‹ Enseignement pratique dans les écoles maternelles; ou, Premières leçons à donner aux petitsChapitre 28 sur 81 · GUSTAVE LE HAUTAIN · texte numérisé non relu

GUSTAVE LE HAUTAIN

L'impolitesse et la violence punies.

On m'a raconté l'histoire d'un petit garçon qui avait eu le malheur de prendre de très mauvaises habitudes, principalement celle de ne parler à personne avec politesse. Il s'appelait Gustave. Son papa et sa maman étaient fort complaisants pour lui ; sa bonne lui donnait tout ce qui paraissait lui faire plaisir ; mais il ne leur en savait aucun gré, et il leur parlait toujours d'un air hautain, disant : Donnez-moi ceci / donnezmoi cela! sans ajouieTui s' il vous plaît, mtnerci. On l'avait, à cause de cela, surnommé le Hautain.

Un jour, son père et sa mère étaient allés faire un petit voyage à la campagne, et Gustave était resté à la maison avec sa bonne. Après avoir beaucoup joué, il s'ennuya, et il lui prit fantaisie de regarder par la fenêtre les personnes qui passaient dans la rue. Pour qu'il fût plus commodément, sa bonne lui apporta une chaise ; au lieu de remercier sa bonne, il la renvoya durement et lui dit : a Ya-t'en je ne veux pas que tu sois dans cette chambre. » La pauvre bonne futtrèsmortifiée ; elle eut envie de répondre à son tour des impolitesses à Gustave; mais elle ne voulut pas se rendre coupable comme lui, et elle sortit sans rien répondre.

Il fallait que ce petit Gustave fût bien hautain, en effet, et bien ingrat, pour parler ainsi à une personne qui lui rendait chaque jour des services de toutes sortes! Gustave ce jour • là fut puni de sa faute.

Pendant qu'il regardait par la fenêtre, il vit passer une troupe de petits garçons qui portaient un cerf-volant magnifique, haut d'un mètre, tenez! à peu près de la haitteur du tableau noir (indique^* la direction de bas en haut). Ce cerfvolant était couvert d'un papier bleu de ciel, sur lequel on

avait collé de grandes étoiles de papier doré qui brillaient au soleil. Enfin on avait attaché une sonnette à la queue, et lorsqu'il était au milieu des airs et que le vent le balançait, on entendait le bruit delà sonnette venant d'en haut comme la petite voix d'un oiseau invisible. Les jeunes garçons portaient aussi, pour retenir le cerf-volant planant dans l'air, une grosse pelote de ficelle. Ils étaient joyeux d'avance du plaisir qu'ils allaient avoir, et marchaient très vite tant ils avaient hâte d'arriver.

Gustave eut envie de les suivre, et il leur cria : « Attendez-moi ! je vais aller avec vous ! » Ce n'était déjà pas poli de ne pas leur demander au moins s'ils le voulaient bien. Mais comme c'étaient de bons enfants, ils n'y firent pas attention, et ils lui répondirent ; « Venez, si cela vous est agréable. »

Aus^tôt Gustave saute par la fenêtre, qui était peu élevée au-dessus du sol de la rue, et sans demander la permission à sa bonne, sans même la prévenir qu'il sort, il court avec les petits garçons vers la campagne. Ils marchèrent longtemps à travers des chemins que Gustave ne connaissait pas, et ils arrivèrent enfin dans une grande prairie dont l'herbe avait été coupée, et dans laquelle il était commode de lancer un cerf-volant. « Halte ! mes amis , dit le petit garçon à qui appartenait le cerf-volant, nous serons bien ici pour le lancer. »

« Savez-vous, mes enfants, ce que c'est, que lancer un cerf-volant? — Oui, madame ! — Non, madame ! — Lucien : Si ! si, on le sait ! — Vous le savez, mon ami, c'est bien ; mair^. voici Pierre qui est plus jeune que vous et qui ne le saitpas. Ayez, je vous prie, la complaisance de le lui apprendre? — Lucien, se tournant du côté de Pierre : On élève le cert-volant avec sa main, comme cela... tantou'on peut; un camarade

b2 PETITES HISTOiUES

tire la ficelle, on lâche, et le cerf-volant monte bien haut, bien haut, à mesure qu'on dépelotonne le fil. — * C'est très bien expliqué, mon ami ; et je suis sûre que Pierre, qui n'est pas impoli comme Gustave le Hautain, va vous remercier de cette explication. »

En effet, Pierre, qui n'y songeait pas, remercia Lucien, et la maîtresse continua :

Mais qui est-ce donc qui fait monter le cerf-volant si haut, quand rien ne le pousse d'en bas ? Personne ne répondit. L'explication scientifique eût été à peine à la portée de quelques enfants; une démonstration valait mieux. La maîtresse prit un petit morceau de papier, le mit devant sa bouche et souffla de bas en haut; le papier s'éleva en tournoyant. — La maîtresse : « Qu'ai-je fait avec ma bouche pour enlever ce papier? — Les enfants : Du vent, — Qu'est-ce donc qui fait monter les grands cerfs-volants de papier? — C'est le vent. »

La maîtresse crayonna sur le tableau un moulin à vent, et demanda ce qui le fait tourner; un vaisseau à pleines voiles et demanda ce qui le poussait; un petit moulin à nettoyer le blé, et demanda ce qui en chassait les ordures. Les enfants étaient sur la voie, et ils comprirent que le vent est le moteur de toutes ces opérations. C'était assez sur ce ton. L'histoire revint.

Les petits garçons allaient donc lancer leur beau cerfvolant; déjà la pelote de ficelle était en partie déroulée, quand Gustave . s'approcha de celui qui la tenait, et lui dit : « Donne-moi cela, je veux lancer le cerf-volant. —Ho ! ho I dit le petit garçon, tu n'es guère poli, toi; dis donc au moins s'il te plaît. — Je ne veux pas le dire, répondit Gustave le Hautain. — Eh bien I comme tu voudras, mais je ne prête pas mon cerf-volant à ceux qui parlent impoliment comme toi. — Je veux que tu mêle prêtes, moi I dit Gustave. — Et je

ne veux pas te le prêter, moi ! répondit le petit garçon. — Je suis le maître, reprit Gustave, et je veux Tavoir. — Tu n'es pas le maître de mon cerf-volant, dit le petit garçon. Il est à moi. C*estmoi qui l'ai fait, et c'est papa qui m'adonne tout ce qu'il fallait pour le faire, les baguettes, le papier, la colle, lé fil, je suis donc libre d'en faire ce que je veux, et je le prête à mes amis, qui parlent comme il faut. Quant à toi, puisque tu es un malappris, tu n'as qu'à t'en aller, car je ne te le prêterai pas. — Ah! tu ne me le prêteras pas, s'écrie le Hautain, rouge de colère, attends, tu vas voir ! » En disant cela, il se jette sur le cerf-volant et le défonce à coups de pied. Le petit garçon, saisi d'étonnement et de chagrin, se mit à pleurer; et Gustave, peureux comme on Test lorsqu'on a fait une mauvaise action, s'enfuit à toutes jambes sans regarder de quel côté il allait. Tous les autres petits garçons furent bien désappointés de voir ainsi perdu le plaisir qu'ils avaient espéré. Mais comme ils étaient doux et ne rendaient jamais le mal pour le mal, au lieu de poursuivre Gustave ils consolèrent du mieux qu'ils purent leur petit camarade, et s'en revinrent tristement chez eux, en se disant : <( Nous aimons encore mieux endurer cette méchante action que de l'avoir nous-mêmes commise. »

Cependant Gustave le Hautain avait couru si fort et si longtemps que, lorsqu'il s'arrêta, il s'aperçut qu'il était très éloigné de la ville. Pour revenir chez lui il ne savait plus quelle route prendre. Il aperçut à ce moment un vieillard occupé à couper ses blés dans un champ ; Gustave le Hautain s'approcha de lui, et, toujours avec son air d'insolence, lui dit: « Hé ! bonhomme, dites-moi par où il faut aller pour rentrer à la viUe? — Cherchez votre chemin, mon petit monsieur, lui répondit le vieillard, vous n'êtes pas assez poli pour que je vous l'indique. — Eh bien! dit Gustave, un autre me

84 PETITES HIST0IRK5i.

1 Indiquera. — Je ne le crois pas, reprit le vieillard, à moins que vous ne le demandiez sur un autre ton. »

Le petit Hautain se remit en route ; mais comme il avait déjà beaucoup marché et qu'il faisait chaud, puisqu'on était au temps de la moisson, il était fatigué, et surtout il avait soif. Il s'approcha d'une petite maisonnette au moment où la fermière venait de traire sa vache, et rapportait un grand pot rempli de lait. — Hé ! la femme, cria encore Gustave, j'ai soif, donne-moi de ce lait ! — Hé ! mon petit monsieur, répondit la fermière en se moquant de lui, quand vous aurez appris à parler poliment vous viendrez m'en demander ; en attendant, buvez dans le fossé. — Mais j'ai de l'argent pour vous payer, dit Gustave. — L'argent n'est pas tout, répondit la fermière, il faut aussi de la politesse, et vous n'en avez pas.» Et la fermière rentra chez eUe et ferma sa porte.

Gustave comprit en ce moment que les gens impolis rencontrent peu de personnes disposées à leur rendre service, et il commença à regretter la mauvaise habitude qu'il avait prise. Il pensa à sa mère, à son père, à sa pauvre bonne, pour lesquels il avait été tant de fois insolent, et il eut le désir de se corriger. Cependant il sentit que cela lui serait difficile, car les habitudes tiennent souvent plus qu'on ne voudrait ; c'est pour cela que nous devons tant faire attention à n'en prendre que de bonnes.

Gustave continua de marcher, et comme on ne lui avait pas indiqué son chemin, il ne pouvait le retrouver. Le soîr était venu, on ne voyait plus le soleil ; peu à peu la nuit remplaçait le jour, et Gustave commençait à craindre d'être obligé de coucher sur la route. Il était bien las; lès pieds lui faisaient mal; il ne pouvait plus marcher. Il ôta ses souliers, s'assit tristement sur un monceau de pierres, se mit à rcflcchir sur toutes les mauvaises actions qu'il avait com-

mises dans cette journée, et ne put s'empêcher de voir que c'était par sa faute qu'il se trouvait dans cette pénible situation. Cette pensée augmenta encore son repentir. Il se rappela que sa bonne lui disait souvent : Gustave] mon ami^ si vous ne vous comgez pas^ il vous arrivera malheur! « Ah! disait-il en sanglotant, tu avais raison, ma bonne, il m'est arrivé malheur! mais que Dieu veuille me le pardonner, je ne recommencerai jamais ! »

Pendant qu'il pensait cela, Gustave entendit sur la route, bien au loin, un bruit de sonnettes et de grelots ; il se leva de son monceau de pierres, et s'avança du côté d'où venait le bruit. A mesure qu'il avançait, il lui semblait que le bruit de sonnettes s'approchait, mais il ne voyait rien encore, car la nuit était tout à fait venue. Enfin il aperçut au milieu de la route une petite lumière semblable à une étoile ; il ne savait ce que ce pouvait être ; mais il se dit : « Je vais aller voir, » et il marcha plus vite. Il commença à entendre un homme qui chantait, puis il distingua aussi des pas de chevaux sur les cailloux du grand chemin, puis les claquements d'un fouet, et Gustave jugea que c'était un roulier qui conduisait sa charrette. « Allons, dit-il, je vais encore demander ma route à celui-là, mais je vais faire mon possible pour lui parler poliment. »

Gustave ne s'était pas trompé, c'était un roulier qui avait voyagé toute la journée, et qui rentrait chez lui ; il avait allumé la lanterne de sa charrette pour éclairer sa route, et c'était cette petite lumière que Gustave avait aperçue de bien loin. Il marcha au-devant du roulier, et lui dit avec autant de politesse qu'il put: « Monsieur, voulez-vous, s'il vous plaît, m'îndiquer mon chemin pour retourner à la ville? — Oui-dà! mon petit monsieur, répondit le roulier; mais quoiqu'il fasse bien sombre il me semble que pour

me parler vous n'avez pas ôté votre chapeau, je suis pourtant le plus vieux, et vous devez me saluer le premier.» En eflet, Gustave était si peu accoutumé à être poli, qu'il n'avait pas su l'être complètement; il se découvrit bien vite, et dit au roulier: « Pardon, monsieur, je l'avais oublié. — A la bonne heure, dit le roulier qui, à son tour, souleva un peu son bonnet de coton bleu ; mais dites-moi, mon garçon, pourquoi êtes-vous si tard dans les chemins? Vous m'avez tout Tair d'un petit vagabond, si même vous n'êtes un apprenti voleur qui se sauve des gendarmes? » Gustave rougit jusqu'aux oreilles d'être pris pour ce qu'il n'était pas ; mais n'osant pas avouer ses fautes, il dit seulement : « Je vous assure, monsieur, que je ne suis pas un voleur ; j'ai eu le tort de courir seul toute l'après-midi par des chemins que je ne connais pas, et maintenant je suis égaré. — Si vous marchez depuis si longtemps, vous devez être las, lui dit le roulier. — Oh! oui, monsieur, répondit Gustave qui faisait une grande attention à être tout à fait poli. — Eh bien, dit le roulier, je vais vous monter sur ma charrette, je retourne moi-même à la ville, je vous y ramènerai. »

Gustave fut extrêmement' content. Il remercia le roulier, qui lui fit de sa limousine un coussin sur lequel il l'assit commodément, après quoi le brave homme se remît à marcher à côté de ses chevaux. Quelques moments après il voulut parler à Gustave, mais Gustave ne lui répondit pas. Le

roulier s'approcha, il vit l'enfant couché de tout son long dans la charrette , et ne faisant plus un mouvement. Le roulier crut d'abord qu'il dormait, mais en le regardant mieux il s'aperçut qu'il était évanoui. « Pauvre enfant! dit le bon roulier, il n'a peut-être pas mangé de la journée. Heureusement j'ai du vin dans ma gourde, je vais lui en faire boire un peu, cela va le ranimer. Quel bonheur que je

me sois trouvé là, sans moi il aurait pu mourir sur la route!...» En disant ces mots, Texcellent homme monta auprès de Gustave, lui souleva la tête, et lui versa dans la bouche quelques gouttes de vin. Gustave rouvrit bientôt les yeux et parut revenir à la vie. « Allons, mon petit ami, lui dit le bon roulier, vous ne mourrez pas encore cette fois, prenez courage, mais n'allez plus courir si loin. Je vais vous conduire chez vos parents , et demain il n'y paraîtra plus. — Merci, monsieur, dit Gustave, merci !... Je leur demanderai pardon à tous ! » Le roulier qui ne connaissait pas les défauts de Gustave ne comprit pas ce que ces paroles voulaient dire. Il reconduisit l'enfant jusqu'à sa porte. Le papa et la maman étaient, ainsi que la bonne, malades d'inquiétude. Mais lorsqu'ils virent leur enfant retrouvé, ils embrassèrent le bon roulier, ils voulurent même lui faire cadeau d'une pièce de cinq francs ; mais le roulier ne voulut point la recevoir ; il répondit aux parents qu'il avait rendu ce service sans autre intérêt que celui de faire le bien, et qu'il n'avait besoin d'aucune autre récompense. Il avait raison ; et d'ailleurs , qu'avait-il besoin qu'on lui donnât de l'argent, lui qui savait en gagner!...

Gustave était encore trop faible pour parler. On lui fit manger une petite soupe au lait, puis on le mit au lit.

Le lendemain matin, pendant que son papa et sa maman étaient à déjeuner, il vint leur dire en baissant les yeux: « J'ai été bien souvent désobéissant et impoli envers vous, mes bons parents, et envers toi, ma bonne ; vous m'aimez tant, vous avez tant de complaisance pour moi, et par ma mauvaise habitude, je vous ai si souvent fait de la peine! Mais je viens vous en demander pardon, et vous promettre que je ne recommencerai plus de ma vie. »

Tout le monde eut la bonté de lui pardonner. Et comme

à partir de ce jour il tint sa promesse et n'offensa plus personne, à partir de ce jour aussi chacun Faima de plus en •plus.

Page 1