CONTE DE RABELAIS
Etude de linguistique gasconne *
(1880 et 1902)
Le petit travail de critique verbale que je me hasarde à publier, plus de vingt ans après l’avoir soumis à une conférence de langues romanes1 2, ne porte que sur quelques lignes de Rabelais. Encore les phrases du Pantagruel sur lesquelles j’ai quelques corrections et explications à proposer sont-elles écrites, non en français, mais en gascon ; je ne dis pas dans un patois méridional plus ou moins indéterminé, mais en vrai gascon, et même en gascon landais, que le fantasque écrivain se sera fait dicter par un indigène ; car, quoique polyglotte, Rabelais ne devait pas posséder cet idiome. Comme il est d’ailleurs trop sûr qu’il n’a guère surveillé l’impression de ses livres et que ses imprimeurs ont choppé souvent, en particulier sur les fragments en langue étrangère dont ils ne se rendaient pas compte, on ne s’étonnera pas que j’essaye de porter remède, dans un de ces textes, à des blessures évidentes, et d’éclairer par des conjectures critiques des phrases obscures ou même incompréhensibles. Quelque étude de l’idiome gascon, et surtout la possession familière de cet idiome par la première éducation, me semblent pour cette entreprise des titres suffisants 3.
1 Extr. de la Revue de Gasc., janvier 1902. Conférence non publique de 1880.
2 J’en aurais probablement perdu le souvenir si je n’en avais fait, un peu plus tard, une rédaction sommaire pour une lecture à la Société archéologique. Je l’ai revue pour l’impression, mais sans effacer tout à fait quelques traces de forme oratoire qu’on voudra bien me pardonner.
3 On voudra bien remarquer que je promets seulerfient une correction plausible des mots et des formes, mais non une discussion précise de la graphie, qui n’importe guère dans des phrases gasconnes transcrites au petit bonheur par un écrivain français du seizième siècle.
A l’avantage de nettoyer deux ou trois phrases d’un de nos grands écrivains, ce travail, s’il n’est pas entièrement manqué, unira l’intérêt d’une étude linguistique sur un de nos plus intéressants dialectes romans. Le gascon a une existence et des caractères propres tellement distincts qu’on l’appelait au moyen âge une langue et que des linguistes fort compétents lui gardent encore ce nom. En tout cas son origine ethnique, peu contestable, mérite l’attention, aussi bien que son étendue géographique. « Le gascon est parlé par environ deux millions de Français dans neuf départements : sans mélange (sauf le français) dans les Landes, le Gers, les Hautes-Pyrénées ; confinant au basque dans les Basses-Pyrénées, au français saintongeais dans la Gironde, à différents dialectes de la langue d’oc en Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Haute-Garonne et Ariège 1 ... »
Mais c’est trop insister sur des généralités qui comporteraient bien des explications spéciales. Il faut en venir à la page de Rabelais, sujet de ce modeste essai de critique verbale. Je transcris d’abord cette page dans l’édition Burgaud des Marets et Rathery 2 3 4 5, sans me préoccuper de variantes et de comparaisons qui ne sont guère à ma portée et qui d’ailleurs seraient à peu près inutiles poulie but particulier que je vise. Je joins au texte les notes de l’édition citée ; on y remarquera surtout les traductions données par les savants et soigneux éditeurs, dans lesquelles il y aura pourtant quelque point à relever, malgré la compétence très particulière de feu Burgaud des Marets en ce qui concerne les patois.
Il me souvient qu’au camp de Stokholm, un gascon nommé Gratianauld, natif de Sainsever 3, ayant perdu au jeu tout son argent, et de ce grandement fasché (comme vous savez que pecunia est alter sanguis 4...), à l’issue du berland, devant tous ses compagnons, disoit à haute voix : « Pao cap de bious, hillots, que mau de pippe bous tresbyre ! ares que pergudes sont las mies bingt et quouatre baguettes, ta pla donnerien picz, trucz et pataetz. Sei degun de bous aulx, qui boille truquai* arabe iou a bels embis 5 ? » Ne respondant personne, il passe au camp des
1 Cette petite statistique est empruntée, je crois, à M. A. Luchaire ; j’en trouve l’équivalent à la p. 21 de ses Origines linguistiques de l’Aquitaine (Pau, 1877).
2 Œuvres de Rabelais, Paris, F. Didot, 1857, 2 vol. in-12. Le conte du soldat de Saint-Sever se lit aux pp. 620-622 du t. I ( Pantagruel , livre ni, ch. xlii, fin.)
3 Dans les Landes.
4 Je supprime, ici et plus has, les références pédantesques qui sont très caractéristiques du style des docteurs ès lois comme Bridoie, mais qui, pour le but de cette étude, ne feraient qu’embarrasser le texte. L. C.
5 Tête-bœuf, mes petits, que le mal du tonneau (l’ivresse) vous roule à terre ! Maintenant que j’ai perdu mes vingt-quatre vachettes (petite pièce de monnaie), je n’en donnerai que mieux coups de griffes, coups de poing et taloches : y a-t-il quelqu’un de vous autres qui veuille se battre avec moi de franc jeu ?
LÉONCE COUTURE
Hondrespondres i, et reiteroit ces mesmes paroles, les invitant à combattre avec luy. Mais les susdits disoient : « Der guascongner thut sich ausz mit eim ieden zu schlagen, aber er ist geneig ter zu stehlen ; darumb, liebe frauwen, habe sorg zu euerm liauszraht » Et ne s’offrit au combat personne de leur ligue. Pourtant passe le Gascon au camp des adventuriers françois, disant ce que dessus, et les invitant au combat gaillardement, avec petites gambades gasconicques. Mais personne ne luy respondit. Lors le Gascon au bout du camp se coucha, près les tentes du gros Christian chevalier de Crissé 1 2 3 et s’endormit. Sus l’heure un adventurier, ayant pareillement perdu tout son argent, sortit avec son espée, en ferme deliberation de combattre avec le Gascon, veu qu’il avoit perdu comme luy. Ploratur lacrimis cunissa pecunia veris... De fait, l’ayant cherché parmy le camp, finalement le trouva endormy. Adonc luy dist : « Sus ho, Hillot 4 5 de tous les diables, leve-toi : j’ai perdu mon argent aussi bien que toy. Allons nous battre gaillard, et bien à point frotter nostre lard. Advise que mon verdun 5 ne soit point plus long que ton espade. » Le gascon, tout esblouy, luy respondit : « Cap de Sainct Arnaud, quau seys tu, qui me rebeilles ? que mau de taouerne te gyre ! Ho San Siobé, cap de Guascoigne, ta pla dormie iou, quand aquoest taquain me bingut estée 6 7. » L’adventurier l’invitoit de rechef au combat ; mais le Gascon luy dist : « He pauvret iou te esquinerio ares que son pla reposât. Yayne un pauc qui te posar corne iou, puesse truqueren ". » Avec l’oubliance de sa perte il avoit perdu l’envie de combattre. Somme, en lieu de se battre et soy par adventure entretuer, ilz allèrent boire ensemble, chascun sus son espée. Le sommeil avoit fait ce bien, et pacifié la flagrante fureur des deux bons champions. »
J’ai à résoudre d’abord une difficulté sur le nom même du héros de ce conte. Cet enfant de Saint-Sever s’appelait Gratianauld. Le nom a bien la tournure gasconne à vue de nez, au fond il n’est pas gascon du tout. Il est possible que l’auteur ait écrit Gratianauld et s’en soit félicité, comme Gargantua chantait Magnificat à matines et le trouvait fort bien fait. Mais que ce nom vienne tel quel de l’écrivain, ou qu’il ait été déformé par un copiste ou un imprimeur,
1 En anglais, hundred poiinds, ceux qui pèsent cent livres.
2 Ceci est du vieux allemand et signifie : « Le Gascon se flatte de se battre avec n’importe qui, mais il est plus enclin à volter : ainsi donc, chères femmes, veillez aux bagages ».
3 Famille d’Anjou, alliée à celle des du Bellay et qui existe encore.
4 Mon fils (en gascon).
5 Ce mot qu’Oudin traduit par : « couteau de chasse », désignait aussi une espèce d’arme dont il y avait probablement une fabrique dans la ville de Verdun. « Manier la pique ou le verdun », dit Marot.
6 Tête de saint Arnaud, qui es tu toi, qui me réveilles ? Que le mal de cabaret (l’ivresse) te retourne ! Ho, saint Sever, patron de la Gascogne, je dormais si bien quand ce taquin est venu me réveiller.
7 Hé ! malheureux ! je t’éreinterais maintenant que je suis bien reposé, Va-t-en un peu dormir comme moi ; après cela nous nous battrons.
je le déclare mal venu. — Gratianauld, qu’est-ce ? un diminutif de « Gratien » sans doute. Mais alors la terminaison devait être en ot : Gratianot et non Gratianauld. Ot est bien un suffixe diminutif franco-provençal d’origine inconnue ; auld répond pédantesquement au bas-latin d’origine germanique aldus, qui n’est pas diminutif du tout. — En second lieu, « Gratien » n’est guère un nom de nos contrées, et les conteurs aiment les noms qui sentent et rappellent le terroir. Quand Rabelais dit, ou fait dire à Bridoie, « un gascon » et encore « natif de Saint-Sever », soyez bien sûr que s’il ajoute à ce signalement un nom de baptême, ce ne sera pas un nom quelconque, mais un nom national, provincial, local. Tel est bien ici le nom authentique malencontreusement altéré : Gassiarnaud. — Ce nom m’a été suggéré en partie par un juron qui survient un peu plus bas : le soldat jure par la tête d’un saint qui ne peut guère être que son patron « cap de sainct Arnaud ». Mais dans le nom composé qui désigne notre landais, le nom d 'Arnaud est précédé d’un autre, encore plus caractéristique de notre terroir, Gardas ou Gassias, Gacie, Gassie, Gachie. Je n’ai pas besoin de démontrer la fréquence de ce nom dans les actes gascons du moyen-âge et du commencement de l’ère moderne. Je vais au plus court, en signalant dans des textes authentiques le nom entier, le propre nom du soldat de Saint-Sever, Gassiarnaud, écrit ainsi tout d’une venue 1. La substitution de Gassiarnaud à Gratianauld dans notre conte me paraît incontestable, en droit ; j’ai déjà dit qu’en fait, je ne décidais rien, Rabelais ayant pu ou mal entendre, ou mal retenir, ou par distraction mal écrire le nom de ce personnage.
Arrivons au premier discours qu’il lui met dans la bouche, et qui offre quelques fautes à corriger.
Ce discours comprend d’abord une exclamation ou malédiction en façon d’exorde ; puis une proposition.
Malédiction. — Pao cap de bious , hillots, que mau de pipe bous tresbire ! Le premier mot seul comporte une correction. Pao n’a jamais été dit régulièrement : il faut peu, gascon pour pet « par le ».
Ma correction me paraît certaine en droit. En fait Rabelais peut avoir orthographié Pao (paw) pour rendre une prononciation per-
i Par malheur je ne retrouve pas le texte que j’ai cité dans ma conférence et qui était tiré, si je ne me trompe, d’un travail publié par M. Paul La Plagne- Barris ; mais il n’y a pas lieu au moindre doute sur ce point.
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sonnelle très ouverte et très emphatique. — Peu cap de bious est évidemment une formule de serment adoucie, où le nom de Dieu est remplacé par un mot à peu près homophone : ce mot est ici ou bien bius (pluriel de biu = vif), écrit à la française bious ; ou plutôt biôus (pron. biows), pluriel de biôu, bœuf. Formule insignifiante, comme tête-bleu, sang-bleu, ventre-saint-gris ! où bleu et gris ont remplacé le nom qu’il ne faut jamais prendre en vain.
Hillots ! Le parler gascon était déjà bien caractérisé par l’article diphtongué qui a ouvert le discours ; il l’est encore plus nettement par ce substantif, qui était très usuel dans la bouche des gascons (je le dirai tout à l’heure), et qui débute par Y h substitué à 1’/, ce qui est l’un des traits les plus essentiels de notre phonétique. — Quant au t final qui caractérise tant de mots gascons, il n’a pas ici cette portée : le suffixe diminutif ot est également propre au français et aux dialectes méridionaux. Ne croyez pas que hillot corresponde au languedocien filhol, franc, filleul, lat. fdiolus. Non ; Z final devient en gascon u diphtongué ou se supprime : fol = hou ou liô ; filhol = hilhô. Hillot est un mot différent, renfermant le même thème nominal filh, avec un suffixe diminutif.
Que mau de pipe bous tresbire ! La malédiction est facétieuse. Le soldat souhaite à ces braves enfants, à ces « hillots », un mal qui les détraque et les abatte, mais c’est le mal le plus doux qu’il connaisse : le mal de pipe ou de tonneau, l’ivresse qu’il appellera plus tard par une périphrase très analogue « mal de taverne ». Tresbire, du verbe tresbira, transvirer, transgirare : trans devient très en français et en provençal.
Proposition. — Ares que pergudes sont las mies bingt et quoatre baguettes, ta pla donnerien pics, trucs et patacts, sei degun de bous aulx qui boille truquar ambe iou a bels embis. Les incorrections de ces trois lignes sont assez nombreuses, mais pour la plupart faciles à voir et à redresser. Voici ma leçon : Ares que pergudes son las mies bint et quoate baquetes, ta pla douneri pics, trucs et patacs, s’ei degun de bous autz qui bouille truqua-s ambe iou a bets embis. Je vais justifier, non pas de menus détails d’orthographe qui ont peu d’importance, mais les leçons caractéristiques. Ares est maintenu ; on dit aujourd’hui, à peu près partout, are, mais Y s y était autrefois ; vous le verrez tout à l’heure dans une phrase de Monluc. Je garde aussi pergudes avec d’autant plus de soin que ce mot est, non seulement gascon, mais béarnais-landais ; on dit encore dans ces contrées pergut, tandis que le reste de la Gascogne dit perdut.
— Quoate avait une r de trop : cette r existe en languedocien, où
l’on dit quatre comme en français, elle disparaît toujours en gascon après t ( mèste pour mestre ) ; et Rabelais a bien voulu noter le mot gascon et la prononciation gasconne : l’o placé avant l’a, et qui n’existe pas dans d’autres dialectes, l’indique nettement.
— Baquetes est écrit dans la plupart des éditions baguettes, mais d’autres portent baquetes qui est évidemment la vraie leçon : les vaches de Béarn donnaient leur nom aux pièces de monnaie sur lesquelles elles figuraient. — Ta pla ; le gascon d’ Armagnac dit ta plan ( tam-plane ), mais le béarnais supprime Yn finale comme le languedocien.
Au lieu de donnerien, je lis douneri que Rabelais a dû écrire donnerie : Yn finale est inexplicable et il faut hardiment la supprimer. Je voudrais supprimer aussi Ve final, mais le mot t’esquinerie qui se lit plus bas prouve que Rabelais l’écrivait, mal à propos, ce me semble. Douneri est mauvais gascon, mais je suis persuadé qu’il est authentique ; il fallait dire dari ou deri ( darem ) : douna, si cher aux Languedociens ( Vagnel que m’as dounat ), ne pouvait être qu’emprunté en gascon, car la chute de Yn médiane est de règle dans cet idiome (d’où, par exemple, le nom propre Doat — Donat). Douneri peut donc passer pour une faute, mais certainement imputable à Rabelais. — Pics, trucs et patacs : ces trois mots, le premier et le dernier surtout, pics, blessures, patac, ecchymose, résonnaient volontiers dans la bouche des Gascons, toujours prêts à jouer des mains : Monluc raconte qu’en sortant de chez François Ier, à qui sa verve éloquente venait d’arracher l’ordre de livrer la bataille de Cérisoles, il dit au premier gentilhomme qu’il rencontra : « Ares g harem aux pics et patacs 1. »
S’ei degun de bous aulx... Ce dernier mot est impossible, il faut corriger auts. A ut ou aute (syncope de r après t déjà constatée plus haut) est la forme gasconne correspondante au languedocien autre (latin alter ). — Dans truqua-s, le pronom réfléchi placé en finale est une correction plus que probable ; il n’est pas à croire que Rabelais ait écrit l’r finale qui sûrement ne se prononçait plus. D’ailleurs, comme truqua veut dire battre et non se battre que le sens exige ici, il faut reconnaître la nécessité du pronom réfléchi, et pour le rétablir dans ses droits, il suffît d’admettre qu’une r finale a usurpé la place de Vs. — A bets embis. Rabelais a pu écrire bels, mot français ou languedocien qui est un barbarisme en gascon. Que veut dire a bets embis ? Sans doute « à belles invitations, en bons
l Sur l’orthographe de ce passage des Commentaires de Monluc, voyez une remarque de mon article sur l’édition de M. de Ruble, dans la Revue de Gascogne de 1865, à la fin de la page 301.
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termes... » j’avoue que la locution me paraît ne plus exister dans notre patois ; mais on en trouverait l’équivalent dans d’autres dialectes, comme en témoigne ce passage de M. Michel Bréal :
« Que n’a-t-on pas écrit sur l’expression à Venvi, que certains grammairiens ont proposé d’orthographier à l’envie , comme si en parlant de deux étourdis qui font des folies à l’envi l’un de l’autre, on voulait dire qu’ils se portent envie. Les petits paysans du Bourbonnais en remontreront là-dessus aux savants. Quand on fait sa mise au jeu, le premier joueur dit : « j’envie », c’est-à-dire j’invite. Le second « je renvie », c’est-à-dire je renchéris sur la mise, et l’invitation elle-même s’appelle l’envi. C’est donc à l’invitation l’un de l’autre, et pour ne pas être en reste, que nos deux fous de tout à l’heure commettent leurs sottises 1. »
Je n’ai rien à dire sur le jargon allemand des « Hondrespondres » ; c’est affaire aux philologues d’Outre-Rhin, qui s’en occuperont certainement, s’ils ne l’ont déjà fait. Mais dans le défi adressé à notre gascon par l’aventurier, il y a quelques mots à commenter dans l’intérêt de la philologie romane. Le discours est français ; mais adressé à un gascon, il s’agrémente de deux mots de sa langue: Billot et espade. Deux mots gascons, en effet, mais tellement fréquents dans les bouches gasconnes qu’ils devenaient dans une bouche française et dans un discours français d’une application très claire et très piquante. Au reste le premier de ces mots avait été plus ou moins adopté, avec sa nuance provinciale, par le français courant et familier du xvie siècle. Vous en avez une preuve dans une épître de Marot, la plus connue et la plus spirituelle de toutes peut-être, celle où pour obtenir de l’argent du roi, il lui conte comment il a été volé par son valet, un valet de Gascogne, notez bien ce point. Vous connaissez le portrait de ce curieux personnage :
Gourmand, ivrogne et asseuré menteur,
Pipeur, larron, jureur, blasphémateur,
Sentant la liart de cent pas à la ronde ;
Au demourant le meilleur fils du monde...
Mais remarquez la suite :
1 Quelques mots sur V instruction publique en France. L’Ecole (Paris, Hachette, 1879), p. 62.
Ce vénérable billot fut averty
l)e quelque argent que m’aviez départy.
L'édition de P. Jannet (1873-78, 4 vol.) que j’ai sous les yeux explique ce mot billot, dans le glossaire-index placé à la fin, par « compagnon, drôle, coquin ». C’est bien large et probablement trouvé par pure réflexion sur le contexte, ce qui n’est en philologie qu’un moyen accessoire. Il eût été bon d’indiquer d’abord l’étymologie telle que je l’ai indiquée tout à l’heure (diminutif de hilh). Mais les éditeurs de Marot ont-ils connu l’étymologie du mot billot ? Je crois l’avoir rencontrée autrefois chez quelqu’un d’eux, je n’ai pas su l’y retrouver. Ceux que j’ai pu consulter ces jours-ci la, passent sous silence en interprétant le mot à peu près comme P. Jannet. Je me trompe ; j’en ai trouvé un, et dans un recueil destiné à l’enseignement classique, hélas ! qui explique billot par esclave, en souvenir des Ilotes de Lacédémone. Ce philologue aventureux eût évidemment mieux fait de se taire. Mais, permettez-moi cette remarque en passant, ne voyez-vous pas, dans cet exemple emprunté au chef-d’œuvre de Cl. Marot, une preuve évidente que la philologie gasconne peut avoir quelques services à rendre à la littérature française ?
Je ne dirai pas grand chose du mot espade, qui est bien connu et qui représente, comme l’italien-espagnol spada, espada, comme le français espée, le bas-latin d’origine germanique spatha. La prononciation, dans presque toute la Gascogne, a changé le d en s, adoucissement très normal, mais qui n’a pas atteint nos pays montagneux ni d’autres cantons du Sud-Ouest, où l’on dit encore espade. Et même dans les pays où espase est seul usité dans le langage vivant, la poésie populaire garde souvent l’autre forme, témoin cette chanson plaisante du Haut-Armagnqc sur un mari de petite taille :
Tricoutcheto, marit qu’è,
Jelouset lou boli lié...
Dab un pam de courdillat Lou m’en è tout habillât...
Dab u’agulho espuntado
Lou n’è heit uo bero spado, etc.
J’ai peut-être tort d’insister sur ces détails de mon conte qui ne comportent aucun emploi de la critique verbale ; toutefois, puisque je suis entré, à propos de ces deux mots gascons intercalés dans un texte français, sur le domaine de la pure philologie, permettez-moi d’y rester encore un instant pour indiquer une loi fort intéressante
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de la vie des langues. Je ne suis certes pas le premier à constater l’intinct qui, dans un pays où deux idiomes coexistent, pousse chacun des deux à emprunter les mots de l’autre pour désigner les objets plus spécialement propres aux personnes qui parlent ce dernier. En vertu de cet instinct, les langues romanes, quoique formées très directement et spontanément et uniquement du latin, ont pris aux langues germaniques plusieurs mots qui exprimaient les appartenances du peuple vainqueur : certaines armes, (heaume, dard, hallebarde), certains droits ou titres (alleu, ban, fief, marquis, sénéchal...). Mais je tiens à signaler cet instinct comme le plus grand agent de destruction de nos patois, au moins dans leur vocabulaire. Quelques exemples éclairciront et justifieront, j’espère, mon assertion. On dit encore de nos jours communément en Gascogne pai et mai. Mais quand un paysan parle à un bourgeois des parents de celui-ci, il ne manque pas de lui dire : boste pèro, bosto mèro : affreux barbarismes, mais respectueux, parce qu’ils sont empruntés à la langue plus noble de la personne à qui l’on parle. En viendrat-on à oublier pai et mai en faveur de pèro et mèro ? Je le crois ; c’est du moins ce qui est arrivé en Provence. — Chapeau a pour correspondant gascon capèt. En parlant d’un chapeau haut de forme ou d’un chapeau de dame, on préfère dire chapèu. Celui-ci détrônera-t-il celui-là, après lui avoir donné une synonymie plus ou moins utile ? Peut-être. — Voici deux cas où la substitution et l’usurpation totales ont depuis longtemps triomphé. Fraise est la forme française de fraga, qui est, en gascon, hrague ou rague, et avec la prosthèse ar, ordinaire devant r initiale, arrague. On dit toujours arragues dans le Bas- Armagnac, où les pâtres n’ont cessé de cueillir la fraise dans les bois et de fabriquer pour cette cueillette de petits paniers de joncs tressés qu’ils appellent raguès. Mais à Auch et généralement dans le Haut-Armagnac, où la fraise n’est guère connue qu’à l’état cultivé et surtout comme le dessert des riches, elle n’a plus que le nom français de frèsos ; arrague est si bien mort qu’il ne serait compris de personne, j’en ai fait l’expérience. Pareil malheur est arrivé, non pas seulement dans un quartier plus ou moins étendu, mais dans le domaine gascon tout entier, au nom authentique et légitime du cheval. Caballus devient régulièrement en français cheval, en gascon ( b médian devient u diphtongué, Il final devient t ) cauat. Ce nom de cauat se trouve dans des documents authentiques du moyen-âge, et il a laissé comme souvenir l’adjectif toujours usité acauat. Mais de bonne heure il a été remplacé par le péjoratif arroussin, roussin ; et celui-ci même a disparu, au moins dans l’usage ordinaire et au sens général, pour
grammaire et littérature provençales
faire place au français déformé chibau, mot absolument contraire .aux lois de la phonétique gasconne. Comment cette substitution s’est-elle faite ? Evidemment le cheval étant un animal plus ou moins aristocratique, le paysan qui devait donner déjà à la monture de son seigneur, au moins quand il parlait au seigneur lui-même, le nom de la langue noble dont se servait ce dernier, est venu à dire habituellement chibau et enfin à ne plus connaître d’autre mot. Je pourrais multiplier les exemples ; c’en est trop déjà pour une digression, et bien assez, je pense, pour justifier ce que j’ai avancé sur un des agents les plus puissants de la décomposition du patois.
J’ai été prolixe sur l’accessoire, je n’ai d’autre ressource que de me montrer en revanche, comme l’intimé, laconique sur le principal. Je reprends la critique verbale du texte gascon de ce conte. Il nous reste deux couplets prononcés par notre Gassiarnaut et chacun d’eux a deux phrases :
1° Sa réponse à l’aventurier qui le réveille et le défie au combat.
« Cap de Sainct- Arnaud, quau sèys-tu qui me rebeilles ? Que mau de taouerne te gyre ! Ho San-Siobé cap de Guascoigne, ta pla dormie iou quand aquoest taquain me bingut estée. » Le juron « cap de Sainct-Arnand » est une plaisanterie de conteur ; le nom d’Arnaud, fréquent en Gascogne, supposait ou faisait supposer une vive dévotion populaire au saint de ce nom ; ou le nom du héros a suffi pour lui faire attribuer une dévotion sui generis, une dévotion de jureur à son patron céleste. Notez, d’ailleurs, que l’hagiographie provinciale ne nous fournit pas le moindre élément d’explication sérieuse sur ce nom. Mais un fait assez frappant, quoique peut-être non signalé jusqu’ici, d’onomastique gasconne, rend compte de l’usage du nom d’Arnaud, propre à notre pays. Le nom chevaleresque et populaire de Renaud (Rinaldùs), devient d’après les lois de la phonétique gasconne Arnaud ; comme rénéga (renegare) devient arnega ; recebe (recipere) devient arcebe , etc. Aussi la chanson, si populaire dans le domaine français, du comte Renaud est devenue chez nous « lou counte Arnaud » 1. — Il en est autrement du nom de saint Sever, patron de la ville homonyme, dont le soldat landais se fait encore un juron éloquent. Seuerus est traduit, d’après la phonétique et l’usage, je ne dis pas gascons, mais
1 Voyez Bladé, Poésies populaires de la Gascogne, t. II, p. 134 à 141, avec la note bibliographique placée à la fin.
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landais, Siubé (u entre deux voyelles devient u en gascon proprement dit, b en landais et béarnais. Remarquez ici les deux mutations associées l’une à l’autre). Quant à cette queue cap de Guascoigne, que le nom du saint traîne après lui (S. Severus in capite Vasconiæ ), c’est la désignation d’une des délimitations si variables de la Vasconia 1, nom qui finit par désigner toute l’Aquitaine de César, toute la province ecclésiastique d’Auch. On a souvent et fort mal à propos plaisanté la bonne ville de Saint-Sever de s’être proclamée « la capitale de la Gascogne ». 11 y a peut-être un sentiment vague de cette plaisanterie provinciale dans le juron du soldat saint-severien.
J’ai expliqué mau de tauerne. Gyre est une autre forme de bire, forme archaïque, oubliée, mais qui doit être légitime.
Le mot dormie m’inspire des craintes ; mais je n’ose écrire dormibi , qui est de l’usage actuel : peut-être suis-je trop timide.
Quand aquoest. Je crois qu’on n’a jamais dit aquoest ; mais on dit quoand en Béarn et dans une partie des Landes. Je me figure donc que l’o a passé d’un mot à l’autre, ce qui a pu se faire très aisément, surtout s’il a été mis en correction sur épreuve : la lettre à suppléer étant après qu, l’imprimeur l’aura rapporté après le qu d 'aquest au lieu de le placer après le qu de quand.
Taquain est un mot peu usité aujourd’hui, mais qu’on entend encore quelquefois : du reste, c’est l’espagnol tacano, toujours d’usage pour dire « homme incommode, fâcheux », et qui a donné au français l’adjectif taquin. — - Le mot bingut peut être conservé, je crois ; on peut aussi préférer la forme certainement légitime et ancienne biengut, propre à la région landaise et béarnaise : la forme armagnacaise est bengut.
Le dernier mot est des plus caractéristiques et des plus intraduisibles. Mais si je ne puis le rendre en français, je puis l’exprimer en languedocien : estehè égale estrefa. Vous connaissez ce dernier et vous l’analysez aisément. Estre n’est pas seulement l’infinitif du verbe substantif, c’est un nom, et un nom qui, en cas d’oubli ou d’embarras, peut remplacer tous les autres. Allez dire à chose de m’apporter chose à chose... Il y a des gens qui parlent ainsi en français ; en languedocien chose dans cette acception se dit estre, en gascon este (toujours suppression de r après le t). Mais le verbe estrefa est merveilleusement formé de ce nom indéfini et du verbe fa (f acere). Estehè, par la forme essentiellement gasconne de ses deux éléments, est un des traits les plus topiques de cette curieuse
1 Les éditeurs cités plus haut (p. 13) ont donc fait un contresens en traduisant « patron de la Gascogne ». Il fallait dire : saint Sever cap de Gascogne, comme si cette dénomination locale faisait partie du nom propre du saint.
étude patoise de Me François. En français, on pourrait peut-être, non pas le traduire (il est intraduisible), mais le rendre bien ou mal par telle ou telle expression empruntée à l’argot : machiner, mécaniser, pour tourmenter, tarabuster...
2° Réponse du soldat gascon à l’aventurier qui « l’invitait derechef au combat. » He pauvret, iou te esquinerie ares que son pla reposât. Vaque un pauc qui te posât corne iou, puesse truquerem. Très corrompu, mais assez facile à corriger pour un gascon gasconnant. Voici, je crois, la vraie leçon : He paouret (diminutif de pauvre, aujourd’hui inusité en Gascogne, où l’on dit praube, mais bon languedocien) iou Mesquinerie : mauvais mot du reste puisqu’il renferme une n médiane, lettre qui tombe toujours en gascon : Rabelais a pris le verbe languedocien esquina. Quelques éditions ont la forme V esquinière ; on pourrait lire Vesquinere, qui serait un exemple du conditionnel formé de l’imparfait du subjonctif latin : cette forme a existé en gascon et j’en ai trouvé un exemple en un vieux couplet de chanson, intercalé dans une églogue du plus ancien des poètes lectourois, P. de Garros ; mais je crois bien qu’elle était déjà hors d’usage dans le langage vivant d’alors et par conséquent du temps de Rabelais 1. Lisons Mesquinerie en conservant Ve muet final inutile, mais sans doute écrit par l’auteur. — J’écrirai repausat au lieu de reposât, qui est encore probablement un lapsus de plume française. — La seconde phrase renferme quelques mots plus gravement malades, que je crois pourtant avoir remis sur leurs pieds : Dans vaque, je change le v en b, ce qui ne peut faire doute au point de vue de la prononciation de nos contrées, non seulement gasconnes, mais languedociennes. Un pauc va bien, ce semble ; mais qui n’a rien à faire dans la phrase ; c’est pourquoi sans doute l’une des éditions les plus soignées de Rabelais, celle de l’Aulnaye, l’a supprimé ; mais il faut le maintenir, ou plutôt retenir, en les modifiant selon les exigences du sens, ces trois lettres qui n’ont pu se glisser là absolument sans raison ; je propose de les ajouter avec une modification légère au mot précédent, qui devient alors un diminutif, très cher aux Landais : un paucquet, plus simplement un pauquet, mais Rabelais aime ces redoublements de consonnes. — Te posât, impossible ! Je transcris repausat ( repausa-t , te reposer !) Et le sens marche à merveille. L’avant-dernier mot seul nous arrête encore : à vrai dire puesse n’est pas, ne peut pas être un mot.
1 Cette canson rustica forme le début de la première églogue de Garros :
Auqêra, auqêra, tant es bêra,
Si tu l’amauas et t’amêra.
LÉONCE COUTURE
Je suppose qu’il faut lire : puch se... Comment puch serait-il devenu pues ? Je ne sais trop, mais dans les hasards d’une écriture très cursive, c a pu devenir e, h a pu devenir s. D’ailleurs il est permis de supposer plusieurs changements successifs, soit fortuits, soit (ce qui est pire) plus ou moins réfléchis, qui pouvaient amener le texte encore plus loin de l’original 1.
Présentons maintenant aux lecteurs le conte du soldat de Saint- Sever, avec les corrections indiquées et justifiées plus haut.
Il me souvient qu’au camp de Stockholm, un gascon nommé Gassiarnaud, natif de Saint-Sever, ayant perdu au jeu tout son argent, et de ce grandement fasché (comme vous savez que pecunia est alter sanguis...), à l’issue du berlant, devant tous ses compaignons disoit à haute voix : « Peu cap de bious, hillots, que mau de pipe bous tresbire ! Ares que pergudes son las mies bingt et quoate baquetes, ta pla douneri pics, trucs, e patacs, s’ei degun de bous autz qui boille truquas ambe you a bets embis. » Ne respondant personne, il passe au camp des Hondrespondres et reiteroit ces mesmes paroles. Mais les susdits disoient (en allemand) : « Le gascon semble vouloir se battre avec tout le monde, mais il est plus enclin à dérober : ainsi donc, bonnes femmes, prenez garde à votre ménage. » Et ne s’offrit «au combat personne de leur ligue.
Pourtant passe le gascon au camp des adventuriers françois disant ce que dessus et les invitant au combat gaillardement avec petites gambades gasconiques. Mais personne ne lui respondit.
Lors le gascon au bout du camp se coucha près les tentes du gros Christian, chevalier de Crissé, et s’endormit. Sus l’heure un adventurier, ayant pareillement perdu tout son argent, sortit avec son espée, en ferme deliberation de combattre avec le gascon, veu qu’il avoit perdu comme lui... De fait, l’ayant cherché parmy le camp, finalement le trouva endormy. Adonc lui dit : « Sus ho, hillot de tous les diables, lève-toy : j’ay perdu mon argent aussy bien que toy. Allons nous battre gaillard, et bien à point frotter notre lard. Advise que mon Verdun ne soit point plus long que ton espade. » Le gascon tout esblouy lui respondit : « Cap de sant Arnaud, quau seys tu qui me rebeilles ? Que mau de taouerne te gyre ! Ho san Siobé cap de Gascogne, ta pla dormie iou, quoand aquest taquain m e bingut estehé. » L adventurier l’invitait de rechef au combat ; mais le gascon luy dist : « Hé pauret, you te esquinerie, ares que son pla repausat. Yayne un paucquet repausat comme you, puch se truquerem. » Avec 1 oubliance de sa perte, il avoit perdu l’envie de combattre. Somme, en lieu de se battre et soy par adventure entre-tuer ils allèrent boire ensemble, ehascun sus son espée. Le sommeil avoit fait ce bien et pacifié la flagrante fureur des deux bons champions.
Je n’ai pas à insister sur l’agrément de ce récit et l’originale fantaisie des dialogues qu’il renferme. Mais je voudrais donner les
i Je m’abstiens volontairement de toute réflexion sur l’emploi de se réfléchi (a la première personne) et sur la flexion de truquerem. Je veux faire court et j’avoue quelque incertitude.
indications utiles sur l’origine du conte et l’adaptation qu’en a faite l’auteur de Pantagruel. Sur ces deux points, je n’ai pas fait de longues recherches ; je ne puis fournir que les renseignements amassés dans l’édition Variorum de Rabelais (par Esinangart et Eloi Johanneau, Paris, Dalibon, 1823, 8 vol. in-8° ; t. V, p. 187-194).
Origine. — Comme l’a remarqué La Monnoye ( Menagiana , III, 380), Rabelais a pris ce conte au dialogue de Pierre Arétin, del Giuoco, dont la dédicace est du 25 mars 1543, date à noter pour constater que c’est bien l’auteur français qui est l’emprunteur. Voici le récit original, fidèlement traduit de l’italien :
Un soldat, ayant perdu non seulement sa paie et son crédit, mais sa cape et son épée, dévoré de rage, le visage en feu et la foudre dans la voix, se précipite un couteau à la main en disant : Que tout bon drôle qui voudra s’égorger avec moi, marche contre ce couteau, avec telles armes qu’il voudra. — Comme on ne doit aucune attention à celui que le vin a mis en fureur, ou qui renie par fantaisie, il n’y eut personne qui lui répondît ; aussi, s’étant mis à dormir par fatigue, il digéra sa colère dans le sommeil. Au moment de son réveil, ou plutôt après s’être levé, il voit venir à lui un autre enragé, qui le défie à combattre tout nu, offrant à l’acceptant l’avantage d’employer l’arquebuse et le corselet ; et plus il rêvait à la perte de ses deniers, plus il pressait son défi. Quand le soldat sorti du lit l’eut supporté un moment il lui mit la main sur l’épaule en lui disant : Frère, va dormir comme moi et viens me parler ensuite.
Ce conte était célèbre ; il est résumé dans la pièce de Mellin de Saint-Gelais, intitulée : Réponse au cartel des ennemis d’amour :
Car vos propos nous faisoient souvenir D’un qui vouloit gendarme devenir,
Non point pourtant qu’il fust hardi, mais pour ce Que le pauvre homme avoit perdu sa bourse.
Et n’eût pas mieux voulu qu’une bataille Pour y mourir, n’ayant pas une maille.
Nous connoissons à la mesme écriture Le vrai jargon, le style, la nature,
De maistre Pierre...
C est-à-dire de 1 Arétin, déjà connu en France par plusieurs traductions.
On voit la narration dans sa simplicité primitive. Est-elle d’origine populaire ? Le tour bref, naïf, génial peut porter à le croire. En tout cas, j’accepterais cette hypothèse plus volontiers que celle d’une imitation d’Horace (Epist. 1. II, n*, v. 26-40).
Adaptation. — Rabelais, qui invente peu, mais transforme volontiers et avec une imagination inépuisable, a fait de ce petit conte
LÉONCE COUTURE
une sorte de drame à plusieurs scènes. Mais il faut noter surtout le soin qu’il a pris de préciser, de caractériser, d’individualiser le lieu et les personnages.
La scène est à Stockholm. Il s’agit évidemment de la guerre entreprise contre les Suédois par Christiern II, roi de Danemarck. Pour faire valoir les droits qu’il affichait à la couronne de Suède, ce roi assiégea Stockholm en 1518, avec une armée composée de Saxons, de Frisons, d’Ecossais et de Français envoyés par François Ier. Parmi ces derniers, il se trouvait, en effet, des gascons ; ce n’est pas une invention de Rabelais, c’est un fait authentique, comme le montrait l’année dernière, à la Société archéologique du Gers, M. Ch. Palanque L Voilà donc une sorte de garantie historique, en tout cas une précieuse note de réalité pour la page citée du Pantagruel. — Il faut ajouter peut-être qu’il y a une autre note caractéristique dans le personnage qui parle, et qui atteste avoir assisté lui-même au siège de Stockholm. S’il faut admettre l’identification de Bridoie avec le célèbre jurisconsulte Tiraqueau, tout concorde à merveille : Tiraqueau, n’étant mort qu’en 1558, avait pu dans sa jeunesse assister à ce siège.
Autre note personnelle : la mention du gros Christian, chevalier de Crissé. J’apprends, dans l’édition déjà citée, qu’il s’agit de Jacques Turpin (Christian était sans doute son nom familier), seigneur de Crissé, en Anjou (aujourd’hui Crissay, Indre-et-Loire), issu d’une des plus anciennes familles de sa province et proche parent du cardinal Jean du Bellay, par Catherine du Bellay sa première femme.
C’est ainsi que, par des emprunts à l’histoire soigneusement calculés, maître François sait donner à une narration fantastique la précision et le ton de la réalité. La même intention se manifeste d’une façon encore plus frappante dans l’imitation stricte des parlers locaux. On a remarqué que les phrases de haut allemand intercalées dans le conte appartiennent au dialecte des Frisons, qui étaient nombreux dans l’armée de Christiern. Quant à l’idiome gascon, il était suggéré naturellement par la bravade du soldat ruiné au jeu, vraie gasconnade, d’après le mot reçu. Mais il a fallu une préoccupation toute particulière de réalisme pour indiquer la patrie locale de ce gascon et pour lui emprunter, grâce sans doute à quelque étudiant de Saint-Sever, le propre parler de cette petite ville.
Ce souci de préciser, de réaliser les circonstances accessoires d’un
l Un gascon en Danemark, dans le Bulletin cle la Société Archéologique du Gers, 2P année, 2P trimestre.
récit me rappelle une des œuvres littéraires de notre dix-neuvième siècle où un tel procédé a été le plus soigneusement mis en usage. Je veux parler de la Vénus d’ille de Mérimée. Le fond en est, comme on le sait bien, un conte merveilleux dont on a indiqué plus d’une fois les plus anciennes sources, en oubliant, il est vrai, la plus récente, celle où l’écrivain a puisé 1. Mais fidèle à ses habitudes de réalisme précis, Mérimée a encadré ce conte dans une relation de voyage aux incidents locaux et strictement personnels. Peut-être cependant y a-t-il entre ce cadre réel et le caractère fantastique et païen de la narration principale une disparate excessive, tandis que la page de Rabelais présente une parfaite fusion, une complète harmonie du cadre historique et du conte plaisant qu’il a eu soin d’y adapter.
1 C’est un roman français de 1625 ; cette étude prêterait à des développements qui ne sont pas de mon sujet.