‹ Enseignement pratique dans les écoles maternelles; ou, Premières leçons à donner aux petitsChapitre 34 sur 81 · LE NOBLE JULIEN · texte numérisé non relu

LE NOBLE JULIEN

Excellence du travail, dignité da pauvre.

Premier récit * : lb MAtHEUR.

n y avait une fois une pauvre femme qui avait deux fils et une petite fille ; eUe était seule à gagner de quoi les nourrir et les élever, car elle était veuve: cela veut dire que son mari était mort. Un jour, son mari, le père de ces petits enfants, avait eu le malheur dejs'amuser dans un cabaret, et il avait bu tant de vin qu'il était devenu ivre. Vous savez, mes amis, que lorsqu'un homme est ivre, il n'a plus de raison et ne sait plus ce qu'il fait. Le mari de la pauvre femme s'étant donc enivré, chercha dispute à un autre honame et le battit; et cet autre homme le lui rendit si fort qu'il tua l'homme ivre du premier coup» C'est ainsi que la pauvre femme était devenue veuve, et quelle se trouvait seule, depuis ce malheur, pour élever sa famille.

Les trois enfants et la mère, cela faisait quatre personnes

1 . Lorsqu'une histoire est un peu longue, il est bon de la diviser en plu* sieurs récils.

auxquelles il fallait tous les jours du pain pour manger, du bois pour le feu, et des robes et des pantalons pour s'habiller, des sabots pous ne pas aller nu-pieds ; et pour acheter tout cela il fallait de l'argent. Comment donc faire pour se procurer de l'argent quand on n'en a pas ?

Les enfants : — Il faut travailler. — Oui, mes amis, il faut travailler tous ! chacun selon sa force et selon son savoir : le travail est une ressource pour tout le monde.

La pauvre femme se mit donc à travailler pour gagner de l'argent. Elle cousait des blouses pour les marchands ; elle tricotait des bas; elle filait aussi quelquefois, car elle avait eu le bonheur d'apprendre bien des choses quand elle était petite fille. Enfin eUe était si adroite et si laborieuse qu'elle faisait tous les ouvrages possibles, et qu'elle se levait dès quatre heures du matin pour travailler. Puis, quand la nuit était venue et que ses enfants étaient couchés, elle allumait sa chandelle et se remettait encore au travail.

Elle travailla tant, cette courageuse mère, qu'elle devint malade, et finit par en mourir.

Son âme alla vers Dieu qui l'avait créée, et qui appelle à lui les âmes de tous ceux qui ont fait le bien sur la terre, pour les récompenser dans le ciel.

Voilà donc les pauvres enfants devenus complètement orphelins, puisqu'ils n'avaient plus ni père, ni mère. Ils avaient une peine profonde ; ils pleuraient, car ils aimaient leur mère autant qu'ils devaient l'aimer, et ils savaient bien qu'ils ne pourraient plus en ce monde la revoir ni l'embrasser. « Ah ! disait Julien, qui était l'aîné et qui avait dix ans ! ah, ma mère ! puisque tu es avec le bon Dieu, prie-le bien d'avoir pitié de nous, de nous bénir et de nous faire trouver quelque moyen honorable de gagner notre vie, comme des enfants honnêtes, dignes de toi, et capables

d'élever notre petite sœur, puisque maintenant il n'y a plus que nous pour prendre soin d'elle I »

L'autre frère s'appelait Henri. Il avait neuf ans ; il dit à Julien : « Tu demandes au bon Dieu quelque moyen honorable pour gagner notre vie ; que veux-tu donc faire ? — Je veux travailler, répondit Julien. — Travailler ! dit Henri, est-ce que nous ne sommes pas trop jeunes pour travailler?

— Oh I reprit Julien, nous trouverons de petits ouvrages qui ne nous fatigueront pas. — Lesquels donc? demanda Henri. — Je ne sais pas encore, répondit Julien, je verrai. J'irai demander à M. Fourché s'il veut bien me prendre pour travailler à sa fabrique de couvertures, comme il a pris le petit Lafrance ; ou bien je filerai de l'étoupe ; j'ai vu comment on fait, et le soir, quand tu reviendras de l'école, je t'apprendrai à filer aussi. — Oh ! moi, je ne veux pas, dit Henri. — Comment, mon frère, reprit Julien, tu ne travailleras pas ! Pourquoi donc? — Parce que je ne veux pas. — Et pourquoi ne veux-tu pas? — Parce que je suis jeune et que ça me lasserait. — Eh bien ! dit Julien, si tu n'es pas assez fort pour filer, tu dévideras des trames K — Ça m'ennuierait. — Eh bien ! tu es assez grand pour cirer des souliers : tu prendras notre cirage et nos brosses, et tu iras sur la place décrotter les passants qui te payeront un sou. — Comment, tu veux que je me fasse décrotteur ! — Et pourquoi pas? dit Julien. — J'aurais honte, reprit Henri. — Honte ! ah ! mon frère, il faut avoir honte d'être fainéant, mais il ne faut jamais avoir honte de travailler. — Je ne veux cependant pas travailler, dit Henri ; cela me ferait mourir, comme notre mère. — Si notre mère est morte, dit l'excellent Julien, c'est qu'elle a travaillé trop. Mais, sans

1. Trame ^ bobine de fil qui se place dans la navette du tisserand.

travailler trop, nous devons tous travailler assez; c'est Dieu qui nous le commande ; notre mère nous Ta dit souvent. — C'est égal, continua Henri, je ne veux travailler que lorsque je serai grand. — Et pendant que tu es petit, qui te nourrira?

— Tu me donneras de ton pain, répondit Henri, puisque tu veux travailler. — Oui, dit Julien qui avait bon cœur ; mais je ne gagnerai peut-être pas assez d'argent pour nourrir toi et moi, et notre petite sœur, qui est trop petite pour rien faire. — Eh bien ! dit Henri, j'irai demander la charité ! — Ah ! mon frère, s'écria Julien en rougissant rien que d'y penser; ah! mon frère, tu veux te faire mendiant!... Et tu n'aurais pas honte de cela! — Pourquoi donc aurais-je honte, puisque nous sommes très pauvres? Je dirai aux passants que notre mère est morte, que nous sommes trois orphelins; cela leur fera pitié, et ils me donneront des sous.

— Et moi, s'écria Julien avec indignation, moi, je ne voudrais pas d'un argent que je ne n'aurais pas gagné ! Je mourrais de honte s'il me fallait demander l'aumône quand je puis avoir du travail. J'aime mieux qu'on dise : « Voyez ce brave garçon! il travaille déjà comme un homme. Dieu le bénira ! Et l'argent qu'il gagne est bien à lui ! » — Mais, dit Henri, les sous qu'on me donnera seront bien à moi aussi puisqu'on me les aura donnés. — Et si on ne t'en donne pas, malheureux, si l'on te refuse durement, qu'on te mortifie par des paroles méprisantes ; qu'on te dise : « Va travailler! » Que deviendras-tu ? Henri baissa les yeux ; il sentait que cela lui serait très dur. Pourtant il dit : « Eh bien! j'irai demander à d'autres. » — Et si tout le mon^e te refuse ? — Alors, dit Henri, je sais ce que je ferai. — Tu travailleras, n'est-ce pas, mon frère, dit Julien déjà tout joyeux? — Non, je ne travaillerai pas, répondit Henri; mais le soir, quand il fera nuit, j'irai dans la rue où il y a un boulanger ; pendant

que personne ne me verra, je lui prendrai tout doucement un pain et je me sauverai bien vite. — Ah I dit Julien en se mettant à pleurer, ah! mon frère, tu iras voler I... » Puis il se jeta à son cou en lui disant : « Oh! je t'en prie, je t'en supplie, mon frère, ne deviens pas un voleur ! Songe que Dieu voit tout, que l'âme de notre mère, qui est au ciel, nous voit aussi, et que si elle était encore en ce monde, tu la remplirais de chagrin en commettant une action aussi déshonorante ! — Ah ! tu m'ennuies, à la fin I dit Henri. Je ne veux plus que tu me grondes comme cela; j'aime mieux m'en aller ; adieu. » Et le voilà qui part, l'enfant sans cœur, laissant le pauvre Julien pleurant et gémissant sur les mauvais sentiments de son frère.

Pendant cette conversation, la petite sœur s'était endormie. Julien s'en aperçut et se mit à la déshabiller pour la porter dans son lit. Mais la petite fille se réveilla, et comme elle n'avait pas soupe, elle dit à son frère qu'elle avait faim. « Attends, ma sœur, dit-il, je vais essayer de te faire de la soupe. J'ai souvent regardé comment s'y prenait notre bonne mère, et je saurai peut-être faire comme elle. »

n alla d'abord au buffet prendre le pain ; mais il vit qu'il en restait peu ; il se dit : « Je ne souperai pas, afin que ma sœur ait encore à manger demain. » Il fit donc cuire une petite soupe, et la donna à sa sœur, sans en goûter lui-même une cuillerée. Ensuite, ayant prié Dieu avec sa sœur, il la coucha dans son berceau ; puis il alla se mettre au lit. Heureusement le bon Dieu lui envoya un doux sommeil, pendant lequel le pauvre enfant rêva de sa mère, et ne sentit plus qu'il avait faim.

no PETITES HISTOIRES

Deuxième récit : le secours.

Vous savez, mes amis, que Dieu connaît tout; il avait entendu la conversation des deux frères, que je vous ai racontée l'autre jour, car il était auprès d'eux, comme il est ici auprès de nous, quoique nous ne puissions pas le voir. Il savait que Julien avait beaucoup plus de bon sens et d'honneur qu'Henri. Il savait aussi que Julien, malgré tout son courage, ne pourrait pas, si jeune, gagner assez d'argent pour nourrir sa petite sœur et lui-même. Alors Dieu vint à leur secours ; voici conmient :

Il y avait dans la viUe une dame qui aimait à faire le bien et qui, tous les jours, priait Dieu de lui découvrir les pauvres gens honnêtes et laborieux qui n'osent par raconter leurs misères. Cette bonne dame ne savait pas encore le malheur qui était arrivé aux pauvres petits enfants, mais Dieu lui envoya la pensée d'aller les voir par simple amitié. Elle partit donc de chez elle, et s'en alla à la maison où Julien et sa sœur demeuraient seuls maintenant.

En entrant, la bonne dame ne trouva que la petite fille ; elle s'étonna et demanda aux voisins pourquoi la mère était sortie, laissant ainsi sa fille toute seule. Les voisins lui racontèrent que la mère n'y était plus , qu'Henri avait déserté la maison, et qu'il ne restait que Julien pour élever sa sœur. « Oh ! madan4.e ! dirent ces voisins, le petit Julien est un digne enfant ! Ce matin même il est sorti pour aUer voir si quelqu'un voudrait lui donner de l'ouvrage. »

La dame, attristée du malheur qu'on lui apprenait, fut en même temps charmée de la bonne volonté de Julien, et elle résolut de faire pour lui tout ce qu'il méritait. Elle alla aussitôt chez le boulanger, acheta un pain, revint le poser sur la table et s'en alla sans que personne la vît.

ET ENTRETIENS. Mi

Quand Julien rentra chez lui, il fut bien surpris de trouver un pain qu'il n'avait pas acheté. Il demanda aux voisins si ce pain n'était pas à eux; et comme ils lui dirent tous nofi, il éprouva un grand embarras, n'osant pas en manger, quoiqu'il eût grand appétit.' Cependant la petite fille ayant faim aussi, et ce pain ne trouvant pas de maître, Julien se décida à l'entamer, en disant : « Si quelqu'un vient me le réclamer, j'en donnerai le prix avec l'argent que je vais gagner, puisque M. Fourché veut bien m'employer à sa fabrique de couvertures. »

Quand Julien eut déjeuné, il mit du pain dans le panier de sa sœur, la conduisit à la salle d'asile, et lui s'en alla tranquillement travailler à la fabrique.

La bonne dame revint encore ; mais comme cette fois il n'y avait personne à la maison, elle ne voulut pas entrer, car elle savait que cela ne doit pas se faire. Alors l'idée lui vint de descendre par la fenêtre un panier plein de provisions qu'elle avait apporté avec elle. C'était en été. La fenêtre était restée ouverte, elle était au rez-de-chaussée, c'est-à-dire tout près du sol. Là dame n'eut qu'à allonger le bras pour poser le panier dans la maison ; puis elle ferma la fenêtre le mieux qu'elle put, et s'en retourna heureuse du bien qu'elle venait de faire.

Le soir, quand Julien eut fini sa journée, il alla chercher sa sœur à la salle d'asile, et tous deux rentrèrent à la maison. Julien fut bien surpris, en entrant, de trouver un panier là où il n'en avait pas mis. « Qu'est-ce cela?» dit-il. Il ouvrit le panier et vit dedans un nouveau pain, un petit pot de beurre, quelques grosses poires, une belle blouse toute neuve pour lui, et une petite robe bleue pour sa sœur. Il y trouva aussi un morceau de papier sur lequel on avait écrit quelque chose. Comme Julien avait eu le bonheur d'aller à

l'école, il avait appris à lire ; il lut donc ce billet, où on lui disait : « Conduisez-vous bien, mon cher enfant; travaillez avec courage, et je vous aiderai à vous procurer ce qui vous sera nécessaire. » Julien fut rempli de joie en lisant ce billet ; et comme il était las, parce que le travail fatigue toujours un peu dans les commencements, il pensa im instant qu'il pouvait bien ne plus se donner la peine de travailler, puisqu'on promettait de pourvoir à son nécessaire. Mais à peine eut-il écouté ce conseil de la paresse, que le bon Dieu lui envoya une meilleure pensée. Il lui sembla que sa conscience lui disait : Si tu ne travailles pas^ tu seras un fainéant ; tu ne mériteras plus qu'on s'intéresse à toi. Et quand on ne voudra plus t^aidery où prendras-tu de Fargent, si tu n'as pas appris à en gagner? Et puis encore y il y a plus d'honneur à vivre du pain quon a gagné soi-même que de celui quon

nous donne «Ah! décidément, se dit Julien, j'aime

mieux travailler. Je voudrais pourtant bien savoir qui a apporté ce panier ; car enfin je n'ai rien demandé à personne ; mais comment faire? Comment? Je le sais bien.... C'est demain dimanche,on ne va pas travailler ce jour-là ; je laisserai la porte ouverte, et je resterai à la maison pour voir qui entrera. »

Le lendemain, en effet, Julien resta chez lui et attendit.

La bonne dame vint encore ; elle trouva la porte ouverte, et comme Julien était au fond de la chambre, elle n'aperçut d'abord personne. Elle entra et posa sur la table un beau morceau de viande de bœuf pour faire de la soupe grasse ; mais au moment où elle s'en retournait, Julien se montra tout à coup, s'avança vers la dame, et après l'avoir saluée avec beaucoup de politesse, lui dit : «Madame, puisque c'est vous qui avez tant de bonté pour de pauvres enfants, permettez-moi de vous remercier et de vous demander votre

nom. — Mon ami, lui répondit la dame, je m'appelle Bienfaisante^ et si vous me remerciez, vous devez encore plus remercier Dieu qui vous a rendu sage comme vous Fêtes ; ne dites à personne que je suis venue à votre aide, carie monde ne doit pas le savoir. — Mais madame, dit Julien, qui donc vous récompensera du bien que vous faites, si personne ne le sait ? — Ce sera Dieu ! répondit Bienfaisante. — Ah ! c'est vrai, dit Julien, puisque Dieu vous voit. — Ce sera vous aussi, mon ami ; vous n'avez qu'à devenir un bon jeune homme, un ouvrier laborieux qui ne dépense pas son argent mal à propos, qui ne trompe jamais personne, qui se fasse respecter de tout le monde, et je serai récompensée, car vous serez heureux, mon ami ! »

En finissant ces paroles, la sage Bienfaisante mit ses deux mains sur la tête de Julien ; elle écarta ses beaux cheveux blonds, frisés comme vous voyez ceux de Raimbault, et puis elle l'embrassa sur le front avec beaucoup d'amitié. « Adieu, lui dit-elle, mon petit Julien, je devinerai vos besoins, et je les soulagerai sans que vous ayez la peine de me les dire. » Elle partit alors, laissant le brave Julien pénétré de bonheur et de reconnaissance.

Troisième récit : le prix du travail.

Le lendemain du dimanche, vous savez, mes enfants, que c'est le lundi, et que le lundi on recommence à travailler. Un lundi Julien retourna donc à la fabrique pour commencer la semaine comme un bon apprenti. Quelques ouvriers qui aimaient à boire voulaient emmener Julien au cabaret avec eux ; mais Julien refusa, et ne voulut pas quitter son ouvrage. Le maître de la fabrique fut si content de cette sage conduite qu'il se dit tout bas : C'est bien ! voilà un apprenti laborieux qui remplit son devoir ; je lui apprendrai tout ce qu'il faut

ii4 PETITES HISTOIRES

savoir pour devenir un habile ouvrier. En efifet, il se mit à lui enseigner beaucoup de choses qu'il n'avait pas enseignées aux ouvriers étourdis qui ne s'appliquaient pas au travail. Enfin, quelque temps après son entrée dans la fabrique, Julien fit une couverture si parfaite et si belle, que le maître lui dit : « Mon cher Julien, tu vas être récompensé de ton beau travail et de ton excellente conduite ; à partir d'aujourd'hui je te compte comme ouvrier, et je te paye trois francs par jour. » A ces mots vous devinez si Julien fut content. Trois francs par jour! c'était bien j'espère, de quoi faire vivre sa petite sœur et lui sans le secours de personne. 11 remercia son maître de la manière la plus reconnaissante, et le cœur plein de joie, il courut chez la bonne dame pour lui porter cette heureuse nouvelle.

Il trouva Bienfaisante au fond de son jardin, assise sous une fraîche tonnelle de chèvrefeuille. Debout auprès d'elle, était une jolie petite fiUe à qui elle apprenait à tricoter des bas, et un beau chien blanc couché à ses pieds la regardait avec des yeux bien doux, et se levait de temps en temps pour lui lécher les mains.

« Ah I madame, s'écria JuUen en courant à eUe, que je suis heureux I quel bonheur vient de m'arriver ! Mon maître vient de me nommer ouvrier, et de médire que désormais il me payera trois francs par jour ! Aussi, madame, je viens vous remercier de tous les bienfaits que vous nous avez prodigués, et vous dire que je n'ai plus besoin que vous nous donniez ni pain, ni blouses, ni habillements, comme dans le temps où j'étais apprenti et où je ne gagnais presque rien* Maintenant, avec mes trois francs par jour, je pourrai acheter tout ce qui nous est nécessaire, et même je pourrai mettre ma sœur en apprentissage quand eUe en aura la force ; car savoir travailler est la richesse la plus sûre que l'on puisse

posséder, je le vois bien à présent. » La bonne dame fut si enchantée à son tour de ce que lui apprenait Julien qu'elle Tembrassa encore, et lui donna une jolie bourse bleue, brodée de perles blanches ; tenez, comme la mienne, et encore plus jolie, en lui disant : « Mon brave Julien, puisque vous voulez économiser votre argent, ne point le dépenser mal à propos, je vous fais cadeau de cette petite bourse dans laquelle vous pourrez le serrer. Puis, si vous pouvez faire quelques économies vous les mettrez à la Caisse d'épargne : elle vous les gardera fidèlement, et vous en rendra toujours un peu plus que vous ne lui en aurez donné. Voyez donc, mon cher enfant, combien sont heureux ceux qui, comme vous, remplissent tous leurs devoirs !

— Ah ! madame, dit Julien pensant à son frère, j'aurais encore une grâce à vous demander. — Laquelle ? mon ami. — J'avais un frère, reprit Julien, il avait le malheur de ne pas aimer le travail; hélas I il était sans doute trop jeune encore pour comprendre combien le travail est avantageux. Il n'a pas voulu en essayer ; il a préféré s'en aller à l'aventure ; il est parti, et je ne sais ce qu'il a pu devenir. — Estce que vous voudriez le recevoir avec vous? dit la dame ; n'auriez-vous pas peur que son mauvais exemple ne vous entraînât comme lui ? — Oh I non, madame, dit Julien, j'espère qu'il aura reconnu sa faute, et s'il le voulait je lui apprendrais mon état. — Mais pendant qu'il ne gagnerait rien, comment feriez-vous pour le nourrir? — Madame, dit JuKen, si j'avais le bonheur de retrouver mon frère, je le traiterais comme moi-même ; il coucherait dans mon lit ; il mangerait de mon pain, dussions-nous le manger tout sec ; ce ne serait pas du pain mendié ^ ou volé peut-être ! . . . . — C'est très bien pensé, mon cher Julien, reprit la bonne dame ; vous avez un bon cœur, je vous promets donc que je ferai

ii6 PETITES HISTOIRES

chercher votre frère, et j'espère que nous le retrouverons. » Julien, heureux de cette promesse, aurait bien voulu sauter au cou de Bienfaisante pour Fembrasserà son tour; mais il ne Tosa pas. Il baisa seulement sa main puis courut chez lui, et plein de reconnaissance se mit à prier de tout son cœur, en disant : « Mon Dieu ! mon Dieu ! faites-moi la grâce de retrouver mon frère ! Mon Dieu ! mon Dieu ! conservez la santé à notre protectrice et donnez-lui des jours pleins de ' bonheur !»

L'histoire d'Henri, que Ton pourra conter quelques jours plus tard, devra faire un contraste frappant avec celle de Julien. La vie de JuUen, toute, laborieuse et honorable, est pleine de succès et de bonheur ; la vie d'Henri, paresseuse et sans dignité, devra être au contraire pleine de mépris et de misères. On pourrait finir l'histoire des deux frères en les faisant se rencontrer inopinément : Julien reconnaissant Henri, dans un mendiant qui l'implore, Henri reconnaissant Julien dans l'homme aisé auquel il a demandé l'aumône. Le mendiant recueilli ensuite par son frère devenu chef de manufacture, apprenant à travailler, quoique vieux, et retrouvant par le travail une partie du bonheur qui l'avait fui jusque-là, offrira un tableau capable de reposer la pensée et delà frapper par d'utiles enseignements.

Page 1