X.*AGN£AU DÉSOBÉISSANT
Danger de Tignorance.
« n y avait un jour une belle grosse brebis, avec un petit agneau dont elle était la mère. Savez-vous, mes enfants, ce que c'est qu'une brebis? — Oui, madame ! oui, madame ! — Comment est-ce fait? (Personne ne répond.) En avez-vous quelquefois vu? — Oui, madame! — Comment donc est-ce fait, une brebis? — C'est blanc — Ah! une brebis, c'est fait... blanc!... — Je ne comprends pas. Montrez-moi donc quelque chose de blanc. — Mon gilet ! — Mon bonnet! — Le mur! — Le mur est blanc, ce bonnet et ce gilet sont blancs comme le mur, et pourtant un mur n'est pas fait comme un gilet, un gilet n'est pas fait comme un bonnet, et le mur est bien plus grand que les deux autres objets. — Ils sont de la même couleur. — Ah ! nous y voilà! une brebis est de couleur blanche !lAm% il y en a aussi de brunes et de noires. Quelle est ordinairement la grosseur des brebis? (Personne ne trouvait de terme de comparaison.) Sontelles grosses comme un bœuf ou comme un gros chien? — Comme un gros chien. — De quoi les brebis sont-elles vêtues? — De laine. — Combien ont-elles de jambes? — Quatre. — Connaissez- vous d'autres animaux qui aient quatre jambes? (Les enfants nomment une dizaine d'animaux à quatre jambes.) Tous les animaux ont-ils quatre jambes? — Les enfants étourdiment : Oui, madame! — Bcih! les poules ont aussi quatre jambes *? — (Piire très vif des enfants, que cette légère et tout amicale moquerie ne saurait offenser.) — Non! non! elles n'en ont que deux! — Et les canards? — Deux! — Et les perroquets?
1. Voir, aux leçons d'histoire naturelle la différence des pieds et des pattes ; si l'on disait tout à la fois, les enfants ne retiendraient rien.
— Deux! Et les moineaux? — Deux! — Et les pies? — Deux! — Tous les oiseaux ont donc deux jambes? — Oui, madame. »
Ces interrogations collectives troublant toujours un peu le silence, la maîtresse comprit que le moment était venu de le ramener par l'intérêt du récit. « Eh bien ! je veux vous raconter l'histoire d'une belle grosse brebis blanche, mère d'un joli petit agneau. Ce petit agneau ressemblait beaucoup à sa mère ; il était blanc comme eUe, avait quatre jambes comme elle. Le petit agneau aimait beaucoup à manger l'herbe tendre, cette belle herbe qui est de couleur verte, et qui pousse dans les prés parmi les grandes pâquerettes. Malheureusement le vieux berger à qui appartenaient la brebis et l'agneau n'était pas assez riche pour acheter un pré, et il ne les faisait paître qu'en les menant le long des chemins, dont ils pouvaient manger l'herbe qui n'appartient à personne. Il y avait surtout un petit chemin où le berger les conduisait souvent, parce que ce chemin était très joli ; il y avait de chaque côté, à droite et à gauche, une forêt magnifique; de grands chênes, vous savez, ces beaux arbres dont les feuilles sont découpées, et qui produisent les glands. Ces grands chênes faisaient beaucoup d'ombre, et comme leur ombre empêchait le soleil de brûler l'herbe du chemin, l'herbe y était devenue très épaisse, et la brebis la trouvait excellente.
<c Dans la forêt qui bordait le chemin il y avait beaucoup de violettes, et le petit agneau, qui n'avait jamais mangé de violettes, désirait beaucoup aller paître dans la forêt ; déjà même il commençait à grimper sur le talus du fossé, quand le berger s'en aperçut et le fit descendre, mais sans le frapper, en le touchant tout doucement avec sa main. Le petit agneau descendit, très contrarié d'être obligé d'obéir^
et il s'en alla en bêlant près de sa mère, comme pour se plaindre du berger.
« Je ne sais ce que la brebis répondit à Tagneau. Une maman comme les vôtres aurait dit que le berger avait raison, parce que les forêts appartenant à quelqu'un, il n'étai; pas permis au berger d'y laisser paître son agneau. Et si l'agneau eût été un enfant comme vous, peut-être eût-il reconnu que cela était juste, et ne fût-il pas retourné dans la forêt. Mais Tagneau fut moins sage que vous ne Teussiez été, et un jour que la brebis était retenue par le vieux berger qui, avec des ciseaux lui coupait sa grosse toison de laine pour qu'elle eût moins chaud (car c'était en été), et aussi pour vendre cette laine avec laquelle on fait du drap, des bas, des chaussons, des matelas, et beaucoup d'autres choses, ce petit agneau se voyant seul dans la bergerie, s'échappa, courut beaucoup, et arriva dans la forêt; mais il n'y retrouva pas les violettes, car les violettes fleurissent au printemps, et se fanent quand vient l'été. Comme l'agneau ne savait rien de cela, il crut qu'il en trouverait en pénétrant plus avant. Le voilà donc qui s'avance, se glisse entre les arbres, mais ne trouve nulle part ce qu'il cherche ; les violettes s'étaient fanées partout. Il s'avance encore, et s'enfonce tout à fait dans la forêt; si bien qu'en regardant derrière lui il ne reconnut plus sa route. Ne sachant par où s'en retourner il eut peur, et se mit à bêler de toutes ses forces pour appeler sa mère. Mais sa mère était trop loin; elle ne pouvait l'entendre, ni le vieux berger non plus, et le petit agneau courait, courait, en bêlant et en s'égarant toujours davantage. Malheureusement il y avait des loups dans la forêt, et vous savez que les loups se nourrissent des autres animaux. Ils ressemblent aux gros chiens ; mais ils sont aussi nuisibles que les chiens sont utiles et caressants.
Les loups sont très forts ; ils se battent avec les chiens, et ils les étranglent quand ils le peuvent. Comme ils causent beaucoup de dommages, tout le monde les craint, et souvent des honmies s'arment de fusils et vont les tuer au fond des bois.
« Un de ces loups, qui avait faim, cherchait dans la forêt quelque animal bon à manger, quand, relevant le nez pour flairer, il sentit dans le vent Todeur du petit agneau. Les loups ont le sens de Todorat très fin ; ils reconnaissent à l'odeur les autres animaux, comme vous voyez les chiens flairer avec leur nez pour chercher leur maître.
« Le loup reconnut donc à Todeur qu'il y avait un agneau dans la forêt. Il courut du côté où il Tavait flairé, se disant qu'il allait bien déjeuner, et aiguisant ses dents pointues pour mieux dévorer le pauvre agneau.
« L'agneau n'avait jamais vu de loups, de sorte qu'il ne les connaissait point ; aussi lorsqu'il aperçut celui-ci accourant de son côté, soit qu'il ne le crût pas méchant, soit au contraire qu'il eût trop peur, il ne se sauva pas, et demeura à la même place.
« Mais le loup s'élance sur lui, le mord et le renverse. L'agneau imprudent poussait des bêlements plaintifs; il appelait sa mère, son berger. Hélas ! Us étaient trop loin pour l'entendre ! Le loup l'étrangla, l'emporta dans la tanière où il demeurait, et la pauvre brebis chercha partout, mais chercha en vain, son agneau bien-aimé. »
Ici la maîtresse s'arrêta. L'histoire était finie, cependant on écoutait encore. . . Tous les cœurs étaient émus, les esprits frappés. Pendant plusieurs minutes tout le monde resta immobile et silencieux. La maîtresse se garda bien de troubler ce recueillement efficace, et elle ne passa à un autre exercice que lorsqu'elle présuma que l'impression intérieure
avait suggéré toutes les réflexions et toutes les conclusions salutaires.