et délicates du curieux portraitiste. Dans l’analyse de cette œuvre fragmentaire et posthume, M. S.-B. a mis en lumière, sans excès mais sans adoucissement, les données tristes et outrées du sombre apologiste. Il ne faut, en effet, qu’un peu d’attention sans parti pris pour s’assurer que le point central de l’apologétique chrétienne conçue par Pascal, c’est, non pas le Christianisme simplement dit, mais le Jansénisme lui-même. On peut reprocher à M. S.-B. d’identifier souvent l’un avec l’autre ; mais il a bien raison contre les chrétiens non-jansénistes qui ne veulent voir que figures hasardées et caprices de style dans les formules les plus caractéristiques du grand écrivain. — En développant l’histoire et le canevas des Lettres provinciales, M. S.-B. a défendu parfois les casuistes jésuites contre les infidélités de leur éloquent adversaire. En ce genre il aurait pu ne pas borner ses redressements à la cinquième provinciale, et quelques-unes des doctrines discutées par le P. Daniel (je rappellerai particulièrement la théorie de Vasquez sur le superflu et sur l’aumône) avaient été encore plus défigurées dans les Petites Lettres que le texte du bon Filliucci dont M. S.-B. a bien voulu prendre la défense. En dehors de toute école et de toute tradition dogmatique, un moraliste humain ne condamnera pas si vite la probabilité, et un juste appréciateur des grands travaux de la pensée ne saura s’empêcher de plaider pour des hommes tels que Suarez et Lessius contre la critique à outrance de Pascal et de l’école janséniste. On me permettra de ne pas toucher à la question

des Jésuites eux-mêmes, sur laquelle M. S. -B. n’a pas hésité à développer son appréciation personnelle, identique à celle de bien d’autres hommes de marque, dont il a recueilli des textes et des propos curieux. Je noterai seulement que si ce n’est pas aujourd’hui la marque d’un brave esprit « de poursuivre les Jésuites et surtout d’en avoir peur » (t. III, p. 45), il ne saurait être de meilleur goût d’insinuer que ces Pères ne furent jamais bien sévères pour les vices contre nature (t. VI, p. 294) !

Après ce livre sur Pascal, si grand et si attachant par le sujet principal, si attrayant encore par les études accessoires (Joseph de Maistre et un chapitre de son Eglise gallicane, Molière et le Tartufe’), l’esprit se repose agréablement sur l’histoire des Petites Ecoles de Port-Royal (1. IV, t. III, p. 467-589, t. IV, p. 5-105). C’est une des parties les plus calmes, les plus simplement judicieuses de l’ouvrage. Les utiles travaux de Port-Royal pour l’éducation y sont appréciés par de fidèles analyses et d’excellentes indications, sans le moindre excès d’admiration et d’éloge. Tout au plus auraiton pu proscrire plus nettement les déplorables rimes françaises des deux grandes grammaires aussi bien que des Racines grecques . A ce propos, M. S. -B. a mis vraiment trop de bonne volonté à trouver de l’esprit dans quelqu’une de ces platitudes du respectable M. de Saci (t. II, p. 333). A plus forte raison les éloges donnés par M. Diibner aux méthodes de Port Royal (t. III, p. 610) doivent-ils être réduits de toute une part d’illlusion créée dans l’esprit du docte helléniste par son hostilité contre certaines méthodes d’aujourd’hui. — Le tableau des petites écoles de Port-Royal se couronne admirablement par le portrait du docte, bon et vénérable Tillemont, qui fut vraiment un parfait élève avant d’être mieux que cela. L’étude consacrée à cette vie toute religieuse et à ces travaux sj méritoires est une des plus aimables de l’ouvrage, et elle nous amène à un portrait non moins étudié de l’abbé de Rancé, disciple indépendant, bientôt détaché, de la même école, mais dont la physionomie s’encadre bien dans ce grave tableau.

Ni la Seconde génération de Port-Royal (1. V, t. IV, p. 109-516, t. V, p. 4-145), ni le Port-Royal finissant (1. VI, t. V, p. 149-524, t. VI, p. 3-342 !) ne doivent nous arrêter beaucoup. Le style de ces deux livres, publiés si longtemps après les précédents, offre bien des traits autrement accusés ; les idées mêmes ont parfois plus de hardiesse en tout sens, mais la couleur générale est la même et le grand courant se rétablit dans la même direction. La chronique du monastère est plus compliquée encore que par le passé ; mais, sauf en quelques scènes intéressantes, il faut tout le talent de l’écri-

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vain pour rendre un semblant de vie à ces souvenirs peu héroïques, et Ton doit cette justice à M. S. -B. qu’il ne dissimule pas sa répugnance pour une obstination non moins pénible que les persécutions qui viennent y répondre. Il faut arriver aux dernières épreuves de Port-Royal pour y retrouver quelque grandeur, la grandeur dans la souffrance et dans la mort. Mais dans cette mêlée un peu monotone, un peu traînante, il y a encore des figures pleines d’attrait : la mère Angélique de Saint- Jean, avec ses suprêmes tentations de doute et de désespoir ; M. Hamon, médecin temporel et directeur spirituel du monastère, ascète et exégète du moyen âge égaré dans un siècle de calcul et de critique ; Pavillon, l’austère évêque d’Aleth, l’un des plus considérés des protecteurs du dehors; Le Toûrneux, le plus lettré des consolateurs et des directeurs du dedans. N’oublions pas ces deux personnes arrivées d’un peu loin au port de la pénitence, Mme de Sablé et Mme de Longueville. Sur ces dames tant célébrées par M. Cousin, M. S. -B. a ses sources particulières et surtout ses jugements indépendants de toute adoration posthume. Les faiblesses nullement dissimulées de Mme de Sablé sont un intermède assez agréable aux rudes pénitences de Port- Royal ; quant au mérite de Mme de Longueville, prisé si haut par un trop galant philosophe, il est notablement réduit par un critique aussi attentif et moins prévenu.

Je ne dis rien des hôtes ou des amis, tels que La Fontaine, Boileau, Santeul (tous les lecteurs du Port-Rogal ont présents à l’esprit ces croquis si finement touchés) ; mais je dois indiquer au moins les deux figures importantes de ces derniers volumes, Nicole et Arnauld. Le traducteur élégant, l’annotateur malin des Provinciales, était un sujet propice pour le scalpel pénétrant de M. Sainte- Beuve. Nicole, si rude aux ennemis du dehors, est presque compromettant à la maison par ses visées prudentes et son esprit de conciliante modération. Il bouleverse toute la doctrine du Port- Royal par sa théorie quasi-moliniste de la grâce universelle, et ne jouit en plein de tous ses moyens que dans ses habiles et savants travaux simplement catholiques contre la théorie calviniste de l’Eucharistie ; imitateur fort affadi des Provinciales dans les Imaginaires, vraie lune du Pascal des Pensées dans les Essais de morale. M. S. -B. n’a aucunement surfait le prix de ce dernier ouvrage, estimable assurément, mais tout à fait de second ordre, et presque toujours rebutant par la pâleur et le lâché du style encore plus

i La seconde moitié de ce tome VIe doit être remplie par une Table analytique des matières, confiée aux soins de M. de Montaiglon, mais qui n’a pas encore paru.

que par le peu de nouveauté du fond. Joseph de Maistre, sauf l’extrême vivacité de l’expression et l’entraînement d’un plaidoyer théologique, n’a pas en somme si mal prononcé ; et les arrêts littéraires de M. S. -B. ne sont pas en si complet désaccord avec ceux de l’adversaire éloquent qu’il s’est peut-être trop appliqué à contredire dans un chapitre déjà indiqué (1. III, XIV).

Arnauld, si en vue dès le début du Port-Royal janséniste, reparaît de loin en loin, jusqu’au jour où il concentre en lui-même presque tout l’intérêt doctrinal ; c’est le lien personnel et vivant qui fait l’unité des groupes successivement étudiés dans ces six volumes. Sa Fréquente communion a ouvert la lutte ; sa querelle en Sorbonne a donné naissance aux Provinciales ; ses écrits didactiques ont fait le succès des petites Ecoles ; seis travaux contre les calvinistes ont honoré le temps de la Paix de l’Eglise ; ses polémiques renaissantes et son exil remplissent la période finale. La guerre d’Anauld avec Malebranche est la grande affaire du cinquième volume de Port-Royal. Il y a un véritable agrément dans l’exposition de ces théories métaphysiques, mais je ne sais si les philosophes seront entièrement satisfaits du parti pris évident du critique contre toute doctrine transcendante. Je ne me charge pas du reste de presser là-dessus M. S. -B., qui rabroue quelque part M. Francisque Bouillier pour n’avoir pas mis à leur place des questions vaines , pour avoir eu l’air de prendre parti en ces combats dans des nuages (t. V, p. 441).

Après Arnauld, je ne vois plus que deux personnages, Du Guet et Jean Racine. Du Guet nous arrête un peu trop, puisqu’il n’est pas, « à proprement parler, un homme de Port-Royal (t. VI, p. 3) ; » mais les charmants détails renfermés dans cette étude nous rendent indulgents à ces excès de complaisance pour les amis du dehors. A plus forte raison n’aurons-nous que des éloges pour les deux chapitres consacrés à Racine, les plus attachants, les plus variés, les plus exquis de tout l’ouvrage. Racine est l’élève de Port-Royal ; il a commencé par un esclandre contre ses maîtres le cours de ses égarements ; après Phèdre, il est revenu humble et docile au Port longtemps oublié, il en a écrit Y Histoire, et il a voulu être enseveli aux pieds du pauvre M. Hamon. L’auteur d’Athalie avait sa place marquée à Port-Royal, et grâce au talent tout à fait mûr et aux soins attentifs du peintre, il aura le meilleur portrait de la galerie.

On me permettra de le dire en effet : le grand mérite de Port- Royal, le seul qui puisse faire vivre cet ouvrage malgré tout un peu lourd, c’est le goût littéraire le plus délicat, s’exerçant tour à tour,

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non seulement sur les écrivains port-royalistes, mais encore sur toutes les formes de notre prose et de notre poésie depuis Montaigne, Balzac, saint François de Sales, Corneille et Rotrou, jusqu’à Lamartine et Joseph de Maistre. — Comme histoire de Port-Royal, ce livre a pourtant une valeur réelle. Il n’est pas un épisode de nos annales littéraires et morales, qui ait été traité avec cette suite et ce soin minutieux. L’auteur n’a pas répandu la même lumière sur tous les détails de son vaste sujet ; mais il n’en a pas négligé une seule partie de quelque valeur. Il a compulsé tous les documents pour ce long et rebutant travail. S’il incline plus volontiers, dans les faits controversés, pour les récits de Port-Royal et de ses amis, il ne dissimule pas les versions opposées, et pour écrire la même histoire au point de vue le plus hostile on trouverait encore, soit dans son texte, soit dans ses notes, la plus vaste provision de matériaux, sans compter de très larges concessions, voire même des révélations malicieuses.

Au point de vue scientifique (théologie et philosophie), l’ouvrage est évidemment d’un moindre prix. Peut-être, parmi tous les critiques d’un siècle fécond surtout en critiques, pas un autre n’auraitil pu aborder aussi aisément et poursuivre avec tant de persévérance des études aussi étrangères à notre littérature courante. Mais les aptitudes les plus universelles ne sauraient remplacer le tact exercé, les doctrines précises d’un homme du métier. C’est déjà un bien grave inconvénient que la préoccupation d’égayer à tout prix les plus graves matières. C’en est un plus grave encore de glisser des explications de fantaisie dans l’analyse d’un système doctrinal. Cela est arrivé quelquefois à M. S. -B., par exemple dans cette opposition entre le Père et le Fils, qui lui paraît un des aspects caractéristiques de la théorie de la grâce : cet aperçu ingénieux a pu défrayer quelques pensées de M. Joubert sans acquérir droit de cité en théologie ; il entre tout au plus dans le système des causes occasionnelles appliqué à la théologie par Malebranche ; mais le jansénisme proprement dit n’a rien à démêler avec cette vue fantaisiste. C’est encore une préoccupation habituelle de M. S. -B. de marquer les différences entre le jansénisme et le gallicanisme, et il a sur ce point des remarques justes et des citations intéressantes ; mais il ne dégage nulle part avec netteté les notions doctrinales, canoniques et politiques qui constituaient le gallicanisme dans ses deux ou trois formes, et il sépare trop foncièrement, comme espèces distinctes, des classes simplement subordonnées : les jansénistes sont des gallicans très prononcés, avec une détermination spéciale, et pour parler comme l’école, une différence propre.

Au point de vue moral, sans entrer dans aucune question de dogme, nous devons pourtant examiner si M. S. -B. a quelque raison d’espérer (t. II, p. 513) l’approbation et la sympathie des hommes impartiaux de toute croyance. Il n’ignore pas, après avoir fréquenté de longues années tant d’àmes religieuses, que pour les vrais chrétiens la grâce est une réalité mystérieuse, consolante et terrible, avec laquelle il ne faut point jouer comme avec un caprice de l’imagination ou une illusion du cœur. Or ses analyses tout humaines, où la grâce et la nature ne se distinguent jamais l’une de l’autre (pour qui voit le dessous), ne sont-elles pas, plus qu’un jeu, une exclusion pleine et entière de l’ordre de foi ? Sans doute M. S. -B. n’y va pas en adversaire déclaré. Il y a plus d’un ton dans son livre, quoiqu’il n’y ait, j’en suis persuadé, qu’un seul esprit. Dans les premiers volumes, on n’a pas rompu ouvertement avec des croyances religieuses qu’on traite en toute édification. Il y a çà et là des frémissements plus ou moins profonds en face des problèmes inévitables : « S’il y a une vérité, si tout n’est pas vain..., s’il y a « une morale, — j’entends une morale absolue (?), — et si la vie « aboutit... » (t. II, p. 453). Ces doutes sont de vrais doutes, je le crois bien, mais c’est quelque chose, au jugement des croyants les j)lus soumis, de poser ces questions avec gravité. Dans les livres suivants, quand on n’a plus devant soi ces austères figures de Saint- Cyran et de la grande Angélique, on se contente de ne plus appuyer sur le fond des choses : on a toute sorte d’égards pour la croyance elle-même, quand elle est sincère et généreuse, point du tout pour son objet. Il y a surtout des mots décisifs dans les notes, où M. S.-B. laisse éclater de temps en temps le fond de sa pensée, sauf à la mettre sur le compte d’un moderne, d’un ami, d’un excentrique toujours anonyme. Et l’on arrive ainsi à l’Epilogue, où le critique, très peu respectueux pour des doctrines qu’il a remuées si longtemps, ne donne plus son travail et lui-même que pour « une illu- « sion des plus fugitives au sein de l’illusion infinie (t. VI, p. 246) ! » Avec cette conclusion, qui ressort en effet de l’œuvre telle qu’elle est, M. S.-B. sait bien qu’il n’apporte qu’un grand sujet de tristesse aux chrétiens de toutes les communions et même aux philosophes spiritualistes sérieusement convaincus, à moins que cette espèce n’existe pas, comme l’irrévérencieux critique paraît quelquefois l’insinuer. Il a certainement le droit de récuser les juges qui ne voient en lui qu’un pur rhéteur, un homme qui recherche la seule beauté littéraire (t. II, p. 514) ; il est réellement encore plus épris de la nature elle-même et curieux de toutes ses manifestations, et dans toute doctrine cette dernière curiosité est sans doute

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plus estimable que l’autre ; mais pour tous les vrais croyants toutes les curiosités se valent et ne pèsent rien mises en balance avec la grande question du but suprême de la vie.

Un autre sujet de reproche de la part de quelques lecteurs et de vive curiosité pour presque tous, ce sont les traits personnels dont s’arme souvent, dans une foule de notes et dans plusieurs appendices de son livre, la critique acérée de M. Sainte-Beuve. Il a rencontré des adversaires peu aimables sans doute, mais comme il les rembarre ! M. Cousin, par exemple, passe par toutes les sévérités, depuis l’éloge aigre-doux, jusqu’aux plaintes sur ses procédés grossiers, jusqu’à la moquerie sur ses fadaises et ses roucoulements (t. III, p. 416, t. V, p. 68, 129, etc.). Ce pauvre Rigault, pour avoir fait un procès de tendance à M. S. -B. à propos d’une anecdote sur Pascal, est remis à sa place de la belle façon. Même dans les controverses les plus pacifiques, il y a des notes fâcheuses : je ne sais si M. Blampignon se trouvera flatté d’être désigné par deux fois comme un « aimable ecclésiastique » ; l’abbé Flottes est traité (t. III, p. 605) de savant ergoteur, d’ailleurs fort respectable ; partant était-il bien utile d’instruire l’univers que ce saint homme n’était guère qu’un quart d’heure à dire la messe ? Minutie, écueil de toute curiosité ! Mais nul n’est plus rudoyé dans ces réglements de compte que M. de Sainte-Beuve, magistrat du tribunal de la Seine auteur du livre anonyme intitulé : Jacques de Sainte-Beuve..., étude d’histoire privée contenant des détails inconnus sur le premier Jansénisme (Paris, 1865). J’accorde que les querelles faites par cet écrivain à son redoutable homonyme n’étaient pas toujours fondées et que son style surtout prêtait infiniment aux plaisanteries qui tombent sur lui comme grêle ; mais c’est aller trop loin que de reprocher, même à un magistrat si peu correct dans son langage, d’avoir un avis sur l’immaculée Conception (t. IV, p. 567), et M. S. -B. a d’ordinaire le bon goût de ne pas toucher en pareille occasion aux croyances religieuses.

Ces vivacités n’empêchent pas (au contraire !) les notes et appendices de ces volumes d’en être une des parties les plus curieuses, les plus érudites, les plus instructives, surtout dans cette dernière édition. Toujours attentif à revoir son oeuvre, M. S. -B. a introduit çà et là dans son texte quelques améliorations dues à des critiques judicieuses ou à ses propres recherches ; mais c’est surtout dans ses notes courantes et dans les grands morceaux de discussion et de biographie groupés à la fin de chaque volume qu’il a versé une quantité de renseignements neufs ou de recherches plus approfondies. Les mémoires manuscrits de Feydeau, ceux du P. Rapin

dernièrement imprimés (avec des notes où M. S. -B. n’est pas épargné et qu’il n’épargne pas à son tour), mais surtout les papiers du cardinal Le Camus et du respectable janséniste Vuillart, communiqués par les catholiques de Hollande, ont défrayé un grand nombre de ces appendices pleins de faits et d’idées. Il est à peine nécessaire d’indiquer en particulier les révélations biographiques de Vuillart sur Racine, qui sont venues compléter la notice exacte et minutieuse de M. Mesnard. Mais parmi les autres additions vraiment importantes, il serait injuste de ne pas signaler un très long mémoire de M. de Chantelauze sur le cardinal de Retz et les jansénistes (t. V, p. 526-605), modèle assez accompli de recherches persévérantes et de judicieuse modération, pour ne rien perdre à se présenter au milieu de tant d’autres savantes et ingénieuses enquêtes, qui sont l’un des plus sûrs mérites et l’un des charmes les plus puissants de Port-Royal.

A PROPOS DES ÉPREUVES TYPOGRAPHIQUES DES (( DOMINICALES », DE BOURDALOUE 1

J’ai sous les yeux les épreuves corrigées de la première édition des Sermons du P. Bourdaloue pour les dimanches. Paris, aux dépens de Rigaud, directeur de l’imprimerie royale. MDCCXVI. — Au lieu de jeter au rebut ces gros feuillets imprimés au rouleau et chargés de corrections, un homme soigneux, un véritable conservateur les a recueillis et fait relier sans élégance, mais très solidement. C’est aujourd’hui, je ne dis pas un trésor, mais une vraie curiosité.

On me demandera d’où elle vient et comment elle est tombée entre mes mains. Je ne puis répondre que sur ce dernier point. A une vente de livres faite à Toulouse il y a une douzaine d’années environ, — vente sans grande importance, sans provenance marquée, sans catalogue imprimé, — le premier volume des Dimanches de Bourdaloue fut mis sur table avec fort peu de cérémonies. Il me resta, si j’ai bon souvenir, à des conditions modestes, quoique j’eusse pour concurrent un brocanteur à qui j’avais moimême (ô naïveté !) révélé l’intérêt relatif de ce bouquin d’assez triste figure. A la fin de la séance, le libraire lui-même me remit, sans aucun embarras, le second volume trouvé dans un autre tas et qui lui semblait devoir suivre le premier. J’en ai donc deux, sans pouvoir dire où l’on aurait chance de trouver le reste, encore moins par quelle suite d’aventures, par quelle série d’étapes ces deux reliques sont venues échouer de notre temps chez un bouquiniste de Toulouse.

Dans ma première émotion d’acquéreur, j’avoue que je m’exa-

l Extr. du Bull, de l’inst <, 1895.

gérais un peu le parti à tirer de ces deux volumes pour la question, qui m’intéressait fort à ce moment-là, des changements que le premier éditeur de Bourdaloue a fait subir au texte des Sermons. J’aurais dû penser que les feuillets de dernière épreuve tombés entre mes mains supposaient déjà fait et parfait le travail essentiel de la constitution du texte, c’est-à-dire de la copie remise à l’imprimeur. De fait, un examen attentif de toutes les corrections placées en marge ne m’a révélé rien de bien décisif sur ce point, dont je dirai quelque chose au cours de cet article. Somme toute, le principal intérêt de ces feuilles sauvées du naufrage, et représentant les derniers soins donnés au texte de deux volumes de l’édition princeps, qui est en même temps la plus belle et la plus estimée, des Sermons de Bourdaloue, c’est un intérêt de curiosité et, si l’on veut, de respectueux souvenir. A ce titre, c’est à la docte Compagnie dont Bourdaloue fut l’honneur que revient cette relique. Elle serait bien plus précieuse assurément si les corrections marginales étaient de la main du grand sermonnaire. On sait assez que ses œuvres ne parurent — au moins d’une façon officielle — qu’en édition posthume. C’est sans doute l’éditeur bien connu, le P. Bretonneau, qui a revu en seconde épreuve (cette précision se trouve t. I, p. 96) toutes les pages de ces deux volumes ; et toutes les corrections et observations (sauf une de son imprimeur, t. II, p. 429) sont de sa main.

Avant de faire passer ces épaves à la riche bibliothèque de la maison parisienne des Etudes des PP. Jésuites, je veux consigner ici quelques remarques suggérées par certaines de ces corrections manuscrites.

Il n’y a rien à dire de la grande majorité des pures corrections typographiques, ni des observations qui les accompagnent quelquefois. Celle qui revient le plus souvent consiste dans l’impératif : « prenez garde ». Dès le titre du premier volume on lit : « Corrigez et tirez ; mais auant que de tirer, reuoyez vos corrections, parce qu’on fait de nouvelles fautes en corrigeant ». Au bas de la page 17, première de la feuille suivante : « Vous auez laissé des fautes que i’auois marquées et vous en auez fait de nouvelles. Corrigez exactement ». Cette remarque revient souvent, et quiconque a l’habitude de corriger des épreuves n’aura garde de s’en étonner. Une autre plainte, qui n’est que trop sujette à se produire même de nos jours entre auteurs et typographes, c’est celle qu’on

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lit t. I, p, 97 : « ...Vous m’auiez menacé de me donner trois feuilles et nous sommes encore à la première. »

Au bas de la page 529 du premier volume se trouve cette indication d’un genre tout différent et qui m’a fait un moment rêver : « Je vous enuerray demain quatre sermons pour Monsieur Tournely ». Il ne faut pas chercher là le moindre indice d’une collaboration proprement dite du célèbre sorbonniste, que ses adversaires représentaient volontiers comme vendu aux Jésuites. Il était chargé de l’approbation officielle de la publication, et quoiqu’il eût pu la donner de confiance , voilà une preuve qu’on lui faisait passer la copie des sermons avant de les mettre sous presse, et que c’était bien en toute connaissance de cause qu’il pouvait assurer n’y avoir « rien trouvé que de très conforme à la pureté de la foy et de la morale chrestiennes ». Ce sont les termes de son approbation datée de Paris, 3 avril 1716.

Les corrections orthographiques offrent quelque intérêt pour l’histoire si difficile des variations de l’orthographe française dans les deux derniers siècles. Sans m’enfoncer dans ce fourré inextricable, je citerai deux ou trois exemples. Dès les premières pages le prétérit dit ( dixit ) se rencontre plusieurs fois. L’imprimeur l’avait orthographié d’après l’usage qui a prévalu ; le correcteur a mis chaque fois dit, et c’est ainsi, en effet, que le mot se lit dans l’édition Rigaud. Ailleurs, au lieu de quitta, également conforme à l’orthographe la plus moderne, le correcteur avait fait mettre quita, qui se lit ici imprimé (en seconde épreuve) ; mais le mot est barré, et on voit à la marge cette note manuscrite : « Vous auiez mis deux t, suiuez cela désormais ». C’est-à-dire que l’on renonce à la graphie étymologique (quiter = quietare ), pour se rendre au nouvel usage. J’ai noté encore quelque part un pluriel comme tourmens corrigé par tourments, orthographe déjà presque consacrée alors, quoiqu’elle luttât avec celle qui n’a jamais complètement disparu, puisqu’elle règne encore à la Revue des Deux- Mondes, qui nous fait toujours lire en fans, charmans, changemens, etc.

Ces détails d’orthographe sont très indifférents à la question essentielle, je veux dire celle du texte même de Bourdaloue. Il semble qu’il n’en doit pas être de même des additions et des changements de mots qui se présentent çà et là parmi les corrections manuscrites. Déclarons cependant tout de suite que les additions peuvent passer pour insignifiantes. Ce sont des notes marginales, Hier on., Greg., et semblables, qui avaient été omises, mais qui ont pris place dans le tirage définitif, quoiqu’elles ne fussent pas bien

nécessaires et que baucoup d’éditions modernes les aient négligées sans grand inconvénient, ces Pères étant expressément nommés dans le texte français du discours. Ailleurs, c’est la référence du texte latin initial du sermon qui avait été oubliée.

Beaucoup de changements de mots n’ont pas plus d’importance ; j’entends ceux qui rétablissent la lettre des passages scripturaires altérés par Bourdaloue, qui, même en écrivant, devait souvent citer de mémoire. Ainsi, t. II, p. 24, av. dern. ligne, Etenim a été restitué au lieu de Quia. Ailleurs, in terra, pour super terrain, etc. — Mais voici qui est plus grave. A la page 252 du tome II, un texte latin : Induratum est cor eorum, a été biffé et remplacé par celui-ci : Audite me duro corde, Isaïe, c. xlvi. Je crois être sûr qu’à un autre endroit, que je ne puis retrouver, un texte fort court de saint Augustin a été remplacé de la même façon par un autre texte de ce Père. Quelque peu importantes que soient en elles-mêmes ces substitutions, n’indiquent-elles pas une assez libre initiative de la part de l’éditeur ? Que serait-ce si nous avions, au lieu des secondes épreuves, les premières, et surtout le manuscrit même de l’auteur ?

Les changements dans le texte français lui-même sont très peu nombreux et très peu considérables, pas tout à fait sans intérêt cependant pour une étude précise de la syntaxe et du style. T. I, p. 134 : « Il ne tient qu’à moi qu’elle soit pour moi un moyen de salut ; » on a corrigé « qu’elle ne soit ». — Pp. 74 et 75 : « Ce que je vous dis... n’est point tant pour vous en donner de l’horreur que pour vous faire sentir à quel point l’assistance divine vous est donc nécessaire. » Le correcteur a effacé donc, qui pouvait bien être un intrus, quoique logiquement justifiable. Je me demande si Bourdaloue ne l’avait pas mis volontairement, et si de nos jours M. Brunetière n’en ferait pas usage en pareil cas. — P. 524 : « Les autres vérités nous instruisent, nous touchent, nous convainquent, mais ne nous changent jamais. » Le correcteur a remplacé par un simple pas ce jamais qui lui a paru sans doute trop dur, non à l’oreille, mais à la pensée.

Ces dernières remarques, intéressant la composition et le style des sermons de Bourdaloue, touchent par là même, sans y apporter, j’en conviens, aucun éclaircissement notable, au grave problème, je ne dis pas de l’authenticité, mais de l’intégrité du texte de notre grand prédicateur.

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L’authenticité ne peut guère être mise en question, au moins pour les maîtresses pièces de l’œuvre, et on ne peut guère avoir fréquenté Bourdaloue sans constater à quel point tous ses sermons trahissent la même méthode et le même esprit. Toutefois, on entend dire quelquefois que son éditeur, le P. Bretonneau, a osé intercaler quelques-unes de ses compositions parmi celles de son illustre confrère. Cette assertion a été émise pour la première fois, je pense, par Dom Déforis, dans sa préface aux sermons de Bossuet ( Œuvres , t. IV, 1772, p. lxxix) : « On sait assez dit-il, ...que le style du P. Bourdaloue n’était guère correct, et que le P. Bretonneau, qui a donné ses sermons, les a revus et épurés avec grand soin : aussi disait-on de cet éditeur qu’il avait encore mieux fait pour autrui que pour lui-même. Cela pourrait être, s’il ne s’était point permis de changer dans les choses mêmes, et d’insérer ses propres sermons parmi ceux du P. Bourdaloue... » J’ai cru devoir citer ce passage assez peu connu, mais je ne véux pas insister sur les derniers mots, qui contiennent une affirmation si grave. J’ai dit assez pourquoi cette affirmation, qui chargerait vraiment la mémoire du respectable P. Bretonneau, ne pouvait obtenir grande créance. De fait, il n’est pas de critique, ce me semble, qui n’admette sans hésitation l’authenticité proprement dite de tout ce que nous avons sous le nom de Bourdaloue.

Mais quant à l’intégrité stricte de son texte, c’est une tout autre affaire, et il ne serait pas prudent de donner un démenti pur et simple à Déforis en ce qui concerne Y épuration de Bourdaloue par son éditeur pour le style, sinon pour les choses mêmes. Ne parlons que du style, puisque cette note n’a que des visées littéraires. Làdessus, les inductions et les conjectures sont inutiles. Habemus confitentem reum. Voici comme parle le P. Bretonneau lui-même, et tout juste dans Y Avertissement placé en tête du premier volume des Dominicales :

« Comme la grande réputation du P. Bourdaloue lui attirait de continuelles occupations au dehors, il n’avait guère eu le loisir de retoucher lui-même ses sermons et d’y mettre la dernière main. C’est à quoi j’ai tâché de suppléer ; et par une assiduité assez constante au travail je suis enfin parvenu à faire paraître un cours de sermons pour toute l’année... »

N’est-ce pas sur ces derniers mots que l’on a pu s’appuyer pour soupçonner le trop soigneux éditeur d’avoir rempli quelque vide avec ses propres compositions ? Mais, encore une fois, laissons de côté cette grosse hypothèse. Reste toujours le long et assidu travail par lequel il a « retouché » et mis au point les sermons qu’il

éditait. Ce travail pouvait être indispensable au point de vue du public d’alors et de la gloire même du grand prédicateur, et l’on doit croire que le P. Bretonneau, lui-même prédicateur estimable, a fait tout simplement ce que lui dictaient son devoir personnel, son zèle pour l’honneur de son maître et la volonté de ses supérieurs. Mais en ce qui regarde le style, — c’est toujours la question qui me touche ici, — peut-on se fier à son goût autant qu’à sa bonne volonté ?

Il faut dire hardiment non. A priori, pour qui sait combien la langue oratoire, encore si vive, si chaude, si libre, si aisément familière jusqu’en plein dix-septième siècle, était devenue, insensiblement et peu à peu, froide, grise, abstraite, scrupuleusement correcte et noblement monotone, il y a lieu de parier que Bretonneau aura refroidi le texte de Bourdaloue, et que si ce grand prédicateur a paru à Voltaire « sans imagination dans le style », son éditeur peut y être pour quelque chose.

Un mot de l’Avertissement déjà cité nous permet de pousser plus loin notre défiance pour cet éditeur d’ailleurs si méritant : « ...Si le P. Bourdaloue, dit-il, a beaucoup perfectionné le goût de la prédication, il n’est pas moins vrai qu’il a gâté beaucoup de prédicateurs. «Vraiment ! s’écriera là-dessus un lecteur du dix-neuvième siècle ; mais, mon père, comment celui que vous appelez « un des plus excellents modèles, pour ne pas dire le plus excellent, que puissent se proposer ceux qui aspirent à l’éloquence de la chaire », comment a-t-il pu gâter beaucoup de prédicateurs ? C’est répond-il en substance, que ces imitateurs peu intelligents lui ont pris ce qui ne convenait pas à leur genre de talent ; et rien de plus plausible. Mais lisez et pesez ce qui suit : « Des prédicateurs qui n’avaient ni la vivacité ni l’imagination (!), ni le nom et l’autorité... du P. Bourdaloue ont mal réussi à vouloir imiter, ou son style diffus et périodique ou ses façons de parler dont plusieurs lui étaient particulières... » N’est-il pas à croire dès lors que ces tours et ces expressions qui paraissaient au commencement du dix-huitième siècle trop personnels et plus ou moins incorrects ou familiers, auront été soigneusement écartés par le scrupuleux éditeur et remplacés par l’élocution froide et timide de l’époque ?

Ce ne sont là que des conjectures, j’en conviens ; mais pour peu qu’on ait étudié l’évolution de la langue oratoire depuis le temps où Bourdaloue commença ses prédications jusqu’à la date de l’édition de ses œuvres, on les trouvera trop probables pour les traiter de jugements téméraires. Au reste, ici encore, aux inductions les plus légitimes nous pouvons ajouter quelques faits précis.

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Avant l’édition officielle et posthume de Bourdaloue, publiée par le P. Bretonneau, il avait paru du vivant de l’orateur des éditions frauduleuses de quelques-uns de ses serinons, d’après de véritables sténographies. Les procédés sténographiques n’étaient pas les mêmes qu’ aujourd’hui, mais il y en avait, et on en faisait souvent usage. Le P. Lauras, dans son grand ouvrage sur Bourdaloue (2 vol. in-8°, 1881), en a cité des extraits, en face des passages correspondants du Bourdaloue officiel ; ce qui a mis plus d’une fois en relief la supériorité du texte non revu. Pour ne pas priver mes lecteurs, — je songe surtout aux étudiants et aux maîtres de littérature, — de ces rapprochements instructifs et curieux, j’en emprunte simplement quelques-uns à un excellent confrère des PP. Bourdaloue, Bretonneau et Lauras, qui est en même temps un critique plein de goût :

« Dans le Bourdaloue revu et corrigé, je lis : « Quand un homme « sans qualité et sans naissance, mais élevé néanmoins à une haute « fortune et comblé de biens et d’honneurs, vient à s’enorgueillir « et à s’oublier, le moyen de réprimer son orgueil est de lui remettre « devant les yeux 1 obscurité et la bassesse de son extraction. Ne « vous enflez point, lui dit-on, on sait qui vous êtes et d’où vous « êtes venu. Cela seul est capable de le confondre et de lui inspirer « des sentiments de modestie. »

« C’est irréprochable sans doute, cependant veuillez lire le texte de 1603, texte non revu, non approuvé :

« Quand un homme du commun ou de la lie du peuple vient à « devenir insolent, le moyen le plus propre pour l’abaisser, c’est « de lui mettre devant les yeux la qualité ou plutôt la bassesse de « de son extraction. C’est assez de lui dire : D’où êtes-vous venu ? « Il n’en faut pas davantage pour lui imposer des sentiments de

« modestie et d’humilité s’il en est capable. »

« Citons encore quelques lignes du sermon sur Y Enfer. Il est question dans l’exorde de la mort du mauvais riche. Voici d’abord la version du P. Bretonneau :

« Il mourut ce riche, ce mondain, comblé de biens dans la vie « et comblé même d’honneurs après sa mort ; car il est à croire « qu’on lui fit de magnifiques funérailles, qu’on porta son corps « en pompe et en cérémonie, qu’on lui érigea un superbe mausolée, « et peut-être, tout pécheur qu’il avait été, se trouva-t-il encore « des orateurs pour faire publiquement son éloge et pour lui don- « ner la gloire des plus grandes vertus... »

« L’édition de 1693 donne le même morceau avec quelques variantes ; c’est bien sans doute « le même esprit, le même senti-

ment », mais avec une vigueur de touche, une franchise d’allures que nous préférons, pour notre part, à la phrase plus régulière et un peu compassée qu’on vient de lire.

« Comme il avait vécu dans l’opulence, il était comblé d’hon- « neurs sur la terre, et même après sa mort on lui rendit de grands « honneurs funèbres. On porta son corps en pompe et en cérémo- « nie, on lui érigea un magnifique mausolée, et, quelque méchant « qu’il eût été, on trouva peut-être des orateurs assez lâches pour « faire son éloge et pour lui attribuer de plus grandes vertus qu’il « n’avait pas ... »

« Et le tableau s’achève par ce trait énergique : « N’avoir pen- « dant toute l’éternité que l’enfer pour sa demeure ! c’est ce qui « arrive à une infinité de grands et de puissants sur la terre, sur « le tombeau desquels on ne peut mettre d’autre épitaphe que celui- « ci : Mortuus est dives et sepultus est in infernis. »

« Cette hardiesse a paru excessive au P. Bretonneau, qui s’est contenté d’écrire : « Son âme fut tout à coup comme ensevelie « dans l’enfer : affreuse image de ce qui n’arrive que trop commu- « nément aux riches et aux grands de ce siècle, Mortuus est... »

« Que pensez-vous du scrupuleux reviseur qui biffe la terrible épitaphe et croit devoir traduire en adoucissant le texte évangélique : Son âme fut comme ensevelie dans l’enfer !... Cela ne rappellet-il pas la manie de certains éditeurs qui publient, par exemple, l’ Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, mise en meilleur français 1 ? »

Nous voilà revenus à ce lieu commun qui, à vrai dire, n’est pas encore assez populaire dans nos écoles de lettres, savoir le caractère étroit, exclusif, servile de la correction et de la noblesse du langage* comme les entendit le dix-huitième siècle, et la funeste influence de cette idée non seulement sur le style des écrivains du temps, mais encore sur l’appréciation et la reproduction des grands auteurs du passé. N’y insistons pas davantage pour cette fois. Concluons seulement qu’après le grand travail critique qui vient de prendre fin pour la « restitution » du texte des sermons de Bossuet, il en reste à faire une semblable pour les sermons de Bourdaloue, Mais on ne pourra l’entreprendre sérieusement qu’avec le secours, non pas des

1 Ch. Clair, S. J., Revue du m. cathol., 28 fév. 1881,

LÉONCE COUTURE

« épreuves corrigées », mais des manuscrits de l’éloquent jésuite. Il y a lieu de croire qu’ils existent encore ; on a même des raisons de désigner certaine bibliothèque privée qui détiendrait aujourd’hui ce trésor, en Angleterre. Espérons qu’il en sortira tôt ou tard — et même à très bref délai — pour permettre à un autre Bretonneau, dégagé des erreurs grammaticales et littéraires du dix-huitième siècle, de nous donner, vers le début du vingtième, la véritable et définitive édition de Bourdaloue.

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