PHILOLOGIE ROMANE
Textes bas latins, provençaux et français 1
M. Paul Meyer fait depuis quelques années à l’Ecole des Chartes un cours sur la grammaire et l’histoire de notre ancienne langue, et ses leçons n’ont pas peu contribué à élever le niveau des études philologiques dans une institution où ces études, déjà cultivées avec zèle et avec succès, étaient pourtant restées au-dessous de l’enseignement paléographique et archéologique. Le jeune et savant professeur a eu beaucoup à faire pour nous mettre en ce genre à la hauteur et au-dessus de ce qui se fait dans la plupart des universités allemandes. Il a dû surtout sentir plus d’une fois le besoin de textes imprimés qui pussent servir de guide, de matière et de contrôle à son enseignement. Nous n’avions pas en France, au moins pour la langue d’oc, une seule anthologie classique, c’est-à-dire courte, exacte, méthodique et suffisamment complète. Comment jusqu’à ce jour M. Paul Meyer y a-t-il suppléé ? Je ne sais, n’ayant pas eu la bonne fortune d’assister à ses cours ; mais peut-être aura-t-il mis entre les mains de ses auditeurs les chrestomathies publiées en Allemagne par M. Karl Bartsch. C’est du moins sur la Chrestomathie provençale de ce savant professeur que j’ai dû, moi très humble amateur d’études romanes, et que beaucoup de travailleurs de province ont dû comme moi s’exercer jusqu’à présent à lire, à interpréter, à analyser grammaticalement les monuments poétiques et les anciennes formes de la langue d’oc.
i Extr. de la Rev. de Gasc., 1874. — Recueil d’anciens textes bas-latins, provençaux et français, accompagnés de deux glossaires et publiés par Paul Meyer. lre partie. Bas-latin ; provençal. 1 vol. gr. in-8° de 192 pages. Paris, Franck.
Quoi qu’il en soit, il faut féliciter et remercier M. Paul Meyer d’avoir remplacé le livre du professeur de Rostock par un meilleur. L’essai de M. Bartsch était vraiment bien conçu et bien exécuté. Il s'était encore amélioré dans une deuxième édition, par les conseils surtout de M. Paul Meyer lui-même, alors ami déclaré du professeur allemand. Depuis que ce dernier a jugé à propos de célébrer les victoires de la Prusse en vers provençaux et que M. Meyer s’est permis de noter dans ces pastiches, avec une franchise scientifique autant que patriotique, un nombre assez notable de barbarismes et autres incongruités grammaticales, je n’oserais affirmer que la même intimité persévère entre les deux éminents romanistes. Mais après tout, il est bon que la France n’ait pas absolument besoin de livres publiés en Allemagne pour étudier ses prosateurs et ses poètes. Le livre de M. Karl Bartsch olïrait plus d’un défaut et n’était déjà plus au courant des derniers progrès accomplis dans l’histoire de la littérature provençale. Celui de M. Meyer peut soutenir à ce point de vue le plus sévère examen et il mérite notre préférence par sa valeur intrinsèque encore plus que par son origine.
Il offre d’abord une innovation fort importante, quoique susceptible sans doute de perfectionnement. La première section du recueil renferme des textes bas-latins au nombre de vingt-et-un. Le provençal et le français sont nés du latin, c’est le principe admis par toutes les écoles philologiques de ce temps, malgré l’opposition persévérante de quelques amateurs isolés. Mais ce principe n’est pas posé sans étude et sans discussion, quoi qu’en ait pensé M. Granier de Cassagnac. Les élèves de l’Ecole des Charte, en particulier, apprennent dans le dernier détail par quelles lois précises le latin est devenu d’une part du provençal, d’autre part du français. Les morceaux qui remplissent les vingt premières pages du recueil de M. Meyer, quoique trop peu nombreux peut-être, serviront de texte à ces indispensables études. Au triple point de vue du lexique, des flexions et de la syntaxe, ce latin barbare qui aurait fait frémir d’horreur les humanistes de la Renaissance fera la joie des romani sants de notre siècle, en leur montrant les lois de la déformation d’un idiome synthétique et de la préparation d’un idiome analytique, en leur révélant les mystères de la naissance et de la mort des langues.
Les fragments provençaux qui viennent ensuite (p. 23-192) sont au nombre de soixante-trois. Les plus étendus appartiennent à la littérature poétique du midi de la France depuis le poème de Boèce (dixième siècle) jusqu’à la Plainte de Notre-Dame (quatorzième siècle). Pour ce dernier texte, j’ai le plaisir et un peu la confusion
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d’avoir précédé M. Paul Meyer dans la Revue de Gascogne (t. III, p. 181) 1, je reconnais que j’ai fait plus d’une faute, mais il rne semble aussi, sauf l’avis de mon excellent successeur et maître, que je n’ai pas absolument gâté la besogne et que j’ai rencontré quelques bonnes corrections, d’ailleurs très faciles. D’autres morceaux en presque aussi grande quantité, sont empruntés aux traductions, aux sermons, aux légendes en prose. Enfin, des extraits de chartes et autres actes anciens se présentent assez nombreux, quelques lecteurs diront peut-être trop nombreux ; mais l’auteur tenait, à lion droit, à montrer un peu les rapports de la langue d’oc régulière avec les divers dialectes, et il n’a pu le faire sans le secours de ces documents peu séduisants par eux-mêmes.
Une troisième série contiendra des textes français, rangés également dans l’ordre chronologique. Elle constituera, avec deux glossaires (provençal et français), la seconde partie de ce Recueil , laquelle paraîtra dans le courant de l’année. La première a été publiée à part, dés qu’elle a été imprimée, pour servir tout de suite à l’enseignement de M. Paul Meyer. Nous l’indiquons nous-même au plus vite aux méridionaux qui veulent s’occuper sérieusement de la langue d’oc, leur langue maternelle. N’est-il pas honteux pour nous d’ignorer cet idiome, autant et plus que ne l’ignorent beaucoup d’étrangers ? Il est encore jusqu’à un certain point vivant parmi nous, dans nos patois. Mais c’est pour cela même peut-être que nous l’étudions moins. Grâce au dialecte local, la langue d’oc nous est naturellement assez accessible ; mais l’intelligence que nous en avons étant tout à fait irréfléchie, nous n’entendons plus rien dès que les formes régulières et archaïques déconcertent nos habitudes, et dès lors, privés de tout fd conducteur dans ce labyrinthe, nous y sommes plus maladroits que les étrangers et les francimans munis de quelques notions grammaticales sur le provençal. De là ce phénomène étrange, et pourtant ordinaire, de textes en langue d’oc publiés plus incorrectement par les travailleurs du midi que par ceux du nord.
On comprend pourquoi nous nous sommes hâtés d’annoncer et de recommander un livre que nous ferons mieux connaître quand il aura paru tout entier. En attendant et dès aujourd’hui, faisons bon accueil, dans notre région surtout, à cette anthologie provençale, manuel indispensable pour l’étude de notre vieille langue. Morceaux bien choisis, textes parfaitement corrects, indication exacte des manuscrits, scrupuleux relevé des variantes, tout y est réuni déjà
1 V. dans ce volume, page 504.
pour la satisfaction d’un lecteur studieux. Il manque encore un glossaire, mais il viendra bientôt, et l’on peut assurer, sans hasarder beaucoup, qu’il sera parfait. Que l’auteur nous permette de le supplier d’y joindre, comme a fait M. Bartsch, une courte grammaire, secours également indispensable (je le sais par expérience) à quiconque entreprend la lecture de vieux textes provençaux.
La philologie des langues romanes 1
Nous voudrions pouvoir dire à tous nos lecteurs : Procurez-vous, lisez, étudiez ce savant et substantiel mémoire, si vous vous intéressez aux études romanes. Il n’y a pas, en effet, de résumé plus net et plus exact de l’état actuel de ces études si neuves et déjà si étendues et si compliquées. Malheureusement ce court extrait d’un recueil anglais est inaccessible à la plupart des curieux de notre pays ; et ce que j’ai de mieux à faire est d’en reproduire en abrégé les données les plus intéressantes pour nous.
Sauf quelques vues très heureuses, dues surtout à des Italiens, tels que Muratori et MafTei, la philologie des langues romanes (on n’a pas oublié que c’est le nom commun du français, de l’espagnol, du portugais, de l’italien, du valaque et des patois voisins) n’existait pas, lorsque Raynouard en essaya une Grammaire comparée en 1821. « Mais le système entier de Raynouard était vicié par une erreur fondamentale, par l’hypothèse d’une langue romane par excellence qui aurait servi d’intermédiaire entre le latin d’une part et les idiomes romans d’autre part. » La science n’a été vraiment fondée que par M. Diez, dont la Grammaire des langues romanes parut pour la première fois de 1836 à 1842. Encore ce grand ouvrage n’a-t-il eu d’influence sérieuse, même en Allemagne, qu’à partir de la seconde édition refondue (1856-60), et l’on sait que la traduction française n’en a été entreprise qu’en ces dernières années et qu’elle est encore loin d’être achevée.
M. Diez n’en reste pas moins le chef reconnu d’une école répandue dans toute l’Europe et qui travaille activement à retrouver les origines et l’histoire comparée de tous les idiomes nés du latin. M. Meyer n’exagère pourtant en aucune manière la valeur personnelle du savant allemand. « Diez n’a pas fait une révolution dans la
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1874. — Rapport sur l’état actuel de la philologie des langues romanes, par Paul Meyer. (Extrait des Transactions of the philological society for 1873-b, pp. 407-439). 32 p. in-8.
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science : il n’a point inventé de nouveaux moyens d’investigation, ni porté son attention sur des côtés négligés de la science du langage. Il a simplement appliqué aux langues romanes les procédés que Bopp et Grimm avaient respectivement employés à l’égard de l’ensemble des idiomes indo-européens et de la branche germanique. » L’idée la plus importante développée par Diez est celle de la persistance de l’accent tonique du latin dans les langues romanes. M. Gaston Paris a supérieurement traité l’application de ce principe à la langue française dans sa thèse de 1862. Ce que Diez n’avait pas montré, c’est la raison de la variété des idiomes issus du latin ; un de ses disciples, Auguste Fuchs, a étudié ce problème dans un livre publié à Halle en 1849 {Die Romanischen Sprachen in ihrem Verhaeltnisse zum Lateinischen) . « C’est à lui qu’est due l’idée maintenant généralement admise, que les langues romanes ne sont nullement le produit de la décomposition du latin ; qu’on ne doit pas, pour parler métaphoriquement, les regarder comme filles du latin, mais qu’elles sont le latin même modifié différemment selon les temps et selon les lieux. » A ce point de vue, l’étude du latin rustique ou populaire acquiert une grande importance. Un professeur de Halle, M. Schuchardt, a rendu un service signalé à cette étude encore assez neuve par trois savants volumes (1866-68) sur le vocalisme du latin vulgaire {Der Vocalismus des Vulgarlateins).
M. Paul Meyer s’attache à indiquer brièvement les principales publications qui ont fait avancer la philologie romane dans les divers pays de l’Europe depuis 1870. En Italie, plusieurs revues philologiques publient nombre de textes précieux et de mémoires généralement bien conçus. M. Ascoli a étudié avec autant de bonheur que de patience tous les dialectes parlés depuis la source du Rhin jusqu’à l’Adriatique ; et un professeur de Vienne, qui compte parmi les premiers romanistes de l’Europe, M. Mussafia, s’est attaché au romagnol, en attendant d’autres dialectes italiens. — Nous ne disons rien ici des dialectes roumains, qui sont peut-être les plus curieux et en ce moment les plus étudiés parmi les idiomes romans. — Touchant l’Espagne et le Portugal, il suffît de dire que ces études, encore presque neuves, y comptent des adhérents actifs et éclairés.
En France, vu la haute origine de nos deux littératures (d oc et d’oïl) et le nombre de leurs monuments, la tâche est plus vaste qu’ailleurs, et les ouvriers sont relativement rares. Mais le mouvement se prononce de plus en plus, depuis le succès des petits livres de M. Aug. Brachet et de l’excellent Dictionnaire de M. Littré. M. Meyer cite en même temps, comme un ouvrage tout à fait scientifique, le Dictionnaire d’étymologie française de M. Scheler (2e
édition, Bruxelles, 1873). Une magnifique série d’éditions ( les Grands écrivains de la France, publiés avec glossaires sous la direction de M. Ad. Regnier) fournit un secours inappréciable à l’étude de la langue française ; et deux revues spéciales, la Revue des langues romanes fondée à Montpellier en 1870, et la Romania, publiée à Paris depuis 1872, représentent enfin sérieusement cette branche importante de la philologie.
La langue d’oc est beaucoup plus négligée que celle d’oïl. Tandis que les Allemands étudiaient la littérature provençale dans une foule de monographies très fouillées, il ne paraissait en France que les deux anciennes grammaires publiées (1840, 1858) par M. Guessard, et divers mémoires de M. Paul Meyer. « La langue dans son état actuel n’a guère été moins délaissée... Les dictionnaires des patois méridionaux que nous possédons n’ont point été conçus selon des vues véritablement scientifiques ; la notation des sons y est en général très imparfaite, et le plus complet de tous, le dictionnaire provençal d’Honnorat, est rempli d’étymologies ridicules. » Le savant rapporteur a soin d’annoncer que cet état de choses s’améliore, que le poète Mistral prépare un dictionnaire du provençal actuel qui promet d’être « une oeuvre tout à fait remarquable, » et que la Revue des langues romanes a déjà publié beaucoup de textes et quelques bons travaux, entre autres une excellente grammaire limousine de M. Chabaneau.
Nous ne le suivrons pas dans les appréciations des textes en vieux français publiés dans ces derniers temps par des savants tels que MM. de Wailly et Gaston Paris. Il y a là des nuances délicates et pourtant essentielles, qui ne se prêtent guère à une analyse. Hâtonsnous donc de conclure tout simplement, au point de vue de l’auteur et dans ses termes, que l’activité française paraît bien lente quand on la compare à ce qui se fait en Angleterre ; — et à notre point de vue provincial, que nous avons tout à faire pour cette langue d’oc qui est celle de nos ancêtres, et que nous devrions être honteux de laisser plus longtemps à l’Allemagne le monopole de ces belles études.
Langues et littératures de l’Europe méridionale1
C’est vers la fin d’avril dernier que le savant romaniste dont le
i Extr. de la Rev. de Gasc., 1877. — - Collège de France. Cours des langues et littératures de l’Europe méridionale. Leçon d’ouverture par Paul Meyer (Extrait de la Romania, t. v). Brochure in-8°. Paris, 1876.
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nom est particulièrement cher aux lecteurs de la Revue de Gascogne a inauguré au collège de France son cours sur les langues et littératures du Midi de l’Europe. Dans sa leçon d’ouverture, qui offre sous une forme très concise, trop concise peut-être, le résumé d’études très étendues et très profondes, et de vues en partie fort originales, M. Paul Meyer a traité de l’influence des troubadours sur la poésie des peuples romans. Il résulte de ce tableau, trop plein pour pouvoir être réduit, que la poésie lyrique du Midi de la France au moyen-âge, qu’on regarde volontiers comme un épisode brillant, mais fugitif et isolé, de notre développement littéraire, est précisément la source de toute la poésie lyrique du Midi de l’Europe. Dépourvus d’épopée parce qu’ils n’eurent pas, comme les Français du Nord, une existence guerrière, les méridionaux cultivèrent les premiers ce lyrisme noble et grave qui, « de proche en proche, a gagné tout le monde latin, faisant sentir son influence jusque dans les pays germaniques. » La poésie des troubadours n’eut, il est vrai, qu’un beau siècle, celui qui précède immédiatement la croisade albigeoise ; mais, déjà presque éteinte, elle produisit les écoles poétiques de Barcelone, de la cour de Frédéric II en Sicile, de la cour du roi Denis en Galice. Ainsi, Espagne, Portugal, Italie sont poétiquement tributaires de la France du Midi, aussi bien que la France du Nord 1. « L’ancienne théorie qui faisait naître la poésie française d’une sorte d’imitation de la poésie italienne, conserve encore une part de vérité si on la restreint au seizième siècle. Au dix-septième aussi, Corneille contracta quelques dettes envers l’Espagne. Mais ce que nous devons à nos voisins du Sud n’est nullement comparable à ce qu’ils doivent à la France du Midi. Car ce ne sont pas seulement des sujets ou des formes poétiques que la poésie provençale a transmises à la poésie de l’Espagne et surtout de l’Italie : c’est l’existence même. »
Cette conclusion, qui assigne un rôle si magnifique à la poésie encore trop peu connue de nos troubadours, sera justifiée sans doute par tout l’enseignement de M. Paul Meyer, dont nous, espérons bien que la meilleure partie sera livrée au grand public pour le plus sérieux progrès de notre histoire littéraire. Mais elle ressort déjà avec une parfaite clarté des faits résumés dans ces quelques pages si pleines et si fortes, auxquelles nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs.
l La France du Nord avait en propre, outre son vaste développement épique, une sorte de poésie lyrique, mais populaire, et non noble comme celle des troubadours ; « de sorte que la poésie lyrique française est formée de deux courants, l’un proprement national, l’autre d’origine méridionale. »
La limite géographique de la langue d’oc et de la langue d’oïl1
La Société pour l’étude des langues romanes de Montpellier avait demandé pour deux de ses membres la mission de tracer sur le sol français la ligne précise qui sépare les terres de langue d’oïl de celles de langue d’oc, le pays du franciman des pays du roman méridional qui est notre idiome maternel. On ne pouvait guère choisir pour cette tâche deux philologues plus compétents que MM. de Tourtoulon et Bringuier ; c’est ce qui résulte amplement de leurs observations préliminaires sur les œuvres partielles qui ont précédé et préparé leur entreprise ; sur la manière de noter les nuances phoniques qui différencient les dialectes si multiples des deux langues d’oc et d’oïl, surtout à leur limite commune, et enfin sur les caractères propres (p. 15) qui permettent de classer avec certitude les patois intermédiaires que ces deux langues semblent se disputer.
Mais cette excellente préparation philologique aurait servi de peu si les deux travailleurs n’avaient apporté dans leur enquête pratique des procédés rigoureux qui supposent autant de patience que de sagacité. Tout ce premier rapport rassurera sur ce point les lecteurs attentifs. La lenteur, on le comprend, est inséparable en pareille affaire de la sûreté. « Aussi ne paraît-il pas étonnant, disent très bien les rapporteurs, qu’après un mois et demi de courses continuelles par les chaleurs de juillet et d’août, après avoir visité cent cinquante communes, interrogé près de cinq cents personnes, parcouru plus de 1.500 kilomètres pour tracer notre limite sur une longueur d’environ 400, il nous ait été impossible de pousser plus loin notre travail. Mais il reste démontré qu’avec quelque activité et quelque amour de la science, la tâche entreprise par nous peut être menée à bonne fin (p. 10). »
La ligne tracée, moyennant les enquêtes les plus laborieuses, part de l’embouchure de la Gironde et s’arrête, après une série de sinuosités qu’il faut voir sur la belle carte annexée au rapport, dans le département de la Nièvre. Nous aimerions à étudier ici la partie de cette ligne qui s’éloigne peu de la Garonne, parce qu’en nous
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1877. — Etude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue d’oil (avec une carte), par M. Ch. de Tourtoulon et M. O. Bringuier, membres résidants de la Société pour l’étude des langues romanes. 1er rapport à M. le ministre de l’instruction publique. (Extrait des Archives des missions scientifiques et littéraires.) Paris, impr. nat. 1876, 63 pages, gr. in-8°.
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donnant la limite septentrionale de notre patois provincial, elle nous éclairerait sur quelques-unes de ses variétés extrêmes ; les remarques des savants rapporteurs sur l’idiome des Huttes et de Soulac fournissent, par exemple, certaines données précises pour une classification, qu’il faudra bien faire quelque jour, de nos dialectes (p. 22). Depuis Blaye jusqu’à la forêt de Braconne (Charente), notre parler est très nettement séparé du parler d’oïl, et les populations voisines se donnent les titres opposés et très significatifs de gascons et de gavachs. Les altérations, les mélanges mêmes n’empêchent pas le fond primitif de ressortir clairement pour un vrai juge. Mais arrêtons-nous : il suffit pour le moment de recommander ce travail essentiel, en notant encore seulement une remarque faite en passant par les doctes philologues, et qui a chez nous son intérêt pratique : « La destruction des idiomes locaux et leur remplacement par la langue officielle est un de ces préjugés qui dominent encore beaucoup dans les écoles primaires [et ailleurs]... Les douloureux événements de 1870 ont seuls empêché l’envoi au Corps législatif d’une pétition... qui avait pour but de demander que les idiomes locaux, loin d’être proscrits des écoles, fussent employés à l’enseignement du français. Nous connaissons des instituteurs qui ont obtenu par ce moyen d’excellents résultats. Il est facile de remarquer d’ailleurs que les paysans du Languedoc qui parlent le plus correctement le français sont précisément ceux qui ont conservé leur langue maternelle moins altérée. »
L’Imprimerie à Toulouse aux XVe, XVIe et XVIIe siècle1
Notre tâche est fort douce avec des livres comme celui de M. Desbarreaux-Bernard : s’instruire sans ennui, transmettre à ses lecteurs quelques-unes des découvertes qu’on vient de faire pour eux, féliciter et remercier l’auteur. Et ici l’on est à peu près sûr de son fait avant d’ouvrir le livre. Qui ne connaît les travaux bibliographiques de M. Desbarreaux-Bernard, le plus curieux, le plus instruit, le plus communicatif des bibliophiles toulousains ? Ce n est pas moi qui puis ignorer ses goûts exquis et son extrême complaisance, puisque j’ai gardé tout un mois, sans l’avoir encore
i Extr. de la Rev. de Gacs., 1870. — L’imprimerie à Toulouse aux quinzième, seizième, dix-septième siècles, par le Dr Desbarreaux-Bernard, seconde édition, 148 p. in-8°, plus dix-sept planches. Toulouse, impr. A. Chauvin, 1868.
remercié, hélas ! un de ces bijoux de reliure parisienne qu’on craint de souiller d’un contact trop prolongé, d’un souille trop prochain ! Acquittons-nous donc à demi, en disant tout de suite l’objet et le prix de l’histoire de Y imprimerie à Toulouse.
La présente livraison de ce grand travail, que M. le D1 Bernard voudra bientôt mener à fin, n’embrasse que le quinzième siècle. Il est vrai que ce sera la partie la plus alléchante pour les amateurs de vieux livres. Cinquante-quatre rares incunables sont décrits par l’érudit toulousain, et la plupart étaient jusqu’à lui tout à fait inconnus ou très mal connus. Après M. Desbarreaux-Bernard, le bibliophile le plus exigeant n’a rien à désirer, que la vue même et la lecture de ces chers bouquins.
Mais ne croyez pas avoir affaire à un simple catalogue raisonné, ni même à une description méthodique. C’est une étude suivie, d’un intérêt sérieux pour Toulouse, d’une valeur réelle aussi pour l’histoire littéraire en général et plus spécialement pour celle de notre région. Une importante victoire de l’auteur sur la critique routinière le recommande surtout à l’attention des hommes studieux. Plusieurs incunables datés de Tolosa avaient été attribués par la plupart des bibliographes à la ville espagnole de ce nom. Le prédécesseur de M. le Dr Bernard dans l’histoire de la typographie toulousaine, le marquis de Castellane, avait fait valoir des titres sérieux en faveur de Toulouse. Mais ses arguments et ceux de notre savant docteur n’avaient pu entraîner la conviction des érudits ou plutôt les arracher au joug de l’habitude. La dernière édition du Manuel du libraire laisse encore la question en suspens (art. Imitation). Cependant il y avait déjà des preuves décisives en faveur de la capitale du Languedoc. Aujourd’hui, la doute est absolument impossible : un Boèce espagnol, imprimé en 1488 par H. Mayer, le typographe dont les publications ont donné lieu à tant de débats, porte en toutes lettres ces mots décisifs : fue impreso en Tolosa de Francia por maestro Enrique Mayer Alimam. Notez que c’est l’année même de l’impression de Y Imitation du même Mayer, Imitation que certain adversaire de M. Desbarreaux-Bernard prétendait être évidemment un produit de la typographie de Tolosa, la pauvre ville espagnole, qui ne dut avoir de longtemps encore un imprimeur chez elle !
H. Mayer n’occupe pas du reste le premier rang parmi les typographes de Toulouse au quinzième siècle. Il y a d’abord un groupe d’imprimeurs innommés, peut-être ouvriers de Fust et de Schoiffer, qui publient des livres gothiques de 1476 à 1479. Un nouveau groupe, où s’offrent deux noms propres, Jean Parix et Esteban
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Clebat, travaille de 1479 à 1486 et fournit à M. Desbarreaux-Bernard quinze articles, la plupart fort curieux. Henri Mayer (1488-1494) en fournit dix-neuf. Enfin Jean de Guerlins et des typographes inconnus (1491-1500) en donnent treize. — Parmi les produits les plus rares d’un de ces innommés, se placerait le beau missel d’Auch de 1491, si ce volume avait réellement été imprimé à Toulouse. Nous en copions la description, pour donner une idée du soin avec lequel l’auteur fait connaître les livres :
Ad vsum ecclesie auxitane missale féliciter incipit.
In fine :
Liber missalis ad vsum ecclesie metropolitane sancle Marie auxis ductu et impensa nobilissimi viri Hngonis de Cossio mercatoris Tolosani. hnpressus ad taudem dei ejusdemque intemerate virginis Marie felici sidéré explicit. Anno Domini M. ccc.xcj. die vero xiiij. mensis aprilis.
Pet. in-fol. goth., à 2 col., 23 lignes aux pp. entières. 294 ff. chiffrés, signés a-aa-g'g-A-C, précédés de 8 ff. limin. non chiffr., dont le premier est bl., et qui ont pour signât. X i-üij. Tous les cahiers sont de 8 ff., excepté C. qui n’en a que 6. Le cahier t renferme deux gravures sur bois, une au verso du f. t. iij, représentant le Crucifiement de N.-S., et l’autre, au recto du f. t. iiij, représente la Résurrection des morts. Ces gravures sont signées des initiales I D.
Les caractères sont de deux grandeurs : le plus grand a 10 points typographiques, et le plus petit en a 8. Les rubriques et la vignette sont imprimées en rouge.
Le papier a pour filigrane an serpent couronné (v. pl. 4, fig. 22), que nous avions déjà trouvé dans le Marcus Tullius Cicero, de officiis amicitia senectute. In-fol., imprimé à Lyon, per Ioannem de Prato, en 1492.
Au-dessous de la souscription finale se trouve une vignette, ayant la forme d’un carré long, au centre de laquelle est un écu en losange soutenu par deux génies ailés entièrement nus i.
Le Missel d’Auch appartient au grand séminaire de cette ville. L'exemplaire est assez bien conservé, et, quoiqu’il ait été plusieurs fois relié, il a encore 31 cent, de hauteur.
Ce missel a-t-il été réellement imprimé à Toulouse ? Nous n’osons l’affirmer, bien qu’il ait été exécuté par le commandement et aux dépens de très-noble Hugues de Cos, marchand de Toulouse, qui, treize ans plus tard, en 1504, fut promu au capitoulat.
La marque du papier, que nous avions déjà rencontrée dans le Cicéron de Jean Dupré, de Lyon, nous ferait pencher pour la négative, si nous ne savions que les incunables lyonnais et les incunables toulousains ont été souvent imprimés sur des papiers portant le même filigrane. Toutefois, tant que nous n’aurons pas trouvé le serpent (v. pl. 2, fig. 20) dans un incunable toulousain, nous aurons tout lieu de croire que le missel d’Auch est sorti des presses lyonnaises. Une circonstance toute particulière viendrait à l’appui de cette opinion.
Nous possédons un missel de Toulouse, imprimé à Lyon en 1524, et la
1 C1 flgure’ dans le livre de M. Desbarreaux-Bernard, une reproduction excellente de ce vieux bois. Le dessin a été copié sur l’original par mon excellent confrère et ami, l’abbé C. Bax, et j’ai eu moi-même le plaisir de le communiquer au savant toulousain. — L. C.
bibliothèque de Toulouse en possède un autre, imprimé à Paris en 1552. N’est-il pas surprenant, si le missel d’Auch a été imprimé en 1491 à l'oulouse, de voir, trente-trois ans après, le missel de Toulouse imprimé à Lyon, d’abord, et quelques années plus tard à Paris !
Si l’on veut bien se rappeler que dès la fin du xve siècle, — et cela se voit encore de nos jours, — un grand nombre d’imprimeurs se livrait exclusivement à l’impression de livres de liturgie, missels, bréviaires, livres d’heures, etc., le fait que nous venons de signaler paraîtra moins extraordinaire.
C’est partout le même souci pour étudier tous les caractères significatifs des incunables, pour éclairer toutes les questions particulières que peut soulever leur provenance ou leur date. Nous ne pouvons en ce genre que recommander aux curieux la lecture du volume de M. Desbarreaux-Bernard et l’étude des planches dont il l’a enrichi. Ce sont des spécimens très exacts de types, de gravures sur bois, de filigranes, empruntés aux livres les plus rares ou les plus importants de la série qu’il a si bien étudiée. On sait que la recherche de ces moyens si délicats de comparaison, et surtout des filigranes, n’a pas d’adepte plus soigneux et plus fervent que fauteur de la Chasse aux incunables.
La confession generala/ de fraire Oliuier Mail/hart en languatge de/ Tholosa./ Spes mea Deus 1
Je tiens à indiquer aux amateurs cette plaquette aussi curieuse qu’élégante, et l’intelligent inventeur qui se mettra volontiers à leur disposition pour des reproductions de ce genre. La Confession generala d’Olivier Maillart en langage toulousain est une des plus anciennes productions patoises imprimées dans la capitale du Languedoc. Il y en a deux éditions, que le très sympathique et très regretté M. Desbarreaux-Bernard avait réunies dans sa bibliothèque, et qui sont également difficiles à rencontrer, autant dire absolument introuvables. Il allait faire réimprimer la seconde et la plus complète — toutes deux sont sans date — quand l’habile lithographe de la rue des Couteliers lui offrit de les reproduire par son procédé photolithographique. « Nous lui avons confié, déclarait M. Desbarreaux-Bernard lui-même, notre rarissime plaquette, qui n’a subi aucune altération et qui ne sera du reste reproduite qu’à petit nombre afin de conserver à cette présente un regain de rareté. »
Il n’y a rien à dire de cette reproduction, si ce n’est qu’elle ne
i Plaquette reproduite par la photolithographie d’après les procédés de Cassan fils, lithographe à Toulouse, rue des Couteliers, 48. 1879. In-16 de 16 ff„ plus 2 ff. IL, cartonnage en percale, rouge. — Extr. de la Rev. de Gasc. 1881.
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laisse rien à désirer : n’était la fraîcheur toute neuve du papier, on croirait avoir sous les yeux le livret même que Jean de Guerlins, dont on voit au titre la marque naïve et pieuse, fit imprimer pour l’usage des Toulousains peu après la mort de l’éloquent et fougueux cordelier, dont la parole avait produit chez eux des impressions si profondes. Et c’est un charme de jouir à peu de frais d’une si rare relique, sans compter l’utilité sérieuse d’une reproduction absolument fidèle, quand il s’agit d’un texte qui intéresse les études philologiques.
Pour mettre en goût les curieux, je citerai seulement quelques lignes du début de la confession générale, et un seul des nombreux articles qui la composent (les cinq sens, les sept péchés capitaux, les sept œuvres de miséricorde, le sept sacrements, les dix commandements, etc).
« Quant tu es deuant ton confessor, tu deues far lo sinhal de la crotz en disen : In nomine patris... Et apres deues demandar a ton confessor sa bénédiction en disen : Bénédicité , pater. Et si el es sage el te donara la bénédiction en disen : Dominus uobiscum. Et sapias que tota persona que se confessa deu esse de genolhs dauan son confessor. Et si es home deu teni a testa descuberta ; et si es femna, ela deu auer son capyro ho crobricap dauan sos oelhs, et se deu hom confessar en aquesta maneira :
« Senhe, yeu me confessi a Dieu lou payre, et al Filh, et al sanct Sperit, et a la benadeyta Verges Maria, et a monsenhor sant Miquel, et sanct Peyre, et sanct Paul, et a totz los sanctz et sanctas de Paradis : et a vos Senhe qui estz mon payre spiritual et loctenent de Dieu en terra, de totz los pecatz que yeu ey faitz despeis la hora que yeu son nat, et ey recebut lo sanct sagramen de baptisme entro en aquesta hora présenta, etc.
« Et prenmeirament des oelhs. — Jeu me confessi de mos oelhs desquais yeu ey regardadas belcop de causas mondanas per granda délectation, coma aur, argen, femnas pieuselas, ho religiosas, iocz de taulas ho datz ( jeux de tables ou de dés ) ; et no ey pas reguardada ny contemplada la passion de Nostre Senhor ny los paubres de Dieu que eran malautz, et mal vestiz, et en granda nécessitât, pietat et compassion, coma yeu deuia auer fait. Don yeu m’en confessi et me repentissi, et ne demandi a Dieu perdo, et a vos, Senhe, penitensa et absolution. »
Il ne me reste qu’à remercier un ami de la Revue de Gascogne , l’éditeur de d’Astros, M. F. Taillade : c’est à lui que je dois mon exemplaire de cette précieuse publication, à laquelle il n’a pas été étranger et que je n’aurais probablement pas connue sans lui.
Phonétique provençale : O, par Paul Meyer 1
L’espace nous manque pour insérer ici les remarques suggérées par la lecture des deux petites brochures de notre savant collaborateur, M. Paul Meyer. Nous nous contentons de signaler la première (l’O provençal) comme un modèle d’induction philologique. Il n’y a qu’une manière, dans les manuscrits des troubadours, d’écrire les deux sons o et ou : Yo sert aux deux fins. Cependant les deux sons étaient bien distincts dans le langage, et les vieux grammairiens de la langue d’oc en ont eux-mêmes marqué la différence. Làdessus, il s’agit de déterminer aujourd’hui, dans le provençal ancien, les o larges (ouverts) et les o étroits (fermés). En consultant les textes des critiques provençaux, quelques débris de vocabulaire, l’analogie des patois, M. Paul Meyer arrive à établir sur ce point si délicat des lois fixes et précises. J’ajouterai que sur cette question de l’o, l’étude des variations phonétiques dans nos divers patois peut fournir, comme j’essaierai peut-être de le montrer plus tard, une base importante de classification. — Je ne mentionne la seconde brochure, relative à quelques vieux textes méridionaux, étudiés de très près au point de vue philologique, que pour recommander cette étude dans notre région. Mais pour cela, il faut : 1° avoir des textes transcrits avec la fidélité la plus absolue, et nos textes gascons imprimés dans M. Monlezun et ailleurs sont loin d’offrir cette garantie ; 2° posséder les lois de la vieille et classique langue d’oc, et une grammaire sérieuse et complète nous fait défaut. Mais un homme s’en occupe, qui peut accomplir ce travail d’une façon magistrale : c’est M. Paul Meyer lui-même. Qu’il n’oublie pas de tenir sans trop de retard tout ce que promet dès aujourd’hui son excellent chapitre sur la lettre o.
La première livraison de la « Revue des langues romanes » 2
Mais ces études sont encore bien loin d’être en faveur parmi nous. Voici pourtant un signe précurseur. Une Société s’est fondée à Montpellier pour le progrès de la philologie romane. Elle avait pour
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1870. — Phonétique provençale : O, par Paul Meyer. Rapport sur deux chartes valentinoises communiquées par M. l’abbé C.-U. Chevalier, par le même, 2 brochures in-8° de 17 et 15 p. 1869.
2 Extr. de la Rev. de Gasc., 1870. — Revue des langues romanes, publiée par la Société pour l’étude des tangues romanes. T. I, lrç livraison, janvier 1870.
LÉONCE COUTURE
promoteur un homme connu par d’excellentes publications sur la langue et la littérature catalanes, M. F. Cambouliù, professeur à la Faculté des lettres de Montpellier. Sa mort, survenue en octobre dernier n’a pas entraîné la chute de la Société pour l’étude des langues romanes , qui vient de publier, un peu en retard, la première livraison de sa Revue trimestrielle. Nous ne faisons qu’en indiquer le contenu : Deux excellents mémoires, l’un sur la Chirurgie d’Albucasis traduite en dialecte toulousain (bas-pays de Foix) du quatorzième siècle, par M. Ch. de Tourtoulon ; l’autre sur la Passion du Christ, poème écrit en dialecte franco-vénitien du même siècle, par M. A. Boucherie. Viennent ensuite deux notes judicieuses sur l’orthographe de nos patois, et sur la classification des dialectes provençaux ; puis deux fragments poétiques fort brillants, mais un peu trop chauds, des grands felibres Fréd. Mistral et Th. Aubanel ; un article littéraire sur les Cants de Vaubo de M. Arnavielle, poète nîmois ; une bonne notice nécrologique sur Cambouliù, par Ach. Montel, le sympathique et studieux secrétaire de la Société ; enfin une riche bibliographie et une chronique.
A la juger par ce premier spécimen de ses travaux, la Société pour l’étude des langues romanes présente des garanties de science solide. Aussi nous sentons-nous pressé de lui offrir avant tout nos félicitations et notre part modeste d’encouragement et d’appui. Soumettons-lui pourtant deux scrupules : 1° s’appeler Société des langues romanes, c’est embrasser directement toutes les langues novolatines depuis le français jusqu’au valaque : n’était-il pas plus sage de se borner à la langue d’oc ? 2° Est-il très utile de publier régulièrement des poésies patoises contemporaines ? Ne vaudrait-il pas mieux, sauf quelque exception rare, réserver toute la place à la science ?
Quoi qu’il en soit, bienvenue et bon succès à la Société des langues romanes et à sa Revue !
L’histoire ou la chanson de la Croisade 1
M. Paul Meyer avait déjà étudié à fond ce monument poétique, plus important pour l’histoire que pour l’art, que l’on a intitulé, bien que l’unique manuscrit soit sans titre : Histoire ou mieux
1 Extr. de la Rev. de Gasc., 1879. — La chanson de la croisade contre les Albigeois, commencée par Guillaume de Tudelle et continuée par un poète anonyme, éditée et traduite pour la Société de l’Histoire de France, par Paul Meyer. Introduction. Paris, Renouard, 1869. Gr. in-8° de cxviii liages.
Chanson de la croisade contre les [ hérétiques ] albigeois. (Voir Bibl. de l’Ec. des chartes, 6e série, t. I, 422). La Société de l’histoire de France ne pouvait donc choisir un éditeur mieux préparé, pour une publication que Fauriel avait si complètement manquée que tout en était à refaire. M. Paul Meyer a terminé aux applaudissements des meilleurs juges sa laborieuse tâche : texte, traduction, annotation ont paru dignes du maître des provençalistes français ; et dans l’intervalle qui a séparé l’apparition des deux volumes de cette édition vraiment critique, le savant et consciencieux professeur a su mettre à profit, par une suite d’additions et corrections, ses propres réflexions et les remarques qui lui avaient été soumises par plusieurs romanistes et surtout par M. Chabaneau, professeur de langue d’oc à la Faculté des lettres de Montpellier. Nous avons sous les yeux Y Introduction où M. Paul Meyer a condensé, sous une forme sévère, et pourtant pleine de vie et d’intérêt, les nombreuses questions générales relatives aux auteurs, à la valeur historique et à la langue de ce document capital. Il avait déjà démontré, contra de nombreuses autorités, la dualité de l’œuvre, qui consiste en deux chroniques rimées, très différentes d’esprit, de forme narrative, de langue et de forme métrique, et mises bout à bout parce qu’elles se rejoignent et se complètent à peu près. Il n’y a plus de doute aujourd’hui sur ce point. Mais on lira toujours avec profit la double notice sur Guillem de Tudèle et sur son continuateur anonyme, que M. P. Meyer a su recueillir, à force de sagacité inductive, des vers mêmes de ces deux auteurs : le premier, clerc navarrais, établi d’abord à Montauban, puis à Bruniquel, à la Cour de Baudoin, frère du comte de Toulouse, et qui suspendit son œuvre d’un jargon quasi barbare, à partir de l’an 1213 (et du vers 2.768), découragé sans doute par la mort de son protecteur ; — le second, qui paraît du pays de Toulouse, probablement protégé par Rogier Bernart, comte de Foix, et qui a rédigé avec un mérite bien supérieur, par la pureté du langage et la valeur dramatique de plusieurs morceaux, tout le reste du poème, 7.000 vers. Les rapports de ces deux chroniques, la première favorable aux Croisés, la seconde aux seigneurs du Midi, avec les autres sources historiques de l’histoire de la croisade, la critique de ces sources (actes féodaux et ecclésiastiques, Pierre de Vaux-Cernai, Guillaume de Puylaurens, fragments curieux de Jean de Garlande), les moyens d’information des deux poètes, les points où ils peuvent être reçus comme témoins ou instruits par des témoins : tout cela est traité de main de maître, sur des renseignements complets et avec une foule de remarques et de découvertes de détail que l’on pourra citer comme exemples d’in-
LÉONCE COUTURE
duction historique. La partie relative à la langue et à la versification n’est pas moins parfaite ; mais l’auteur l’a restreinte à dessein, pour laisser à une publication faite par la Société de l’Histoire de France un caractère plus particulièrement historique. Il n’y manque pourtant aucune des instructions que peut désirer, même au point de vue philologique, un lecteur curieux de la Chanson de la croisade albigeoise , et M. Paul Meyer a également bien mérité des deux sciences par cet excellent mémoire et par la publication de premier ordre à laquelle il sert d’introduction.