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DANS SES RAPPORTS AVEC LA POÉSIE

Monseigneur 2,

Mesdames,

Messieurs,

Je ne suis pas Bridaine et je n’ai jamais prêché. Et pourtant, à cette heure, je sens, malgré moi, venir à mes lèvres les premiers mots d’un exorde fameux. « A la vue d’un auditoire si nouveau pour moi... » eh bien, oui, « il semble que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur... » d’un pauvre professeur qui n’a jamais fait que des leçons de littérature ou de philosophie pour un auditoire d’étudiants. Mais la grâce que je demande, j’ai lieu d’espérer qu’elle ne me sera pas refusée. Je mérite votre indulgence, car je ne suis pas ici par mon choix : j’y suis par obéissance. Mêr de Cabrières, dont je ne vous ferai pas l’éloge, — d’abord, parce que cet éloge, inutile partout, serait ici plus superflu qu’ailleurs, et ensuite parce que je n’ai jamais su faire un éloge à bout portant, — Mêr de Cabrières m’a prié avec instance de dire quelques mots dans cette assemblée générale. Et vous savez tous, n’est-ce pas ? qu’une prière de votre Evêque vaut un ordre formel, — et cent fois davantage. — Donc, Monseigneur m’ayant prié de venir, je suis venu ; Monseigneur m’ayant prié de parler, je parle. Au petit bonheur et à la grâce de Dieu !

Nous sommes dans un Congrès bibliographique : c’est de livres qu’il faut parler. Et, comme les livres peuvent se diviser avant tout

1 Conférence faite à la première assemblée générale du Congrès bibliographique provincial tenu à Montpellier, du 11 au 13 février 1895.

2 Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, qui présidait la séance.

LÉONCE COUTURE

en livres qu’on lit et livres qu’on ne lit pas, ne parlons que des premiers ; et même, parmi les livres qu’on lit, bornons-nous à ceux qu’on lit le plus, je veux dire aux romans.

Un évêque spirituel disait, il y a quelques années : « On lit tout aujourd’hui, excepté les livres. » 11 me semble qu’il aurait dû faire une exception à son exception : on lit des romans. Les personnes mêmes qui n’ouvrent jamais un volume, et qui ne lisent que leur gazette, ne se dispensent pas, d’ordinaire, de déguster chaque jour leur petite tranche du roman ou même des deux romans en cours de publication. Mais en dehors de ces pauvres serfs du journal quotidien, à peu près tous les hommes cultivés de ce temps, — et j’y comprends, bien entendu, les dames, — lisent des romans. Exceptons, si vous voulez, quelques travailleurs austères, courbés sur leur tâche de savant, de théologien, de jurisconsulte, de philosophe, d’historien, et encore ! Tout lettré lit des romans ; tout critique voué à l’examen des productions littéraires du temps accorde aux romans la même attention qu’aux œuvres les plus sérieuses. Les sociétés littéraires les plus collet-monté, qui ne s’ouvraient autrefois que par exception très rare aux romanciers, leur font accueil maintenant. L’Académie française acceptait jadis Lesage, plutôt pour ses œuvres dramatiques que pour son immortel Gil Blas ; elle faisait encore « des manières », passez-moi le mot, pour recevoir, il y a une trentaine d’années, l’honnête, l’excellent Sandeau. Mais hier, vous le savez tous, Loti y entrait... à pleines voiles, et Daudet l’y aurait précédé s’il n’avait, en enfant gâté, en enfant terrible, affirmé avec scandale sa haine de parti-pris contre la vénérable Compagnie des Quarante.

Le roman est donc lu, goûté, accepté partout.

Voilà le fait. Et n’y eût-il pas autre chose à considérer que ce fait si frappant et si général, il serait bon, il serait urgent de s’en occuper dans l’intérêt de la morale autant que de la littérature.

Mais allons au principe, et demandons-nous : Que vaut le roman ? quelle est sa portée ? quel est son rôle dans les lettres ? — Je dis le roman , entendez-le bien, et non pas tel ou tel roman. Je veux rester ce soir dans le général, dans l’abstraction : je ne parle que du roman tel que le conçoit généralement notre génération, et non pas tel qu’on nous le fait et qu’on nous l’offre ici ou là.

A cette question sur la valeur littéraire du genre romanesque, il

y a deux réponses très opposées, que j’appellerai l’ancienne et la nouvelle : Pancienne, généralement acceptée de nos pères et que quelques personnes peuvent bien retenir et défendre encore aujourd’hui p la nouvelle, qui ne date guère que de ce siècle.

Voici l’ancienne : « Le roman a sa place dans l’histoire littéraire, comme toutes les manifestations écrites de l’intelligence. Mais, dans la littérature, dans l’art digne de ce nom, il ne compte pas, ou ne compte tout au plus que comme un jeu sans conséquence, un exercice inférieur de l’imagination. Il n’appartient, en effet, ni à l’éloquence ni à la poésie ; car l’éloquence exprime directement la vérité, dans le discours oratoire, dans l’histoire, dans la morale, dans la philosophie ; la poésie de son côté, fait valoir elle aussi la vérité, mais par des créations fortes ou touchantes, dans l’ordre épique, ou lyrique, ou dramatique. Quant au roman, bâtard de la poésie, il trahit et déshonore sa mère ; il profite de la liberté de la prose pour avilir la fiction. Il ne possède en propre que la fiction sans idéal. Le roman, c’est le faux. » Et, à cet arrêt littéraire, vous savez les verdicts moraux qui sont venus se joindre : « Il faut des romans aux peuples corrompus. — La jeune fille qui a lu un roman est une fille perdue... »

Voici l’autre réponse, la réponse nouvelle : « Le roman a sa place nécessaire dans la haute littérature. C’est la poésie principale, presque la seule, des époques d’une civilisation avancée, qui sont peu capables de lyrisme et pas du tout d’épopée. Par une heureuse alliance de l’observation qui constate et de l’imagination qui crée, le roman nous élève au-dessus du terre-à-terre de la réalité, tout en nous inculquant les solides leçons de l’expérience. »

Il semble qu’entre ces deux réponses, absolument inconciliables, il faut choisir, et certes le choix mérite attention. Eh bien, Messieurs, après mûre réflexion, j’en suis venu à donner raison aussi bien à la sympathie de nos contemporains qu’à la rigueur de nos ancêtres. Oui, les deux réponses ont raison, je crois, parce que, malgré les apparences, elles ne s’appliquent pas au même objet. Le roman est « une narration fictive et d’une certaine étendue, en prose ». Voilà les seuls caractères constants du roman considéré dans toute son évolution ; mais il en a eu d’autres, qui ont varié selon les temps et qui ont pu justifier les arrêts littéraires et moraux les plus opposés.

Et d’abord, il a réellement porté dès l’origine et gardé longtemps ce stigmate de « fausseté » que l’ancienne critique avait bien raison de ne pas lui pardonner. — Un coup d’œil très rapide sur son histoire va nous le prouver.

LÉONCE COUTURE

Il est né en Grèce, mais à une époque tardive et déjà décadente. Certes, la littérature grecque des belles époques fut riche en fictions merveilleuses, qui semblent être entrées pour toujours dans le trésor poétique de l’humanité. Mais elles appartiennent toutes à la poésie proprement dite. Si la prose s’est permis alors quelques fictions, c’est accessoirement, c’est pour ainsi dire en marge de la philosophie, de la morale, de l’éloquence oratoire. Quant au roman, il n’arrive qu’à la période alexandrine ; et il procède très évidemment de la poésie, dont il est une sorte de vulgarisation, d’adaptation inférieure et populaire. Il cherche les événements extraordinaires comme l’épopée, les sentiments et les discours passionnés comme le drame, les descriptions de paysage et les tableaux de la vie champêtre comme l’idylle ; et tout cela, dans un cadre artificiel et dans un style, pour ainsi dire, mâtiné de prose et de vers, qui donne presque fatalement au récit une couleur tour à tour fade ou criarde. La critique moderne, en épluchant tous ces livres d’ Amours, a pu y relever quelquefois des traces de talent et comme des commencements de peinture de mœurs et d’étude du cœur humain. Elle n’en a pas moins laissé le roman antique au plus bas degré de la hiérarchie littéraire, soit pour l’exécution, soit pour la conception elle-même, qui se résument à peu près ainsi : imitation affectée et impuissante de la poésie ; exagération dans tous les éléments de l’œuvre, faits et sentiments ; en d’autres termes, et sauf de justes réserves de détail, fausseté dans le fond, fausseté dans le style.

Maintenant, Messieurs, comme le temps nous presse, je vous propose de franchir sans transition quelque chose comme dix ou onze siècles, pour rencontrer de nouveau le roman au moyen âge et pour constater qu’il se présente avec les mêmes caractères. Je parle des romans en prose qui se produisent et se multiplient au déclin de la grande période médiévale. Quand les récits épiques qui avaient charmé nos aïeux et préparé les croisades se furent chargés d’épisodes incohérents et interminables, quand les exploits de Roland et de Guillaume eurent cédé la place à des coups d’épée impossibles, à des aventures et à des sentiments également en dehors de la vérité humaine, la poésie avait déserté la fiction, la prose remplaça le vers. De là ces gros volumes, Amadis, Perceforêt, Esplandian et cent autres, faits pour endormir les lecteurs ou pour les exalter jusqu’à la démence.

Hâtons-nous de gagner notre grand et sage dix-septième siècle pour échapper à ce déluge de productions insensées. Hélas ! la France de cette époque en était encore, pour la littérature roma-

nesque, je ne dis pas au même point : le mal avait été attaqué, mais il n’était pas guéri. En théorie, le roman se définissait : « récit d’aventures amoureuses propres à l’amusement des honnêtes gens », ce qui ne le mettait pas bien haut dans la classification des genres. En fait, l’intrigue était tout dans les romans ; les aventures multipliées et enchevêtrées à plaisir ne se sauvaient de la vulgarité que par l’étrange et l’inouï ; les sentiments oscillaient entre une subtilité et une exaltation étrangères l’une et l’autre à la raison et au cœur humains, et le langage, à l’avenant, n’était guère qu’une continuelle caricature de la poésie. Cette caractéristique, un peu pessimiste, je l’avoue, mais juste au fond, convient également à toute la littérature romanesque du temps de Louis XIII et au delà, au roman pastoral comme YAstrée, aux romans guerriers de La Calprenède et à ceux de Madeleine de Scudéry, où les exploits militaires alternaient avec les combats d’esprit.

Malgré la vogue persistante de ces livres saturés de faux, l’évolution littéraire avait déjà produit des germes qui promettaient de meilleurs fruits. Les Novellieri de l’Italie du quatorzième au seizième siècle, à la suite de nos auteurs de fabliaux, avaient ébauché l’étude des mœurs sociales et aussi celle du cœur humain ; mais ils n’avaient pu qu’ébaucher, à cause de leur cadre étroit et de leurs visées plus étroites encore, qui n’allaient qu’à l’amusement des lecteurs mondains et trop souvent, ce qui est pire, des lecteurs corrompus. Les romans picaresques de l’Espagne entrèrent plus profondément dans l’observation des mœurs ; mais dans ces récits, où ne manquent ni la vie, ni la couleur, la matière est presque toujours exclusivement empruntée aux classes qui font, pour ainsi dire, exception et tache dans la société, au monde des fripons, des aventuriers et des... aventurières. — Il est bien entendu que je mets au-dessus et en dehors du roman picaresque une œuvre qui s’y rattache, mais qui le domine de bien haut et qui se place d’ellemême absolument à part, parce qu’elle n’a vraiment ni modèle, ni copie dans la littérature. Je veux parler du Don Quichotte , ce chefd’œuvre unique, où un homme de génie a su fixer l’éternelle opposition de l’idéal héroïque et du sens pratique, représentés, il est vrai, l’un par un fou, l’autre par l’âme la plus vulgaire ; mais c’est bien ainsi que l’antinomie de l’idéal et du réel devait se produire dans une œuvre satirique ; c’est au roman sérieux du présent et de l’avenir à la résoudre dans un sens à la fois moralement élevé et vraiment pratique.

Il était impossible qu’après ces avant-coureurs et avec l’initiative de son propre génie, la France éminemment raisonnable du

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dix-septième siècle restât à l’école de La Calprenède et de Mlle de Scudéry. Boileau et, avec lui, le bon sens français finirent par expulser de notre littérature les romans extravagants comme les poèmes pédantesques et précieux. Déjà, d’ailleurs, dès 1678, nous avions mieux que la satire du vieux roman ; nous avions un modèle admirable du roman fondé sur une étude pénétrante du cœur humain dans les conditions normales de la vie : vous avez nommé la Princesse de Clèves, et ce nom vous rappelle un des drames les plus touchants qu’ait suggérés l’éternelle lutte de la passion et du devoir.

Après cela, il semble que la littérature française devait largement faire triompher et fleurir, au moins dans le cours du siècle suivant, ce genre qui constitue la peinture à la fois idéale et fidèle de l’existence moderne. Il n’en alla pas tout à fait ainsi. Certes, le Gil B las répondit admirablement à une partie de ce programme, et d’autres œuvres d’un caractère différent, mais d’un mérite également reconnu, en réalisèrent plus ou moins d’autres parties ; néanmoins, dans tout le dernier siècle, la notion du roman ne se dégage pas encore nettement aux yeux de la critique, parce qu’elle ne s’exprime pas avec précision dans la littérature vivante ellemême, parce qu’elle lutte encore dans la vie de l’art avec des procédés et des habitudes opposés.

Que si vous me demandez des indications plus précises sur les causes qui ont retardé la pleine éclosion du roman moderne, j’en désignerai trois ou quatre, sans prétendre éclairer pleinement ni surtout épuiser un sujet si complexe et si étendu. — D’abord, naturellement, la persistance de l’imitation abusive des formes poétiques; songez à Séthos, à Gonzalve de Cordoue, aux Incas, et à l’écho de cette guitare importune qui se prolonge jusque dans certaines pages de Chateaubriand et de Mme de Staël ; je ne veux pas descendre jusqu’au vicomte d’Arlincourt. — Je signalerai encore ce qu’on nommait, au dix-huitième siècle, « l’esprit philosophique ». Les philosophes d’alors, et même leurs adversaires, ne se permettaient guère la fiction en prose qu’au profit d’une doctrine, d’une thèse morale ou religieuse déterminée, et je ne conteste pas la haute valeur littéraire de tel ou tel « conte philosophique » ; mais je soutiens qu’ici, comme ailleurs, la thèse préconçue, même juste, à plus forte raison excessive ou erronée, devait nuire et à la liberté de l’art et à la sincérité de l’observation ; en tout cas, le roman à thèse retardait la fortune du vrai roman. — Il faut en dire autant, et pis encore, du roman libertin, qui tint une si grande place dans notre production littéraire du siècle dernier, et plût à Dieu que la

L I TTÉ RATURE F R A N Ç A I SE S

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