CONFÉRENCE DE PHILOLOGIE ROMANE
(Résumé des leçons de 1881)
La Faculté catholique des Lettres de Toulouse, dès ses débuts, a eu l’honneur d’inaugurer dans cette ville renseignement de la philologie romane. Cette initiative a été saluée, du reste, avec une entière sympathie, non seulement par nos alliés naturels, mais par les organes pour ainsi dire officiels des études philologiques : la Romania de Paris, la Revue des langues romanes de Montpellier. D’ailleurs, la faveur du public toulousain a prouvé, dès la première heure, l’intérêt et l’opportunité de cet enseignement.
La philologie romane, objet d’abord d’un cours public proprement dit, qui ne pouvait toucher que les points capitaux, a été traitée l’année dernière dans des conférences familières et techniques, où il est permis de discuter les moindres détails. Par là, un certain agrément, dû surtout au choix des exemples et aux digressions, a disparu sans doute ; mais la sévérité de la méthode a permis d’aller beaucoup plus loin dans l’intelligence et l’analyse scientifique des faits grammaticaux ; et au fond, l’intérêt même y a gagné.
Du reste, l’objet et l’esprit de cet enseignement sont restés ce qu’ils se montrèrent dès la leçon d’ouverture du 29 janvier 1879. C’est un cours de philologie ou, pour mieux dire, de grammaire : non pas d’art grammatical , mais de science grammaticale. La grammaire scientifique établit, non les lois directrices ou les règles, mais les lois historiques des langues. « Elle constate les faits grammaticaux, les approfondit par l’analyse, les groupe méthodiquement, et, par une prudente et sagace induction, finit par découvrir les principes généraux de leurs changements. » Elle a aujourd’hui ses principes et ses lois démontrées, qui lui assurent une place légitime et très
i Extr. du Bull, de Vlnst., 1881.
élevée dans le domaine des sciences d’observation. Elle a rendu, elle rendra certainement encore des services de premier ordre à la philosophie et à l’histoire ; car le génie de l’homme et celui de chaque race « sont écrits, pour qui sait y lire, dans le langage, aussi bien et mieux que dans toutes les autres manifestations de l’activité humaine ».
La conférence philologique du mercredi a été consacrée, toute l’année dernière, à l’étude grammaticale de la langue d’oc, cette vieille langue des troubadours, morte depuis cinq siècles, mais qui fut, pendant la plus belle période du moyen âge, une langue littéraire, féconde en œuvres poétiques, et parlée, non seulement dans notre Midi, mais encore dans plusieurs cours féodales d’Italie et d’Espagne. Les studieux auditeurs de ces leçons techniques sont devenus capables d’expliquer sans grand effort des textes provençaux de la bonne époque ; toutefois, leur formation grammaticale avait été naturellement un peu hâtive, et il a été nécessaire de la reprendre en sous-œuvre cette année.
Le professeur a donc recommencé l’étude de la phonétique et de la morphologie provençales, mais en tâchant d’étendre et de creuser un peu plus les sujets déjà traités ou du moins effleurés. De plus, les nouvelles exigences des programmes officiels lui ont paru réclamer une addition importante à son propre programme. Comme il le disait dans une note distribuée au début de l’année, parallèlement à l’étude de la langue d’oc, il a voulu entreprendre une étude non moins attentive de la langue d’oïl ou du vieux français, « dans l’intérêt surtout des aspirants à la licence ès-lettres, destinés d’ordinaire à professer la grammaire ou les humanités ». Il a même, à cette occasion, salué comme un vrai et louable progrès l’introduction, dans le plan d’études des lycées, des Notions d’étymologie française , complément aujourd’hui indispensable de l’enseignement grammatical et historique.
En ce moment, la phonétique est déjà parcourue, et la grammaire proprement dite compte une première leçon sur l’origine, la formation et les variations de l’article. Avant tout, le professeur avait présenté en traits rapides la division générale des langues en monosyllabiques, agglutinantes et à flexion, et le tableau des familles appartenant aux deux groupes des langues à flexion : le groupe sémitique et le groupe indo-européen. Mais il s’est hâté, après ces généralités préliminaires, de s’arrêter au latin et de le prendre au point où il devient roman, en fixant les lois phonétiques suivant lesquelles les mots latins se sont modifiés jusqu’à devenir français ou provençaux.
LÉONCE COUTURE
L’accent, cet appui de la voix qui frappe toujours la même syllabe, une seule syllabe dans chaque mot ; qui est vraiment l’âme du mot, tandis que les sons élémentaires en sont le corps ; qui protège et préserve la syllabe qu’il affecte, malgré les altérations et les pertes que le mot est sujet à subir dans le cours de son existence, — l’accent a été le point de départ de cette analyse attentive et rigoureuse. Après avoir montré la différence si profonde de l’accent latin, placé sur la pénultième ou l’anté-pénultième, et de l’accent franco-provençal, placé toujours sur la dernière syllabe sonore ; après avoir, de plus, établi la règle de la persistance de l’accent sur la même syllabe dans le passage du latin au roman, il a été facile d’expliquer les simplifications les plus violentes en apparence des mots français. Cependant, à la chute des voyelles qui suivent la tonique, il faut ajouter celle de la voyelle brève qui la précède, et encore celle de certaines consonnes médianes.
Les changements des consonnes n’ont été étudiés que dans leurs lois les plus générales, d’après le tableau raisonné de leurs ordres et de leurs degrés. Mais les changements des voyelles toniques ont été traités avec détail. Ainsi, les auditeurs ont pu se rendre un compte exact, lettre par lettre, des procédés instinctifs, mais parfaitement réguliers, qui ont fait d’un mot latin un mot français. Ces procédés, constatés par la méthode scientifique la plus irréprochable et vérifiés par toutes sortes d’exemples, ont été, de plus, ramenés à leurs raisons physiologiques générales et surtout à leur principe commun, qui est la loi du moindre effort.
Il a d’ailleurs été constaté que cette couche de mots vraiment français, d ’ origine spontanée et populaire, ne forme pas la moitié du matériel actuel de notre langue, telle que l’offre le Dictionnaire de l’Académie. Il y a, de plus (sans parler des mots d’origine inconnue et des emprunts faits aux langues étrangères), une couche linguistique d’origine artificielle et savante ; c’est même numériquement la plus considérable. Les mots qui la composent ont été calqués sur le latin, sans respect de l’accent ni des lois les plus délicates de la phonétique. Moyennant la connaissance acquise de ces lois, il devient aisé, étant donnée une page de français, d’en faire l’analyse étymologique : 1° en distinguant les mots d’origine pédantesque ou étrangère des mots d’origine populaire ; 2° pour ceux-ci, en rendant un compte scientifique rigoureux de tous leurs éléments (accent et lettres, radical et terminaison), à partir du mot latin qu’ils représentent. Dès lors, le passage du latin au roman est saisi dans sa vraie nature et dans toute son étendue; tout changement de son est ramené à sa loi, et l’on tient la continuité réelle sous la variété
apparente. C’est, non seulement le couronnement des études grammaticales par l’explication raisonnée de ce qui semblait n’avoir d’autre loi que l’arbitraire de l’usage, mais encore et surtout un des plus curieux et des plus importants chapitres de notre histoire. La langue nationale, cette parfaite expression de notre génie, cet élément essentiel de notre civilisation, est enfin connue, analysée, expliquée dans ses origines et dans son évolution tout entière.
Toutefois, ce résultat n’est pas suffisamment obtenu par la phonétique seule ; il faut y joindre l’étude également rigoureuse des formes et de la construction. La morphologie est déjà commencée, nous l’avons dit, et la syntaxe viendra à son tour.