FRÉDÉRIC MISTRAL
Je ne puis commencer ma causerie sur Mireio qu’en frappant ma poitrine. Je le confesse donc, je suis coupable, deux et trois fois coupable. J’avais annoncé dès le commencement de l’année la prochaine apparition de la jeune Merveille ; et, dans sa reconnaissance, la reine de la Provence avait fait à peine son premier pas dans le monde qu’elle a eu hâte de grimper à mon cinquième étage 2, et d’honorer ma cellule d’une de ses visites privilégiées. Elle a été la bienvenue. J’ai vécu deux jours entiers, comme un égoïste, de ce festin poétique ; j’ai savouré lentement toutes les délices, toutes les harmonies, tous les sourires de la muse du Midi. Et puis, j’ai ruminé sans fin cette ambroisie inépuisable. Je devais payer mon écot au bienveillant patron qui m’avait invité des premiers à la fête, je le savais bien ; il y avait d’ailleurs un nouveau plaisir à me procurer en acquittant une dette, je le croyais pieusement. Mais, pareil à tant d’autres débiteurs, je ne me hâtais pas d’accomplir ce devoir sacré ; et j’ai dû éprouver bien de la confusion — mais qui sait ? moins de confusion peut-être que de plaisir — en voyant apparaître mon créancier en personne. J’ai essayé de dire de vive voix à M. Mistral la moindre partie de ce que je pense de son œuvre, mais je me suis réservé d’en parler à d’autres sans la moindre flatterie: d’ailleurs bien des gens (outre le diable) ont dû lui dire qu’il n’avait pas besoin d’être flatté.
Après tout, je suis bien aise de l’avoir vu avant de causer de lui et de ses œuvres. On ne peut lire ses vers, il est vrai, sans aimer le
1 Extr. de la Revue d’ Aquitaine, IV, page 33 (le t. IV va de juin 1859 à mai 1860). — Mireio, pouemo prouvençau, de Frederi Mistral ; trad. litt. en regard. Avignon, Roumanille, libraire-éditeur, 1859, 1 v. in-8°.
2 Léonce Couture était alors étudiant à Paris.
LÉONCE COUTURE
poète; et le poète ici est un homme bien plus qu’un auteur ; mais c’est encore un réel avantage d’avoir affaire à l’homme lui-même sans percer le voile, si léger, si diaphane qu’il puisse être, de la composition et de l’expression poétiques. J’ai maintenant une conscience bien plus claire et plus profonde de cette franchise que les froides conventions de la vie parisienne n’ont pas atteinte, de ce vif amour de la province et des champs, de ce large accent provençal qui rappelle la plénitude sonore du dialecte de Théocrite.
Frédéric Mistral est jeune encore ; toute sa personne respire la force et la santé, on ne résiste pas à ce regard sympathique, à ce visage ouvert, à cette parole modeste, mais tout imprégnée des chauds arômes du pays des orangers : rien de voulu, rien de convenu, la nature même. Je vous ai peu vu, peintre enchanteur du Midi, mais je crois vous connaître déjà ; j’ai retrouvé dans votre œil et dans votre voix l’inspiration cordiale et élevée de vos oeuvres, et j’ose assurer que chez vous l’âme est à la hauteur du talent ; rare privilège dans notre temps si fécond en tristesses !
Voilà dix ans que Mistral avait conçu sa Merveille, et il a trente ans à peine. Que de beaux rêves, que de soins minutieux, que de soucis inquiets avant de la produire ! Que de fois il l’a baignée dans l’eau bleue de ses ruisseaux, et dans l’ardente lumière de son soleil ! Que de bouquets il a cueillis pour sa parure ! Avec quelle complaisance paternelle il l’a introduite secrètement dans les veillées des fermes, dans les fêtes des villages, dans les sanctuaires des lieux vénérés, dans les champs où s’entassent les gerbes, dans les allées où tombent la feuille du mûrier et les fruits de l’olivier ! Enfin, un beau jour, quand elle a mis la dernière épingle à sa toilette, et accordé un dernier coup d’œil au miroir — pardonnez-lui ces faiblesses, elle est du sang d’Hélène, la naïve provençale — elle a paru avec quelque confiance, et nul de ceux qui l’ont voulu voir de près n’a osé dire que son parrain lui eût imposé un nom trop pompeux, trop chargé de promesses ; la Provence a crié Merveille, Paris a dit Merveille à son tour. Voilà qu’après vingt journalistes qui semblaient avoir épuisé l’éloge, M. de Lamartine a écrit sur ce poème tout un entretien où l’appréciation littéraire s’élève au ton lyrique, et où le professeur se contente de traduire son texte en ajoutant à chaque page le commentaire de Voltaire sur Racine: beau, pathétique, sublime !
Gomment l’auteur s’est-il armé pour cette lutte redoutable ? Comment, dans un temps si peu épique, a-t-il mené à bonne fin une longue épopée champêtre ? Comment, au milieu de cette inquiétude universelle qui laisse durer à peine quelques jours, et dans les
meilleurs, les plus grandes pensées, a-t-il pu épancher sa verve, sans l’épuiser jamais, dans ces sept cents strophes de sept vers d’une forme si artistique ?
Il est clair que nous avons affaire à une production étrangère aux conditions habituelles de la littérature de nos jours. Ce n’est pas le travail d’un homme de lettres, c’est la création originale d’un poète inspiré. L’inspiration poétique ! phénomène si rare que plusieurs ne voudraient plus l’admettre, mais que le talent trempé aux vraies sources de la nature, de la famille et de la foi, peut nous offrir encore de loin en loin.
Ce n’est pas que le coup de baguette de la muse ait fait jaillir tout d’un coup ce large fleuve de poésie ; l’eau a filtré goutte à goutte, et ses nappes se sont amassées lentement dans le lit préparé par un art vigilant entre les touffes de gazon, sous les frais ombrages. Frédéric Mistral a dû pressentir sa vocation dès l’enfance. Il a fait ses études comme un autre, mieux que bien d’autres peut-être, mais je jurerais qu’il a compris Virgile beaucoup moins à travers son dictionnaire qu’à travers le souvenir de ses champs fertiles et de ses grands troupeaux. S’il a effleuré l’étude du droit, c’est en homme qui ne se croyait pas né pour parler le franciot dans un tribunal, ni pour pâlir dans une étude étroite et froide comme l’antre de la Chicane. La mort de son père le plaça bien jeune à la tête de sa maison, dans une terre belle et riche au pays du soleil. Il ne tarda pas à se sentir dans son milieu ; il reconnut dans ses arbres des frères dont il ne pouvait se détacher ; et quand il eut identifié son âme à cette belle nature, attaché sa vie aux travaux successifs de la maison rustique, il n’éprouva plus qu’un besoin : celui d’épancher ces flots de poésie que le soleil faisait bouillonner dans sa poitrine comme la sève dans le tronc des peupliers.
Or, en ce temps-là même, le précurseur de la muse provençale faisait entendre son appel. J’ai déjà parlé de lui, mais bien imparfaitement. Un autre jour, j’en causerai tout à mon aise, quand il nous aura donné la collection de ses charmantes poésies. Il suffit de dire ici que Joseph Roumanille a suscité les premiers chants de Mistral. Il a inséré dans les feuilletons du journal la Commune , publié à Avignon, en 1848, dans les Provençales recueillies en 1852, et dans ses jolis almanachs, diverses pièces du poète de Maillane. Ce riche talent ne s’est pas déployé avec abondance dans ces poésies dont quelques-unes ont peu d’importance ; il sentait le besoin d’un cadre plus large ; il savait que sa mission n’était pas là et que le flot qu’il recédait dans la source profonde se creuserait un jour un lit plus vaste. C’étaient des jeux, des études et des essais, mais où l’on pou-
vait entendre l’une après l’autre les principales cordes de son instrument. Il préparait tous les éléments de son œuvre ; il suivait les méritoires efforts de Roumanille qui est parvenu à faire une orthographe très convenable à un idiome si délicat à manier ; il trouvait à sa langue, sans recourir à des sources étrangères, des richesses inépuisables ; il étudiait à fond la vie des champs qui anime le langage dans tous ses détails ; il prenait au peuple cette gaîté de récit, cette abondance facile qu’aucune élégance académique ne saurait égaler. Les morceaux de prose que Mistral a signés sont des chefs-d’œuvre en ce genre, témoin cette notice sur Saboly dont j’ai donné ici même une traduction toute tronquée que le troubadour a bien voulu trouver charmante — oh ! le flatteur ! — Ne lui reprochez pas trop d’amour pour sa langue ; il en parle en connaissance de cause ; qu’il ne s’irrite pourtant pas trop contre ceux qui continueront à la traiter de patois : patois ne veut pas dire proprement jargon, mais sermo patriensis, le langage courant du pays, de la mère et de la nourrice, par opposition à celui des académies et des livres. Le fait est qu’aux yeux même des juges les plus sévères, ce langage manié par Mistral peut le disputer avec le premier venu pour la grâce, l’abondance et l’énergie.
Mistral a compris tout d’abord que le succès de cette poésie naissante dépendait de son union intime avec la vie même de son pays. S’il a lu les troubadours, c’est pour se dire qu’il fallait se faire un autre idéal que ces vieux chantres dont le feu s’éteignit dans les glaçons d’une galanterie superstitieuse plutôt que dans le sang de la croisade albigeoise. Il a compris qu’il fallait parler au peuple de ce qu’il sent, de ce qu’il croit et de ce qu’il aime, et lui en parler dans sa vraie langue, sans renoncer à la noblesse, à la force, à la grâce. « Ce qui le distingue, écrivait, il y a huit ans, M. Saint- René-Taillandier, c’est l’originalité des images et la souplesse de la forme. Son langage est à lui, il aime à emprunter au peuple ses métaphores, ses locutions, ses tours de phrase pour les élever à la dignité poétique, joute hardie et périlleuse d’où il sort presque toujours victorieux. Tour à tour aimable ou terrible, pathétique ou sinistre, on voit surtout qu’il a l’ambition de mêler à la grâce naturelle de la langue du Midi la vigueur d’une littérature plus mâle... »
Nulle part cette fermeté et cette énergie ne paraissent mieux que dans une ode étrange intitulée : Amarun. C’est une invective contre un débauché. Le poète indigné le pousse au cimetière, le force à boire dans la coupe de la mort, livre sa chair amollie aux vers et à l’infection du sépulcre et son âme au remords :
Tu as fait plus de mal qu’une bête venimeuse. Tu as vu le pauvre
pleurer de faim au seuil de ta porte, et tu lui as acheté sa fille pâle qui est maintenant à l’hôpital, pauvre colombe meurtrie par tes griffes immondes.
Regarde donc ces ossements voilés de pariétaires, et ces crânes horriblement béants ; écoute la voix des morts qui soupire sous la terre, comme un ruisseau qui s’écoule dans un lit trop étroit.
Cela te suffit-il ? Regarde avec moi les étoiles, pareilles aux fenêtres d’un palais plein de feu, et le ciel déployé comme une toile infinie ; et dis-moi s’il y a quelqu’un qui s’enferme là-haut et dont le regard pénètre en tout lieu.
S’il n’y a personne, roule-toi sur ta couche molle, vautre-toi satisfait dans tes sales plaisirs ! Mais s’il y a quelqu’un là-haut, tremble comme l’acier frissonne sur la meule : car il sait tout ce que tu as fait !
Une pensée morale non moins généreuse, quoiqu’elle s’arme d’une ironie moins amère, éclate dans la pièce adressée à la Civado fero , la Folle avoine, cette graminée enflée et molle qui n’est bonne que pour monter, et qui faiblirait sous son propre poids sans l’appui des épis robustes auxquels elle dérobe tout ce qu’elle peut de sucs nourriciers : frappant emblème de l’oisiveté orgueilleuse que le poète flagelle d’un vers vigoureux.
Frédéric Mistral sait mieux que personne que toutes les idées morales qu’il exprime si bien ont leurs racines les plus profondes dans la foi chrétienne toujours vivante au cœur des populations du Midi. Le catholicisme est l’inspirateur de leurs fêtes, le consolateur de leurs peines, l’âme de leurs joies, le centre de leur vie tout entière. Le troubadour de Maillane a prêté des chants harmonieux à la piété catholique qui s’allie d’ailleurs volontiers à la gaîté méridionale. Il l’a bien compris en étudiant Saboly, et il ne pouvait être pris au dépourvu quand Roumanille et Th. Aubanel lui demandèrent en 1852 des Noëls pour leur recueil. Ce dernier a conté qu’il était parti un jour de dimanche pour l’étable de Bethléem avec son ami Joseph. Ils arrivent en luttant d’agilité. La porte était ouverte ; Roumanille se hâte de saluer la Vierge, qui répond : « Bonjour, Roumanille, et bonjour au camarade que tu amènes d’Avignon ! Mais pourquoi ne venez-vous que deux ? Au mois d’août, à Arles, vous étiez bien plus nombreux ? Où as-tu laissé tes trouvères, Roumanille ? ils chantent si bien ! Regarde : le monde croit toujours à la crèche. J’y vois des rois, j’y vois des bergers avec leurs besaces ; mais au pied de mon Fils je n’ai pas encore vu tes chanteurs. Toi le plus beau de tous, toi dont les chansons sont si gaies à entendre, toi le tambour de la troupe, va les chercher tous et les amène ici. » Roumanille n’eut garde de désobéir, et Aubanel imprima le joli recueil de Noëls vieux et nouveaux dont j’ai rendu compte. Pour sa part, Mistral porta trois épis à la gerbe : une tra-
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duction très habilement étudiée du Magnificat, un beau récit de l’Annonciation, et un chant tout populaire sur l’Ane de saint Joseph.
Toutefois, la veine populaire, dans sa pleine franchise, se déploie encore plus à l’aise dans ses études de mœurs, comme la Course des bœufs, et dans ses récits familiers, comme le conte des Trois conseils. C’est ici qu’on retrouve, dans leur charme agreste, la narration vive des campagnards, les incidents étranges de leurs légendes, la bonne moralité pratique qu’ils aiment à tirer de toutes les histoires, et ces qualités rares dans un accord parfait avec l’élégance continue qu’exige toute poésie digne de ce nom.
A ce vif sentiment de la réalité, Mistral unit une faculté en apparence toute contraire : la fantaisie la plus libre, la plus féconde, la plus éprise de ses rêves. C’est le charme vaporeux, fantastique, infini, des ballades de l’Allemagne, imprégné chez lui d’un goût de terroir non équivoque. Ainsi, dans la Bello d’avous (la Belle d’août), le poète chante une pauvre fille qu’une folle passion égare. Elle sort avant l’aube, cherchant celui qui doit l’enlever ; et la lune la regarde avec amour, et l’oiseau babille pour elle, et le ver-luisant lui offre sa lumière. Bientôt le jeune homme a paru ; hélas ! son visage est sombre, sa voix rauque, son vêtement noir ; il s’en excuse avec des sourires qui glacent, et le couple est emporté par un cheval fougueux ; mais autour d’eux la nature devient triste. La noce se fait pourtant, mais quelle fête ! On se trouve dans un lieu plein de flammes. Près d’un trou béant, des ossements sont accumulés ; une fumée épaisse empeste l’air plein de sanglots : c’étaient les damnés qui hurlaient de rage... Et depuis nul n’a revu la Belle d’août... — Voulez-vous une fantaisie plus gracieuse ? Je vais vous traduire la Communion des Saints, qui est de cette année.
Elle descendait, les yeux baissés, les degrés de Saint-Trophime. C’était à l’entrée de la nuit ; on éteignait les cierges des vêpres. Les saints de pierre du portail la remarquèrent à son passage, et de l’église à la maison l’accompagnèrent du regard.
Car elle était si bonne, si bonne ! et avec cela jeune et belle, on peut le dire ; jamais dans l’église nul ne la vit rire ou parler. Quand l’orgue soupirait ou qu’on chantait les psaumes, il lui semblait que les Anges l’emportaient en Paradis.
Les Saints de pierre, en la voyant sortir la dernière sous le porche étincelant, et se hâter vers sa demeure, les bons Saints de pierre avaient pris la jeune vierge en amitié, et la nuit, avec le frais, ils parlaient d’elle dans leurs niches.
Je voudrais, disait saint Jean, la voir devenir nonne blanche ; car le monde est horrible, et les couvents sont des ports assurés. — Sans doute, dit saint Trophime, mais j’ai besoin d’elle dans mon
église ; il faut des flambeaux dans l’obscurité, et des exemples dans le monde.
— Frères, dit saint Honoré, à minuit, quand sur les tours donnera le clair de lune, nous descendrons de nos colonnes. C’est la Toussaint : en notre honneur la sainte table sera dressée ; à minuit, Notre-Seigneur dira la messe aux Aleschamps.
— Si vous m’en croyez, dit saint Luc nous y conduirons la jeune fdle... Nous lui donnerons un manteau bleu et une robe blanche. — Et cela dit, les quatre Saints s’envolèrent comme le vent du soir, prirent l’âme de la petite en passant et l’emportèrent avec eux.
Le lendemain, de bon matin, la belle enfant s’est levée... Elle ne parle que d’une fête où elle s’est trouvée en songe. Elle raconte que les Anges planaient dans les airs, qu’aux Aleschamps l’autel était dressé : Saint Trophime était le clerc, et le bon Dieu disait la messe !
Je suis loin d’avoir cité ou même effleuré tout ce qu’il faudrait lire dans les poésies de Frédéric Mistral pour sentir la souplesse et la variété infinie de son talent. On doit voir pourtant déjà qu’aucune corde ne manquait à sa lyre : ni celle de l’inspiration énergique et grave, ni celle de la gaîté naïve et sympathique, ni celle de la réalité la plus précise, ni celle de la fantaisie la plus originale. Il me reste à faire voir comment il a su monter son instrument et en déployer toutes les harmonies dans cette vaste composition qui restera l’un des événements poétiques de ce siècle.
11 s’agissait de faire le poème de la Provence, de fixer dans un vivant tableau les aspects variés de ce pays charmant et de ce peuple si richement doué. On aurait pu songer à reproduire successivement, dans une poétique galerie, les phases de la vie rustique, les légendes populaires, les jeux olympiques du Midi et ses fêtes religieuses. C’est le dessein que Brizeux a réalisé pour son Armorique dans le volume des Bretons. Mistral avait conçu une création plus vivante ; l’unité factice du genre descriptif ne lui pouvait suffire. Il a voulu offrir à la curiosité de ses compatriotes l’histoire d’un jeune couple rapproché par le cœur, séparé par les calculs de l’intérêt, et dont les joies et les souffrances se détachent, comme sur un paysage plein de lumière, sur les incidents successifs de la vie des champs en Provence. C’est une idylle aux vastes proportions, sans événement étranger à l’existence ordinaire des fermiers du Midi ; toutefois, dans ces bergeries, ne redoutez pas des fadeurs sentimentales qui feraient désirer l’arrivée du loup ; les passions humaines, au contraire, y éclatent au besoin avec une rude énergie qui rappelle les héros d’Homère.
Mireille, une jeune fille dont on a peu parlé en dehors de la Crau, était l’unique enfant de Maître Ramon, propriétaire du Mas des Micocoules. Sous leur toit s’arrêtent un beau soir le vieil Ambroise, pauvre vannier qui court le pays en raccommodant paniers et corbeilles, et son fils Vincent qui captive déjà l’attention de la
jeune fille en contant les belles choses qu’il a vues dans les fêtes et les pardons. Depuis, par grand hasard, Vincent aida Mireille à faire la cueillette des feuilles de mûriers, et la fille de Ramon finit par lui déclarer, avec la franchise d’une passion naïve, qu’elle comptait pour rien la distance qui sépare une riche fermière d’un pauvre raccommodeur de paniers et qu’elle refuserait à cause de lui tous les épouseurs. Personne n’eût soupçonné l’étrange projet de Mireille ; il en fut bien glissé un mot à travers les capricieux propos des jeunes voisines, au dépouillement des cocons, mais par badinerie et sans conséquence : Mireille en fut quitte pour dissimuler sa rougeur. Vint une épreuve plus décisive. Mireille fut demandée en mariage par trois riches jeunes gens : un berger, possesseur de mille brebis, un gardien de cent cavales, enfin, le farouche Ourrias, toucheur de bœufs. Elle les refusa tous. Ce dernier, rebuté en personne, rencontra dans son chemin Vincent qui survenait, certain d’un autre accueil. Le bouvier le provoque, engage avec lui une lutte terrible, et vaincu déjà, après avoir demandé grâce, le prend en traître et le laisse pour mort. Il se sauve ensuite, et passe le Rhône dans une barque ballottée par l’orage, obsédé par mille visions vengeresses. Le lendemain, des voyageurs entendent les faibles soupirs de Vincent, toujours étendu dans le bois, ils le recueillent et le portent à la ferme voisine, au Mas des Micocoules. Il a bientôt la force de se transporter avec Mireille chez une sorcière qui les introduit dans le Trou des Fées et leur en fait parcourir les mystérieuses profondeurs où séjournent les dragons et les follets. — Et puis Vincent est sauvé ; mais il s’agit de rompre enfin la glace, et de chercher une issue favorable à des projets longtemps caressés. Le jeune convalescent, à force de prières, oblige son père, le pauvre Ambroise, de demander au riche Ramon la main de Mireille. Le vieux fermier rejette avec hauteur une si étrange proposition et gourmande vertement sa fdle. La pauvre enfant désespérée songe aux saintes patronnes de la Provence, Madeleine et ses compagnes, dont Vincent lui a vanté depuis bien longtemps le merveilleux pouvoir ; elle ira visiter le sanctuaire où reposent leurs reliques. Elle part, en effet, après avoir revêtu ses plus beaux habits, n’oubliant que le large chapeau qui aurait protégé ses tempes contre les ardeurs meurtrières d’un soleil de juin. Elle va, sans trêve et sans repos, par les sables brûlants, jusqu’à ce que, exténuée, elle s’affaisse sur la dune. La fraîcheur de la brise marine la ranima ; elle put arriver à pas lents jusqu’à la chapelle ; toute haletante d’émotion et de fièvre, elle vit les Saintes descendre du Paradis pour répondre à sa prière ; après lui avoir raconté leur antique légende,
elles l’invitèrent à se détacher d’un monde où le bonheur ne peut prendre racine et à monter avec elles. Cependant autour de la jeune mourante la foule s’est amassée ; arrivent son père et sa mère qui, après bien des recherches, ont pu trouver sa trace ; arrive Vincent à demi fou. Mais au milieu des cris et des pleurs, Mireille, bienheureuse, se tourne vers l’Orient, avec des paroles étranges, et exhale son âme dans la prière et l’extase.
Tel est le récit qui se déroule avec une richesse inouïe de détails pittoresques et émouvants, dans sept cents strophes de sept vers d’un travail exquis ; sept cents phrases musicales d’une large cadence et d’une harmonie redoublée, où la pensée s’encadre avec une précision invraisemblable : sept cents coupes au galbe élégant et curieusement ciselé, mais qu’emplit jusqu’au bord un vin généreux.
Au début de son œuvre, Mistral a pu dire je chante à aussi juste titre que les aèdes des âges homériques, qui psalmodiaient au son de la lyre leurs inépuisables légendes. Il a chanté ces douze chants avec la même fraîcheur de voix et la même puissance de souffle, à travers tous les tons de la passion et de la fantaisie humaines. Il n’existe pas une fusion plus complète du lyrisme et de la narration. Et même la verve lyrique est plus admirable dans le courant du récit, dans la trame de la toile que dans les trois broderies d’un genre plus accentué que l’artiste a placées sur certains points. Je ne veux pas dire du mal de ces belles poésies : la prière de Mireille aux Saintes se répand avec trop d’abondance peut-être ; mais la ballade de Magali, si bien traduite par MM. de Pontmartin et de Lamartine (qui n’ont pas dit qu’elle a pour type une vieille chanson française aussi naïve, mais moins gracieuse et moins passionnée), mérite l’enthousiasme qu’elle a excité ; enfin, la chanson du vieil Ambroise au premier chant me paraît un chef-d’œuvre, sauf quelques longueurs vers la fin. C’est le récit d’un vieux marin ennobli par la poésie sans rien perdre de sa vivacité d’accent : le départ, les ennuis de l’attente, le signalement de l’ennemi, la canonnade, l’abordage, l’orgueil de la victoire, le retour, l’ingratitude du pouvoir, tout est gravé d’un burin énergique dans cette chronique vivante de nos guerres sur mer. J’ai tâché de la rendre en calquant exactement la coupe nette et brève du vers et de la strophe ; mais en luttant avec un original si vigoureux, j’ai été obligé d’éluder plus d’une passe difficile, et d’user de détours et d’équivalents ; n’imputez donc qu’au traducteur des cahots et des dissonnances que vous ne retrouverez pas dans le provençal :
LÉONCE COUTURE
Le Bailli Suffren, qui sur mer commande,
Au port de Toulon donne le signal :
Nous partons cinq cents du port provençal.
De battre l’Anglais l’envie était grande :
Avant de rentrer au pays natal Nous écraserons l’orgueilleuse bande !
Un mois s’est passé ; de nos bons vaisseaux Nous n’avons rien vu, que dans les antennes Tristes goélands volant par centaines.
Vient le second mois ; et de nos travaux La noire tourmente a doublé les peines ;
Jour et nuit on sue à chasser les eaux.
Le troisième mois, ce fut une rage :
Quand verrons-nous donc des voiles briller Que notre canon puisse balayer ?
Alors : A la hune, enfants, et courage !
A crié Suffren, et notre gabier Epie, incliné, l’africain rivage...
O trou de bon goi ! nous fait le gabier,
De gros bâtiments un trio s’avance !
— Canons aux sabords, mes petits, en danse !
S’écrie aussitôt le grand marinier :
Qu’ils tâtent d’abord figues de Provence,
Puis nous ouvrirons un autre panier !
A peine a-t-il dit, on ne voit que flamme ;
Pareils à l’éclair, quarante boulets
Vont trouer les flancs des vaisseaux anglais.
Bientôt l’un des trois n’a gardé que l’âme,
Et notre canon brise les agrès,
Fait craquer le bois et mugir la lame...
Déjà nous avons l’ennemi tout près.
Bonheur ! volupté ! fête sans égale !
Le Bailli Suffren intrépide et pâle,
Debout sur le pont, sans bouger jamais :
Pour eux, mes amis, c’est l’heure fatale ;
Avec l’huile d’Aix frottons les Anglais !
Il parlait encor, que tout l’équipage A cessé le feu, s’est armé du fer,
Et, grappin en main, le matelot fier
D’un souffle puissant crie : à l’abordage !
Saute au bord anglais par dessus la mer...
Alors commença l’horrible carnage I
Quels coups vigoureux ! que de sang ! quel bruit ! Voilà sous les pieds un pont qui se brise ;
Sous les mâts croulants le flot se divise...
L’Anglais voit partout la mort qui le suit :
Le Français l’étreint, et, sans lâcher prise,
Se roule, s’abîme et meurt avec lui !
Les pieds dans le sang, dura cette guerre Tant que le soleil éclaira les cieux.
La poudre cessa d’aveugler nos yeux :
Cent hommes manquaient à notre galère ;
Mais on vit sombrer trois vaisseaux fameux. Trois vaisseaux fameux du roi d’Angleterre I
Quand nous revenions au pays si doux,
Avec cent boulets dans notre bordage,
Voilure en lambeaux, débile équipage,
Le Bailli riant se tourne vers nous :
Allez, nous dit-il, sur votre rivage,
Suffren chez le roi parlera de vous !
Un bon Martégau rima cette histoire En croisant ses fils au foyer le soir... Suffren pour Paris partit plein d’espoir,
Mais les grands, jaloux, par trahison noire, Frappèrent, dit-on, cette grande gloire ;
Et ses vieux marins n’ont pu le revoir.
LÉONCE COUTURE
Quant à l’intérêt épique de l’œuvre, je n’espère pas le faire ressortir suffisamment. Il consiste surtout, je crois, dans le relief vigoureux des mœurs et du langage. Quelle surabondance de vie dans ces âmes que le poète nous révèle ! Ce ne sont peut-être pas des caractères proprement dits. Les conventions d’une vie sociale plus raffinée donnent aux passions ces configurations particulières et exceptionnelles chères à notre curiosité ; nous avons ici sous leurs traits primitifs tous les grands types naturels, avec la grâce naïve de leurs vertus et la sauvage rudesse de leurs vices : la jeunesse et ses ardeurs, la maturité et sa froide sagesse, l’amour et sa fougue indomptée, la jalousie et ses cruautés, la foi et ses effusions.
Tout est donc original ici ; et malgré cela, ou plutôt à cause de cela, plus d’un souvenir de l’antiquité vous revient de temps en temps, à travers cette lecture si neuve, et vous vous prenez à comparer Mistral à Théocrite ou à Virgile. Vraiment, il n’a rien à redouter dans ce parallèle. La coupe de la première idylle du poète dorien est merveilleusement décrite, sans doute, et les scènes encadrées dans ses ciselures sont des tableaux achevés ; mais le gobelet de buis travaillé par Ourrias, et offert à Mireille, n’est pas fouillé avec un soin moins curieux, avec une verve moins piquante. Dans les jeux funèbres de l’Enéïde, on admire le vieil athlète renonçant à des travaux désormais sans gloire. Dans Mireille, le coureur Lagalante, vaincu pour la première fois, se dessine avec encore plus d’énergie :
Accroupi dans des nuages de poussière que le trépignement du peuple soulevait autour de lui, il prenait ses deux genoux de ses mains jointes, et, l’âme navrée de son affront, il mêlait de grosses larmes à la sueur qui ruisselait de son visage.
Son vainqueur l’aborde et le salue : « Sous le berceau d’une buvette, frère, lui dit-il, viens rire avec moi ! Aujourd’hui le plaisir, à demain les plaintes ! Viens, et nous boirons les étrennes. Là-bas, derrière les grandes arènes, pour toi comme pour moi, il y a encore assez de soleil ! »
Alors levant son visage blême et arrachant de sa chair qui palpitait ses braies ornées de grelots d’or : « Puisque l’âge brise mes forces, tiens ! lui dit-il, elles sont à toi ! Toi, la jeunesse te pare comme un cygne ; tu peux porter avec honneur la dépouille du plus fort ! »
Telles furent ses paroles. Et dans la foule pressée, tel qu’un long frêne dont on a dépouillé la cime, le grand coureur disparut.
Dans le paysage, on ne trouvera nulle part un dessin plus large, un coloris plus chaud que chez Mistral. Voyez cette légère esquisse d’un soir d’été :
Le soleil qui disparaissait au-delà des collines teignait les nuages légers des plus suaves couleurs ; et les laboureurs, sur leurs bêtes ac-
couplées par le cou, venaient lentement au repos du soir, en tenant levés leurs aiguillons... Et la nuit commençait à brunir dans les lointains marécages.
Un tableau de labourage :
La terre friable s’entr’ouvrait lentement au soleil devant le soc. — Six mules attelées, belles et solides, suivaient toujours le sillon ; elles semblaient en tirant comprendre pourquoi il faut labourer la terre ; et sans courir, sans marcher trop lentement, elles baissaient le museau vers le sol, attentives et le cou tendu comme un arc. — Le fin laboureur, l’œil sur la raie, et la chanson entre les lèvres, allait à pas tranquilles, occupé seulement à tenir bien droit le manche de la charrue.
Je ne citerai que quelques traits d’un paysage bien plus largement développé et bien plus important :
Dans le Rhône, tout resplendissant des reflets roses que répand le matin, des tartanes montaient avec lenteur ; et le vent de mer gonflant la toile des voilures les poussait devant lui, comme une bergère un troupeau d’agneaux blancs.
O magnifiques ombrages ! De gigantesques peupliers miraient dans les flots leurs troncs blanchâtres ; des vignes sauvages enroulaient alentour leurs lianes tortueuses, et du faîte des rameaux vigoureux laissaient pendiller leurs noueuses moissines.
Et loin du rivage, sous les feux que juin verse, comme l’éclair, Mireille court, et court, et court ! Elle voit une plaine immense de savanes qui n’ont à l’œil aucune fin ; de loin en loin de rares tamarins... et la mer qui paraît...
Et la chaleur se fait de plus en plus vive, de plus en plus ardente, et du soleil qui monte au zénith étincelant, du grand soleil les rayons et le hâle pleuvent à verse comme une giboulée...
Le rayonnement de l’astre qui scintille simule des essaims, des essaims furieux ; des essaims de guêpes qui volent, montent, descendent et tremblottent comme des lames qu’on aiguise.
Malgré moi, en me représentant le poème de Mireille comme un vaste tableau je crois trouver dans cette description le paysage général, la couleur dominante, et la qualité de lumière de toute la toile. Même, pour peu que j’adoptasse le système de M. Taine sur Y unité de composition des organisations littéraires, je n’aurais pas beaucoup de peine à montrer dans cette chaleur qui fait bouillonner le cœur et la tête la loi de développement de ce génie original. De là cette verve fougueuse qui vous entraîne ; de là cette harmonie puissante qui vous enivre. Là aussi est la raison de tel ou de tel détail qui a pu satisfaire moins complètement plus d’un juge délicat des choses de l’âme.
Par exemple, dans le style de Mistral, cette sève ardente a fait épanouir une si riche végétation d’expressions pittoresques que
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l’imagination du lecteur, enchantée d’abord, finit par éprouver çà et là quelque lassitude ; et puis, dans son audace, d’ailleurs admirablement habile, le troubadour n’a-t-il jamais déconcerté par ses créations l’oreille de ses compatriotes ? Je n’ose décider, n’étant pas provençal ; mais je le crains un peu.
Si nous considérons, avec une sévérité qui nous coûtera quelque elïort, la marche du récit épique, nous pourrons remarquer que la même surabondance de verve a nui quelquefois à l’intérêt dramatique en prodiguant les détails pittoresques. Le paysage n’est-il pas souvent trop vaste et n’absorbe-t-il pas trop d’attention ? Les discours sont d’un beau mouvement et d’une chaleur sympathique ; mais quand ils rencontrent quelque récit populaire, quelque souvenir à la façon de Nestor, ils le saisissent et le développent dans leur cours, avec une complaisance qui fait regretter un peu le scmper ad eventum festinat de la tradition classique.
Enfin, cette chaleur bouillonnante, tout en donnant aux grandes parties de la narration une ampleur et un mouvement vraiment homériques, se dépense quelquefois en créations trop étrangères à la réalité. Que Mireille inquiète de la santé de Vincent aille consulter une sorcière, c’est une donnée bien naturelle ; mais dix-sept pages d’une fantasmagorie sans vérité et sans but sont un hors-d’œuvre peu attachant, à cette place surtout. Le poète, qui se joue avec tant de bonheur dans le domaine de la fantaisie, nous fait désirer, ailleurs encore, une observation plus développée de la vie intime. La scène entre les deux pères est de tout point admirable ; mais fallait-il s’arrêter là dans cette veine de drame domestique ? Que fait la mère de cette pauvre Mireille, par exemple ? elle paraît à peine, et on aurait tant besoin d’elle ! Et Mireille elle-même, que se passe-t-il au fond de son cœur ? Je ne méconnais pas la puissance de cette possession de l’amour, dans sa force primitive, l’amour fort comme la mort du cantique sacré, l’amour tyran des hommes et des dieux de l’antiquité. Mais quoi ! la religion, le sentiment fdial, les douces paroles d’une mère, tous ces éléments ne devaient-ils pas trouver leur place dans le développement de ce gracieux caractère et imprimer à l’œuvre le sceau, je n’ose dire d’une moralité plus précise, mais d’une inspiration plus humaine et plus simplement attachante ?
Toutes ces critiques reviennent, sous leur forme la plus sévère, à constater un excès d’éclat, un excès de passion, un -excès de richesse poétique. J’ai l’air de me plaindre beaucoup, et l’on dira que c’est parce que la mariée est trop belle. C’est presque cela ; mais pourtant je maintiens mon dire : la muse provençale s’est précipitée
avec trop de fougue dans sa carrière enflammée, elle s’est trop enivrée de lumière, elle n’a oublié dans son éblouissante parure que
Soun capeloun à grandis alo
Pér apara li caud mourtalo ,
et elle a pris un coup de soleil !
M. Mistral ne s’étonnera pas qu’à propos de cette ardeur d’imagination, trop voisine de la chaleur du sang, je me permette des préoccupations qui ne sont plus purement littéraires. Il n’est pas un poète si cordial et si hautement inspiré sans comprendre que la poésie est plus qu’un luxe agréable, une jouissance élevée. Il sait, en particulier, que la gloire de la poésie provençale renaissante est de proposer à nos belles populations du Midi le seul idéal qu’elles puissent comprendre, et qui est après tout l’idéal suprême, le plus noble à la fois et le plus simple : Dieu connu par la foi et servi par la pratique du devoir. Mistral ne l’a pas oublié : il invoque au début de son poème le Seigneur Dieu de sa patrie qui naquit parmi les bergers ; après cette course effrénée de Mireille dans le sable brûlant de la Camargue, il place dans la bouche des Saintes Patronnes des strophes toutes célestes sur la vanité des amours et des bonheurs d’ici-bas ; là gît sans doute la profonde moralité de l’œuvre.
Et pourtant, il faut le dire, cette œuvre a été conçue en dehors de ce bienfaisant apostolat des troubadours modernes, qui semblait ne devoir remuer les cœurs que dans les intérêts de la foi et de la charité chrétiennes. Ce choix des parties les plus humaines, dans le domaine du cœur, n’appelle pas assurément un anathème sur l’ouvrage, mais il le prive d’une précieuse bénédiction. Des juges respectables assurent que dans ses peintures les plus vives, l’artiste n’a jamais franchi les justes limites ; je le veux croire, sans trop discuter les points délicats ; mais que de tentations dangereuses ! que de jeux prolongés au bord de l’abîme ! C’est le poème de l’Eté que vous nous avez donné, sublime jeune homme ; et nous l’acceptons avec une admiration reconnaissante, en regrettant d’avoir à l’interdire à ces jeunes âmes, trop rares, il est vrai, qui ont gardé toute la primitive fraîcheur de leur printemps. Mais il vous reste encore une immense carrière. Vous ne vous arrêterez ni dans vos paysages trop plantureux, ni dans vos sables trop brûlants. Je ne sais où vous ravira le génie qui vous possède : mais il y a sur les rochers sanglants du Calvaire des palmes plus austères et non moins glorieuses que vos premiers lauriers ; vous pourrez vendan-
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ger sur ces hauteurs des grappes d’un éclat plus tempéré et d’une saveur plus adoucie que les séduisantes primeurs de votre jeune saison. Lorsque le feu poétique qui brûle dans votre âme, et qui certes ne s’éteindra pas de sitôt, éclatera encore, il ne jaillira pas sans doute avec de si merveilleuses fusées, mais il répandra une lumière encore plus pure et plus vivifiante. Votre poème d’Eté est incomparablement beau ; votre poème d’ Automne aura une beauté moins éblouissante peut-être, mais plus digne d’une éternelle admiration, dans cette calme attitude qui convient à la maturité de l’âge et du talent.