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LES TROUBADOURS MODERNES

Les Noëls, l’Almanach provençal et Roumanille 1

« Quand serons-nous, mère, à ce jour que l’on s’attable à la vêprée, que l’on allume trois chandelles et qu’alentour on chante, on farandole ? Je me souviens que père-grand mettait dans la cheminée un gros arbre et de la bourrée, puis les arrosait en chantant. — Mon enfançon, si l’on s’attable, si l’on baptise le cachafiô 2, si le foyer flamboie, si trois flambeaux égaient la maison, c’est pour célébrer grande fête, le jour qu’est né le Dieu enfant qui est venu détrôner Satan, qui est venu lui écraser la tête. »

Ces deux couplets, traduits de Glaup, un moderne troubadour de Provence, nous font rêver à toute une littérature, à la fois populaire et réfléchie, riche en productions curieuses, que plusieurs peuples, plusieurs générations, plusieurs talents poétiques ont frappé aux cachets divers de leur caractère respectif, et que l’on n’a peut-être pas encore étudiée, même superficiellement : la littérature des Noëls. Cette lacune se comblera sans doute, puisque les bibliophiles paraissent depuis quelque temps rechercher les vieux Noëls français. Pourtant, les Noëls écrits dans les patois du Midi, sous plusieurs rapports, semblent mériter la préférence. Espérons que

1 Extr. de la Rev. d’Aquitaine, III, 353. Cet article devait paraître avant le 25 décembre, 1858. — Li Nouvé de Saboly, PeyroL Roumanille ; un peçu d’aquéli de l’abat Lambert, em’uno mescladisso de nouvè viei e nôu... En Avignoun, encô di Fr. Aubanel, 1858 (in-12, 1 fr.)

Armana prouvençau per lou bèl an de Diéu 1859. En Avignoun, encô de Roumanille.

2 C’est la bûche de Noël. R. Cachar, cacher : fiô, feu.

LÉONCE COUTURE

M. Noulet nous fera connaître quelque jour, ici même, il s’y est presque engagé 1, ceux de la Gascogne et du Béarn. Il y a beaucoup à dire sans doute des Noëls de Bedout, de d’Astros, et de cet abbé d’Andichon, qui, au dernier siècle, sut combiner le plus heureusement du monde, dans son Lèche-m droumi, la naïveté rustique des vieux chants populaires (Rebelhat-bous , maynades...) avec l’édification et l’enseignement religieux.

Je laisse donc ce sujet, et je me propose seulement de dire quelques mots sur des Noëls provençaux que je viens de lire. On ne me reprochera pas de sortir du cadre de la Revue d’Aquitaine ; toutes les langues romanes étant sœurs, le dialecte de la Provence ne saurait nous être indifférent ; et puis, il est de bon exemple de faire connaître à nos lecteurs une activité poétique et un zèle provincial vraiment admirables, et dont, pour notre part, nous sommes encore bien loin.

J’ai sous les yeux un volume modeste et consciencieux qui renferme les Noëls provençaux les plus célèbres, anciens et nouveaux, et avant tout les deux vieux recueils de Saboly et de Peyrol, avec des notices en prose provençale, aussi instructives qu’agréables.

Micoulau (Nicolas) Saboly, fils d’un consul de Montet, naquit le 3 janvier 1614. Quoique issu de parents huguenots, il commença ses études chez les Jésuites d’Avignon et entra dans l’état ecclésiastique. Longtemps bénéficier de la cathédrale de Carpentras, il devint, en 1658, maître de chapelle de Saint-Pierre d’Avignon, charge qu’il remplit jusqu’à sa mort (1675). C’est là qu’il composa au moins soixante-sept noëls, qu’il faisait chanter tout le temps de l’Avent en les accompagnant de l’orgue avec tant de charme que l’église ne désemplissait pas d’auditeurs. « C’est peu, ajoute M. Mistral, de dire qu’il fit fureur à Avignon. Quel est le coin de la Provence, tant écarté qu’il soit, où n’aient pénétré ses Noëls ? De Briançon à Arles, de Nîmes à Antibes, vous pouvez faire enquête ; si vous me trouvez un homme, une femme, un marmot qui ne connaisse au moins le noël de Y Hôte, je vous paie un merle blanc et je vais le dire à Rome. Et pourtant, deux cents ans ont passé sur la tombe de Saboly, et sa popularité, loin de diminuer, augmente toujours. Arrivent les Avents : toutes les familles égaient leurs veillées avec les gentils refrains du trouvère de Montet, les orgues de toutes les églises soufflent à pleins tuyaux ses airs solennels, et les pâtres de la Crau, qui gardent leurs brebis sous le pavillon bleu du ciel étoilé, chantent dans les pâtis immenses :

3 Revue (V Aquitaine, tome III, page 27.

Hôu ! Cristôu !

La nuech es fort claro !

Holà ! Christophe !

La nuit est fort claire !

« Saboly est incarné comme le Pater dans les coutumes du Midi. Il est le boute-en-train des joies de Noël, le boute-feu du cachafiô. Pour Noël, aux Provençaux, il faut du Saboly, comme des œufs pour la Pâque, et, au jour des Rameaux, un litron de pois chiches. »

Que dites-vous de cette appréciation toute naïve et aussi franchement inspirée que la poésie qu’elle interprète ? Pour moi, je suis si charmé de la prose de M. Mistral que je renonce au projet que j’avais, en prenant la plume, de faire connaître par moi-même les mérites de Saboly. Je continue à traduire, en l’abrégeant, la notice de l’auteur provençal :

« Qu’une œuvre soit si jeune, si florissante, si aimée après trois siècles d’existence, cela, à notre sentiment, veut dire deux choses : l’une, que l’auteur est véritablement un homme de génie, sans cela ses vers et son cadavre dormiraient dans la même fosse ; l’autre, que, le long du Rhône, la langue provençale est pleine de vie, sans quoi personne ne comprendrait Saboly. En tout ceci, nous ne voulons pas dire que le chantre de la Naissance du Sauveur fût un poète de première volée, comme Homère, Dante, Corneille ou Lamartine. Mais, voyez-vous, il n’est si petit buisson qui, à son heure du jour, ne répande son ombre. Dieu a planté sur les hauts sommets les rouvres forts et rameux ; il a fait venir le long de la Durance de grands saules blancs ; et puis il a semé sur les côtes exposées au soleil de faibles lambrusques, aux bras longuets et menus, qui, pour se soutenir, s’accrochent où elles peuvent. Eh bien ! quand vous êtes las du chemin, que la soif vous fait languir et panteler, qu’aimeriezvous mieux avoir sous la main : le gland du rouvre, le chaton du saule ou la grappe de la lambrusque ?

« Saboly est le trouvère du pauvre monde, le chantre de la crèche, le chantre de l’âne, du foin, du berceau, du froid, des langes et de la misère ; et son bonheur et son triomphe est de faire rire la misère tout en l’anoblissant. — Voici le temps de l’olivaison. Entre les coteaux se glisse une giboulée qui coupe le visage des travailleurs et leur fait les mains gourdes. Coumo faren per noun senti la bizo, pour raccourcir le jour et égayer l’ouvrage ? Entonnons à toute voix un couplet de Saboly :

Quint fre que fai !

Vount èi ma camisolo ?

Quint fre que fai !

Se dis lou gros Gervai.

Quel froid il fait !

Où ai-je ma camisole ?

Quel froid il fait !

Ce dit le gros Gervais.

LÉONCE COUTURE

Sente déjà que lou cors me trémolo, Siéu tout jala ! pode pas tira solo, Lou fre

Me fai boufa li det !

Je sens déjà que le corps me trem-

[ble],

Je suis tout gelé, je ne puis tirer le

[pied],

Le froid

Me fait souffler sur les doigts.

« Et sur les ailes de la bise, les vers de Nicolas voleront dans les oliviers avec le rire des jeunes filles et le parfum du thym.

« Saboly est un maître-peintre, grand d’ensemble, sobre de détails ; en quatre vers, il achève des tableaux qui vont au fond de Famé... Et puis, comme vous sentez au-dedans circuler la vie ! — Jésus ! quel remue-ménage autour de Bethléem ! Hommes et bêtes, tout est en mouvement, la brigade est sur les dents. L’ange qu'a fa la crido a bouleversé le canton. L’un va, l’autre vient, l’un rit, l’autre chante. Jan, lèvo-te !... courrès vite !... venès lèu !... Pâtres, pastoures, pastoureaux se précipitent vers l’étable... Le diable même est en l’air ; oh ! mais, pour celui-là, il n’a pas beau jeu.

E zou ! zou 1 zou ! Et zoou, zoou, zoou I

Patati ! patatôu ! Patati ! patatoou !

Dcrraben-li Ici tripo. Arrachons-lui les boyaux !

« ...Et les personnages de cette divine comédie, tous des Provençaux ! Toni, Guillen, Peyron, Jean, Estève, Sauvaire, des pâtres de Luheron, des bouviers de la Bartalasse, que l’on reconnaît à leur parler et que l’on a vus mille fois gardant Jeurs troupeaux ou tenant le manche de la charrue. Voyez leurs vêtements : c’est le costume de Provence ; les braies, le jargau, la camisole, le caban, la barrette !, rien n’y manque, pas même le tambourin pèr noun langui long don camin. Et, chemin faisant, écoutez un peu les propos qu’ils tiennent :

La biasso ben garnido Fai ana l’ome contènt...

Se menan nostei feno, Partiren pas tan lèu :

Disen que qu n’en mono N’es pas jamai sèns pcno.

La besace bien garnie Fait aller l’homme content...

Si nous menons nos femmes, Nous ne partirons pas sitôt :

On dit que qui en mène N’est jamais sans peine.

« Et quoique Saboly ait peint dans son œuvre des Figures rustiques, ne le prenez pas pour un chanteur grossier. S’il rit quand il veut faire rire, quand il veut faire pleurer, il pleure ; et, quand il lui plaît, nul ne le surpasse pour la finesse de la pensée et la douceur

i Jargau, justaucorps ; camisole, sorte de gilet porté sur la chemise ; caban, manteau à capuchon ; barrette, bonnet.

de l’expression. Prenez l’un après l’autre tous les poetes français, et citez-moi chez eux quelque chose de plus vrai, de plus expressif

que ceci :

Hélas ! moun Diéu ! lou bél enfant, Coume pren la pousseto !

Dirias avis que mor de fam ;

Regardas coume teto !

Hélas ! mon Dieu ! le bel enfant !

Comme il prend le sein !

Vous diriez, vrai, qu’il meurt de

[faim] ,

Regardez comme il tette.

« Saboly n’a imité aucun poète d’aucune littérature. Sa langue est toujours pure, son idée claire, sa rime riche, son vers rond et coulant ; mais

Claudite jam ri vos, pueri, sat prata biberunt.

Viras l’aigo, pichot ! li prat an proun begu. »

Je m’arrête moi-même en demandant pardon à M. Mistral d’avoir mutilé et défiguré sa prose. Je voulais citer quelque chose de Saboly, au moins le noël de YOste, le plus populaire de tous ; mais j’ai à parler encore de plusieurs auteurs de Noëls, et l’espace me manquerait.

Je passe rapidement sur Antoine Peyrol. Il était d’Avignon, marchand de bois et fabricant de claies. Marié en 1733, comme l’atteste une estimation notariée de la dot mobilière de sa femme, dont le total est de «nonante sept liures et dis sous, » il vivait encore en 1760, date probable de la première édition de ses Nouvè, et il était mort quand la seconde parut, par les soins de son fils, en 1791. Ses vingt-huit Noëls sont presque tous trop longs, parce qu’ils manquent de cette vie poétique qui est le charme de Saboly. Il a quelquefois de la gaieté et du mouvement, mais son vers est négligé, son langage trivial et prosaïque. Pourtant, il est resté populaire, parce qu’il a le génie local. Il aime à faire défiler, dans une procession de couplets, les églises, les communautés religieuses, les corps de métier et tous les ordres de la bonne ville d’Avignon, genre qu’on retrouve souvent dans la Grande Bible des Noëls de Troyes, par exemple dans ce chant bien connu de nos pères :

Tous les bourgeois de Châtres Et ceux de Montlhéry...

Arrivons aux troubadours contemporains, et saluons dans M. Joseph Roumanille l’un des princes de la poésie méridionale au dix-neuvième siècle. Il est né à Saint-Rémy, le 8 août 1818, et, comme Hugo, comme Jasmin, il a poétiquement raconté sa Genèse :

LÉONCE COUTE HE

Dins un mas que s’escound au mi- [tan di poumié], Un bèu matin, au tèms dis iero, Siéu na d’un jardinié’mé d’uno jar-

[diniero]

Dins li jardin de Sant-Roumié.

Dans une demeure qui se cache au [milieu des pommiers], Un beau matin, au temps des aires, Je suis né d’un jardinier et d’une [jardinière]

Dans les jardins de Saint-Romain.

Je ne sais pas la vie du poète ; mais il est sans doute de ces heureux qui n’ont pas d’histoire, et qui, vivant de la vie de l’ame, non loin de leur berceau, n’ont besoin pour exciter l’intérêt de qui peut les entrevoir, ni de théâtre élevé, ni d’aventures. Pour ses œuvres, je suis honteux de l’avouer, je ne les connais guère que par le bien qu’en ont dit des juges éclairés, surtout M. de Pontmartin, dans une de ses premières causeries. C’est assez pour savoir que M. Roumanille, comme écrivain populaire, a prêché au peuple, avec un accent sympathique, le respect et l’amour de toutes les saintes choses, et que, comme lettré, il a travaillé avec un plein succès à réunir une foule de talents poétiques pour faire refleurir les lauriers des troubadours. Les dix Noëls que j’ai sous les yeux sont peu de chose, peut-être, comparés aux poèmes qui ont fait la réputation du libraire d’Avignon ; mais en eux-mêmes ce sont de vrais joyaux. On trouve, dans les couplets de Roumanille, tantôt la naïveté joyeuse des vieux Noëls, tantôt la rêverie tendre d’une poésie plus civilisée, tantôt un mélange harmonieux de ces deux caractères, comme dans l*e plus populaire de ses chants, les Deux Pigeons. « On m’a dit qu’un petit enfant, à tête blonde, avec les yeux d’un ange et ses joues rondes, disait à sa mère : mère, amène-moi ! — J’y veux aller, ma mère : mère, je veux aller voir l’enfant qui est né dans la crèche, pecaïre ! — Tous les pastoureaux y vont ; ils mettent leurs belles braies ; ils se parent pour voir l’enfant qui est couché sur la paille, joli comme un soleil ! Partons, allons-y vite. — J’y veux aller, ma mère... — Porte-lui ma couverture et une de mes robes. On dit qu’il tremble comme un jonc, que ses mains sont violettes ! Nous sommes au fort de l’hiver et l’étable est toute ouverte ! — J’y veux aller, ma mère... — Mais que porterai-je au petit ? Qu’aurai-je en mon panier ? Du miel et deux pigeons avec une galette. Puis au nouveau-né, je donnerai des baisers. — J’y veux aller, ma mère... — Puis à Jésus, je donnerai mon collier de perles ; à ses pieds, je m’agenouillerai, je prendrai ses petites mains. A cheval je monterai sur le bœuf ou sur l’âne. — J’y veux aller, ma mère ; mère, je veux aller voir l’enfant qui est né dans la crèche, pecaïre ! — A l’enfant qui parlait ainsi, la mère répondit : Oui, nous partons demain matin sur l’âne de mon frère. Tu adoreras avec moi Jésus le Fils de Dieu ! — Le lendemain, ils virent l’Enfant-Dieu qui dormait ; et

sur le râtelier les deux pigeons volèrent. » C’est une romance, on le voit, mais d’une grâce infinie dans le texte que je n’ai pas même traduit en entier. Tel est encore le caractère de deux autres Noëls charmants : Un des douze, et surtout la Jeune Aveugle, dédiée à Mme Saint-René-Taillandier. Mais dans d’autres chants, comme les Diables, adressés à M. de Pontmartin, Roumanille s’est tenu dans la veine joyeuse et populaire du vrai Noël.

Maintenant, comment suffire à ma tâche ? J’aurais à présenter encore à nos lecteurs, de compte fait, vingt-cinq poètes provençaux auteurs de Noëls. J’y renonce; mais qu’il me soit permis de faire admirer cette confraternité qui réunit tous les poètes de la Provence et du Comtat, qui rapproche les talents les plus divers, qui met dans la même gerbe les épis de tant de moissonneurs, et qui donne un glorieux démenti aux vers d’Hésiode : le potier porte envie au potier, et l’aède à l’aède. Et puis, saluons en courant M. l’abbé Lambert, de Beaucaire, dont les quatre-vingts Noëls, enchaînés l’un à l’autre, formeront une sorte d’épopée, la plus joyeuse, la plus naïve, la plus variée, la plus chantée qui fut jamais ; M. Th. Aubanel, qui a trouvé des accents pleins de larmes pour les Saints- Innocents ; M. Mistral, qui tourne le couplet provençal aussi bien que pas un, tout en disant à part soi son paulô majora canamus ; M. Gaut, restaurateur des vieux rythmes, et pourtant plein de verve et de franchise ; M. Camille Reybaud, M. Jules Canonge, M. Casimir Bousquet, des auteurs francimans qui parlent tout aussi bien le patois maternel. J’en passe, et des meilleurs. Mais j’ai le droit de renvoyer au volume, un vrai volume populaire, d’exécution modeste, et où le papier est économisé. Dans cet écrin sans éclat, on trouvera de vrais diamants. Tenez, j’en détache un, un seul, et c’est fini. La pièce est signée Fredol de Magalona ; c’est du patois de Montpellier demi-languedocien, demi-provençal. Sachez que la Catherinette, c’est la coccinelle ou bêle-à-bon-dieu, et qu’avant son heureuse aventure, cet insecte était de couleur terne et n’avait pas encore ses élytres rouges aux sept points noirs.

La Catherinette

Et d’où te vient ton air si vif, Catherinette,

Catherinette...

Et d’où te vient ton air si vif, Catherinette du bon Dieu ?

Mon cœur jouit, oh ! c’est bien vrai; L’Enfant-Jésus l’a rendu gai ;

A Bethléem, je l’ai vu, le pauvre !

C’est tout le portrait de sa mère !

La Catarineta

E d’ount te ven toun er tan viéu, Catarineta,

Catarineta...

E d’ount te ven toun er tant viéu, Catarineta dou bon Dieu ?

Moun cor jouis, aco’s bén vrai ; L’enfant Jèsu l’a rendu gai ;

A Betelèn l’ai vist, pecaire !

Es tout lou pourtret de sa maire !

LÉONCE COUTURE

Una paia fasiè ponet En passant sus soun pichot det :

Douçamenet ie soui mountada ; Lentéms me ie soui permenada...

Ai vouiajat dessus soun bras ;

Ai vist de près soun poulit nas ;

Ai respirât soun aleneta :

I’avié de lach sus sa bouqueta.

Moussu lou biôu ère jalous ;

Aurié vougut, lou malurous !

Estre pichot, estre à ma plaça !

La grandou souvènt embarrassa.

L’ase me prenié, l’insoulènt !

Per certan animau pudènt :

E de travès me regardava,

E mai déjà me mènaçava !

La Santa Vierge s’avancèt,

Ghout soun fichu me rescoundèt :

« T’aime bèucop, Gatarineta ;

Te fau présent d’una raubeta,

Raubeta coulou de coural,

E que lusis coume un mirai ;

De sèt poumetas es ournada ;

Iéu touta soula l’ai broudada.

Tan que la pourtaras sus tus, N’auras pas crenta de degus.

N’oublides pas jamai, ma filla, L’enfant Jèsu, fil de Maria .»

Pioi me metèt dessus sa man :

Leve las alas, prene ban...

Bufèt sus iéu... e soui rintrada

Dens moun oustau tout encantada !

E d’ount te vén toun èr tan viéu, Catarineta,

Gatarineta...

E d’ount te vèn toun èr tan viéu, Catarineta dou bon Dieu ?

Une paille faisait pont En passant sur son petit doigt :

Tout doucement j’y suis montée ; Longtemps je m’y suis promenée...

J’ai voyagé sur son bras ;

J’ai vu de près son joli nez ;

J’ai respiré sa faible haleine :

Il y avait du lait sur sa bouche.

Monsieur le bœuf était jaloux ;

Il eût voulu, le malheureux !

Etre petit, être à ma place !

La grandeur souvent embarrasse.

L’âne me prenait, l’insolent !

Pour certain animal puant :

Et de travers me regardait,

Même déjà me menaçait.

La Sainte Vierge s’avança,

Et sous son fichu me cacha :

« Je t’aime bien, Catherinette ;

Je te fais présent d’une robe,

Petite robe couleur de corail,

Et qui luit comme un miroir,

De sept pommes elle est ornée ; Moi toute seule je l’ai brodée.

Tant que tu la porteras sur toi, Tu n’auras crainte de personne.

N’oublie jamais, ma fille,

L’enfant Jésus, fils de Marie. »

Puis, elle me mit sur sa main :

Je lève les ailes, je prends escousse, Elle souffla sur moi... et je suis

[rentrée]

Dans ma maison, tout enchantée.

Et d’où te vient ton air si vif, Catherinette,

Catherinette...

Et d’où te vient ton air si vif, Catherinette du bon Dieu ?

Jugez-en ce qu’il vous plaira, chers lecteurs ; pour moi, c’est tout simplement un chef-d’œuvre. — J’ai été bien long, et je n’ai pas encore parlé de V Armana proiwençau. Au mois prochain. Cependant, que les amis de la poésie patoise n’attendent pas le dernier moment pour se procurer ce bijou. L’Almanach lui-même (et à la différence des autres, celui-ci prétend ne pas mentir) assure que

bientôt on ne sera plus à temps. Il ne coûte pas gros ; écoulez la rubrique : « Roumanille, libraire en Avignoun, mandara franc de port aquest Armana en touti aqueli que li mandaran, franc de port per éu, très timbre-posto, di blu. » Et maintenant, qu’il me soit permis de vous adresser en finissant le souhait de la saison de Provence :

Alègre ! alègre !

Dieu nous alègre !

Cacliafiô vén !

Diéu nous fague la gràci de véire [l’an que vén], E se sian pas mai que sieguen pas

[mens !]

Joie ! joie !

Dieu nous donne joie !

Noël vient !

Dieu nous fasse la grâce de voir [l’an qui vient], Et si nous ne sommes pas davantage [que nous ne soyons pas moins].

Voilà cinq ans que cet almanach se publie, et, chaque année, il obtient un succès plus éclatant, un succès plus mérité. Nouvelle preuve de cet esprit de famille qui règne parmi les modernes troubadours de la Provence et du Comtat. Dans ce volume périodique, agréable rendez-vous, se groupent et se pressent leurs noms aimés du public. Ils accourent tous, modestes quand il s’agit de leurs œuvres respectives, débordant de sympathie et d’admiration pour celles de leurs confrères. Tel y rit, tel y pleure ; mais, sous la diversité de l’accent, la foi, les affections, les aspirations sont les mêmes. Tous les chantres populaires du Midi sont à leur aise dans les pages de V Armana prouvençau, comme au foyer de M. Roumanille, le plus connu d’entre eux. Or, écoutez, au sujet de ce dernier, M. T. Aubanel, son confrère en poésie, et, je crois, même en librairie. Ne croyez pas que je tire ceci de l’almanach ; M. Roumanille se ferait conscience de publier son propre éloge. Après avoir vanté les ouvrages de son ami, M. Aubanel ajoute, toujours dans son patois que je traduis bien mal :

« Ce qu’il y a de plus beau, voulez-vous que je vous Je dise, moi qui ai vu de près Roumanille et qui connais tous les siens, car cette année j’ai séjourné quelque temps sous les pommiers du premier jardin, avec son père, Jean-Denis, vieux soldat de Bonaparte, qui a pendu au clou son sabre de Waterloo pour aligner ses plates-bandes ; avec sa femme, une femme de cœur, Pierrette de Piquet ; avec ses deux braves sœurs, Zine et Toinette, à qui Roumanille adressait de la cime du Ventoux ces deux belles lettres ; avec Caco, son frère, si joyeux en compagnie, et qui dit le Martegau encore mieux que celui qui l’a fait (et celui-ci pourtant ne le dit pas tant mal), — ce

LÉONCE COUTURE

qu’il y a de plus beau, je vais vous le dire : c’est que Roumanille aime plus sa langue que sa gloire, car, s’il voulait, il chanterait en français comme il y en a peu qui le sachent faire ; ce qu’il y a de plus beau, c’est qu’il est plus amoureux de la gloire de ses amis que de la sienne ; je l’ai vu, à grand travail, arranger les vers d’un autre, ou bien lui dire : Efface cela, ça te ferait tort. Il faut savoir pourtant que la gloire ne manque pas à Roumanille et que, dans sa chambrette de la rue des Amoureux, elle vient le chercher de bien loin et de bien haut. «

Voilà bien l’homme qui devait grouper autour de sa musette tous les chantres de sa langue ; son almanach est devenu un périodique important où brillent des noms glorieux à d’autres titres. Cependant, c’est, avant tout, un véritable calendrier, rendons-lui cette justice. Chaque mois a sa page, indiquant avec une précision et une sûreté exemplaires les foires et fêtes locales (quelquefois courso de biôu), les proverbes agricoles et météorologiques, et le saint de chaque jour, non sans une préférence marquée pour les bienheureux provençaux. Même cette dévotion locale, toute louable qu’elle est dans son principe, va trop loin, au moins une fois. Ce n’est pas le fait de l’almanach provençal d’usurper les droits du Saint-Siège en canonisant les gens. J’ai vu avec quelque surprise, au 15 mars, S. César de Bus ; le vénérable fondateur des Pères de la Doctrine chrétienne n’a jamais été béatifié, que je sache. Monsieur Roumanille, si vous ne le décanonisez, l’année prochaine, je vous mets à l’index !

Après cela, comment analyser ce recueil où tout à dessein est mêlé, prose et vers, sérieux et comique, odes et anecdotes, élégies et bons mots, comptes rendus de fêtes et notices nécrologiques ? Puisque ma phrase tombe sur ce mot funèbre, j’ai hâte de m’associer aux regrets exprimés sur la tombe de plusieurs poètes enlevés dans l’année écoulée. Brizeux, le barde d’Armorique, est venu mourir sous notre soleil, à Montpellier, le 3 mai 1858. Il gardait dans ses vers français quelque chose du rude accent de sa Bretagne ; il aimait par-dessus tout à chanter son pays natal ; enfin, il avait salué par de si beaux vers les poètes du Midi :

Le rameau d’olivier couronnera vos têtes ;

Moi, je n’ai que la lande en fleurs ; L’un, symbole riant de la paix et des fêtes, L’autre, symbole des douleurs.

Unissons-les, amis ! — Les fils qui vont nous suivre De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts ;

Aucun ne redira le son qui nous enivre,

Quand nous, fidèles, nous mourrons

Mères, tout en filant, apprenez à vos filles,

Les mots antiques du pays ;

Dans les champs, sur les flots, prudents chefs de familles,

A ce miel nourrisssez vos fils.

La Provence perdit, à la fin de 1857, l’un de ses fils les plus illustres et les plus aimés, le vieux Castil-Blaze, connu comme musicien et comme poète français. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il eut la gloire de rendre ses libres et naïves allures à la muse provençale, qui était depuis plus d’un siècle « vestido e gansado emé de riban rouge coume li pastoureleto d’opera. » L’almanach consacre à la mémoire de cet homme de bien une très vive et très fraîche poésie de M. Adolphe Dumas, et un adieu non moins profond à M. T. Poussel.

Roumanille a dignement payé son tribut de regrets à la mémoire de Peirottes, le potier de Clermont (Hérault). « Nul ne chanta mieux, dit-il, dans le doux parler de Montpellier. Quand nous l’entendîmes, nous en fûmes tous ravis, et nous l’appelâmes pour qu’il chantât avec nous. Et il vint aussitôt, bon confrère et bon ami... que Notre-Seigneur conserve sa veuve et ses enfants ! »

La Provence a perdu encore deux de ses trouvères : Pierre Bonnet, ancien sergent-major de l’Empire, cafetier de Beaucaire, qui versifiait avec plus de verve que de correction ; et un tout jeune homme, Albert Gautier, noble cœur, esprit d’élite, connu par de jolies fables : mort à 28 ans, il laisse, après cinquante jours de mariage, une veuve de 19 ans.

Des écrivains français figurent parmi les felibres de ce recueil, mais ils y parlent la langue de l’endroit. Ainsi, M. Adolphe Dumas, qui nous certifie qu’il ne s’est pas fait chartreux, sans se fâcher beaucoup de cette nouvelle controuvée ; et M. Amédée Pichot, le directeur bien connu d’un recueil européen : la Revue britannique. Parmi les poètes encore novices dans leur poésie provençale figurent cette Reine Garde à qui Lamartine un beau matin a dédié sa Geneviève, et Ch. Poney, un ouvrier maçon, à qui les chansons natales siéront mieux peut-être que la lyre des poètes français.

Je ne veux pas dire, au reste, qu’il n’y ait que des chefs-d’œuvre dans cet amusant volume. J’y ai trouvé des bons mots d’un goût équivoque, et des anecdotes dont la nouveauté date de plusieurs printemps. Verum ubi plura nitent..., et les morceaux charmants y sont en nombre. Il y a une ode sur la crinoline qui tourne au sévère.

LÉONCE COUTURE

je vous en préviens ; et puis des romances, des noëls, des notices en prose d’un ton excellent, et surtout cette ballade qui est, je crois, la perle du livre : la Communion des Saints, par Fréd. Mistral.

Puisque je l’ai nommé, voici la grande nouvelle, et l’explication d'une énigme de mon article (p. 554). M. Adolphe Dumas écrivait à la Gazette de France, il y a quelques mois :

« ...Qu’est-ce que Mistral ? On n’en sait rien. On me le demande, et je crains de répondre des paroles qu’on ne croira pas, tant elles sont inattendues, dans ce moment de poésie d’imitation qui fait croire à la mort de la poésie et des poètes. — L’Académie française viendra dans dix ans, selon son habitude, consacrer une gloire de plus, quand tout le monde l’aura faite. L’horloge de l’Institut a souvent de ces retards d’une heure avec les siècles, mais je veux être le premier à Paris qui aura découvert ce qu’on peut appeler dès aujourd’hui le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipions. — On a souvent demandé pour notre beau pays du Midi, deux fois romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue éternelle, de ses croyances saintes et de ses mœurs pures. J’ai le poème dans les mains, il y a douze chants, il est signé de Frédéric Mistral, du village de Maillane, et je le contre-signe de ma parole d’honneur que je n’ai jamais engagée à faux, et de ma responsabilité qui n’a que l’ambition d’être juste. »

Cette réclame, dont la sincérité est évidente, me tenait le bec dans l’eau, quand l’almanach est venu redoubler mon impatience. M. Roumanille s’écrie : « Ronne, bonne nouvelle ! Je suis tout heureux, pour qu’elle se répande de la ville au village, du village au hameau, du mont Ventoux jusqu’au fin fond de la Camargue, je suis heureux de la dire à la Provence, au Comtat et au Languedoc : le livre national de la Provence vient de paraître ; la reine de la Crau, la belle Mireio vient de mettre la dernière épingle à sa toilette ; elle arrive à la ville pour la première fois. Qu’ils se mettent sur leur porte pour la voir passer, ceux qui aiment la grande poésie, les moissons, les olivaisons, les fêtes et les veillées, l’ombre des pins et le soleil, la mer, le Rhône et la Durance ! Ceux qui ont la foi, ceux qui ont l’amour peuvent venir boire à la fontaine. »

A l’heure qu’il est, Mireio a peut-être paru déjà. J’espère en reparler. En tout cas, lorsqu’on annonce, avec quelque chance de vérité, une épopée romane éclose si heureusement au soleil du Midi, dans des jours où la poésie s’efface de plus en plus, il est de notre devoir de répandre la bonne nouvelle !

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