LA COMPLAINTE DE NOTRE-DAME SUR LA PASSION DE N.-S.-J.-C
Poésie, en langue d’oc, du quatorzième ou du quinzième siècle 1
En bouleversant ces jours derniers la masse énorme et confuse de mes notes, je suis tombé sur une poésie chrétienne de notre vieille langue du midi de la France que j’avais complètement perdue de vue. Je l’ai relue avec le charme de la nouveauté, et, si je puis le dire, avec attendrissement. Or, puisque nous voici à l’entrée de la semaine où tous les enfants de l’Eglise méditent le mystère sanglant de la Rédemption, ne me sera-t-il pas permis de glisser à travers de rudes travaux d’histoire cette simple et pieuse complainte consacrée à la Mère des Douleurs ?
Je n’ose pas la donner pour un chef-d’œuvre de poésie ; il y a quelque faiblesse dans l’agencement de plusieurs strophes, des négligences dans la composition et dans les rimes; surtout la langue en est appauvrie et mêlée, voisine déjà de l’entière décadence. Tracé par une main du quinzième siècle dans le volume manuscrit où je l’ai copié, ce poème peut être antérieur d’un siècle, mais il ne saurait remonter plus haut. Or, il n’y avait plus alors dans notre beau Midi ni cours brillantes, ni réunions de troubadours et de jongleurs, ni tournois poétiques, — les chants avaient cessé ! — mais abondance de guerres, de souffrances, de lléaux, de mortalités. Abandonnée à l’incurie du vulgaire, la langue ne pouvait guère atteindre à l’éloquence que par des plaintes et des gémissements. En faisant couler encore des larmes de ces yeux épuisés par tant de douleurs, les complaintes pieuses relevaient, consolaient et sanctifiaient les âmes.
i Extr. de la Rev. de Gasc., 1862.
Il semble qu’on pourrait reconnaître à celle qu’on va lire un caractère semi-liturgique. Le titre latin dont elle est précédée y prête déjà. Les Planctus B. M. V., dont le Stabat du franciscain Jacopone de Todi est le chef-d’œuvre consacré aujourd’hui par l’usage général de l’Eglise latine, se multiplièrent sous diverses formes, du treizième au seizième siècle. Il n’est pas surprenant que la langue vulgaire, qui s’était fait au Midi comme au Nord une certaine place dans la Sainte Liturgie, ait voulu avoir son Stabat, moins solennel, moins lyrique, mais plus instructif, plus historique et plus développé que l’autre. Le fait est que j’ai trouvé le texte que je publie à la fin d’un grand livre d’Evangiles à l’usage de l’église d’Alby, qui se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque impériale 1. La place de notre complainte dans ce volume liturgique, qui ne renferme pas d’autre pièce en langue vulgaire, ne démontre-t-elle pas, ou à peu près, qu’elle fut autrefois chantée dans les églises ? Elle n’est certainement pas restée confinée dans Alby, elle a dû se répandre jusque dans nos contrées, quelle que fût sa provenance originelle. Ainsi, le planh sobre planh ! dolor sobre dolor ! a peutêtre retenti, il y a quatre siècles, sous les voûtes de nos vieilles églises et dans les cœurs si chrétiens de nos aïeux.
Je publie, en l’accompagnant d’une traduction aussi simple et aussi fidèle qu’il m’a été possible de la faire, une copie prise un peu à la hâte à la Bibliothèque, il y a quelque trois ans. Je crois cependant pouvoir en garantir l’exactitude générale. J’y ai établi une ponctuation régulière et introduit l’emploi de l’apostrophe, non celui du trait d’union adopté par Raynouard, mais dont les meilleurs éditeurs actuels aiment mieux se passer. Il y a des fautes de copiste dans le texte de l’Evangéliaire que j’ai transcrit. Je n’en ai rectifié que deux ou trois des plus évidentes en indiquant la correction au bas de la page. D’autres redressements très plausibles sont seulement indiqués en note. Un plus grand nombre de changements fort légers auraient remis tous les vers sur leurs pieds et ramené au type régulier de la langue des troubadours plusieurs mots qui s’en écartent. Mais quelques-unes de ces irrégularités doivent être du fait de l’auteur; et on ne saurait pousser trop loin le respect d’un ancien texte, surtout quand on le publie pour la première fois.
Je crois, en effet, que ce planh est resté jusqu’à ce jour inédit. J’ai quelque souvenir d’en avoir lu les premiers vers dans je ne sais quel ouvrage relatif à la langue provençale. Mais je suis à
1 Evangelistarium albiense, petit in-fol. de 129 ff. en parchemin ; reliure aux armes de Colbert ; n° 901 du catalogue imprimé des manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
LÉONCE COUTURE
peu près certain de n’avoir jamais rencontré la pièce en son entier, ni en partie notable, dans les collections de poésies méridionales ; et il est peu de publications de ce genre que je n’aie soigneusement parcourues.
La complainte d’Alby méritait cependant de voir le jour. Il y a une piété familière et naïve, une effusion d’une simplicité charmante, un sentiment très communicatif de reproche et de douleur dans ces trente-une strophes monorimes, terminées en façon d’envoi par une prière de trois vers. Si le discours paraît se prolonger un peu trop, et les détails foisonner outre mesure, songez que la douleur aime à s’épancher avec abondance, et que ces longueurs n’apportaient aucun ennui à des âmes préparées par les saints enseignements et les émouvantes cérémonies de la liturgie quadragésimale. Un critique profane pourrait bien trouver que fra Jacopone se traîne quelquefois dans les tercets du Stabat Mater dolorosa. Mais les cœurs pieux sont ici les vrais juges, et pour eux « la liturgie catholique n’a rien de plus touchant que cette complainte si triste, dont les strophes monotones tombent comme des larmes ; si douce qu’on y reconnaît bien une douleur toute divine et consolée par les anges ; si simple enfin dans son latin populaire, que les femmes et les enfants en comprennent la moitié par les mots, l’autre moitié par le chant et par le cœur 1. »
Ce qui manque peut-être un peu à la pièce encore plus simple et plus populaire que nous publions, c’est le caractère céleste et divin de ces douleurs sacrées. Il y a ici l’intelligence exacte et littérale du récit de l’Evangile et des données de la foi ; mais la douleur de Marie, quelque éloquente qu’elle soit, ne rencontre que des accents humains. C’était quelque bon clerc aimant et pieux, mais peu versé sans doute dans la doctrine des grands mystiques du moyen âge, qui tenait la plume. Qu’il soit béni pourtant, le poète inconnu qui a mis tout son cœur dans ces strophes naïves !
Je ne veux pas relever les traits les plus touchants que le lecteur discernera bien sans moi. Je ferai remarquer seulement l’heureux choix du rythme. Le retour de la même assonance à la fin des cinq vers de chaque strophe semble prolonger et redoubler les échos d’un chant lugubre et monotone ; c’est comme le tintement répété d’une seule cloche funèbre. Le petit vers qui ferme chaque strophe monorime semble exprimer l’épuisement et la chute d’une voix noyée dans les larmes. Mais le cri qui commence toujours ce dernier vers, Hélas ! mon fils ! ay filh ! domine le chant tout entier.
1 Ozanam, les Poètes Franciscains, ch. V.
C’est la note la plus aiguë et la plus accentuée, le coup de glaive qui déchire périodiquement le tissu du discours et marque le rythme par un sanglot.
Hncipit planctus ob reberentiam passmontss fâni nri Hbu ©tm et îrolorem smp actionne iilatrig
Planh sobre planh ! dolor sobre dolor !
Cel e terra an perdut lor senhor,
E yeu mon filh, el solelh sa clardor :
Jusieus l’an mort an grande desonor.
Ay filh, tan mortal dolor !
Jusieus felos, trop etz desoblidatz ;
Mal vos membra del temps que n’es passât,
Dels grands trebalhs dont Dieu vos a gitatz*
De Farao queus ténia subjugatz...
Ay filh, tan mal vos an pagat !
Vos lo prenetz de nuech coma layro ;
E Ion menetz en las vostras maysos ;
Cij commence la complainte pour V honneur de la Passion de Noire- Seigneur Jésus-Christ et la douleur de sa très sainte Mère
I. — Plainte sur plainte ! douleur sur douleur ! Le ciel et la terre ont perdu leurs seigneur, et moi mon fils, et le soleil sa clarté ; les Juifs l’ont tué avec grand déshonneur. Hélas ! mon fils ! douleur mortelle !
II. - — Juifs félons, vous êtes trop oublieux ! Il- vous souvient mal du temps passé, des grands travaux où Dieu vous précipita, et de Pharaon qui vous tenait sous le joug. Hélas ! mon fils ! qu’ils vous ont mal payé !
III. — Vous le prîtes de nuit comme un larron, et l’emmenâtes dans vos maisons ; puis vous l’attachâtes, quand vous l’eûtes chez
LÉONCE COUTURE
Pueys l’estaquetz, cant l’aguetz reyre vos, En hun pilar, con si fos mal fachos.
Ay filh, tan mal es de vos !
Quan vos l’aguetz estacat cruzelmen,
Am correias l’anetz batre fortmen ;
Del cap au pes tôt cant ac fo sagnen, Tota la nuech lo tenguetz el turmen.
Ay filh, e tan cruzel gen !
Pueys Ion poietz sobre una cadiera,
E donetz lide una canauera,
E metiatz vos de hun ginolh en terra,
E diziatz li : Be semblas tu rey ara !
Ay filh, la mia amor cara !
A Pos Pilatz lo menetz per iutjar.
Menassetz li, car non o volia far ;
Car vos autres lo voliatz mal mesclar, Qu’el era fais a son senhor César.
Ay filh amoros e car !
vous, à un pilier, comme s’il eût été un malfaiteur. Hélas ! mon fils ! quel malheur est le vôtre !
IV. — Quand vous l’eûtes attaché cruellement, vous l’allâtes battre avec de fortes lanières ; et de la tête aux pieds quand il fut tout saignant, vous le tîntes en ce tourment toute la nuit. Hélas ! mon fils ! ô race cruelle !
V. — Puis vous le fîtes monter sur un siège élevé, et vous lui donnâtes un roseau ; et devant lui vous mettiez un genou en terre, et vous lui disiez : Tu semblés vraiment roi maintenant ! Hélas ! mon fils, mon cher amour !
VI. — Vous le menâtes à Ponce Pilate pour être jugé ; et parce qu’il ne voulait pas le juger, vous le menaçâtes, et vous vouliez lui faire un mauvais parti en disant qu’il était infidèle à César, son seigneur. Hélas ! fils si aimant et si cher !
Ad Herodes en apres Ion menetz,
Una polpra com a fol li salletz,
Gran corona de spinas li pauzetz Que tout lo cap trop cervel li trauquetz. Ay filh, e vos mot no sonetz.
Quan foc iutiat, li fez la crotz portar Sus lo seu col, e grans espenchas dar,
E am grans cops de la ciutat gitar ;
Per gran forssa lo fezetz tressuzar.
Ay filh, tan vos vech mal menar !
Am gran anta l’auetz ayssi menât,
En terra bas de sus la Crotz pauzat,
Per gran forssa las mas els pes clauelats, Am grans clauels fortmen clauelat 1.
Ay filh, be vos vech mal tractat.
Tôt clauelat en la crotz lo dressetz,
Hens la terra la crotz am luy pauzetz ;
VII. — Vous le conduisîtes ensuite à Hérode, vous lui jetâtes une robe de pourpre comme à un fou ; vous mîtes sur lui une couronne d’épines qui lui perça la tête jusqu’au cerveau. Hélas ! mon fils, et vous ne dîtes pas une parole !
VIII. — Quand il fut jugé, vous lui fîtes porter la Croix sur le col, et vous le repoussiez rudement, et avec de grands coups vous le jetiez hors de la cité, et à grand effort vous le faisiez ahaner. Hélas ! mon fils, vous avoir ainsi malmené !
IX. — Ainsi vous l’avez conduit avec grande honte, et posé sur la Croix étendue par terre, et attaché des pieds et des mains à grande force. Il est cruellement cloué avec de gros clous. Hélas, mon fils, que je vous vois maltraité !
X. — Tout cloué sur la Croix, vous le dressâtes, et vous plantâtes
l La répétition de ce mot à la rime doit provenir de la négligence du copiste.
LÉONCE COUTURE
Non ac vena que no li tremoles,
Ni no ac os que no si aloques...
Ay filh car, no mori ades !
Als apostols los pes auiatz lauatz ;
Huey an los Jusious los vostres clauelais.
Lo pa el vi lor auiatz clonat ;
Huey vos an mort, el sanc tôt escampat.
Ay filh, be vos an tormentat.
Quan fotz pauzat en la crotz cruzelmen E clauelat am grans clauels fortmen, leu vos vigui entre los layros penden On vos fazian trop grans escarnimens.
Ay filh, trastot lo cor me fen !
La hun li ditz : Aiatz merce de mi.
L’autre li ditz : Que pro a far am si ?
Dieu li respond : Tu seras huy am mi En Paradis ; d’aysso sias cert e fi.
Ay filh, remembre vos de mi.
dans la terre la Croix qui le portait ; il n’eut point de veine qui ne tremblât, il n’eut pas d’os qui ne se disloquât. Hélas ! mon cher fils ! ne pas mourir en ce moment !
XI. — Vous aviez lavé les pieds des Apôtres ; aujourd’hui, les Juifs ont cloué vos pieds. Vous leur aviez donné le pain et le vin ; aujourd’hui, ils vous ont mis à mort et ont fait couler tout votre sang. Hélas ! mon fils ! qu’ils vous ont tourmenté !
XII. — Quand vous fûtes cruellement attaché à la croix, fortement cloué avec de gros clous, je vous vis suspendu entre les larrons, tandis qu’on vous faisait d’amères moqueries. Hélas ! mon fils ! tout mon cœur se fend.
XIII. — Un d’eux lui dit : Ayez pitié de moi ! L’autre reprend : Quel profit y a-t-il à faire avec lui ? Mais Dieu lui répond : Tu seras aujourd’hui avec moi en Paradis, sois-en bien certain. Hélas ! mon fils ! qu’il vous souvienne de moi !
Filh, negun temps no volgues dire de no 1 A negun hom que vos demandes perdo 2 ;
Vos prometetz Paradis al layro.
Membre vos de my que vostra Mayre so.
Ay filh, auiatz me ma razo.
Vos moretz sol ; ieu languissi dauan.
Que fariey ieu de 3 vos lo meu enfan ?
Quim dara may cosselh d’ayssi auan ?
Tôt lo meu cor ay glassat e pezan.
Ay filh, perque viui ieu tant ?
Quand Dieu auzic sa Mayre trebalhar,
Ayssi com pot s’anet vas luy virar ;
A son cozi el l’anet comandar Et tôt suau l’a près a cofortar...
Ay filh, e com podes parlar ?
XIV. — Mon Fils, en aucun temps, vous ne voulûtes dire non à nul homme qui vous demandât merci ; vous promîtes Paradis au larron : qu’il vous souvienne de moi qui suis votre Mère. Hélas ! mon fils ! faites raison à ma prière.
XV. — Vous mourez seul, je languis désormais. Que ferai-je loin de vous, ô mon enfant ? Qui me donnera conseil dans la suite ? Tout mon cœur est glacé et appesanti. Hélas ! mon fils ! pourquoi me faut-il tant vivre ?
XVI. — - Quand Dieu entendit sa Mère se désoler, il se retourna vers elle comme il put, et se mit à la recommander à son cousin, et à la réconforter tout doucement... Hélas ! mon fils ! et comment pouvez-vous parler ?
1 II faudrait effacer dans ce vers le mot de ou le premier no.
2 II suffit pour corriger la mesure de ce vers de dire queus au lieu de que vos ; on peut faire la même correction au 4e vers de cette strophe ; strophe 22, vers 1, etc.
3 Peut-être faut-il lire ses au lieu de de.
LÉONCE COUTURE
E vay li dire : Femna, vet te ayssi Ton filh Johan, pren lo en loc de mi.
Cozi Johan, ma maire te coman 1 :
Sias li bon filh, car ieu mori ayssi.
Ay fdh, cals cambis a ayssi !
Set ay, dich Dieu, a heure donatz mi.
Una espongna molhada ac aqui Am suia e am fel mesclat am amar vi.
En auta vocz cridet : Hely ! Hely !
Ay filh ! 2 ta mal beuratge a ayssi ?
Dieu paire meu, ieu t’ev be obezit :
En las tuas mas comandi mon sperit, Recep lo me quan del cors sia partit.
Lo cap bayssa, l’esperit n’es salit.
Ay fdh ! e tan doloros crit !
XVII. — Et il se prend à lui dire : Femme, voici ton fils Jean, prends-le en ma place. Cousin Jean, je te recommande ma mère. Sois lui bon fds, car je meurs ici... Hélas ! mon fils, quels changements sont ceux-ci !
XVIII. — J’ai soif, dit Dieu : donnez-moi à boire. Il y eut là une éponge mouillée avec de la suie et avec du fiel mêlé à du vin amer. A haute voix il cria : Eli ! Eli ! — Hélas ! mon fils ! le mauvais breuvage !
XIX. — O Dieu, mon père, je t’ai bien obéi. Je remets mon esprit en tes mains ; reçois-le quand il sera parti du corps. Il baisse la tête ; l’âme en est partie. Hélas ! mon fils ! quel cri douloureux !
3 Ce vers a été probablement bouleversé par le copiste, il devrait se terminer par Cozi.
2 J’ai effacé le mot filh, qui était répété mal à propos.
Quan la Verges vie son filh mort e pendut,
Ploran dizia : Mal l’auetz conegut.
1 Era vengut per la vostra salut ;
Car vos autres erets trastotz perdutz.
Ay filh, tan gran dol m’es crescut.
Filh, qui vos a vist [e] ara vos ve nul,
Sobre la crotz fortmen ben estendut,
De quada part a un lairo pendut,
Totz homs vos pot auer desconogut,
Ay filh, tan etz vielmen tengut !
Yeu vos conseubi senes corrompemen,
Huey m’es romput tôt lo meu cors dolen.
Senes dolor foc lo vostre nayssamen ;
Huey es lo jor del meu despartimen,
Ay filh, per lo vostre turmen.
En autre hostal foc votre nayssamen On las bestias vos fazian onramen ;
XX. — Quand la Vierge vit son fils mort et pendu, elle disait en pleurant : Vous l’avez mal connu. Il était venu pour votre salut : car vous étiez perdus tous tant que vous êtes. Hélas ! mon fils ! que ma douleur s’est accrue !
XXI. — O mon Fils ! tout homme qui vous a vu autrefois, et vous voit à cette heure si durement étendu sur la croix, avec un larron pendu de part et d’autre, tout homme peut vous méconnaître, hélas! mon fils ! tant votre apparence est vile !
XXII. — Je vous conçus sans corruption ; aujourd’hui tout mon cœur est brisé de douleur. Votre nativité fut exempte de toute souffrance ; aujourd’hui est le jour de mes déchirements, hélas ! mon fils ! à cause de votre supplice.
XXIII. — Votre naissance fut dans une demeure où les bêtes vous
i J’ai supprimé au commencement de ce vers Car, erreur évidente du copiste.
LÉONCE COUTURE
Ara etz enclaus en autre monimen On los Juzieus vos gardo cruzelmen.
Ay filh, ta mal trebalhamen !
En la grepia mes lo fe fotz pauzat,
En pauvres draps dossamen enuolopat ; Ara etz cubert, liât, e sagellat El sépulcre que es de peyra talhat.
Ay filh, be vos an ensarrat.
Quan vos fotz 1 nat, vengro los pastorels Cantan am gaug, balan am caramels ; Aras vos an près los fais Juzieus cruzels Ab corns, ab critz, ab barrais, ab cotels. Ay fdh a m oros e bel !
Filh, ieu vos vigui als très reys adorar Ab grau honor, e lor thesaur donar ; Huey vos ay vist laiamen despolhar
rendaient honneur ; vous êtes enfermé maintenant dans un autre monument, où les Juifs vous gardent par méchanceté. Hélas ! mon fds ! quelle affreuse désolation !
XXIV. — A la crèche, vous fûtes posé sur le foin, doucement enveloppé dans de pauvres draps ; maintenant vous êtes couvert, lié, scellé dans le sépulcre taillé dans la pierre. Hélas ! mon fds ! comme ils vous ont enserré !
XXV. — - Quand vous fûtes né, les bergers vinrent chantant avec joie, dansant aux chalumeaux ; maintenant les Juifs traîtres et cruels sont venus vous prendre avec des cors et des cris, avec des bâtons et des couteaux. Hélas ! mon fds, si aimant et si beau !
XXVI. — Mon Fils, je vis les trois Rois vous adorer avec grand honneur et vous donner leurs trésors ; aujourd’hui je vous ai vu
l J’ai écrit fotz au lieu de foratz.
Als fais Juzieus, ferir e malmenai*.
Ay filh, e qui o a auzat far ?
Yeu vos portaua en mon bras dossamen : Huey vos ey vist clauelar duramen Als fais Juzieus ab grans clauels fortmen ; Huey vos hey vist de cap tros pes sagnen. Ay filh ! tan gran es lo turment !
Yeu [am] vos fugigui per paor de Herodes En Egypte, que no vos aussigues ;
Ara vos an mort los vôtres meteysses,
E de la mort no se penedo ges,
Ay filh, e tant mal lor es près !
Yeu et Joseph vos ananem cercar, Ausiguem vos el temple disputar ;
Huey vos ey vist en la crotz penjar Als fais Juzieus ferir e despachar,
Ay filh, tan fol m’es lo parlai*.
dépouillé vilainement, frappé, maltraité par les traîtres Juifs. Hélas ! mon fils ! qui a osé agir de la sorte ?
XXVII. — Je vous portais doucement sur mon bras ; aujourd’hui je vous ai vu clouer durement par les traîtres Juifs avec des clous si gros et si forts ! aujourd’hui je vous ai vu ensanglanté de la tête aux pieds. Hélas ! mon fils ! quel affreux tourment !
XXVIII. — Je fuis avec vous jusqu’en Egypte par crainte d’Hérode qui voulait vous tuer ; et maintenant vos frères eux-mêmes vous ont mis à mort, et ils n’ont aucun repentir de leur crime, hélas P mon fils ! et pourtant bien mal leur en a pris !
XXIX. — Joseph et moi, nous allions vous chercher, et nous vous entendions disputer dans le temple ; aujourd’hui je vous ai vu suspendu sur la croix, frappé et achevé par les traîtres Juifs. Hélas ! mon fils ! je m’égare en mes paroles !
LÉONCE COUTURE
Filh, vos intretz dimenge eaualgan,
E deuan vos las raubas estendian,
Els paucs els grans totz vos benezian,
El rey del cel [totz] vos apelavan,
Ay fdh, et totz vos benezian.
Ay traydos, ben etz desesperatz :
Huey labetz mort. Con fas ta mal pecat,
Que ab lança li trauquetz lo costat Uns al seu cors, l’auetz lo cor traucat ?
Ay filh e vos an mot nafrat.
Huey may es temps, filh, que ieu vos reçoit Nostra vida mesclada am la mort,
E amb aco ieu trobarie cofort.
amen.
XXX. — Mon fils, dimanche, vous fîtes votre entrée en chevauchant, et devant vous ils étendaient leurs robes, et petits et grands vous bénissaient tous ; ils vous appelaient tous le Roi du ciel, hélas ! mon fils, et tous vous bénissaient.
XXXI. — Ah ! traîtres, bien êtes-vous désespérés : aujourd’hui vous l’avez mis à mort. Comment fîtes-vous si vilain péché, qu’avec une lance vous lui perçâtes le côté jusqu’au cœur ? et vous lui avez percé le cœur ! Hélas ! mon fils, comme il vous ont navré !
XXXII. — Désormais il est temps, mon fils, que je vous rappelle notre vie mêlée à la mort ; et en cela je trouverai ma consolation. Ainsi soit-il.