LA POULE ET LES POUSSINS
Providence infinie de Dieu.
Il était une fois un pauvre cordonnier qui habitait avec ses deux enfants une maisonnette blanche, tout au bout de la ville et presque dans la campagne.
Le cordonnier travaillait du matin au soir dans sa petite boutique, raccommodant de vieux souliers, et même faisant des souliers neufs quelquefois ! . . .
Le cordonnier avait une poule si bien apprivoisée par ses bon soins, qu'elle venait percher sur le bord de la fenêtre, tout près de son maître, et il n'avait qu'à étendre le bras pour la caresser.
Mais depuis quelque temps la poule ne quittait plus son nid. Elle avait une quinzaine d'œufs à couver, et elle ne les abandonnait pas une minute. A peine prenait-eUe le temps de manger, car lorsque la faim la pressait trop fort, elle sortait de son nid, courait en hâte prendre quelques becquées, détirait ses pattes engourdies, étendait et secouait ses ailes, puis retournait précipitamment s'accroupir sur ses œufs qui avaient besoin de chaleur pour éclore.
Le fils du cordonnier se nommait Jacques. Il était déjà grand et travaillait avec son père.
La petite Me se nommait Louise. Elle était très ignorante, car, hélas ! la pauvre enfant n'allait point à l'école ; il n'y en avait pas dans son quartier. Mais en revanche elle était attentive, parlait peu, et, comme elle réfléchissait beaucoup sur tout ce qu'elle voyait, elle finissait par apprendre des choses auxquelles d'autres enfants n'auraient jamais ijensé.
C'était la première fois que Louise voyait sa poule cou-
ET ENTRETIENS. tOl
ver, aussi était-elle curieuse de savoir ce que deviendraient tous ces œufs; et comme son père lui avait dit que dans trois semaines, moyennant la chaleur douce et constante de la mère, chaque œuf serait changé en un petit poulet, Louise attendait.
Une chose cependant l'occupait beaucoup : « Quand le temps sera venu, se disait-elle, qui ouvrira les œufs pour en faire sortir les poulets ? La poule ne le saura pas, et ils étoufferont. Et quand même ils sortiraient de la coquille, que deviendront-ils ? Qui les fera manger ? Leur mère ne le pourra pas, elle n'a pas de mains. Et comment leur apprendra-t-elle à manger tout seuls, puisqu'elle ne parle pas ? Dieu n'a donné aux animaux ni mains pour s'aider, ni parole pour s'instruire, et la poule qui aura couvé ses petits avec tant de persévérance ne pourra ni les faire éclore, ni les nourrir, ni les élever. Pauvre animaux ! qu'ils sont à plaindre ! » Et Louise, ignorant la bonté de Dieu, attendait la fin des trois semaines avec tristesse et compassion.
Enfin, les trois semaines écoulées, Louise un matin vitla poule se soulever un peu, et retourner doucement les œufs avec son bec. Un œuf était fendu ; un petit trou s'y était fait : la poule se mita l'agrandir, toujours avec son bec, en prenant toutes sortes de précautions. Peu à peu l'œuf s'entr'ouvrit, un petit cri se fit entendre auquel la pauvre poule répondit tendrement. Enfin la coque se sépara tout à iait, et un petit poulet en sortit tout vivant, criant de sa petite voix et s' efforçant déjà de se dresser sur ses petites pattes. La mère paraissait bienheureuse de la naissance de son enfant ; mais elle avait beaucoup à faire encore. Il lui restait quatorze œufs, il fallait qu'elle aidât à éclore les quatorze poulets, coname elle avait aidé le premier. Elle cacha donc le premier éclos sous son aile et se remit à la besogne. Elle retournait
lès œufs, et chaque fois qu'un petit poulet avait commencé à percer sa coqiie à rintérieur, la poule Taidait de son bec, le'faisait éclore et le cachait sous ses plumes.
Louise regardait cela, et toute surprise elle se demandait qui avait appris au petit poulet à percer sa coquille, et à la mère àTouvrir ensuite avec tant de patience et d'adresse.
Enfin les quinze petits poulets sortirent tour à tour de leurs coques ; la mère les couva encore quelques heures comme pour leur donner le temps de se reconnaître et de s'accoutumer à vivre hors de l'œuf; puis enfin, l'après-diner étant venue, la poule se leva, se mit à glousser doucement, ses petits poussins se levèrent à sa voix, et sortirent avec elle de leur nid.
Le bon cordonnier leur ayant jeté quelques grains de mil, Louise vit la poule se baisser, prendre les grains dans son bec, et les déposer devant ses petits, en gloussant toujours, comme pour leur dire : « Mangez. » Et les petits commencèrent en effet à manger, comme s'ils eussent compris leur mère.
La petite fiUe s'étonnait de plus en plus. Elle aurait pu demander à son père d'où venait que la poule paraissait comprendre ses petits, et que les petits paraissaient comprendre leur mère; mais Jacques, le frère de Louise, était taquin : il se moquait de sa sœur quand celle-ci faisait des questions, et Louise préférait se taire et apprendre toute seule.
Il y avait déjà huit jours que les petits poulets étaient éclos; ils se portaient à merveille. Us suivaient leur mère, qui s'occupait d'eux sans cesse et presque sans songer à elle-même.
« Louise, dit le cordonnier à sa fille, il fait beau temps, prends ton tricot et va promener les poulets dans les champs. Ils n'abîmeront rien, puisque la moisson est faite. »
Louise partît en appelant la poule. La poule la suivit en appelant ses petits ; et bientôt ils arrivèrent dans les champs ont la mère commença à gratter la terre avec ses deux pattes, comme pour y chercher des grains ou des vers, Lorsqu'elle avait trouvé quelque chose, au lieu de le manger, elle appelait ses petits ; les petits accouraient, man geaient, et se mettaient à gratter le sol comme pour imiter leur mère.
Louise regardait toujours, et commençait à se demander si le bon Dieu ne leur avait pas donné quelque moyen de se comprendre.
Il vint quelques gouttes de pluie. La poule appela ses petits; les petits accoururent. La mère les emmena sous un arbre, puis étendit ses ailes, et les petits s'y abritèrent aussitôt. La pluie ayant cessé, la mère se releva, et les petits, sortant bien secs de dessous ses ailes, la suivirent de nouveau à travers champs.
'Et Louise regardait toujours.
Tout à coup, et pendant que les petits couraient, grattaient la terre, s'ébattaient à leur aise et sans crainte, la poule jette un petit cri tout différent de sa voix ordinaire. A ce cri tous les petits poulets s'éparpillent, se dispersent à droite, à gauche, et, s'éloignant de leur mère, courent se cacher les uns dans un sillon, les autres sous une motte de terre, sous des feuilles, sous des brins de chaume, puis aucun ne bouge et tout se tait.
Louise ne comprenait rien à cela. Les petits fuir leur mère ! eux qui ne l'avaient jamais quittée et ne savaient marcher qu'autour d'elle ! Qu'est-ce que cela voulait dire?
La poule regardait en l'air. Louise leva la tête, et vit un gros oiseau qui volait, s'éloignait, revenait, paraissait chercher ou attendre quelque chose. Louise crut reconnaître
iH PETITES HISTOIRES
que cet oiseau, d'un gris blanc, était une buse. Les buses sont des oiseaux de proie qui se nourrissent de petit oiseaux et qui, s'ils n'osent pas attaquer une poule, attaqueraient et mangeraient volontiers de pauvres petits poussins. Louise comprit alors que si la poule avait gardé près d'elle ses petits , elle n'aurait pu les défendre tous ; la buse aurait toujours bien pu en tuer quelques-uns, tandis qu'en les dispersant et en les faisant cacher, la buse ne les voyait pas et ne savait où les prendre.
De temps en temps la poule jetait un cri conrnie pour dire à ses enfants : « Restez cachés, l'ennemi est encore là ; » et les petits comprenaient sans doute, car ils restaient cachés à leurs places.
Enfin l'oiseau de proie, ne voyant toujours que la poule, s'en alla, et quand la mère le vit parti eUe rappela ses petits, qui accoururent à la fois de tous les côtés ; le danger était passé.
Louise n'en doutait plus, la poule et ses poussins se comprenaient, s'entendaient; mais qui le leur avait appris? qu'.?... Louise n'en savait rien; hélas! la pauvre enfant n'allait pas à l'école ! . . .
Louise se décida à questionner son père; elle ramena la
poule et les petits à la maison ; elle raconta à son père tout
ce quelle avait vu, et lui demanda comment des animaux
pouvaient s'entendre , puisqu'ils n'ont point le don de la parole.
« Mon enfant, répondit le bon cordonnier, Dieu, qui nous a donné la parole, a donné aussi à chaque espèce d'animaux une sorte de langage particulier, au moyen duquel ils peuvent se faire connaître les uns aux autres, jusqu'à un certain point, leurs besoins, leurs souffrances, leurs désirs. Par exemple, lorsqu'un chien a été battu et qu'il crie.
nous devinons bien qu'il veut dire : Je^soufiEre. Quand il y a de petits oiseaux dans un nid et que la mère leur apporte à manger, elle leur parle avec une petite voix si douce et si touchante que nous devinons encore qu'elle leur dit des tendresses, et qu'elle les invite à manger.
« Le bon Dieu, ma fiDe, est juste, prévoyant, généreux ; il sait ce qu'il faut à chacun des êtres qu'il a créés, et il donne aux moindres d'entre eux tout ce qui peut leur être utile ou nécessaire. »