‹ EnseignementChapitre 76 sur 158 · GRAMMAIRE ET · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE ET

mode ne s’en fût pas prolongée au delà ! — Je serais même tenté de compter parmi les ennemis du roman de mœurs son précurseur, dont je ne voudrais pourtant pas dire trop de mal, le roman historique. On sait bien qu’il a souvent nui à l’histoire ; il me paraît également sûr qu’il a fréquemment sacrifié à la fois la vérité historique et la vérité morale ; du moins, lorsqu’il a rendu heureusement cette dernière, il a poussé de lui-même à la poursuivre en dehors de la biographie des personnages historiques et même d’un cadre historique trop déterminé.

Vous concevez maintenant, Messieurs, qu’il ait fallu arriver à notre époque pour voir le roman de mœurs se dégager de tout ce qui embarrassait sa marche et altérait son caractère. Très différent du roman poétique des anciens et du roman philosophique moderne, il en tient pourtant encore. — Comme le premier, il est une pâture offerte à l’éternelle curiosité humaine, une satisfaction de cet instinct passionné, si facile à observer dans l’enfance, mais par lequel nous restons toujours enfants : le besoin d’être émus par des récits vrais ou faux, d’épancher sur un objet idéal les trésors d’admiration, de tendresse, de sympathie qui se cachent au fond de notre âme, de frissonner et de pleurer pour des fictions... comme s’il n’y avait pas assez de la réalité pour faire couler nos larmes ! — Comme le roman philosophique, il vise à l’éducation de l’homme ; mais, suivant une loi imposée à toute la littérature d’imagination, il ne se subordonne pas servilement à la leçon qu’il apporte ; il l’incarne en lui, ou s’incarne en elle, comme vous voudrez. Il s’adresse à l’âme tout entière en captivant son intérêt par des récits et des tableaux, tantôt émouvants pour le cœur, tantôt attirants pour la curiosité, tantôt exaltant notre sens moral par le prestige du dévouement et de l’héroïsme.

Ainsi conçu, pourvu qu’il se produise sous une forme excellente ou seulement distinguée, le roman ne constitue-t-il pas, Messieurs, une œuvre littéraire digne de notre attention et de notre étude ? Il a les visées du grand art : attacher l’âme par la vérité et l’intérêt des sentiments humains. Il a aussi la préoccupation spéciale de l’art moderne et surtout de l’art contemporain : serrer de près les conditions de la vie morale, telle que la civilisation nous l’a faite, avec ses luttes incessantes, dans l’intimité du moi d’abord, et puis dans les divers rôles et les incidents infinis de l’activité extérieure et des rapports de famille et de société.

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Oui, tel que le conçoivent ou le tentent les meilleurs d’entre nos contemporains, — et non seulement les Français, mais, peut-être avec une conscience plus nette de l’idéal propre au genre, les Anglais, les Anglo-Américains et les Russes, — le roman, c’est l’étude dramatique et pittoresque, à la fois analytique et vivante, de l’existence moderne dans toute son étendue, dans toutes ses lois et toutes ses crises. Tranchons le mot, c’est l’épopée de notre temps. Et comme le mouvement de la littérature romanesque ne paraît pas près de se ralentir, comme son courant se grossit tous les jours loin de s’épuiser, on peut bien croire que c’est aussi l’épopée de l’avenir.

Cela ne laisse pas d’étonner. Quoi ! à l’origine de la culture humaine, au premier éveil de la poésie, à la source la plus reculée de ce fleuve bienfaisant qui abreuve et rafraîchit notre race et la distrait délicieusement des luttes arides de la réalité, — à ce lointain point de départ, ces grandes créations, V Iliade et YOdyssée, pour ne rien dire des épopées de l’Inde, de la Perse et des peuples du Nord ; ces œuvres colossales qui renferment et conservent toutes les croyances, toutes les passions, tout l’idéal, l’âme entière d’un peuple... Et à la fin, au point d’arrivée, ces tableaux de genre, ces cadres étroits, ces récits presque anecdotiques, ces morceaux enlevés dans le tous-les-jours des existences souvent les plus humbles : les aventures de David Copperfield ou de Nicolas Nickleby, les souffrances de Jack ou du Petit Chose, les malheurs du Pêcheur d’Islande ou de Mon frères Yves ! Eh bien ! oui, voilà, mises en face l’une de l’autre, l’épopée du monde héroïque et celle du monde moderne.

En un sens il y a décadence, c’est clair, et une décadence qui dépasse toute mesure et défie toute discussion. Mais regardons de près et voyons en quoi consiste précisément ce déchet incontestable et s’il ne comporte pas des compensations.

Le vrai signe de cette infériorité poétique du roman par rapport à l’épopée, c’est la forme littéraire qu’il affecte, la prose. Au contraire, la forme consacrée et partout constatée de l’épopée primitive, c’est le vers. La poésie est donc du côté de l’épopée antique: car la poésie a eu, dès l’origine, pour expression le langage mesuré ; et elle l’a gardé depuis, malgré l’évolution universelle des idées et des genres. Ce fait général, universel, doit constituer, sinon une nécessité absolue, au moins une convenance profonde et durable, une vraie loi. Mais quelle est en elle-même cette loi ? Quelle est la raison psychologique, de cette double forme, de cette divergence dans tous les parlers humains, qui se présentent à la fois,

mais pour des emplois différents, comme vers ou parole mesurée, comme prose ou parole libre : vers, pour exprimer la poésie, c’est-à-dire l’émotion, l’enthousiasme, les enchantements de la nature et de la vie, les moments lumineux où le souvenir, la passion, la fantaisie font trêve au labeur de la raison sèche et de l’effort pénible ; la prose, au contraire, quand la parole, avec ses lois de précision, de clarté, d’efficacité, sert d’instrument à l’intelligence et à la volonté pour les intérêts positifs de la vie intellectuelle ou morale ou physique.

Cherchons la raison de cette différence. Peut-être serons-nous par là mieux éclairés sur ces vagues problèmes de l’origine et de la raison du rythme et du vers, de l’essence de la poésie et de son union avec le langage mesuré. En tout cas, ce ne sera pas sortir de la question, ce sera la prendre, au contraire, à son centre, à son nœud vital, en expliquant par l’essence même de l’épopée et du roman leur forme opposée : mesurée pour l’une, libre ou prosaïque pour l’autre.

L’essence du vers, c’est la mesure ou le rythme, le mouvement réglé, — comme l’essence de la poésie c’est l’émotion, le bouillonnement intérieur, par conséquent un mouvement qui sort de la mesure ordinaire. — Ce qui nous donne une antinomie, une opposition, au moins apparente, là où nous cherchions un accord, une ressemblance, un rapport de convenance. Eh bien, non ! Quand M. Jourdain dit : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et mon bonnet de nuit », c’est de la prose, quoiqu’il n’y ait là que le train ordinaire de la vie la plus mesurée. Quand on commande, quand on enseigne, quand la raison impose ses lois, quand l’expérience dicte ses notes, partout où il faut avant tout de la précision, de l’ordre et de la clarté, — de la mesure , — on ne se sert pas du langage mesuré, mais du langage libre ; on ne se sert par du vers, mais de la prose. Au contraire, quand on veut épancher le trop-plein de ses émotions, crier sa foi et son enthousiasme, partager avec ses frères et ses compagnons dans le voyage de la vie ce flot montant des souvenirs, des joies et des douleurs, des amours et des espérances, qui est comme la sève débordante de l’âme, alors on a besoin de mouvements et de paroles cadencés, de danses et de chansons, et la parole libre cède la place à la parole mesurée. Voilà le rôle du langage métrique, voilà la raison d’être du vers.

A y regarder superficiellement, on croirait à une simple loi d’opposition ou plutôt de compensation : quand la pensée et le sentiment sont calmes et portent leur mesure en eux-mêmes, le langage qui leur sert d’expression reste libre ; quand l’émotion

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agite l’âme, ce mouvement, désordonné en lui-même, postule une expression rigoureusement mesurée qui le corrige. — A voir les choses plus profondément, il y a véritable harmonie. Un mouvement intérieur vraiment désordonné n’a pas d’expression régulière ; il se réprime par un efïort de réflexion ou se trahit par une explosion irrégulière comme lui. Mais les émotions privilégiées qui sont l’honneur de l’âme humaine et qui, à ce titre, demandent à se prolonger, à se déployer, à s’épancher, exigent et créent par là même une eurythmie spéciale ; car, en exaltant la vie, en surexcitant la sensibilité, elles nous élèvent au-dessus du rythme normal de l’activité intérieure, et il leur faut, dès lors, pour qu’elles ne deviennent pas un désordre et une souffrance, la mesure rigoureuse, la cadence marquée du vers, qui ne les contient que pour les garder et favoriser leur cours et leur épanchement.

Pardonnez, Messieurs, à un vieux régent de philosophie ce développement presque abstrait et peut-être hors de proportion avec le plan général de cette conférence. Du moins, je ne puis le croire étranger à la question qui nous occupe. L’essence de l’épopée, qu’on pourrait appeler le roman des âges héroïques, et celle du roman, que j’appelle l’épopée moderne, nous sont révélées, au moins partiellement, par leurs formes opposées ; l’épopée était en vers, parce qu’elle était essentiellement et complètement poétique ; le roman est en prose, au contraire, parce qu’il est, au moins en grande partie, œuvre de réflexion et d’analyse, plus que d’inspiration et d’élan poétiques.

Songez-y, en effet. L’épopée antique n’est pas, dans son fond, l’œuvre d’un art personnel et réfléchi, c’est l’œuvre, disons mieux, c’est la production spontanée de l’imagination populaire, à une époque où l’âme d’un peuple, encore douée d’une vie puissante et d’une vigoureuse passion nationale — passez-moi le mot — adoptait un héros, lui vouait un culte d’admiration et, sous l’impulsion de ce sentiment aussi fécond qu’irréfléchi, le modifiait, le complétait, le transfigurait peu à peu, jusqu’à la parfaite réalisation de l’idéal profondément gravé dans l’âme populaire. Ainsi Roland, ce marquis de Bretagne dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il est tombé à Roncevaux dans une surprise ; le Cid Campéador, brave comme son épée, mais dont on sait plus d’un cas peu héroïque, sont adoptés, l’un par la France, l’autre par l’Espagne, et, des deux côtés des Pyrénées, ces deux figures historiques, comme jadis en Grèce celle d’Achille aux pieds légers, sont travaillées et retravaillées par l’iniagination populaire : telle une statue en fusion jetée et rejetée au moule, plusieurs fois refaite, jusqu’à ce que le

bronze réponde à la conception de plus en plus exigeante de l’art. Enfin, après cette élaboration de l’histoire par la légende, vient l’aède, le trouvère, le poète inspiré, de quelque nom qu’on l’appelle, celui qui a le souffle assez puissant, la voix assez harmonieuse pour chanter, pour « décliner » d’un bout à l’autre sans défaillance, sans lacune, sans cahot, la légende dont il est l’Homère, mais non pas le créateur. Dès lors, son poème n’est pas affaire d’information positive et de mémoire historique : c’est la tradition nationale vivante et chantée, c’est un tout qui palpite et qui respire, et dont le moindre détail éveille dans l’âme de l’auditeur une émotion intense, où se mêlent la religion, la passion guerrière, l’enthousiasme héroïque et le sentiment national. Comment voulez-vous qu’une émotion pareille n’appelât pas, même chez le peuple le moins cultivé, même dans la langue la moins perfectionnée, l’expression mesurée ?

L’épopée semble être toute ou presque toute la poésie primitive, parce qu’elle reproduit le tableau complet de la vie et l’idéal absolu de l’activité humaine, pour les nations jeunes ; parce qu’elle est leur tradition, dominée et transfigurée par leur passion commune, par leur but national, auquel se rapportaient leurs idées et leurs sentiments supérieurs, et tous leurs rêves poétiques. De plus, regardée de près, l’épopée antique contient, au moins en germes déjà très vivants, dans « le tissu des vastes narrations », les enthousiasmes de l’ode et les dialogues passionnés du drame. Mais bientôt, l’idéal épique s’étant de plus en plus affaibli, le faisceau de l’épopée primitive se délia, pour ainsi dire, et de ses débris naquirent et se nourrirent ces genres plus analytiques et plus personnels : l’élégie, l’ode, la tragédie, la comédie. En même temps l’analyse prenant toujours plus de valeur et de consistance, l’histoire positive chassant la légende poétique, la prose littéraire apparut, dans ses divers emplois : histoire, éloquence politique ou juridique, morale et philosophique.

Et ici, Messieurs, permettez-moi une parenthèse, qui aura peutêtre l’inconvénient de sentir l’école, mais qui le rachètera plus ou moins par l’avantage d’appuyer la théorie exposée tout à l’heure sur la parenté native et nécessaire de l’émotion poétique et de la parole mesurée ou du vers.

S’il est vrai, comme je vous le disais tout à l’heure, que le vers est précisément la compensation de ce qu’il y a de débordant, de « démesuré » dans la conception poétique, la versification aura été soumise à des formes mesurées plus ou moins rigides à proportion du plus ou moins d’émotion que comporte tel ou tel genre. Eh

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bien, vérifiez, en considérant seulement ces trois grandes formes poétiques : épique ou narrative, dramatique, lyrique. La plus rapprochée de la réalité, la moins imprégnée d’idéal continu, c’est la dramatique sans doute, puisque l’émotion du poète doit s’y adapter aux nécesités d’une imitation constante de l’action et du parler des hommes ; aussi le vers dramatique des anciens est très voisin de la prose à telles enseignes que, dans certains cas, il échappe presque aux règles, ou du moins, au sentiment facile de la mesure. En France, notre métrique a moins de variétés et de ressources, et néanmoins le solennel alexandrin a été obligé de s’assouplir et de se briser plus ou moins pour s’adapter à toutes les convenances du drame. Le vers narratif, chez les anciens comme chez nous, a l’ampleur et la majesté pour caractères ; il garde cependant une certaine liberté d’allures et chez les Grecs et les Latins, il laisse, pour ainsi dire, assez de corde au poète pour lui permettre de compter, dans des vers qui restent, il est vrai, « isochrones », depuis treize jusqu’à dix-sept syllabes. Au contraire, chez les anciens eux-mêmes, dans le genre lyrique les vers sont syllabiques d’ordinaire, en même temps que métriques ; une foule de combinaisons ingénieuses, mais asservissantes, règlent tous les mouvements du vers et de la strophe, et nous-mêmes, malgré la pauvreté relative de notre prosodie, que de cadres fixes, plus compliqués les uns que les autres, nous avons créés pour l’ode, qui est pourtant le plus libre, le plus hardi, le plus ailé des poèmes !

Mais voilà que je suis revenu sur mes pas, au lieu de me hâter vers le terme, je veux dire vers l’exacte comparaison de la poésie et surtout de l’épopée avec le roman moderne. A vrai dire, l’affaiblissement de l’idéal national primitif explique la mort de l’épopée et son remplacement par les différents genres poétiques ; la prédominance croissante de la réflexion explique à son tour l’avènement des genres en prose. Le roman participe de la poésie, puisqu’il poursuit l’idéal et vit de fictions, mais il n’acquiert son vrai caractère qu’en se dégageant des formes poétiques, comme je l’ai montré par son histoire au début de cette conférence. D’où vient cette apparence de contradiction ? C’est que le roman, essentiellement moderne, est né du besoin d’étudier la vie telle qu’une civilisation avancée nous l’a faite. Dès lors, tout en représentant à sa manière (je le montrerai bientôt) ce qui nous reste de poésie, il comporte surtout une forte proportion d’éléments réfractaires à l’émotion poétique, qui relèvent de l’observation précise des mœurs, des passions, des intérêts, des conditions pratiques de notre existence. Il marque, au fond, le double triomphe, dans le monde moderne,

de l’individualisme et de la réflexion, opposés à l’instinct national et à la spontanéité des primitifs. Il n’en est pas moins pour nous ce qu’était l’épopée pour nos aïeux de l’époque héroïque, c’est-àdire un tableau fictif et partant idéalisé de la vie humaine.

Epopée, roman, c’est donc, de part et d’autre, un tableau idéal de la vie. Mais le tableau est fait, d’une part pour l’œil simple et enflammé d’un peuple adolescent ; de l’autre, pour la vue inquiète et sournoise et affinée d’une génération usée par l’expérience. C’était une apparition lumineuse et splendide pour celui-là ; c’est plutôt un laborieux relevé pour celle-ci. Que si nous allons au fond, à la matière même de l’œuvre, nous surprenons une autre loi historique de l’humanité. Aux époques primitives, la lutte pour la vie, c’est-à-dire, en ce cas, pour la vie matérielle, était le lot de presque tous. Les heures de contemplation et d’exaltation morale étaient alors bien rares par là même ; mais aussi c’étaient des intervalles de paix, de joie, d’idéal radieux, au delà et en dehors de toute obscurité, de tout trouble intérieur. Pour les modernes, les conditions de la vie extérieure se sont merveilleusement améliorées, et ce progrès s’est étendu peu à peu d’une classe à l’autre, sans les satisfaire toutes, je le sais bien. Mais enfin, pour les esprits cultivés, il y a, comme contrepoids à la tranquillité de la vie physique, une autre lutte qui a pour théâtre, d’abord l’âme elle-même, prodigieusement agrandie et affinée par le christianisme, et puis toutes les sphères de la vie pratique, dont les lois, devenues à leur tour plus complexes et plus hautes, sont troublées à toute heure par les passions qui sont de tous les temps et, ce qui est particulièrement moderne, par les révoltes intellectuelles et par les doutes moraux et religieux.

Vous voyez dès lors, Messieurs, que, s’il y a moins de poésie dans ce genre de littérature que j’ai nommé l’épopée moderne comparé à l’épopée antique, c’est qu’il y a par compensation plus de travail, plus de réflexion, plus de science, et cela en vertu de l’état actuel des hommes et des sociétés et du rapport intime du roman avec la vie réelle. La poésie n’est pas exclue par là du roman ; elle préside à sa conception par l’idée mère de la fiction et par la vie, l’âme que l’artiste doit donner à des personnages fictifs ; elle en orne la scène par la puissance de reproduction qui doit distinguer les types physiques et moraux, les paysages et, en général, les localités de l’action à tous ses moments successifs ;

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elle en inspire les meilleurs détails ; elle chauffe les points lumineux où s’épanouissent à plein les grandes pensées, les passions fortes ou douces, les fantaisies mêmes nées du jeu des caractères et des situations. Que dis-je ? C’est le roman qui, mieux que toute autre œuvre littéraire, dérive, pour ainsi dire, la poésie de ses sources les plus intimes et les plus cachées ; grâce à lui, de la vie de tous les jours, même du travail le plus rude et le plus matériel, on a vu jaillir une poésie discrète et ténue, mais vraiment neuve, rafraîchissante, comme un de ces minces filets d’eau qui se cachent sous les pierres. Aussi le roman est-il devenu, dans les deux mondes, le seul luxe poétique de la plupart des liseurs. On dit presque toujours à la vue d’un volume de vers, comme jadis à l’aspect de caractères grecs ou hébreux :non legitur, cela ne se lit pas. Mais on prend volontiers un roman pour charmer les heures de relâche que comporte le train rapide et lassant de l’existence moderne ; et, si l’on n’a pas été volé sur l’étiquette (hélas ! c’est peut-être le vol le plus fréquent à notre époque, si féconde en vols de toute espèce), on y goûte bien ou mal quelques lampées de poésie, quelques bribes d’idéal.

Il ne s’ensuit pas, je suis le premier à le reconnaître, que la poésie soit le caractère le plus frappant du temps qui court et de celui qui se prépare. Non, c’est plutôt la réflexion et l’analyse qui doivent y dominer, même sur le terrain des lettres. Mais enfin, ne soyons pas injustes pour le-s jours laborieux où la Providence nous a fait naître : ils ont leur poésie, moins jaillissante, pour ainsi dire, moins large en son cours, mais qui peut encore s’insinuer et se révéler un peu partout, si nous n’avons pas la barbarie de la repousser systématiquement. Et nos bons prosateurs de l’heure présente, incomparablement plus nombreux que nos poètes, ne savent-ils pas l’introduire, comme un assaisonnement à la fois exquis et naturel, dans leurs meilleures pages d’histoire, d’éloquence, de morale même et de philosophie ? De sorte que, même en se privant de lire des vers (privation qui, d’ailleurs, ne s’impose à personne), nos contemporains ne sont pas sevrés de poésie. Mais où la trouvent-ils plus abondante que dans les meilleurs contes de Daudet ou de Loti, pour ne nommer que ceux-là ?

Et pourtant les vers, et non la prose, sont le langage naturel de la poésie ! Quel est donc le dernier mot de ce phénomène littéraire ? Serait-il vrai que nous n’eussions plus de droit à la poésie pure ? qu’elle devînt encore plus rare que le vin de vigne et qu’elle n’entrât plus dans la consommation, et surtout dans la production littéraire contemporaine, que diluée dans la prose ? D’aucuns ne sont pas

éloignés de le croire. Et Renan a bien osé dire un jour — je n’ai pas retrouvé son texte, mais je crois en être sûr : — « Le temps approche où l’on fera toute chose poétiquement, mais sans faire précisément de poésie ». — « Toute chose poétiquement », c’est trop ; la science n’est pas la poésie, quoiqu’elle puisse la faire naître ! L’histoire elle-même, avant d’être exposition poétique, doit être enquête et constatation positive, sous peine de descendre bien au-dessous du roman, avec certains volumes de divination sur Israël et sur les origines du christianisme. Mais quoi ! la poésie proprement dite, la poésie pure, la poésie que nos aïeux appelaient le langage des dieux, la poésie « en vers » serait-elle condamnée à disparaître ? Ce serait bien cruel pour tous ceux qui se surprennent encore (et je les crois nombreux) à dire avec Musset :

J’aime pourtant les vers, cette langue immortelle ;

C’est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas,

Mais je l’aime à la rage ; elle a cela pour elle Que les sots d’aucun temps n’en ont su faire cas,

Qu’elle nous vient de Dieu, qu’elle est limpide et belle,

Que le monde l’entend et ne la parle pas.

Oui, vraiment, elle est limpide et belle, on n’a pas besoin de le démontrer quand on vient de réciter des vers de Musset ; oui, surtout, elle vient de Dieu, c’est-à-dire qu’elle découle des lois de la nature humaine, comme Dieu l’a faite. Elle ne mourra donc pas !

Ce qui a pu donner des craintes sur sa vitalité, c’est, d’une part, la masse de vers sans poésie qui, au dix-huitième siècle et même au dix-neuvième, a lassé la patience, agacé les nerfs et abîmé l’appétit des lecteurs bénévoles ; c’est, d’autre part, après une renaissance poétique dont on ne peut contester la portée, une production trop débordante et trop étrangère aux lois de l’art sérieux, et enfin une réaction, plusieurs réactions de petites églises, de petites écoles, de petits clans d’admiration mutuelle et d’inspiration maladive, d’où pleuvent sur nos têtes, ou plutôt, heureusement, dans le désert, des vers décadents, symboliques, instrumentistes, que sais-je ? des vers dont le seul caractère bien frappant est de déconcerter l’esprit par l’absence de sens et l’oreille par le défaut d’harmonie. — Mais les maladies passent et « l’homme reste », et la poésie aussi avec sa langue privilégiée.

Seulement le genre narratif et le genre dramatique se dérobent plus souvent qu’autrefois aux lois du vers. Et cela se comprend aisément, après les explications déjà données. Dans un récit destiné à saisir la vie moderne en son ensemble si complexe, avec ses luttes

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si profondes et si diverses, ses caractères si mêlés et presque toujours si contradictoires, ses incidents où la banalité côtoie le tragique, — la fiction a presque toujours rigoureusement besoin de la prose, instrument à la fois fort et flexible, qui n’exclut ni la grâce, ni la flamme, ni la rêverie, mais qui seule se prête aux dernières précisions de l’analyse et à l’infinie variété de la vie réelle. Et voilà pourquoi la fiction idéale des modernes est ordinairement en prose. On l’appelle le roman. Mais, dans quelques cas, la fiction narrative pourra se composer de données assez simples et assez poétiques, comporter une série assez serrée d’incidents émouvants, une continuité assez large d’inspirations sans embarras prosaïques, pour appeler à elle, tout naturellement, la langue poétique. Que de narrations de cet ordre, je ne dis pas seulement dans V. Hugo, toujours plus personnel qu’épique, mais dans des poètes plus modestes, dans Brizeux, dans Autran, dans Coppée ! Et, sans doute, les poèmes épiques eux-mêmes ne manqueront pas à notre postérité ! Mais, il n’y a pas grande témérité à le dire, ils ne seront plus calqués sur l’ Iliade ou Y Enéide ou la Jérusalem. Dans un cadre plus libre, ils saisiront quelque épisode brillant ou sympathique de la vie moderne, soit dans l’ordre politique et social, soit (et plus souvent) dans le domaine du cœur et des affections de la famille. Je ne veux pas nommer Hermann et Dorothée , œuvre de génie, sans doute, mais où s’étale trop, vraiment, un vrai jeu d’imitation classique. Mais je puis bien nommer les œuvres de Mistral, roi des félibres, Mireille et Calendal, et aussi Pernette, cet essai d’épopée familiale de notre regretté Laprade.

Il en est de même au théâtre. La complexité de la vie moderne et le besoin d’analyse de l’art qui lui correspond ont donné le pas à la prose sur le vers dans la plupart des grandes manifestations dramatiques de ce temps. Le drame en vers de V. Hugo, avec sa variété d’incidents et de tons, ne pouvait être abordé que par ce génie d’étrange et invraisemblable fécondité ; encore a-t-il paru que la vérité s’y éclipsait sous l’éclat fulgurant et continu des images. Mais la tragédie et la comédie coulées dans le moule du dix-septième siècle ont semblé peu appropriées à l’étude large et profonde du monde moderne. La variété de ses éléments et le jeu de ses passions et de ses intérêts, saisis par des dramaturges à la fois très analystes et très créateurs, ont dû prendre, ont pris, en effet, pour expression la prose vive, abondante, flexible des Dumas et des Augier. Et ce dernier nous fournirait à lui seul un exemple palpable de cette évolution du vers à la prose. Quel succès plus mérité que celui de telles comédies en vers de la première manière d’Augier :

Gabrielle, Paul Forestier, l’Aventurière, qui est encore si applaudie ? Là-dessus, un fin critique, Weiss, déplorait que l’auteur eût trahi son art, eût abandonné la veine heureuse et naturelle de son talent et l’inspiration simple et noble du théâtre digne de ce nom, pour élaborer ses grandes machines en prose. Mais quiconque aura goûté, comme il le mérite, tel chef-d’œuvre de cette seconde manière, par exemple le Gendre de M. Poirier, sera bien forcé d’y reconnaître, malgré la complexité des incidents et la subtilité de l’analyse, une construction aussi puissante et un intérêt encore plus vif que dans les pièces plus strictement poétiques du début. Toujours est-il que ce progrès de la prose n’est pas du tout le coup de mort de la poésie, ni même du vers. Il y aura toujours dans la fiction dramatique, comme dans la fiction narrative, des cas privilégiés, — plus de simplicité dans l’ensemble, plus d’unité dans le sentiment, plus de continuité dans l’émotion, — qui nous assureront encore cette jouissance délicate que donne la poésie, quand elle est tout à fait elle-même, et qu’elle parle sa langue. Et ce n’est pas à Montpellier que j’ai besoin de le rappeler. Malgré tout ce qu’on avait dit de la mort de la tragédie, de son expulsion définitive du théâtre moderne, n’a-t-on pas vu que le sentiment national, incarné dans une action simple et saisissante, a pu en plein dixneuvième siècle amener la naissance et assurer le plein succès d’une vraie tragédie : La Fille de Roland ?

Mais c’est du roman seul que je devais vous parler, Messieurs, et je l’ai fait trop longtemps, sans arriver peut-être à cette précision qui est la loi essentielle de tout enseignement. Notez au moins que je n’avais à étudier le roman moderne que dans l’ordre abstrait, pour ainsi dire, et non dans ses manifestations réelles. Dans mes leçons courantes de littérature étrangère à la Faculté libre des lettres de Toulouse, je dois montrer sous peu l’idéal du roman de mœurs réalisé, ou peu s’en faut, dans les Fiancés de Manzoni, ce livre très vivant, très vrai, et en même temps si honnête, si imprégné de sentiments généreux et de christianisme pratique, qu’il peut passer pour une école d’honneur et de vertu. Je voudrais bien dire que notre littérature française contemporaine nous offre abondance de pareils trésors ; mais vraiment je n’oserais. Certes, le génie français, caractérisé de tout temps par la franchise de l’inspiration et la sincérité de l’expression, semblait plus propre qu’un autre à donner au monde moderne l’épopée de la vie réelle, comme il avait

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donné au moyen âge l’épopée de l’idéal chevaleresque et chrétien. De fait, après des tentatives isolées et parfois heureuses pendant un quart de siècle, deux écrivains de grand talent ont largement inauguré chez nous le roman d’observation et le roman de passion,

— pendant qu’un autre gaspillait, dans des romans d’aventures et de prétendus romans historiques, l’une des plus riches imaginations de ce siècle. — Malheureusement, sous la plume de George Sand, le roman passionné fut trop souvent, non pas la peinture vraie et loyale du cœur humain, mais la réhabilitation, la glorification, l’apothéose de la passion opposée à la loi. Depuis, des romanciers mieux inspirés ont revendiqué, dans le même domaine, les droits supérieurs de l’ordre et du devoir : pourquoi faut-il ajouter que la vérité ne se dégage pas toujours assez des conventions mondaines et des formes artificielles dans les œuvres mêmes de Sandeau et de Feuillet (je ne veux pas ici toucher aux vivants) ?

— Quant à l’école et à la descendance de Balzac, c’est pis encore. Par ses excès d’analyse et son défaut trop réel de délicatesse, le grand peintre de mœurs a préparé la voie, d’abord au réalisme, qui a été l’abaissement, l’avilissement de l’art, puis au naturalisme qui, à prendre au sérieux ses prétendus principes, en serait la négation absolue. Car la doctrine de M. Zola, c’est, d’une part, l’identification de l’art avec la science, autant dire qu’il n’y a plus de libre inspiration, la science étant par essence positive ; c’est, d’autre part, le déterminisme rigoureux de l’activité humaine, et, dès lors, plus d’intérêt dans le roman, l’intérêt ne pouvant naître que du conflit d’une volonté libre avec les obstacles qu’elle rencontre, au dedans de l’âme d’abord, et puis dans les agents du monde physique et de la société. Que ne faudrait-il pas ajouter sur d’autres conséquences du grossier naturalisme de ce temps, la pornographie, et, en face d’elle, le roman sensuel à prétentions poétiques : double abus qui, dans une époque de morale publique et d’ordre social réguliers, relèverait, non de la critique littéraire, mais de la police correctionnelle.

Pardonnez-moi, Mesdames, d’avoir, non pas touché, mais montré de loin ces tas d’ordures. Mon sujet m’obligeait peut-être à cette indication ; mais je dois m’en tenir là, d’autant qu’un examen plus détaillé de notre littérature romanesque m’entraînerait loin, tout en me donnant la satisfaction de signaler des essais, déjà nombreux et remarquables, d’œuvres où l’honnêteté s’allie à l’étude approfondie et sincère du cœur humain et des mœurs contemporaines. Il n’en est pas moins vrai que la défiance des âmes sincèrement vertueuses à l’égard de toute production de cet ordre reste trop justi-

fiée par la liberté d’allures que le roman affecte presque toujours, au moins chez nous. Car, il faut bien reconnaître que le roman anglais et le roman russe ont su très souvent garder, sans rien sacrifier de la vérité de l’observation et de l’intérêt de l’action, ce ton de décence et de sévère honnêteté qui manque d’habitude au roman français, même en dehors des écoles et des tendances que je flétrissais tout à l’heure.

Qu’en conclure ? — Car enfin je ne puis me retirer sans vous avoir proposé, à défaut d’une conclusion scientifique qui ne se dégagerait peut-être pas aisément de cette causerie, au moins une conclusion, une règle pratique. — Eh bien, puisque, d’une part, le roman a pris de nos jours une importance dont il est facile de voir les raisons profondes, et qui ne permet ni l’indifférence, ni l’hostilité de parti pris ; puisque, d’autre part, la littérature romanesque de ce temps est si rarement conforme à l’esprit de haute moralité qui devrait être sa loi la plus sacrée, et prête, au contraire, de ce côté aux reproches les plus graves : il en résulte évidemment qu’un des devoirs les plus urgents et les plus délicats, surtout pour ceux qui ont charge d’âmes, et particulièrement pour les mères et pour les chefs de famille, c’est de soumettre à une sévère surveillance, à un choix prudent, des productions qui s’offrent à tous, sous toutes les formes, dans le livre et dans le journal. Toute explication détaillée m’est interdite à cette heure. Mais je m’en voudrais, ayant l’honneur de parler dans un Congrès de la Société bibliographique, de ne pas vous signaler, comme le guide le plus sûr dans l’appréciation morale de la production littéraire de notre temps, et en particulier de nos « romans, contes et nouvelles », le Polybiblion, périodique mensuel publié par cette Société. Je ne vous ferai pas l’éloge du critique qui est chargé de cette partie délicate dans le recueil que je viens de nommer : c’est un de mes collègues à la Faculté libre de Toulouse, et je ne veux pas avoir l’air de prêcher ici pour ma paroisse. Mais informez-vous, et je suis sûr que tous les juges compétents vous inspireront pleine confiance en lui. Pour moi, n’eussé-je obtenu, Mesdames et Messieurs, par cette conférence trop peu digne de l’accueil que votre indulgence a bien voulu lui faire, d’autre résultat que d’amener des adhésions nouvelles à l’excellente Revue bibliographique que je vous ai recommandée, je serais sûr de n’avoir pas perdu mon temps et de ne vous avoir pas fait perdre le vôtre.

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