CONFÉRENCE DE LANGUE D’OC
(Résumé les leçons de 1880 )
La philologie romane, science encore jeune et déjà très florissante, fut inaugurée l’an dernier à la Faculté libre des Lettres de Toulouse par M. Léonce Couture ; et les deux Revues françaises spécialement consacrées à cette étude, la Romania de Paris et la Revue des langues romanes de Montpellier, applaudirent à cette initiative honorable et au succès de cet enseignement. Mais, des leçons adressées à un public nombreux et embrassant toutes les langues romanes (français, provençal, italien, espagnol) n’avaient pu toucher qu’aux principes généraux. Le professeur avait annoncé, dès sa leçon d’ouverture, le projet de consacrer un enseignement plus restreint, plus technique, plus familier, à une seule de ces langues, au provençal, ou pour mieux dire à la langue d’oc classique. Après avoir déploré la négligence des Méridionaux et particulièrement des Toulousains à l’égard de la langue de leurs ancêtres, il disait (29 janvier 1879) :
« Eh bien, messieurs, est-ce qu’il ne faut pas que cela finisse ? Est-ce que la France ne doit pas prendre le pas sur l’Allemagne, et le Midi sur le Nord, dans l’étude éminemment française, éminemment méridionale, de la langue d’oc ? Et si toute noble entreprise est sûre de trouver dans l’Eglise et dans les fils dévoués de l’Eglise un concours généreux et actif, n’est-ce pas le devoir de nos jeunes Universités catholiques, de celle de Toulouse surtout, d’ouvrir des cours de philologie romane particulièrement appliquée à la langue des troubadours ? Voilà donc ce que je voulais faire ici pour ma faible part. Et je comptais qu’il se trouverait bien dans la capitale des pays de langue d’oc une douzaine au moins, peut-être une
1 Extr. du Bull, de l’Inst., 1880.
LÉONCE COUTURE
vingtaine de travailleurs de bonne volonté, que j’aurais aidés de mon mieux à pénétrer les secrets de cette langue morte qui a laissé de si glorieux souvenirs et de si beaux monuments de sa vie. — Toutefois, messieurs, ce plan ne se réalisera pas cette année... Je ne dis pas que plus tard, l’an prochain par exemple, il ne pourra pas vous être accordé (indépendamment du cours de littérature étrangère qui se poursuivra, Dieu aidant, par l’étude détaillée de la Renaissance italienne) une heure par semaine d’explications grammaticales, d’exercices d’analyse et de traduction sur des textes provençaux imprimés ou autographiés. »
Cette demi-promesse a été tenue, et le nombre de travailleurs à peine espéré par le professeur a été atteint dès le premier jour. Il serait peu intéressant, pour la plupart de nos lecteurs, de trouver ici le détail d’un cours de grammaire. Cependant un petit nombre d’indications pourront plaire aux esprits appliqués à des études analogues et peut-être attirer à cette conférence, si intéressante pour le pays, quelques élèves de plus.
Il a fallu d’abord apprendre les formes de la langue d’oc, depuis la phonétique jusqu’aux flexions de l’article, du nom, de l’adjectif, du pronom et du verbe. Pour rendre cette étude possible, le professeur a fait imprimer et distribuer à ses auditeurs un très court résumé de la grammaire de K. Bartsch. Pour la rendre intéressante, il l’a toujours accompagnée de la démonstration des lois de la dérivation romane, en appuyant principalement sur la règle de la persistance de l’accent latin.
Un critique fort compétent a dit qu’il y aurait eu mieux à faire qu’à copier, en l’abrégeant, le Tableau des flexions de M. Bartsch. Mais M. Couture n’a pas voulu innover, et il attend, comme bien d’autres, de son critique même, une grammaire qui nous manque à tous, et qui sera certes bien plus complète et bien plus exacte que celle du romaniste allemand. Du reste, les trois ou quatre pages imprimées à l’usage exclusif de la conférence de langue d’oc de la Faculté libre de Toulouse, ne pouvaient se passer des explications et additions orales qui venaient s’y appliquer à chaque leçon.
La lecture des textes a commencé en même temps que l’étude de la grammaire ; mais elle a été, pendant le premier semestre surtout, fort lente et fort laborieuse, sans grand ennui pourtant : les recherches étymologiques, les problèmes philologiques, les rapprochements avec les langues congénères en diminuaient l’aridité et servaient d’ailleurs à l’instruction linguistique et littéraire. Une part très privilégiée a toujours été faite au vieux français, si voisin du provençal par son lexique et par ses lois de formation. D’ailleurs
cette étude avait un intérêt positif pour les jeunes aspirants à la licence ès-lettres, presque tous auditeurs assidus de la conférence de langue d’oc.
Dans la seconde moitié de l’année, la grammaire, quoique reprise en entier avec plus de détails, a laissé plus de place aux études accessoires. Plusieurs leçons ont été employées en partie à donner quelques notions sur l’origine et l’histoire des langues romanes, et en particulier sur les principaux dialectes de la langue d’oc. Le professeur a cru devoir appuyer sur le languedocien et le gascon parce qu’ils ont leur limite commune dans le département de la Haute-Garonne. Il a insisté, d’après M. Ghabaneau, sur le titre de langue attribué de vieille date au gascon, et avec M. Luchaire -sur les traits caractéristiques de cet idiome. Un entretien tout entier a été consacré à lire et à discuter les passages gascons de l’histoire du soldat de Saint-Sever-cap-de-Gascogne dans Rabelais ( Pantagruel, III, 48) K
Les explications de textes ont obtenu plus de temps. Toutefois, on n’est presque point sorti encore de la prose. M. Couture a fait imprimer quelques extraits des Grammaires provençales publiées en 1858 par M. Guessard 1 2, et des Legs d’amors éditées par M. Gatien-Arnoult. Ces passages faciles servaient de texte à des explications grammaticales et étymologiques, et, d’autre part, ils préparaient à la poétique et à l’histoire littéraire des troubadours, qui seront plus particulièrement étudiées l’année prochaine.
1 Cette étude forme le chapitre suivant.
2 Cette édition ne passe pas pour mauvaise. Le critique déjà cité (M. Paul Meyer, dans la Romania d’avril, p. 339) a raison de dire qu’il y a mieux aujourd’hui. Mais il n’en coûte pas au professeur de la Faculté libre de Toulouse de confesser qu’il lui est difficile de se tenir au courant des travaux d’outre-Rhin ; il n’a également qu’à reconnaître des fautes d’impression que la Romania relève avec une sévérité de bon exemple. — Elles sont corrigées dans le volume.