‹ Enseignement pratique dans les écoles maternelles; ou, Premières leçons à donner aux petitsChapitre 21 sur 81 · DE BLUETS · texte numérisé non relu

DE BLUETS

Ce que c'est qu'être juste.

« Mes enfants, savez-vous ce que c'est qu'être juste? — Oui, madame ! oui, madame ! — Qu'est-ce donc? (Personne ne répond.) Allons, puisque vous le savez, dites-moi ce que c'est qu'être juste? » (Même silence.) Et pourtant beaucoup d'enfants savaient ou plutôt sentaient ce que c'est qu'être

juste ; beaucoup pratiquaient ou violaient la justice, sinon avec un plein discernement, du moins avec une notion intime de la valeur de leurs actes ; il importait de faire germer cette semence, d'élucider cette impression.

« Écoutez, reprit la maîtresse, êtrejuste^ c'est rendre à chaque personne, sans exception, ce qui lui appartient, ce qui lui est dû, ce qu'elle a mérité. Être juste, c'est rendre, etc. » On fit répéter, plusieurs fois, en mesure, cette phrase que les enfants devaient apprendre par cœur ; puis la maîtresse leur dit :

« Cherchons maintenant des actions justes. La petite trompette de Charles était perdue ; je Tai trouvée, et personne ne m'a vue la ramasser; que dois-je en faire pour être juste? — Il faut la rendre à Charles. — Bien, mes enfants. Mais voici des cerises sur ma chaise, je ne sais pas à qui elles appartiennent, et elles me gênent pour m'asseoir; Je vais les manger?... — Non ! non! non ! — Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je les mange? — Parce que ça ne seraitpas juste. — Pourquoi ne serait-ce pas juste? — Parce que les cerises ne sont pas à vous. — Mais elles me gênent. — 11 faut les rendre. — Mais à qui les rendre? — Il faut le demander. (La maîtresse : ) A qui sont les cerises? — A moi ! dit une petite fille. — Les voici, mon enfant. (Aux autres enfants : ) Ce que je fais est-il juste? — Oui! oui! — Pourquoi est-ce juste? — Parce que c'est rendre à Pauline les cerises qui lui appartiennent. — Très bien, mes petits enfants, vous savez ce que c'est que la justice, et vous savez qu'être juste, c'est pratiquer la justice.

« Écoutez encore. Il y avait un jour une petite fille qui revenait des champs, portant sur sa tête une belle couronne de bluets, car on était alors dans la saison d'été. Un petit garçon passa près d'elle. Cette couronne fit envie au petit

garçon ; il l'arracha d'un seul coup, et se mettant à courir, il l'emporta bien loin. Ce que Csdsait ce petit garçon était-il juste? — Non madame. — 11 y avait près de là un bon vieillard qui avait tout vu. Le vieiQard connaissait la justice et l'aimait. Il arrêta le petit garçon au passage, lui reprit la couronne de bluets, et la rendit à la petite fille qui pleurait. Ce que faisait le bon vieillard était-il juste? — Oui madame.

— Pourquoi était-ce juste? — Parce que c'était rendre à la petite fille ce qui lui appartenait.

« 11 y avait un autre petit garçon qui allait à l'école avec son jeune frère. La maman leur avait donné pour diner deux morceaux de pain et six noix, et leur avait dit : Vous partagerez. Combien cela faisait-il de noix pour chaque frère?

— Trois. — Eh bien I le frère aîné n'en donna qu'une à son jeune frère, et il en garda cinq pour lui. Cela était-il juste?

— Non madame. — Le petit frère, qui ne savait pas combien sa maman leur avait donné de noix, ne se plaignit pas, n'en demanda pas plus d'une ; et le grand frère mangea les cinq noix en cachette, en se disant : « Je ne serai pas grondé, car personne ne me voit. » Est-ce qu'en effet personne ne le voyait? — Si! si! Dieu le voyait! — Oui, Dieu le voyait, puiscp'U voit tout. — Et pensez-vous que Dieu fût content du grand frère ? — Non ! — Ce que le grand frère faisait n'était donc pas juste ? — Non ! — Pourquoi n'était-ce pas juste? — Parce que c'était garder les noix qui appartenaient à son petit frère.

« Et si j'avais deux entants, dont l'un fût bien doux, bien sage, bien obéissant, et que l'autre fût taquin, paresseux, mauvais camarade, auquel serait-il juste de donner mon estime? — A celui qui serait doux et bon. — Pourquoi serait-il juste de donner mon estime à celui-là? — Parce qu'il l'aurait méritée. »

Un jour, c'était la fête d'une maman. Ses deux petites filles, Thérèse et Julie, allèrent de grand matin dans la prairie cueillir des fleurs pour lui faire un bouquet. Toutes deux avaient pensé à cette douce fête, toutes deux s'étaient levées de grand matin, toutes deux avaient cueilli les fleurs. Cependant le soir, en les offrant à leur mère, Thérèse lui dit : « Ma mère chérie, j'ai pensé à ta fête, je suis allée te cueillir des fleurs dans la prairie, et je viens te souhaiter tous les bonheurs. » — En parlant ainsi d'elle seule, en s'attribuant à elle seule un mérite que sa sœur partageait, Thérèse était-elle juste ?. . .

« Un jeune garçon, nommé Louis, avait par malheur cassé une tasse et sa soucoupe. Il n'avait été vu de personne dans la maison, et l'on crut que c'était son petit frère qui avait cassé la tasse. Le petit garçon fut grondé, on l'appela maladroit; et Louis ne le défendit pas. En laissant ainsi accuser un innocent lorsqu'il pouvait le défendre en disant la vérité, Louis était-il juste?... »

Cette leçon, facile à varier puisqu'elle est toute en action, en exemples familiers et pris dans la vie de chaque jour, pourra être prolongée autant que l'attention des enfants sera parfaitement soutenue. Ne dites pas cette fois que ce qui n'est pas juste s'appelle injuste. Bornez-vous aujourd'hui à faire distinguer ce qui est juste de ce qui ne l'est pas. Vous avez fait connaître dans cette leçon deux mots nouveaux : justice et juste. C'est assez ; gardez les deux mots opposés pour le jour où vos enfants posséderont avec certitude la valeur des deux premiers, afin de ne point les exposer à confondre ; puis, quand le hasard présentera quelques circonstances favorables, ne manquez point de les qualifier en disant : Ceci est bierij car c'est juste! ou : Ceci ne serait pas

jmte^ vous ne devez pas le faire. Ainsi vous expliquerez le mot par Tacte auquel il s'applique ; vous convertirez l'instinct naissant de la conscience en idée nette et précise; cette ^ transformation est importante : on ne saurait dire combien les lumières et les certitudes inteUectuelles prêtent de secours aux lumières et aux certitudes morales.

IXS VITRES DE MADAME GIRAI7D.

Respect pour la propriété d'autrui.

Très récemment arrivée dans l'asile, et peu initiée encore aux habitudes des enfants qui le fréquentaient, la maîtresse les surprit un jour jetant des pierres dans une. cour voisine.

« Pourquoi donc, mes petits amis, leur dit-elle, jetez-vous des pierres par-dessus le mur ? — Lucas : Pour nous amuser. — Mais vos pierres viennent de casser une vitre à la croisée de madame Giraud. — Lucas avec naïveté : C'est qu'on vise M — La maîtresse sévèrement : Comment 1 vous visez ! alors vous faites exprès de casser les vitres de nos voisins?... — Lucas, tout à l'heure si fier de son adresse, maintenant baisse la tête. Victor : Moi, je n'ai pas visé. — Lucas : Tu as cassé une vitre aussi. — Victor : Non ! — Lucas : Si! si I tu en as cassé une, il y a bien longtemps. — Victor : Je ne l'avais pas fait exprès ! (Il pleure.) — La maîtresse : Il paraît que vous avez aussi jeté des pierres? — Victor : C'est Lucas qui en avait jeté le premier, et puis Louis. — Louis : C'était Henri qui avait commencé. — Henri : Eh bien, c'était François qui m'en avait jeté une.

— Je vois, d'après ce que je viens d'entendre, que beaucoup de petits garçons ont jeté des pierres ; et pas un, même

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