DON GOMEZ
Ecoute, on n’est pas maître
De soi-même, amoureux comme je suis de toi,
Et vieux. On est jaloux, on est méchant ! Pourquoi ? Parce que l’on est vieux. Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace ; Parce qu’on est jaloux des autres et honteux De soi. Dérision ! Que cet amour boiteux,
Qui nous remet au cœur tant d’ivresse et de flamme, Ait oublié le corps en rajeunissant l’âme !
LÉONCE COUTURE
Presque tous ces vers, charmants de pensée, le sont aussi de forme ; la césure y disparaît [ jamais complètement /], le sens enjambe, le vers est coupé de repos inusités ; tout cela a de la grâce et de la mélodie ; rien n’est dur, contourné, bizarre ; le vers cause, mais c’est encore le vers. Il y a dans Hernani bon nombre de passages qui méritent le même éloge.
On pourra même permettre des tours plus forcés, des mesures plus heurtées dans le trouble d’une situation violente. Ainsi dona Sol, qui commence à sentir les atteintes du poison, veut avertir Hernani qui porte la fiole à sa bouche :
Ciel ! des douleurs étranges !
Ah ! jette loin de toi ce philtre !... Ma raison S’égare. Arrête, hélas ! mon don Juan ! ce poison Est vivant...
Après ce laissez-passer accordé à plusieurs des hardiesses prosodiques du novateur, vient la contre-partie : la condamnation de certains vers « défigurés », sans discrétion et sans « intention », des vers qui ne sont que « des lignes d’une prose fatigante ». Au fond, le poète avait bien excédé quelquefois, le critique excède à son tour : parmi les vers qu’il condamne, quelques-uns sont parfaitement acceptables ; mais la versification renouvelée pour les nécessités du drame ne pouvait s’imposer du premier coup, même aux oreilles les plus intelligentes et les mieux disposées.
Sur le style lui-même, le blâme semble dominer de beaucoup l’éloge. Mais si vous faites d’une part le nécessaire abandon de ce qui est outrance d’expression, étrangeté, accumulation et abus d’images, recherche d’idées et de mots ; si, d’autre part, vous tenez compte d’une rupture avec la tradition trop violente pour être acceptée de plein jeu, — vous trouverez, ou peu s’en faut, que la critique la plus odieuse au poète, celle de Trognon, par exemple, était presque absolument équitable pour sa langue poétique. Il importe surtout de constater, à l’honneur du poète encore plus que des littérateurs du temps, le triomphe au moins relatif de ces deux éléments de son style : le mot propre chassant les périphrases oiseuses — et la juste place faite aux images d’apparence plus ou moins lyrique dans les couplets du drame.
Sur le premier point, je ne cite qu’un trait, d’après Gautier.
Comment s’imaginer qu’un vers comme celui-ci :
Est-il minuit ? — Minuit bientôt...
ait soulevé des tempêtes et qu’on se soit battu trois jours autour de cet hémistiche ? On le trouvait trivial, familier, inconvenant ; un roi demande l’heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un
rustre : minuit. C’est bien fait. S’il s’était servi d’une belle périphrase, on aurait été poli ; par exemple :
— l’heure
Aura bientôt atteint sa dernière demeure 1.
Quant aux métaphores de tout ordre, assurément Hugo en abuse, parce qu’il n’a pas su, en abordant le drame, sortir de ses habitudes lyriques. Mais il a pourtant fait entrer après lui, au théâtre, cette vie, ce mouvement et, au besoin, cette richesse de couleurs, qui semblaient en être bannis d’autorité par le pseudo-classicisme. Aussi lorsque, en 1843, la réaction antiromantique fit un succès, en somme immérité, à la tragédie de Lucrèce, les disciples d’Hugo purent soutenir que les vers les plus applaudis de cette pièce étaient bien de la nouvelle école et non de celle de Campistron ou même de Voltaire.
La menace des cieux attend qu’un vent l’allume.
Sommeillez jusque-là, foudres, sur mon enclume !
Noble sang des aïeux, qui me gonfles le cou,
Redescends indigné dans les veines d’un fou...
...Je m’apprivoise au lit de fange où je me vautre...
...Et le jour où sur vous planeront des malheurs,
Ce jour-là, je promets mon spectre à vos pâleurs.
C’est ainsi que ces deux puissances magiques, passion et poésie, font vivre à sa manière un drame d’ailleurs mal conçu dans son ensemble et dans l’idée même de presque tous ses personnages. Recueillons à ce sujet l’avis du critique le moins habitué à sacrifier aux beautés de détail la constitution de l’œuvre dramatique.
Hernani, dit M. Sarcey, a ce mérite Incomparable d’être une œuvre jeune, comme le Cid..., une de ces œuvres que l’on écrit à vingt-cinq ans, dans la première ferveur du génie, quand on ne sait rien, que l’on ne doute de rien, que l’on marche gauche et superbe, à travers tous les obstacles, sans les soupçonner, les méprisant si on les voit, impétueusement poussé vers le but par une force mystérieuse mal réglée, mais puissante. J’ai prononcé le nom du Cid ; je ne m’en dédis pas. Oui, l’on respire dans cet Hernani le même air de pensées héroïques et de sentiments généreux que dans le Cid de notre vieux Corneille. Peutêtre y a-t-il en moins le bon sens français qui était si vif et si net au dix-septième siècle, chez ce grand homme de race normande, race de sapience avisée, s’il en fut jamais ! Peut-être y a-t-il en plus un certain goût de folie castillane et d’emphase méridionale, qui est naturel chez Victor Hugo, natif de Besançon, vieille ville espagnole, comme il le dit lui-même. C’est un vin plus bouillonnant et plus fumeux, mais c’est du même cru ou d’un cru chauffé au même soleil.
l Je me permets de corriger, bien ou mal, un vers faux dont Gautier est certainement innocent.
Il doit rester bien entendu que les belles tragédies de Corneille sont des chefs-d’œuvre animés de la vraie vie du drame, tandis qu ’Hernani n’est qu’une œuvre de théâtre étincelante de poésie, pleine de vie poétique si l’on veut, mais sans vérité et sans vie dramatiques proprement dites. — Il faudrait ajouter qu'il y manque surtout cette vérité humaine supérieure et cette moralité sérieuse qui sont les plus beaux caractères de notre grande tragédie classique. Tout l’intérêt roule ici sur un sentiment de l’honneur plus ou moins chimérique et, encore plus, sur un amour passionné, sensuel, qui ne reconnaît aucune loi supérieure à lui ; et l’action aboutit au suicide et au bonheur, à l’ivresse du bonheur, dans le suicide, ce qui est humainement faux et moralement détestable. Et par là Hernani marquait déjà la déviation du romantisme, issu pourtant en partie d’influences chrétiennes, vers le naturalisme païen et l’apothéose de la passion, qui allaient bientôt se déployer avec tant d’audace dans le roman comme au théâtre.