LE SBNS DE LA VUE
D. Jules^ venez à moi, mon enfant.
Jules était âgé de quatre ans, intelligent, mais distrait. li descendit de l'estrade en toute hâte pour se rendre à Tappel souriant de sa maîtresse. Quand il fut placé en vue de toute la classe, la maîtresse lui dit en touchant un de ses yeux :
D. Jules, qu'avez-vous là ?
R. C'est mon œil.
D. Et ceci?
R. C'est mon autre- œil.
D. Combien cela vous en fait-il?
R. Deux.
D. Deux quoi ?
R. Deux œils»
Toute la classe, très attentive, éclata d'un franc rire qui gagna le petit Jules.
D. Qu*as-tu donc dit là, mon garçon?... Est-ce que tu n'aurais pas bien parié?
Tous:
R. Non, non, non 1
D. Voyons, tu dis : Mon œil droit, mon œil gauche.
Et elle les lui touchait.
D. Et puis mes deux...
R. Mes deux yeux.
Et il était tout fier d'avoir retrouvé le mot.
D. A quoi vous servent-ils vos yeux ?
R. A voir... la chandelle.
Ces naïvetés sont tout à fait naturelles aux enfants. Quand elles leur é'îhappent, il ne faut point les contredire ouverte-
ment; ce serait les déconcerter. Il faut nous mettre à leur point de vue pour, de là, les conduire au nôtre.
D. La chandelle : et puis quoi encore ?
L* enfant ne savait plus.
D. Voyez-vous les amis?
D. Avec quoi les voyez-vous ?
R. Avec mes yeux.
D. Voyez- vous le ciel?
R.. Oui.
D. Comment le voyez-vous?
R. Par la fenêtre.
D. Enfant ! Mais avec quoi regardes-tu par la fenêtre?
R« Avec mes yeux.
Au gradin.
D. Comment nomme-t-on la faculté de voir?
R. Le sens de la vtie.
D. Quels sont les organes du sens de la vue ? R. Les yeux.
D. Qui est-ce qui vous a donné ces beaux yeux-là? R. C'est le bon Dieu.
D. Verriez-vous également bien si le bon Dieu ne vous avait pas donné des yeux ?
R. Oui, madame.
On sait que Jules était distrait.
Eh bien ! alors, je vais vous mettre un bandeau sur les yeux, et nous verrons si vous ferez ce que je vous dirai aussi adroitement qu'avec vos yeux ouverts.
La maîtresse attacha, en riant, son mouchoir sur les yeux de Tenfant, qui se laissait faire en riant aussi. Le bandeau interceptant tout à fait la vue, la maîtresse porta l'enfant au milieu de la salle et lui dit :
D. Jules, ayez la complaisance d'aller ouvrir la porte.
Jules commença à marcher en hésitant, et dans un sens
tout Opposé à la porte, car, ayant été changé de place, il ne pouvait plus s'orienter. Ce jeu égaya beaucoup toute la classe et Jules lui-même. On le laissa marcher jusqu'à ce que, tout près de se heurter contre un banc, la maîtresse courut à son secours en manifestant une grande frayeur du mal qui nous arriverait à chaque pas, si nous n'avions point d'yeux pour nous conduire. Elle ramena l'enfant près d'elle, et lui laissant toujours le bandeau sur les yeux, elle commença à montrer une grande image aux enfants du gradin. Ceux-ci firent tant d'exclamations en voyant l'image, que le pauvre enfant, n'osant lever son bandeau, commençait à sentir très sérieusement l'inconvénient qu'il y aurait à ne pas avoir d'yeux. Car nous sommes ainsi faits, que la privation d'un petit plaisir nous impressionne souvent beaucoup plus que celle d'une chose très utile, et influe d'une manière bien autrement déterminante sur la formation de nos idées et la nature de nos actes.
La maîtresse ne voulant pas que ce qui faisait le plaisir des uns fut une cause de chagrin pour l'autre, ôta le bandeau, et la joie qu'éprouva l'enfant à revoir la lumière, à contempler l'image, fut doublée par la privation qu'il venait de comprendre, et dont auparavant il n'avait pas l'idée.
L'image représentait la guérison des aveugles de Jéricho. Lorsqu'elle eut été bien examinée, bien détaillée, la maîtresse la resserra, puis elle demanda à Jules :
D. Qui est-ce qui t'a donné tes yeuxî R. C'est le bon Dieu.
Aux enfants du gradin :
D. Et vous tous, qui vous a donné les vôtres? R. Dieu.
A Jules :
248 NOTIONS FAMILIERES SUR l/HOMME.
D. Es-tu content que Dieu t*ait donné des yeux? R. Oui, madame.
Au gradin :
D. Et vous^ êtes-\ous contents aussi que Dieu vous ait donné les nôtres.
R. Oui, madame.
D. Moi aussi, je suis bien contente qu'il m'ait donné les miens, car j'ai beaucoup de plaisir à vous voir, mes petits enfants; et à voir le beau ciel, et les arbres, et les fleurs, et tout ce que Dieu a fait. Que ferons-nous donc, mes amis, pour le remercier, ce Dieu si bon qui nous a donné des yeux ?
R. Nous lui serons bien obéissants ?
D. Que ferez-vous pour lui être obéissants?
Ici encore l'expression leur manquait.
D. Clémentine, levez-vous.
Clémentine, une des grandes, se lève.
D. Quel est le second commandement de Jésus-Christ ?
R. Aimez-vous les uns les autres.
R. Vous l'avez dit, ma fille : aimez-vous, mes petits enfants, faites-vous toutes sortes de plaisirs, ne vous querellez pas, ne vous faites point de mal; si l'un de vos camarades désire ce que vous avez, prêtez-le-lui; si un autre vous frappe, ne le frappez pas; pensez qu'il est à plaindre, malade sans doute, et pardonnez-lui. Protégez-vous, secourez -vous les uns les autres; servez-vous des facultés que Dieu vous a données pour être utiles aux autres. Ainsi.vous obéirez à Dieu, à Jésus-Christ qui vousadonné l'exemple; lui qui a tant aimél qui a béni les enfants quand il vivait sur la terre; et à présent qu'il vit dans le ciel, c'est encore lui qui dit aux bonnes mères et aux bonnes maîtresses de vous aimer, de vous soigner, de vous instruire, avec tant d'amitié et avec une tendresse que vous trouvez si douce !...
Après quelques instants, la maîtresse se tourna vers Jules resté debout près d'elle, se mit à causer avec lui affectueusement et à voix basse, touchant, en même temps qu'elle lui en parlait, ses oreilles, sa bouche, son nez et ses mains. L'inaction apparente dans laquelle la maîtresse laissait le plus grand nombre de ses enfants leur permettait de
suivre le cours de leurs curieuses pensées qu'on venait d'éveiller, à la direction desquelles aidait la petite scène dont ils voyaient le jeu, et qui les captivait d'autant plus que, n'entendant pas les mots, ils mettaient toute leur attention à comprendre les signes.
A la fin d'une leçon religieuse ou morale il faut toujours faire ainsi une pause, afin que la pensée et le sentiment aient le temps de mûrir, que les enfants puissent s'assimiler en quelque sorte ce qu'ils viennent de recevoir. Après le travail des yeux et des oreilles, auxquels s'arrête la communication extérieure, il y a un travail intérieur qui ne s'accomplit que parla réflexion, et la réflexion a besoin.de loisir. Passer immédiatement à un autre exercice, ce serait faire comme un laboureur qui, après avoir semé du blé dans son champ, se hâterait d'en retourner la terre pour aussitôt y semer du chanv.Te.
LE SENS DE l'ODORAT.
D. Mes enfants, voyez-vous ceci ?
Et la maîtresse montrait une rose qu'elle venait de détacher d'un gros bouquet.
R. Oui, madame.
D. Qu'est-ce que c'est?
R. C'est un bouquet.
D. C'est un bouquet ?
Montrant le bouquet :
D. Qu'est-ce donc que cela ?
R. C'est un bouquet.
Comparant le bouquet et la rose :
D. Est-ce que ces deux choses se ressemblent? R. Non, madame.
D. Dites-moi dans laquelle de mes mains je tiens le vrai bouquet.
R. Dans la main gauche.
D. C'est bien ! De quoi ce bouquet est-il composé?
R. D'oeillets et puis de... de...
D. Un instant : dites-moi ce que c'est qu'un oeillet?
R. C'est un œillet (dit une voix).
û. Sans aucun doute : un œillet est un œillet, comme une poule est une poule ; mais la poule a encore Un autre nom, une poule est un?...
Tous :
R. Un animal.
D. Eh bien 1 un œillet est une.*.
Tous :
R. Une fleur 1
D. Très bien ! Souvenez-vous qu'un œillet est une fleur. Qu'y at-il encore dans mon bouquet?
R. Des roses.
D. Qu'est-ce qu'une rose?
Les enfants, tout fiers de le savoir :
R. C'est une fleur l
D. Qu'y a-t-il encore dans le bouquet?
R. De la giroflée ?
D. Qu'est-ce que cette giroflée?
R. C'est une fleur.
D. Bien; qu'y a-t-il encore?
R. Une orange.
Ici le sujet n'étant plus une fleur, la maîtresse, pour xvertir l'attention de ses enfants, changea la forme de sa question :
D. Une orange... Est-ce encore une fleur?
R. Non, madame.
D. Avant qu'il y eût une orange sur cette petite branche, qu'y avait-il?
R. Une fleur.
D. Que se produit-il ordinairement après la fleur ? R. Le fruiU
D. Qu'est-ce donc que l'orange qui pousse après la fleur?
R. C'est le fruit.
D. Le fruit de quel arbre ?
R. De l'oranger.
D. Très bien, mes amis : vous réfléchissez à ce que vous dites, aussi vous me répondez des choses exactes. Vous surtout, Cécile, qui avez plus fait attention que de coutume, je vous choisis, venez à moi.
Cécile, toute rouge de bonheur, descendit, et vint auprès de sa maîtresse, de sa mère adoptive plutôt.
D. Cécile, qui est-ce qui a fait les roses ?
R. C'est Dieu.
D. Ne trouvez-vous pas que Dieu les a faites extrêmement jolies, les roses ?
Et la maltresse regardait avec complaisance et faisait admirer la rose qu'elle avait dans sa main.
R. Oui, madame.
répondit Cécile avec un gentil sourire, qui faisait bien l'éloge des roses.
D. Que la couleur m'en plaît I Comment donc appelle-t-on cette couleur-là ?
R. Rose.
D. Ah I oui, rose : couleur de rose. Et la forme de cette fleur qu'elle est élégante ! Voyez donc tous ces pétales.
Et la maîtresse les désignait du doigt très-positivement.
D. Commg^ils sont rangés avec ordre ! car ce ne sont pas là des feuilles; les voici les feuilles : elles sont vertes et découpées; et puis elles sont fixées le long de la tige. Mais ceci, qui est rose et qui forme la fleur, ce sont des pétales. Voyons, Cécile, montrez-moi les feuilles de cette rose,
Cécile indiqua facilement les véritables feuilles.
D. Indiquez-moi maintenant les pétales,
Cécile les indiqua. '
La maîtresse indiquant à son tour les feuilles :
D. Gomment m'avez-vous dit que se nomme ceci ? R. Les feuilles.
Indiquant les pétales :
D. Et ceci?
R. Les pétales.
D. Bien. Que tout cela est habilement arrangé ! Et puis, sentez donc, ma petite Cécile, comme Todeur de la rose est agréable l
dit la maîtresse, arrivant enfin à la leçon sur laquelle elle avait essayé d'attirer l'intérêt par tout ce préambule. Cécile porta la rose à son nez pour la sentir.
D. Est-ce que vous avez besoin de votre nez pour sentir les odeurs ?
R. Oui, madame.
D. Est-ce que ce ne sont pas les yeux qui reconnaissent les odeurs?
R. Non, madame.
D. Voyons donc si vous reconnaîtriez bien les fleurs, ayant les yeux fermés...
La maîtresse posa un bandeau sur les yeux de Cécile, puis eUe lui fit respirer successivement des fleurs d'espèces différentes, sans lui permettre de les toucher ; mais l'odorat de l'enfant peu exercé jusque-là, ne pouvait se suffire. Cécile ne reconnut que l'odeur de la rose, dont l'épreuve avait été faite avec le concours de la vue. La maîtresse, pour faciliter à son élève le discernement des parfums, lui conseilla, après quelques minutes, de s'aider du secours de ses mains. Cécile palpa les fleurs et les reconnut ainsi; puis la maîtresse les lui fit de nouveau respirer sans les toucher, et après quelques incertitudes et quelques méprises l'enfant réussit à les distinguer toutes.
D. Gomment appelle-t-on la faculté de sentir les odeurs, demanda la maîtresse*aux enfants du gradin?
R. Le sens de Vodorat, D. Quel est l'organe du sens de roderai f
R. C'est le nez.
D. Qui est-ce qui nous a donné le sens de redorât? R. C'est Dieu.
D. Dieu a-t-il donné aux animaux, comine à nous^ le sens de l'odorat?
Une voix :
R. Non, madame.
D. Vous dites non bien vite 1 je suis sûre que cette fois vous avez oublié de réfléchir avant de parler. Pour savoir s'il est bien vrai que Dieu n'a point donné le sens de l'odorat aux animaux, je vais appeler ma petite chatte, qui est un animal^ et nous allons bien voir.
La maîtresse se procura une petite éponge fine et brune, et un morceau de bœuf bouilli ; elle fit remarquer aux enfants que ces deux objets étaient à peu près de la même grosseur et de la même couleur ; elle les posa à terre dans la même assiette, puis elle alla à la porte et appela : « Minette ! Minette ! Minette ! » Minette accourut dans la salle, mais en passant près de l'assiette elle s'arrêta subitement, flaira le contenu, saisit le morceau de bœuf, regarda tout autour d'elle d'un air inquiet et en grondant, puis s'élança hors de la salle avec son butin, sans faire la moindre attention au morceau d'épongé.
Un profond silence avait régné pendant cette petite scène. La maîtresse regarda les enfants.
D. Comment donc a-t-elle fait pour reconnaître si vite lequel des deux morceaux était bon à manger ?
R. Elle l'a senti.
D. Avec quel organe ?
R. Avec son nez.
D. Les chats ont donc aussi le sens de l'odorat?
R. Oui madame.
D. Et les chiens, qui sentent si bien la route qu'a suivie leur maître, ont-ils aussi le sens de l'odorat ?
R. Oui madame.
D. Et les chevaux, et les bœufs, et les moutons, qui savent
si bien choisir les bonnes herbes dans un pré, et ne pas toucher à celles qui sont mauvaises, ont-ils aussi Je sens de l'odorat, etc. î
Cette leçon peut amener une foule de détails instructifs et attachants, et se conclure, comme toutes les autres, par un retour vers la sagesse et la prévoyante sollicitude du Créateur de toutes choses.
l'ouïe, le toucher, le GOUT.
Pour exercer l'ouïe, bandez encore les yeux de l'un de vos enfants, et faites-lui entendre des bruits de diverses nature en lui demandant quels objets les produisent ; faites-lui distinguer ainsi un bruit de fer contre fer, — de fer contre bois, — de bois contre bois, — de pierre contre pierre, ou contre fer, ou contre toute autre matière ; — le choc d'un corps quelconque frappé par un autre corps plus petit ou plus grand.
Conduisez l'enfant dans un coin de la salle, à peu de distance de la muraille, sans qu'il sache où vous le placez. Là, produisez un bruit assez fort pour qu'il retentisse dans la salle, et d'après ce retentissement faites deviner à l'enfant de quel côté se trouve le plus grand espace.
Si vous voulez encore, placez l'enfant-dont les yeux sont couverts au milieu de la salle, ou de la cour si c'est pendant la récréation ; disposez autour de lui cinq ou six autres enfants, en ayant soin de les espacer autant que vous le permettra l'étendue complètement libre dont vous poiurez disposer. Faites signe à l'un de ces derniers d'appeler l'enfant qui a les yeux bandés, et que celui-ci, guidé par la voix, marche à l'enfant qui l'appelle. S'il hésite sur la direction, faites renouveler l'appel du même point, jusqu'à ce que l'enfant n'hésite plus.
Lorsqu'il aura atteint celui qui l'a appelé, faites-le appeler d'un point opposé, et ainsi de suite jusqu'à ce que you§ jugiez à propos de finir.
Ici encore, et toujours et partout, prévenez la satiété ; elle serait comme ime rouille qui userait entre vos mains le ressort de vos plus précieuses ressources.
Le sens du toucher est d'une appréciation beaucoup plus facile, car les usages en sont d'une nature beaucoup plus évidente, plus vulgaire pour ainsi dire. Il n'est pas difficile de faire remarquer à l'enfant le moins développé que ce qu'il prend, que ce qu'il touche, il le touche ou le prend avec ses mains ; mais il faudra encore lui apprendre qu'il touche aussi par toutes les autres parties de sa peau, et que la peau distingue, jusqu'à un certain point, la quaUté des objets qui l'impressionnent.
Par exemple, son pied nu l'aidera bien à reconnaître s'il marche sur des caiUoux ou sur la terre unie, ou sur le gazon.
Qu'on applique sur son épaule un morceau de fourrure ou un morceau de marbre, son épaule ressentira la moelleuse chaleur de l'une et le poli glacial de l'autre.
Qu'un chien caressant lèche son visage ou qu'une mouche importune s'y promène, la peau de son visage sera sensible à ces différents contacts, et l'enfant les appréciera sans le secours d'aucun autre agent.
Le sens du toucher est donc répandu sur toute la peau ; toutefois, les mains en étant les principaux organes, ce sera leur sensibilité que vous devrez exercer davantage.
Pour cela, faites compter à l'enfant qui a les yeux fermés, soit les unités du boulier-numérateur, soit tels autres petits objets que vous lui demanderez par trois, par six, ou par tout autre nombre , dont vous lui ferez composer des nom-
bres impairs ou pairs, en partageant également ces derniers dans les deux mains, etc., etc.
Vous lui donnerez aussi à reconnaître, en les touchant, des choses différentes, dont vous le défierez de vous expliquer la substance, la forme, la dimension, le poids, relativement à quelque autre objet de comparaison. Ces exercices, vous le comprenez, devront se faire toujours les y eux bandés, car la vue étant l'éclaireur, le suppléant pour ainsi dire, des autres sens, et surtout du toucher, nous devrons l'intercepter chaque fois que nous voudrons éprouver les autres, et faire distinguer leurs facultés spéciales.
Quant au sens du goût, celui-là se développe toujours assez pour nos enfants, et de lui-même. Assurément iî y aurait des moyens de le perfectionner beaucoup, et je ne doute pas que nos petits élèves n'apportassent un grand zèle à la ^dcciiQ pratique des exercices ; mais, outre que cette branche di instruction pourrait devenir fort dispendieuse, je pense qu'il convient de la restreindre à la culture personnelle de l'enfant, chez lequel aucune faculté ne doit être laissée en friche. Cependant, je l'ai dit ailleurs, je serais loin de blâmer une maîtresse qui, à l'occasion mettrait un pauvre enfant à même d'apprécier que l'humble sucre d'orge, ou le salutaire jus de réglisse, a une saveur plus douce que celle du pain qui, pour nos pupilles hélas ! n'est pas toujours du pain blanc I
En voilà plus qu'il n'en faut pour faire comprendre de quelle manière je crois bon de développer la connaissance des diverses parties de notre être ; passons au résumé, à cette formule méthodique qui grave dans la mémoire, parle moyen des mots, ce que l'intelligence a saisi par le moyen des applications.
D. Combien notre corps a-t-il de sens?
R. Cinq.
D. Dites le nom de nos cinq sens.
R. La vue, l'odorat, l'ouïe, le goût et le toucher.
D. Qu'est-ce que le sens de la vue?
R. C*est la faculté de voir les objets.
> D. Quels sont les organes de la vue?
R. Les yeux.
D. Qu'est-ce que le sens de l'odorat?
R. C'est la faculté de sentir les odeurs.
D. Quel est Torgane de l'odorat?
R. Le nez.
D. Qu'est-ce que le sens de l'ouïe?
R. C'est la faculté d^entendre les bruits.
D. Quels sont les organes du sens de l'ouïe?
R. Les oreilles.
D. Qu'est-ce que le sens du goût?
R. C'est la faculté de distinguer les saveurs.
D. Quel est l'organe du sens du goût?
R. L'intérieur de la bouche.
D. Qu'est ce que le sens du toucher?
R. C'est la faculté d^être sensible au contact des objets.
D. Quels sont les organes du toucher?
R. Toute la peau et principalement les mains.
D. Comment nomme-t-on la faculté de voir les objets?
R. Le sens de la vue.
D. Comment nomme-t-on la faculté de sentir les odeurs 7
R. Le sens de l'odorat.
D. Comment nomme-t-on la faculté d'entendre les bruits?
R. Le sens de l'ouïe.
D. Comment nomme-t-on la faculté de distinguer les saveurs?
R. Le sens du goût.
D. Comment nomme-t-on la faculté d'être sensible au contact des objets?
R. Le sens du toucher.
D. Montrez-moi les organes de la vue.
Les enfants touchent leurs yeux sans parler.
D. Montrez-moi l'organe de l'odorat.
Les enfants touchent leur nez.
On interroge ainsi par ordre d'abord, puis ensuite sans
25l& N0TI0I7S FAMILIÈRES S0R L'HOMME.
ordre, afin de connaître si les enfants possèdent d'une manière certaine ce qu'on leur a enseigné.
Quand on adresse aux enfants des questions méthodiques, en intervertiss£Lnt Tordre habituel, il est très nécessaire de peser sur les mots^ ou de les accentuer d'une façon particulière, pour attirer davantage l'attention des enfants, et provoquer en eux la réflexion à la place de la routine.
La routine, c'est-à-dire l'invariabilité de la forme, rendV plus facile le travail de la mémoire ; mais c'est la réflexion qui nourrit l'intelligence.
Ces exemples de leçons suffisent pour vous mettre sur la voie d'ime foule d'autres que vous pouvez imaginer. Prenez pour point de départ, que vous avez à faire observer les détails les plus élémentaires, parce que les enfants ne prennent la peine de se rendre compte absolument de rien. Et tous en général nous sommes tellement accoutumés, dès les premiers jours de la vie, à faire usage de nos organes et de toutes les perfections de notre organisation, qu'il semble que nous n'en jouissions pas, ou que nous en ignorions le prix. Il faut prévenir chez les enfants cette indifférence qui, d*abord, est presque une ingratitude envers Dieu, et qui, lorsque nous avons le bonheur de conserver intactes nos précieuses facultés, nous rend moins sensibles au malheur de ceux qui les ont perdues.
Pour le cadre de chaque leçon, il devra beaucoup varier. Ce sont les circonstances qui vous en donneront le plan, et votre cœur qui vous en inspirera les termes.
L'histoire naturelle est une source intarissable de leçons de choseSj de cette m%\iioAt pratique d'éducation, si importante pour la netteté des idées, et si longtemps ignorée en dehors des écoles maternelles, que Ton n'en comprenait pas même le titre pourtant significatif : Leçons de choses !
Avec les leçons de choses, l'enfant pourrait au besoin se passer de tous les enseignements théoriques ; tandis que rien ne saurait lui tenir lieu de ces leçons qui, partant toujours d'une réalité sensible, apprennent à l'enfant à connaître, par ses yeux y et lui même et les faits et les choses qui Fentourent.
L'histoire naturelle peut se diviser en trois parties appelées Règnes de la nature. Comme il est impossible d'écrire toutes les leçons de choses, il faut se borner à en donner les éléments principaux par ime étude générale des trois règnes. Lorsque les maîtres auront fait connaître par leurs traits distinctifs chacun de ces règnes, ils sauront toujours à quel ordre de choses rapporter les objets qui frapperont l'attention de leurs élèves.
Ainsi le règne animal conduira non-seulement à l'histoire des animaux de tous pays les plus intéressants à connaître, soit pour leurs qualités ou leurs instincts, soit pour leui structure ou leur beauté ; mais encore à l'histoire des indu&» tries qui les utilisent, vivants ou morts, et aux principaux procédés industriels appliqués à cet usage.
Le cheval, l'âne, le bœuf, le mouton, la chèvre, le porc, se rattachent à l'industrie agricole, à la cordonnerie, à la
sellerie, à la ganterie ; à la fabricatioD du suif, de la colle forte, de la gélatine, du tourneur en os, etc. j
La chèvre, le mérinos, le moutcm commun, se rattachent à la fabrication des châles, des draps, des tapis, des couvertures, etc. f
Le lapin, le castor, se lient à la fabrication des duq^eaux, et le dernier même à Fart de bâtir.
Les abeilles fournissent le miel éL la cire.
Le bombyx ou chenille fileose appelée ver à soie, eur tretient des industries presque sans nombre.
Le cerf est utile à la coutellerie.
La tortue est précieuse pour son écaille ; rfaq>popotame pour Fivoire de ses dents, l'éléphant pour celui de ses dé* fenses.
Le lion, le tigre, les diverses espèces d*oui3, la marte, l'hermine, le renard, le loiqi même, entretiennent le com^ merce des pelleteries,
La poule, le pigeon, l'oie, le canard, le dindon, forment une véritable industrie domestique. L'oiseau de paradis, l'autruche, l'oie, le canard, quelques autres oiseaux du Nord et de l'Amérique, fournissent des plumes, soit pour le cou* cher, soit pour la parure.
Enfin la pêche fait vivre des tribus entières de pêcheurs ; et parmi les habitants des eaux dont la chair n'est pas bonne comme aliment, U en est, tels que la baleine, qui fournissent de rhuile et autres matières précieuses pour l'industrie, etc.
Dans le règne végétal, outre l'influence salutaire qu'exercent les grands arbres sur les qualités de l'air que nous respirons, chaque espèce a encore son utilité alimentaire ou industrielle. Le chêne, le noyer, le peuplier, le sapin, le sorbier, l'aulne, le hêtre, le charme, fournissent des instru-
ments et des matériaux au charpentier, au menuisier, au sabotier.
Le châtaignier, si flexible et si durable à Tair, est utile au vannier, au boisselier, au tonnelier, au treillageur.
Le frêne, l'érable, Facajou, Tébénier, le buis, le palissandre, le citronnier, servent au tablettier et à rébèniste.
Les arbustes et les plantes de luxe sollicitent l'art du fleuriste.
Les plantes potagères et les arbres fruitiers, quoique plus utiles, sont moins exigeants : ils demandent des soins et non de l'art; le simple jardinier leur suffit.
La vigne amène l'industrie du vigneron.
Toutes les plantes alimentaires et fourragères de la campagne font passer en revue les travaux de l'agriculture ; et cette industrie se rattache, par les instruments qu'elle emploie, à celle du forgeron et du taillandier. . Outre ces premières relations, les blés nous amènent encore chez le meunier, chez le boulanger, chez le fabricant de paniers et de chapeaux de paille.
Le chanvre, le lin, le coton, nous conduisent chez le co> dier, le filassier, la fileuse, le tisserand, le blanchisseur ; puis chez le fabricant de papiers, de cartons, etc., et finalement, à l'école.
Le chènevis, les noix, les amandes, les pépins de tournesol et de citrouille ; les fruits de l'olivier, du colza, du pavot blanc, nous conduisent de même chez le fabricant d'huiles.
Le raisin, la poire et la pomme font penser au pressoir.
La canne et la betterave à la fabrication du sucre.
La pomme de terre à celle de la fécule et de l'amidon .
Enfin le riz, le cacao, le maïs, le caféier, le dattier, toutes les plantes utiles, exotiques ou indigènes, peuvent être
l'objet dé notions relative^ à l'industrie et au commerce.
Le règne minéral n'est pas moins fécond en leçons de choses ; il a du moeUon, des pierres de taille, des pierres à chaux, du gypse ou pierre à plâtre, ainsi que du sable, pour la construction des maisons et des édifices; des ardoises pour leur couverture, des marbres pour leur embellissement.
De l'argile, de la terre glaise, du grès, pour la vaisselle, la poterie, les briques et les tuiles employées dans les constructions.
Du kaolin, argile fine, pour la porcelaine.
îhi silex qui, mêlé à la soude, sert à la fabrication du verre, des glaces et du cristal.
Des jaspes, de l'albâtre, des diamants et des pierres précieuses pour les objets de luxe.
Des métaux pour les instruments des métiers, pour les ustensiles de cuisine, pour les ouvrages d'orfèvrerie, et pour les monnaies de diverses valeurs.
Les métaux ayant des qualités différentes de celles des pierres, on est obligé de les travailler par des procédés différents. Les usages du fer, du cuivre, du zinc, de l'argent, de l'or, du plomb, de l'étain, donnent lieu à des développements trop nombreux pour que j'entreprenne de les exposer tous. Ce travail d'aiUeurs serait bientôt inutile aux maîtres, qui, s'ils ont d'abord l'amour des enfants, et le secret de s'entendre avec eux, n'auront plus besoin que de quelques exemples pour trouver le reste par eux-mêmes. \ Aux leçons qui ressortent naturellement de l'étude générale des trois règnes de la nature, je joins non sans doute comme modèles, mais comme indications, deux cadres de leçons sur des sujets spéciaux, pris l'un dans la nature, Tautre dans l'industrie, '
HISTOIRE NATURELLE USUELLE. Si3
Chacun de ces sujets présente à chaque mot matière à des leçons nouvelles : les maîtres attentifs s'apercevront bientôt que ce qu'il y a de plus difficile dans une leçon de choses^ c^est de la finir.