LES DERNIERS TROUBADOURS
M. Paul Meyer s’est fait, bien jeune encore, une belle réputation parmi les érudits. Il est reconnu par les hommes du métier que l’Allemagne, trop longtemps notre maîtresse en ce point (comme en d’autres, hélas !), n’a pas un romaniste plus solide et plus exercé que le traducteur de Flamenca. Sans être pour la plupart des philologues déterminés, les lecteurs de la Revue de Gascogne savent bien quelque chose des titres de M. Meyer. Non seulement ils ont été mis au courant, par des comptes rendus très consciencieux, quoique très laudatifs, de sa valeur exceptionnelle comme éditeur de textes provençaux et comme historien de la poésie méridionale, mais encore ils ont pu le juger par eux-mêmes dans les travaux qu’il a bien voulu nous confier : une traduction inachevée du curieux et difficile texte de Girart de Roussillon, et un excellent mémoire sur le Guillaume de la Barre d’Arnaut Vidal, de Castelnaudary.
Du reste, M. Meyer n’est, pour ainsi dire, qu’à l’entrée de sa carrière, et la fondation à Paris d’un recueil périodique important (la Romania ), consacré à l’étude des langues romanes, ne tardera pas, nous l’espérons bien, d’étendre et d’affermir, avec sa réputation, l’influence de ses doctrines et de ses travaux. Mais ce que nous ne cesserons de lui demander, chaque fois qu’il nous en fournira l’occasion, ce sont des livres d’usage, de vulgarisation, qui nous manquent trop pour une branche de la philologie à laquelle nous devons, en grand nombre, nous intéresser activement. Les livres de Raynouard sont volumineux et fort chers ; le plus essentiel manque
1 Les derniers troubadours de la Provence, d’après le chansonnier donné à la Bibliothèque impériale par M. Giraud, par Paul Meyer. 1 vol. gr. in-8°, de 208 p., Paris, libr. A. Franck, 1871. — Extr. de la Rev. de Gasc., 1871.
LÉONCE COUTURE
dans le commerce ; tous sont en partie erronés et arriérés. Nous n’avons, ni sur la grammaire, ni sur la métrique, ni sur l’histoire littéraire des troubadours, des guides, des manuels français un peu complets, au courant de l’état actuel des études romanes. Nous les attendons de M. Paul Meyer. Nous ne l’en remercierons pas moins des recherches plus particulières, des dissertations plus circonscrites, et par là même plus profondes et plus neuves, dont il a souvent la bonne pensée d’enrichir la science. Jamais peut-être il n’a rien publié à ce point de vue de plus riche et de plus sûr que le mémoire dont nous avons transcrit le titre en tête de cet article et qui a paru d’abord dans la Bibliothèque de l’école des Chartes.
On comprend bien que ce n’est pas un livre d’exposition brillante et facile et de lecture courante, comme on pourrait s’y attendre sans le nom de l’auteur et la spécialité du recueil d’où l’ouvrage est extrait. C’est une œuvre de philologie plus que de littérature proprement dite. Mais, loin d’exclure la biographie, l’histoire et la poétique, la philologie se fond souvent avec elles et leur fait tour à tour des dons et des emprunts. Malgré tout, les chercheurs de lectures récréatives sont prévenus. Sans y mettre la moindre façon, M. Meyer ne se prive pas d’une seule occasion de discuter une forme grammaticale, d’épuiser une question de métrique, de vider, par une patiente confrontation de textes, un problème d’attribution ou d’authenticité. Il ne se croit pas obligé de traduire toujours (j’avoue que je le regrette, il y réussit si bien !) les poésies provençales qu’il édite en grand nombre pour la première fois. Son but, son souci principal, n’est pas même de présenter, dans un tableau complet et régulièrement ordonné, une époque entière, une école particulière de poètes. Il décrit, analyse, élucide un recueil, un seul recueil, non pourtant sans s’aider de bien d’autres. Il est vrai que ce recueil ne renferme guère que des troubadours de Provence et de la dernière époque de notre poésie méridionale. De là l’unité réelle et la portée spéciale du travail de M. Meyer.
Il consacre principalement son Introduction (p. 1-25) à faire connaître le volume dont les textes (avec amples et doctes notices ) défraient ensuite le corps de son mémoire (p. 26-138) b C’est un
1 La fin du mémoire de M. P. Meyer (p. 139-207) est occupée par un Appendice qui n’est susceptible ni d’analyse, ni de lecture suivie, et qui n’est pas pourtant la moins estimable partie de son travail, soit par la peine qu’il a dû coûter à taire, soit par les services qu’il peut rendre pour les recherches dans les recueils des troubadours. Il contient, avec un détail très minutieux et une quantité de références et d’annotations : 1° la table du chansonnier Giraud ; 2° celle du chansonnier La Vallière ; 3° la table alphabétique des troubadours qui se trouvent dans ces deux recueils.
« volume en fort papier de coton, contenant en son état actuel 73 feuillets. » Quant au contenu littéraire, il y a là 185 pièces, dont 32 n’avaient pas été trouvées ailleurs. L’origine provençale du recueil est démontrée, non seulement par le choix des auteurs, mais par les habitudes graphiques du copiste qui déforme une foule de mots sous l’influence du langage usuel de son temps et de son pays.
Ce précieux chansonnier (c’est le nom que M. Guessard, dans son enseignement de l’Ecole des chartes, que j’ai eu le bonheur de suivre en 1859, donnait à ces sortes de recueils, non sans souligner et interpréter ; mais ses disciples le rendront usuel, et il est d’ailleurs du meilleur et du plus ancien usage) ce chansonnier a été donné à la Bibliothèque nationale en 1859, par M. Charles Giraud, ancien ministre de l’instruction publique et membre de l’Institut, à qui M. Meyer a dédié son mémoire. M. Giraud tenait ce volume de Mme la marquise de Simiane, qui le lui offrit en 1836. Il le communiqua peu après à M. Raynouard qui, ayant achevé ses principales publications en ce genre, ne put en faire grand usage. « Il se contenta d’en publier dans l’Annuaire de la Société de l’histoire de France pour l’année 1837 deux couplets qu’il attribua à Richard Cœur de Lion. C’était une erreur. La pièce anonyme d’ou ces deux couplets sont extraits... est de Cercamon, » un troubadour gascon, comme l’on sait ; aussi n’ai-je pas voulu négliger de noter cette correction de M. Meyer, parmi une foule d’autres que j’aurais pu relever dans son livre.
L’histoire connue du chansonnier Giraud n’allait pas au-delà des dernières années du dix-huitième siècle. « A cette époque il appartenait à la famille de Simiane. Lorsqu’elle partit pour l’émigration, ce précieux volume fut, avec les archives de la famille, enfoui dans la cour du château au pied d’un olivier. La terre de Provence a été légère au vieux chansonnier. C’est à peine si les bords un peu usés des feuillets (et qui l’étaient peut-être auparavant) attestent un séjour de plusieurs années au-dessous du sol. » Mais M. Meyer a su retrouver un point très essentiel de l’histoire antérieure du poétique manuscrit. C’est qu’il a été la propriété de Jehan de Nostre- Dame, auteur des Vies des plus célèbres et anciens poètes provensaux, qui ont ftourij du temps des comtes de Provence (Lyon, Alex. Marsilii, 1575).
Ce n’est pas ici une simple anecdote, n’intéressant que la curiosité la plus minutieuse en bibliographie. C’est un fait important pour l’histoire critique de la poésie méridionale. La source principale de cette histoire, en Italie et en France, a été trop longtemps le petit livre de Jehan de Nostre-Dame. Il est vrai que ce livre était décrié
depuis quelques années et sous le coup de la réprobation des meilleurs juges, MM. Diez et Paul Meyer, par exemple. Mais on n’aurait pas cessé d’y recourir pour les parties obscures de l’histoire des troubadours, et son témoignage aurait souvent été reçu faute d’autre. Aujourd’hui, mieux que jamais, nous pouvons juger comment Nostre-Dame a fait son livre ; nous lisons les textes mêmes qu’il avait sous les yeux et nous voyons les altérations qu’il leur faisait subir et les fictions qu’il y ajoutait sous l’inspiration d’un patriotisme* peu scrupuleux. Il a eu soin de se garer derrière des autorités imposantes, dont la principale est, ce semble, celle d’un Monge de Mont ma jour, historien et fléau des poètes de Provence. Mais M. Diez avait déjà vu que ce prétendu moine provençal est un troubadour d’Auvergne, le moine de Montaudon; Nostre-Dame n’a eu qu’à remplacer ce dernier nom par un nom de son pays et à mêler quelques traits empruntés d’une poésie authentique à toutes les inventions qu’il a voulu.
Cette double manie, de tout provencaliser et de grossir le catalogue des écrits qui n’ont été vus que par l’auteur qui les cite, donne la vraie mesure de la valeur historique de Jehan de Nostre-Dame. Son procès était fait au point de vue négatif, et M. Paul Meyer s’en était déjà prévalu pour traiter selon ses mérites un livre « déplorable » sur les troubadours, publié par un professeur de faculté, qui, pour le dire en passant, a été aussi professeur au collège d’Auch. Mais aujourd’hui, non seulement Nostre-Dame est écarté comme absolument suspect ; de plus, après confrontation de pièces et collation de textes, il est jugé, convaincu, condamné ; et l’on ne peut plus accepter de lui, en dernière analyse (j’emprunte les expressions mêmes de M. Meyer), qu’« un petit nombre de noms propres qu’il faut, au préalable, dépouiller de tous les renseignements biographiques joints par l’auteur. »
Je veux donner un exemple de ces travestissements audacieux de l’histoire ; je ne le prends pas dans le livre de M. Paul Meyer, parce que je tiens à citer un trait qui se rattache directement à l’histoire littéraire de la Gascogne et non à celle de la Provence. Nos lecteurs connaissent au moins de nom le plus original des troubadours gascons, Marcabrun. Je vais résumer ici les notices authentiques de ce poète et montrer ensuite ce que ces notices sont devenues entre les mains du faussaire provençal.
J’ai dit notices authentiques ; il faut entendre simplement des souvenirs rédigés de bonne foi, avec plus ou moins de certitude, par les premiers faiseurs de collections. Il y a deux de ces rédactions biographiques sur notre malin troubadour. D’après la première, « il
fut exposé à la porte d’un homme riche et jamais on ne sut qui il était, ni d’où. Aldric du Villar le fit élever ; il demeura ensuite si longtemps avec un troubadour nommé Cercamon qu’il se mit luimême à trouver. Alors il portait le nom de Panperdut, mais ensuite on le nomma Marcabrun.... Il fut si médisant qu’à la fin les châtelains de Guion, dont il avait dit beaucoup de mal, le firent mourir. » 1 — D’après la seconde version, « Marcabrun était de Gascogne, fils d’une pauvre femme qu’on nommait Marie Brune, » etc. Ces deux versions sont un peu différentes, mais non peut-être inconciliables, sur un seul point. Sur les autres, elles coïncident, et ne laissent aucun doute touchant l’époque et le pays de Marcabrun.
Mais il fallait à Nostre-Dame des faits provençaux, des femmes poètes, des cours d’amour, etc. La naissance équivoque de Marcabrun, la mention de sa mère, travaillées par sa féconde imagination, lui suffisent pour se satisfaire. Je cite quelques traits de son 62e chapitre.
De Marchebrusc et de sa mère
Marchebrusc, gentilhomme de Poictou, vint habiter en Provence avec sa mère, qu’estoit la plus brave courtizane qui fût de long temps en Provence, issue de la maison des Chabbots, noble et tresancienne race de Poictiers ; estoit docte et savante aux bonnes lettres, et la plus fameuse poete en nostre langue provensalle et és autres langues vulgaires, autant qu’on eust peu desirer. Tenoit cour d’amour ouverte en Avignon, où se trouvoyent tous les poetes gentilshommes et gentilsfemmes du pays, pour ouyr les difïinitions des questions et tensons d’amour qui y estoyent proposées, et envoyées par les seigneurs et dames de toutes les marches et contrées de l’environ... Elle eut ce seul fils nommé Marchebrusc, non moins bon poete que la mere, etc.
Il faut s’arrêter ; nous nous heurterions bientôt à la mention habituelle du Monge des isles d’or , garant des mensonges de Nostre- Dame ; au synchronisme absurde de Marcabrun et de la reine Jeanne de Naples, enfin à cette assertion encore plus ridicule : « Aucuns ont escript que les sonnets de Pétrarque feist contre Rome, estoyent faicts contre la mère de ce Marchebrusc... ! »
M. Paul Meyer me pardonnera d'avoir quitté un instant son livre pour citer ce spécimen des sottes fictions d’un auteur qu’il a définitivement chassé de l’histoire sérieuse. Il m’excusera aussi de ne pas analyser la principale partie de son mémoire, de ne pas même citer les noms des dix-huit troubadours, dont quelques-uns tout à fait inconnus jusqu’ici, qui sont l’objet de ses savantes notices. Tous ces
i Cf. texte cité plus haut, p. 479.
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noms sont étrangers à notre province. Il est vrai que beaucoup de discussions critiques auxquelles leurs œuvres donnent lieu intéressent généralement l’histoire de la langue et de la poétique méridionales. Mais ces discussions sont presque toujours si strictement scientifiques que je ne me hasarde pas à les rendre accessibles aux profanes lecteurs. Il est pourtant de mon devoir de signaler au moins, parmi une multitude de recherches neuves et approfondies, tout un essai de poétique sur un genre de composition presque ignoré jusqu’à présent, Y estampida, en français estampie (p. 78-84).
Après cela, je n’ai qu’à recommander vivement le volume de M. Paul Meyer, non à tous les lecteurs, mais aux romanisants de bonne volonté. Pour moi, qui ne suis en ce genre qu’un très humble amateur, j’y ai trouvé, même dans les plus rudes passages, intérêt et utilité. Il est vrai que ma pensée se portait souvent, par rapprochements plus ou moins naturels, aux Italiens que j’ai plus fréquentés, je le confesse, que les Provençaux. Qu’on me pardonne à ce sujet de noter deux de ces rapprochements, que je crois pouvoir donner comme neufs et comme miens, sans oser les garantir bons, ce qui vaudrait encore mieux. — Le chansonnier Giraud renferme un assez grand nombre de ces couplets isolés, formant chacun un tout indépendant, qu’on appelait coblas esparsas. Cette épithète me semble jeter du jour sur l’expression un peu étrange rime spcirse du premier sonnet de Pétrarque. Les commentateurs l’interprètent bien sans doute ; mais la comparaison avec le mot provençal donne, ce me semble, au mot italien une netteté, une valeur technique qui lui faisaient défaut. — Nous voyons tels et tels troubadours désigner leur dame par le titre de guerrière ; exemple : une danse dont la tornada ou Y envoi (p. 116) commence par ce vers:
A ma guerieira vai, dansa...
N’est-ce pas le cas de se rappeler ce vers de Pétrarque ?
Mille fiate, o dolce mia guerrera... (Son. 17).
Je ne veux pas quitter le savant livre de M. Paul Meyer sans lui demander l’avis de la science sérieuse sur une question que le titre de ce livre suggère de lui-même et qui du reste est soulevée à tout instant de nos jours : Comment la poésie provençale, longtemps si florissante, a-t-elle si complètement expiré, tandis que ses sœurs continuaient leur carrière ? Il y a une solution de ce problème qui est dans l’air que nous respirons, nous tous, hommes du Midi. La
voici exprimée par « un indigène 1 » dont j’ignore le nom, mais qui a bien trouvé la formule de ce lieu commun :
« Dès que les Français devinrent nos maîtres par la grâce de la cour de Rome, il fut défendu de penser dans ce pays-ci... Le troubadour, qui aurait pu consoler les opprimés ou faire trembler les tyrans, fut banni et réduit au silence, et de peur qu’un jour il ne reprît la parole, on résolut d’anéantir le bel idiome avec lequel il charmait l’Europe, depuis qu’elle avait échappé à la grossièreté des temps barbares. »
Cela est net, franc, méridional surtout. Est-ce vrai ? M. Meyer, que l’on n’accusera ni de chauvinisme aveugle, ni de tendresse pour l’Inquisition, montre que la chute de la poésie méridionale tient à des causes plus intimes et plus complexes. Cette poésie avait été longtemps protégée par les princes, œuvre et plaisir de cour. La décadence et la chute du régime féodal devait donc amener naturellement celles de la poésie des troubadours. Il est vrai qu’elle pouvait se survivre sous d’autres formes et se renouveler. Mais ici la domination française a fait obstacle ; non pas, remarquez-le bien, que les vainqueurs « aient cherché les écrivains du Midi ou proscrit leurs ouvrages (p. 3), » encore moins essayé d’anéantir leur idiome, mais simplement parce que d’elle-même, à partir du treizième siècle, « l’évolution littéraire se fit dans le sens français et bientôt en français, »
J’engage les personnes dont l’enthousiasme méridional répugnerait à cette explication, pourtant bien naturelle, à en étudier les développements et les preuves dans les premières pages du livre de M. Meyer. Si le reste de ce livre est d’un éditeur scrupuleux et d’un grammairien sûr, le début est d’un observateur sagace et d’un sérieux historien.
1 Les vies des troubadours écrites en roman par des auteurs du xmc siècle et traduites en français par Un Indigène (Mag'radoux ( sic !) libr. romane de Pierre d’En Sagnos ( sic !). 1856, 1 v. in-8° imprimé à Tarbes, chez Lescamela). Introduction, p. XXVIII, XXIX.