‹ Enseignement pratique dans les écoles maternelles; ou, Premières leçons à donner aux petitsChapitre 35 sur 81 · JEANNETTE LA FRIVOLE · texte numérisé non relu

JEANNETTE LA FRIVOLE

Nécessité de la vigilance.

Cette histoire est l'application de ce qui est dit dans les Conseils sur la direction des salles d'asile, au chapitre xii, § 6, que la vérité peut, à certaines conditions, se laisser habiller parla fable. Un bon conseil, un bon exemple, pré-

sentes d'une manière inusitée, frappent davantage l'esprit. L'écueil à craindre serait qu'on choisît des formes fausses dont l'inexactitude échapperait aux enfants, et qui leur sembleraient alors être les formes réelles. Les animaux ou les arbres, raisonnant ou agissant comme des êtres humains, ne me paraissent pas offrir ce danger, pour les enfants de cinq à six ans surtout. On pourra donc choisir le moment où ceux-ci seront réunis à l'estrade pour leur faire de ces sortes de récits, terminés par un commentaire comme je le fais à la suite de cette histoire, pour aider les enfants à bien démêler le vrai du faux, ce sera un moyen d'exercer leur jugement.

Il était une fois un bon laboureur qui habitait, avec sa famille, une petite maisonnette blanche au milieu des champs. Ce bon laboureur était très pauvre ; sa femme était malade depuis bien longtemps, et il avait fallu vendre presque tous les meubles de la maison pour payer le médecin et les remèdes. Il ne restait plus que deux vaches pour seule ressource ; avec leur lait on faisait du beurre, des fromages, et on allait vendre le tout au marché pour se procurer un peu d'argent.

Mais pour avoir du lait, il fallait nourrir les vaches. Le laboureur travaillait toute la journée dans les champs; sa pauvre femme ne pouvait plus sortir de son lit; c'est pourquoi le père dit un matin à sa fille : « Ma petite Jeannette, nous avons besoin de toi ; sors les vaches de l'étable, et mène-les au bois. Tu es encore jeune, mon enfant, mais le malheur fait venir la raison ; va donc où je t'envoie, et comme nous n'avons plus de ressource que nos deux vaches, garde-les bien soigneusement. — Soyez tranquiUe, mon bon père, répondit Jeannette, je vous promets de faire si

bien mon devoir que vous serez content de moi. — C'est bien, ma fille, reprit le père, que Dieu t'entende et te bénisse ! » Et le père, mettant sa bêche sur son épaule, embrassa tendrement sa fille et partit pour les champs.

Alors Jeannette prit sa quenouille, mit dans son panier un morceau de pain pour son diner, vint embrasser sa mère, et se mit en route avec ses vaches pour les conduire au bois. Au moment où eUe partait, l'horloge du village sonnait sept heures.

Malheureusement Jeannette avait un grand défaut : c'était de s'amuser de tout ce qu'elle voyait, et de s'arrêter aux moindres choses ; elle n'allait jamais droit son chemin ; elle mettait plus de temps qu'il n'en fallait à tout ce qu'elle faisait. Ce défaut ne paraît rien, mais il peut causer les plus grands malheurs ; vous allez voir.

Il fallait passer par trois chemins pour arriver dans le bois où Jeannette menait paître ses vaches. En passant dans le premier chemin, Jeannette aperçut un petit oiseau qui avait la tête noire, le ventre blanc et les aUes grises; ce petit oiseau voltigeait à droite, à gauche, faisait courir ses petites pattes sur la terre, becquetait des brins d'herbe tendre, et faisait tout cela très vivement, comme on fdt lorsqu'on est pressé.

Jeannette trouva l'oiseau si joli qu'elle eut envie de causer avec lui. « Bel oiseau, comment t'appelles -tu? lui ditelle en s'arrêtant. — Bergeronnette, répondit Foiseau sans s'arrêter. — Bergeronnette, que tues bien faite, et que tes couleurs sont douces ! qui donc t'a créée si jolie ? — C'est Dieu qui m'a faite ce que je suis, répondit la Bergeronnette en becquetant toujours des brins d'herbe et des brins de paille. — Bergeronnette, que tu marches vite ! que fais-tu donc? — Je fais le tràvaU que Dieu m'a donné. — Berge-

ronnette, où demeures-tu? — Je ne le dis à personne, de peur que les chats ne l'entendent. — Gentille Bergeronnette, veux-tu venir avec moi ? — Nenni, répondit l'oiseau, je suis pressée, adieu! Ménage le temps et veille à ton ouvrage I » En disant ces sages paroles, la petite Bergeronnette s'envola et disparut dans les branches d'un gros pommier.

Jeannette reprit son panier et s'en alla réfléchissant au conseil de la Bergeronnette. A ce moment, elle entendit sonner l'horloge ; elle compta les coups ; un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit ! c'était huit heures ! Il y avait une heure qu'elle était partie, et elle n'était encore qu'au premier chemin ! Elle rougit en songeant à ce qu'elle avait promis à son père, et elle fit courir ses vaches pour rattraper le temps perdu ; mais, hélas ! le temps perdu ne se rattrape jamais !

Lorsque Jeannette fut arrivée au second chemin, elle était si essoufflée qu'elle fut obligée de s'arrêter encore, et cela était loin de l'avancer ; elle eût mieux fait de ne point courir, mais aussi de ne point s'amuser. Dans ce second chemin il y avait des violettes, des pâquerettes, des boutons d'or. Jeannette oublia bien vite qu'elle était en retard, et se mit à cueillir ces petites fleurs. Sur une pâquerette, il y avait un papUlon dont les ailes étaient bleues. Jeannette vouhit le prendre ; mais comme il voltigeait d'une fleur à l'autre, elle perdit encore beaucoup de temps à courir après lui. Un monsieur qui allait à la chasse étant venu à passer avec ses chiens, fit peur au papillon ; il s'envola par-dessus la haie, et la petite fille n'eut rien du tout.

Elle reprit son panier pour continuer sa route ; mais son panier était vide. Les chiens du monsieur, ayant faim sans doute, avaient en passant, mangé le dîner de Jeannette. En voyant qu'elle allait être obligée de se passer de dîner,

Jeannette regretta son pain; elle aurait volontiers pleuré... «Pourtant, se dit-elle, c'est ma faute !... Si je ne m'étais pas amusée à cueillir ces petits bouquets... » Et l'horloge du village sonna de nouveau : un deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf... Il y avait deux heures qu'elle était partie, et elle n'était encore qu'au deuxième chemin !

Cependant les vaches avaient faim. L'herbe qu'elles mangeaient sur les talus ne les satisfaisait pas ; elles étaient pressées d'arriver dans un pâturage ; mais, comme elles ne savaient pas où on les conduisait, elles allaient de tous côtés, au risque de se perdre. Les vaches perdues !.. . Il n'aurait plus fallu que ce malheur aux pauvres parents de Jeannette.

« Allons, allons ! se dit la petite fille, je ne m'amuserai plus, je veux décidément devenir aussi raisonnable que je l'ai promis à mon père. » En disant ces paroles, elle toucha ses vaches et les fit avancer.

Cela allait bien depuis un quart d'heure. Jeannette arrivait dans le troisième chemin, lorsqu'elle rencontra un jeune garçon qui portait un singe sur son épaule et une vielle suspendue à son cou. Le singe avait l'air très malin; il était habillé d'une culotte rouge, d'un habit bleu avec des épaulettes d'argent, et coiffé d'un chapeau à plumes coname un général. « Oh! le joli petit singe! s'écria Jeannette, qu'il est joli ! qu'il est éveillé ! Danse-t-il, ton singe? Oh ! je t'en prie, et t'en prie, fais-le danser! — Que me donneras-tu? dit le maître du singe. — Hélas! répondit Jeannette, je n'airien... — Alors je vais le faire danser uniquement pour ton plaisir, » dit gaiement le maître du singe ; et le faisant descendre de dessus son épaule, il dit : « AUons, Jocko ! salue la compagnie et danse-nous la gavotte ! » Puis, le maître commenr

çant à jouer de la vielle, le petit singe se mît à danser, à sauter, à faire les plus drôles de cabrioles. La petite Jeannette riait aux éclats de le voir se démener ainsi. Elle oublia ses vaches, et elle demanda au joueur de vielle de vouloir aussi la faire danser. «Je le veux bien», répondit le musicien. Aussitôt dit, aussitôt fait. Jeannette pose sa quenouille à terre, et la voilà qui danse avec le singe au son de la vielle, de la manière la plus foUe et la plus comique. Jamais Jeannette n'avait eu autant de plaisir; eUe chantait, eUft riait! quand tout à coup le joueur de vielle cessa de jouer, et s'écria en regardant quelque chose en l'air : « Oh ! oh ! maître corbeau ! Ah ! maître voleur ! Jeannette, Jeannette, regarde donc i il emporte ta filasse: il veut se filer des chemises, ou bien faire un nid pour ses petits ! ... »

Jeannette regarde... En effet, elle voit un gros corbeau qui s'envolait, emportant la filasse de sa quenouille! il n'avait laissé que le bâton. <t Ma quenouUle ! lui cria Jeannette, ma quenouille ! Méchant corbeau, jette-moi ma quenouille ! » Mais le corbeau se moquait bien de Jeannette ! Il continuait de s'envoler à perte de vue. Jeannette se mit à pleurer ; puis tout à coup s'apercevant que ses vaches n'étaient plus là : « Mes vaches ! s'écria-t-eUe, mes deux vaches I où sont-elles? — Tes vaches?... dit le joueur de vieUe, il y a longtemps qu'elles sont parties; et si elles ont toujours couru je te réponds qu'elles sont bien loin. — Hélas ! hélas ! que vais-je devenir ? reprit Jeannette en pleurant aussi fort qu'elle riait tout à l'heure ; ces deux vaches étaient notre unique ressource ; mon père me les avait confiées ! Hélas ! hélas I qui me les rendra? »

Et elle courut dans tous les chemins, appelant les vaches avec de grands cris ; mais elle ne les retrouva pas.

Parce qu'elle n'avait point connu le prix du temps son dîneravait été mangé par des chiens, un corbeau avait emporté sa quenouille, et les deux vaches étaient perdues.

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