‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 11 sur 93 · Départ de Télémaque · texte numérisé non relu

Départ de Télémaque

La déesse Minerve, qui ne perdait pas de vue ce qu’elle voulait exécuter, prend la figure de Télémaque, va par toute la ville, parle à tous ceux qu’elle rencontre, leur ordonne de se rendre sur le rivage à l’entrée de la nuit, et demande au célèbre fils de Phronius, à Noémon, son navire. Il le promet volontiers et avec grand plaisir.

Le soleil cependant se couche, et la nuit répand ses noires ombres sur la terre. Minerve fait lancer à l’eau le navire, l’équipe de tout ce qui est nécessaire pour bien voguer, et le tient à la pointe du port. Les compagnons du jeune prince s’assemblent, pressés par la déesse, qui, pour assurer encore davantage le succès de son entreprise, va au palais d’Ulysse et verse un doux sommeil sur les paupières des prétendants. Les fumées du vin font leur effet : ils ne peuvent plus se soutenir, les coupes leur tombent des mains ; ils se dispersent dans la ville et vont à pas chancelants chercher à se coucher, n’ayant plus la force de se tenir à table, tant ils sont accablés de sommeil.

Alors Minerve, prenant la figure et la voix de Mentor, appelle Télémaque pour le faire sortir de son palais. « Télémaque, lui dit-elle, tous vos compagnons sont prêts à faire voile, ils n’attendent plus que vos ordres ; allons donc, et ne différons pas davantage notre départ. »

En achevant ces mots, elle marche la première, et Télémaque la suit. A leur arrivée, ils trouvent sur le rivage leurs compagnons tout prêts; et Télémaque, leur adressant la parole, leur dit : « Allons, mes amis, portons dans le vaisseau toutes les provisions nécessaires ; je les ai fait préparer dans le palais ; ma mère n’en sait rien, et de toutes les femmes, il n’y en a qu’une seule qui soit du secret. » En même temps, il se met à les conduire lui-même ; ils le suivent. On porte toutes les provisions et on les charge sur le vaisseau, comme le prince l’avait ordonné. Tout étant fait, il monte le dernier. Minerve, qui le conduit, se place sur la poupe, et Télémaque s’asseoit près d’elle. On délie les câbles, les rameurs se mettent sur leurs bancs. Minerve leur envoie un vent favorable, le Zéphire, qui de ses souffles impétueux fait mugir les flots. Télémaque, pressant ses compagnons, leur ordonne d’appareiller. Pour seconder son empressement, ils dressent le mât, l’assurent par des cordages et déploient les voiles: le vent soufflant au milieu les enfle, et les flots blanchis d’écume gémissent sous les avirons. Le vaisseau fend rapidement le sein de l’humide plaine. Les rameurs, quittant leurs rames, couronnent de vin les coupes et font des libations aux Immortels, surtout à la fille de Jupiter; et ils voguent ainsi toute la nuit et pendant le lever de l’aurore.

CHANT III 1. Télémaque arrive à Pylos conduit par Minerve. Il est reçu

par Nestor qui lui parle de la guerre de Troie et du retour

des Grecs.

Le soleil sortait du sein de l’onde, remontait au ciel et commençait à dorer l’horizon, portant la lumière aux dieux immortels et aux hommes qui sont répandus sur la surface de la terre, lorsque Télémaque arriva à la ville de Nélée, à la célèbre Pylos. Les Pyliens offraient ce jour-là des sacrifices sur le rivage de la mer, et immolaient des taureaux noirs à Neptune. Il y avait neuf bancs, chacun de cinq cents hommes, et chaque banc avait pour sa part neuf bœufs. Ils avaient déjà goûté aux entrailles et brûlé les cuisses des victimes sur l’autel, lorsque le vaisseau arriva dans le port. On plie d’abord les voiles; on approche du rivage, et Télémaque descend le premier, conduit par Minerve, qui lui adresse ces paroles :

« Télémaque, il n’est plus temps d’être retenu par la honte ; vous n’avez traversé la mer que pour apprendre des nouvelles de votre père, et pour tâcher de découvrir quelle terre le retient loin de nous et quel est son sort. Allez donc directement aborder Nestor; sachons s’il n’a point quelque nouvelle à vous apprendre ou quelque conseil à vous donner; prions-le de vous dire la vérité avec sa franchise ordinaire. Il hait naturellement le mensonge et la moindre dissimulation; car c’est un homme plein de probité et de sagesse. »

Télémaque lui répondit: « Mentor, comment irai-je aborder le roi dePylos? Comment le saluerai-je? Vous savez que je n’ai point l’expérience des discours où brille la sagesse ; d’ailleurs, la bienséance ne permet pas qu’un jeune homme fasse des questions à un homme de cet âge. »

« Télémaque, repartit Minerve, vous trouverez de vousmême une partie de ce qu’il faudra dire, et l’autre partie vous sera inspirée par quelque dieu; car les dieux qui ont présidé à votre naissance et à votre éducation ne vous abandonneront pas en cette rencontre. »

En achevant ces mots, elle marche la première et Télémaque la suit. Étant arrivés au lieu de l’assemblée, ils trouvèrent Nestor assis avec ses enfants, et autour de lui ses compagnons qui préparaient le festin et faisaient rôtir les viandes du sacrifice. Les Pyliens, dès qu'ils les aperçurent, allèrent au-devant d’eux, les saluèrent et les firent asseoir; et Pisistrate, fils aîné de Nestor, fut le premier qui, s’avançant, prit ces deux étrangers par la main, et les plaça à table sur des peaux étendues sur le sable du rivage, entre son père et son frère Thrasymède. D’abord il leur présenta une portion des entrailles des victimes, et, remplissant de vin une coupe d’or, il la donna à Minerve, fille de Jupiter, et lui dit :

« Étranger, faites vos prières au roi Neptune; car c’est à son festin que vous êtes admis à votre arrivée. Quand

vous lui aurez adressé

Fig. 4. — Buste de Neptune.

vos voeux et fait vos

libations, selon la cou-

tume et comme cela se

doit, vous donnerez la

coupe à votre ami, afin

qu’il fasse après vous

ses libations et ses priè-

res; car je pense qu’il

est du nombre de ceux

qui invoquent les dieux,

et il n'y a point d'homme

qui n’ait besoin de

leur secours. Mais je vois

qu’il est plus jeune

que vous et à peu

près de mon âge; c’est

pourquoi il ne sera

pas offensé que je vous

donne la coupe avant

lui. »

En même temps, il

lui remet la coupe plei-

ne de vin. Minerve voit avec plaisir la prudence et la justice de ce jeune prince, qui lui avait présenté à elle la première la coupe ; et, la tenant entre ses mains, elle adresse cette prière au dieu des flots :

« Puissant Neptune, qui environnez la terre, ne refusez pas à nos prières ce que nous vous demandons; comblez d’abord de gloire Nestor et les princes ses enfants ; répandez ensuite vos grâces sur tous les Pyliens, en récompense de leur piété et de la magnifique hécatombe* qu’ils vous offrent, et accordez-nous, à Télémaque et à moi, un prompt retour dans notre patrie, après avoir béni les desseins qui nous ont fait traverser la mer. »

Elle fit elle-même ces prières, et elle-même les accomplit. Elle donna ensuite la double coupe à Télémaque, qui fit les mêmes vœux. 2. Nestor s’informe auprès de ses hôtes qui ils sont. Télémaque

se fait connaître et demande des nouvelles d’Ulysse.

Après que les chairs des victimes furent rôties et qu’on les eut tirées du feu, on fit les portions et l’on servit. Quand la bonne chère eut chassé la faim, Nestor dit aux Pyliens: « Présentement que nous avons reçu ces étrangers à notre table, il est plus décent de leur demander qui ils sont et d’où ils viennent »; et leur adressant en même temps la parole : « Etrangers, leur dit-il, qui êtesvous et d’où ces flots vous ont-ils apportés sur ces rivages? Venez-vous pour des affaires publiques ou particulières? Ou ne faites-vous qu’écumer les mers comme les pirates, qui exposent leur vie pour aller piller les autres nations? »

Le sage Télémaque répondit avec une hardiesse que Minerve lui avait inspirée afin qu’il demandât à ce prince des nouvelles de son père, et que cette recherche lui acquit parmi les hommes un grand renom : « Nestor, fils de Nélée, et le plus grand ornement des Grecs, lui dit-il, vous demandez qui nous sommes ; je vous satisferai : nous venons de file d’Ithaque, et ce n’est point une affaire publique qui nous amène dans vos États, mais une affaire particulière. Je viens pour tâcher d’apprendre des nouvelles de mon père, du divin Ulysse, qui a essuyé tant de travaux, qui a rempli l'univers du bruit de son nom, et qui, comme la renommée nous l’a appris, combattant avec vous, a saccagé la superbe ville de Troie. Le sort de tous les princes qui ont porté les armes contre les Troyens nous est connu; nous savons comment et en quel endroit une mort cruelle les a emportés. Ulysse est le seul dont le fils de Saturne nous cache la triste destinée, car personne ne peut nous dire certainement où il est mort; s’il a succombé sous l’effort de ses ennemis dans une terre étrangère ou si les flots d’Amphitrite font englouti. J’embrasse donc vos genoux pour vous supplier de m’apprendre le genre de sa mort, si vous l’avez vue de vos yeux ou si vous l’avez apprise par les relations de quelque voyageur. Car il n’est que trop certain que sa naissance l’avait destiné à quelque fin malheureuse. Que ni la compassion ni aucun ménagement ne vous portent à me flatter. Dites-moi sincèrement tout ce que vous en avez vu ou appris. Si jamais mon père vous a heureusement servi ou de son épée ou de ses conseils devant les murs de Troie, où les Grecs ont souffert tant de maux, je vous conjure de me faire paraître, en cette occasion, que vous n’en avez pas perdu la mémoire, et de me dire la vérité. »

Nestor lui répondit ; « Vous me faites ressouvenir des maux infinis que nous avons soufferts avec tant de constance, -soit en courant les mers sous la conduite d'Achille pour piller les villes des Troyens, soit en combattant devant les murs de la superbe Ilion. Là, nos plus grands capitaines ont trouvé leur tombeau: là gît Ajax, ce grand guerrier, semblable à Mars; là gît Achille; là gît Patrocle, égal aux dieux par la sagesse de ses conseils; là gît mon cher fils, le brave et sage Antiloque, qui était aussi léger à la course que ferme dans les combats corps à corps. Tous les autres maux que nous avons endurés sont en si grand nombre, qu’il n’y a point de mortel qui pût les raconter. Plusieurs années suffiraient à peine à faire le détail de tout ce que les Grecs ont eu à soutenir dans cette fatale guerre; et avant que d’en entendre la fin, l’impatience vous porterait à regagner votre patrie. Neuf années entières se passèrent de notre part à machiner la ruine des Troyens par toutes sortes de ruses de guerre, et encore le fils de Saturne ne nous accorda qu’avec peine de voir l’issue de la guerre. Dans toute l'armée il n’y avait pas un seul homme qui osât s’égaler à Ulysse en prudence, car il les surpassait tous; et personne n’était si fécond en ressources et en stratagèmes que votre père. Je vois bien que vous êtes son fils; vous me jetez dans l’admiration; je crois l’entendre lui-même, et l’on ne dirait pas qu’un jeune homme pût lui ressembler si parfaitement par son langage. Pendant tout le temps qu’a duré le siège, le divin Ulysse et moi nous avons toujours été de même avis, soit dans les assemblées, soit dans les conseils; animés tous deux d’un même esprit, nous avons toujours dit aux Grecs tout ce qui pouvait assurer un heureux succès à leurs entreprises. Après que nous eûmes renversé la superbe Ilion, nous montâmes sur nos vaisseaux, prêts à faire voile; mais quelque dieu ennemi divisa les Grecs : et dès ce moment-là il était aisé de voir que Jupiter leur préparait un retour funeste, parce qu’ils n’avaient pas tous été prudents et justes. Voilà pourquoi aussi la plupart ont eu un sort si malheureux; car ils avaient attiré l’indignation de la fille de Jupiter, de la grande Minerve, qui jeta la dissension entre les deux fils d’Atrée. Ces deux princes ayant sans nécessité et contre la bienséance convoqué tous les Grecs à une assemblée à l’entrée de la nuit, les Grecs arrivèrent tout appesantis par le vin. Là, Agamemnon et Ménélas commencèrent à leur expliquer le sujet pour lequel ils les avaient assemblés. Ménélas était d’avis que l’on s’embarquât sans attendre davantage; mais cet avis ne plut pas à Agamemnon, car il voulait retenir les troupes jusqu’à ce qu’on eût offert des hécatombes pour désarmer la terrible colère de Pallas. Insensé qu’il était! il ignorait qu’il ne devait pas se flatter d’apaiser cette déesse, et que les dieux immortels, justement irrités, ne se laissent pas si facilement fléchir par des sacrifices. Les deux Atrides en vinrent à des paroles d’aigreur. Les Grecs se lèvent avec un grand bruit et une confusion épouvantable; car ils étaient tous partagés. Nous passâmes la nuit en cet état, tout prêts à nous porter aux plus grandes extrémités les uns contre les autres; car Jupiter avait donné le signal de notre perte. Dès que le jour eut paru, la moitié de Grecs, mettant leurs vaisseaux à la mer, y chargent le butin, et y font monter leurs belles captives. L’autre moitié demeure avec Agamemnon. Nous qui étions embarqués, nous faisions route et nos vaisseaux fendaient rapidement les flots que Neptune avait aplanis devant nous. Etant abordés à Ténédos, nous descendîmes pour faire des sacrifices aux dieux, afin de nous les rendre favorables, et que notre retour fût heureux. Mais Jupiter n’avait pas résolu de nous en accorder un si prompt. Ce dieu irrité jeta entre nous une nouvelle discorde; nous nous séparâmes encore : les uns, reprenant le chemin de Troie, s’en retournèrent avec le prudent Ulysse retrouver Agamemnon pour plaire à ce prince. Mais moi je continuai ma route avec mes vaisseaux, parce que je prévoyais les maux que le destin nous préparait. Le fils de Tydée,le grand Diomède, vint avec nous et porta ses compagnons à le suivre. Ménélas nous joignit le soir àl’île deLesbos, comme nous délibérions sur le chemin que nous devions prendre. Car il y avait deux avis: les uns voulaient qu’en côtoyant la petite île de Psyria nous prissions au-dessus de Chio, que nous laisserions à gauche; et les autres proposaient de prendre au-dessous, entre Chio et le mont Mimas. Dans ce doute, nous demandâmes à la divinité une signe qui nous déterminât; elle nous l’accorda et nous obligea de tenir le milieu de la mer, et de faire route tout droit vers l’Eubée, pour nous dérober plus tôt aux malheurs qui nous menaçaient. Un petit vent frais commence à souffler; nos vaisseaux volent aisément sur l’humide plaine, et le lendemain avant le jour ils arrivent à Géreste. Nous mettons pied à terre, et nous faisons des sacrifices à Neptune pour le remercier du grand trajet que nous avions fait. Le quatrième jour après notre départ, Diomède et ses compagnons arrivèrent à Argos, et moi je continuai ma route vers Pylos. Le même vent frais, que le ciel nous avait envoyé, ne cessa point de souffler pendant tout mon voyage. Ainsi, mon cher fils, j’arrivai heureusement à Pylos, sans avoir pu apprendre la moindre nouvelle des Grecs. Je ne sais même encore certainement ni ceux qui se sont sauvés, ni ceux qui ont péri. Mais tout ce que j’ai appris dans mon palais depuis mon retour, je vous en ferai part sans vous en rien cacher. On m’a dit que les braves Myrmidons sont arrivés heureusement chez eux, conduits par le célèbre fils du vaillant Achille ; que le grand Philoctète, fils de Péan, est aussi arrivé chez lui ; qu’Idoménée a ramené en Crète tous ceux de ses compagnons que le dieu Mars avait épargnés à Troie, et qu’il n'en a pas perdu un seul sur la mer. Pour le sort du fils d’Atrée, quelque éloigné que vous soyez, il ne se peut qu’il ne soit parvenu jusqu’à vous. Vous savez commentée prince est arrivé dans son palais, comment Egisthe l’a traîtreusement assassiné, et comment ce malheureux assassin a reçu le châtiment que méritait son crime. Ah ! c’est un grand bien de laisser en mourant un fils plein de courage! Gefilsd’Agamemnon s’est glorieusement vengé de ce traître qui avait tué son père. Et vous, mon cher fils, imitez cet exemple : vous êtes grand, bien fait et de bonne mine; que le courage réponde donc à ce dehors, afin que vous receviez de la postérité le même éloge. »

[L’entretien se prolonge entre Nestor, Télémaque et Mentor. Nestor raconte la mort d'Agamemnon assassiné par Clytemnestre et Egisthe, puis le retour de Ménélas, et il engage Télémaque à aller à Lacédémone pour voir ce roi qui lui donnera peut-être des nouvelles d’Ulysse. Il s’engage à l’y faire conduire par terre. Mentor demande que l’on fasse de nouvelles libations à Neptune et, au moment où tout le monde va se séparer pour aller prendre du repos, il disparaît sous la figure d’un hibou.] 3. Nestor fait un sacrifice à Minerve et donne à Télémaque un

char pour le conduire à Lacédémone.

Tous ceux qui furent témoins de ce prodige furent saisis d’étonnement, et Nestor, rempli d’admiration, prit la main de Télémaque et lui dit: « Je ne doute pas, mon fils, que vous ne soyez un jour un grand personnage, puisque, si jeune, vous avez déjà des dieux pour conducteurs, et quels dieux! Celui que nous venons de voir, c’est Minerve elle-même, la fille du grand Jupiter, la déesse qui préside aux assemblées. Elle prend de vous le même soin qu’elle a pris du divin Ulysse, votre père, qu’elle a toujours honoré entre tous les Grecs. Grande déesse, soyez-nous favorable ; accordez-nous une gloire immortelle, à moi, à ma femme et à mes enfants; dès demain, j’immolerai sur votre autel une génisse d’un an qui n’a jamais porté le joug, et dont je ferai dorer les cornes pour la rendre plus agréable à vos yeux. »

Ainsi pria Nestor, et la déesse écouta favorablement sa prière. Ensuite ce vénérable vieillard, marchant le premier, conduisit dans son palais ses fils, ses gendres et son hôte ; quand ils y furent arrivés, et qu’ils se furent placés par ordre sur leurs sièges, Nestor fit remplir les urnes d’un excellent vin de onze ans, que celle qui avait soin de sa dépense venait de tirer en brisant le couvercle ; il présenta les coupes aux princes, et commença à faire les libations en adressant ses prières à la déesse Minerve. Après les libations, ils allèrent tousse coucher dans leurs appartements. Nestor fit coucher Télémaquedans unbeau lit, sous un portique sonore, et voulut que le vaillant Pisistrate, le seul de ses enfants qui n’était pas encore marié couchât près de lui pour lui faire honneur. Pour lui, il alla se coucher dans l’appartement le plus reculé de son magnifique palais.

Le lendemain, dès que parut l’Aurore aux doigts de roses, Nestor se leva, sortit de son appartement, et alla s’asseoir sur des pierres blanches, polies et plus luisantes que l’essence. Elles étaient aux portes de son palais. Le roi Nélée, égal aux dieux par sa sagesse, avait accoutumé de s’y asseoir; mais la Parque Payant précipité dans le tombeau, son fils Nestor, le plus fort rempart des Grecs, s’y assit après lui, tenant en sa main son sceptre. Tous ses fils se rendirent près de lui, Échéphron, Stratius, Persée, Arétus et Thrasymède, semblable à un dieu. Le héros Pisistrate vint le dernier avec Télémaque, qu’ils placèrent près de Nestor. Quand ils furent tous autour de lui, ce vénérable vieillard leur dit: « Mes chers enfants, exécutez promptement ce que je désire et que je vais vous ordonner, afin que je puisse me rendre favorable la déesse Minerve, qui n’a pas dédaigné de se manifester à moi, et qui a assisté au sacrifice que j’ai fait à Neptune. Que l’un de vous aille donc à ma maison de campagne pour faire venir une génisse, qu’un pasteur aura soin de conduire; qu’un autre aille au vaisseau de Télémaque pour avertir tous ses compagnons , il n’en laissera que deux qui auront soin du vaisseau. Vous, continua-t-il en s’adressant à un autre, allez ordonner au doreur Laërce de venir promptement pour dorer les cornes delagénisse ; et vous, dit-il aux autres, demeurez ici avec moi, et donnez ordre aux femmes de ma maison de préparer le festin, et d’avoir soin d’apporter les sièges, l’eau et le bois pour le sacrifice. »

Il parla ainsi, et les princes obéirent. La génisse vint de la maison de campagne; les compagnons de Télémaque vinrent du vaisseau ; le doreur vint aussi en même temps, portant lui-même les instruments de son art, l’enclume, le marteau et les tenailles dont il se servait pour travailler l’or. La déesse Minerve vint aussi pour assister au sacrifice. Nestor fournit l’or au doreur, qui, le réduisant en feuilles, en revêtit les cornes de la génisse, afin Nestor fait un sacrifice à Minerve. que la déesse prît plaisir à voir la victime si richement ornée. Stratius et le divin Échéphron la présentèrent en la tenant par les cornes; Arétus vint du palais, portant d’une main un bassin magnifique avec une aiguière d’or, et de l’autre une corbeille où était l’orge sacrée nécessaire pour l’oblation. Le vaillant Thrasymède se tint près de la victime, la hache à la main, tout prêt à la frapper; et son frère Persée tenait le vaisseau pour recevoir le sang. Aussitôt Nestor lave ses mains, tire du poil du front de la victime, répand sur la tête l’orge sacrée, et accompagne cette action de prières qu’il adresse à Minerve. Ces prières ne furent pas plus tôt achevées, et la victime consacrée par l’orge, que Thrasymède, levant sa hache, frappe la génisse, lui coupe les nerfs du cou et l’abat à ses pieds. Les filles de Nestor, ses belles-filles et la reine, son épouse, la vénérable Eurydice l’aînée des filles de Clyménus, la voyant tomber, font des prières accompagnées de grands cris. Aussitôt les princes la relèvent, et pendant qu’ils la tiennent, Pisistrate tire son poignard et l'égorge. Le sang sort à gros bouillons, et elle demeure sans force et sans vie. En même temps, ils la dépouillent et la mettent en pièces. Ils séparent les cuisses entières, selon la coutume, les enveloppent d'une double couche de graisse, et mettent par-dessus des morceaux de toutes les autres parties. Nestor lui-même les fait brûler sur le bois de l’autel, et fait des aspersions de vin. Près de lui, de jeunes hommes tenaient des broches à cinq dents. Quand les cuisses de la victime furent toutes consumées par le feu, et qu’on eut goûté aux entrailles, on coupa les autres pièces par morceaux, et on les fit rôtir. Cependant la plus jeune des filles de Nestor, la belle Polycaste, met Télémaque au bain; et après qu’elle l’eut baigné et frotté d’huile onctueuse, elle le revêtit d’une belle tunique et d’un manteau magnifique, et ce prince sortit de la chambre du bain, semblable aux Immortels. Nestor, s’avançant, le fit asseoir près de lui.

Quand les viandes furent rôties, on se mit à table, et de jeunes hommes bien faits présentaient le vin dans des coupes d’or. Le repas fini, Nestor, adressant la parole à ses enfants, leur dit: « Allez, mes enfants, allez promptement atteler un char pour Télémaque ; choisissez les meilleurs chevaux, afin qu’ils le mènent plus vite. »

Il dit, et ces princes obéissent. Ils eurent attelé le char dans un instant. La femme qui avait soin de la dépense y met du pain et du vin, avec les mets les plus exquis, qu’elle choisit comme pour des rois. Télémaque monte le premier; Pisistrate, le fils de Nestor, se place près de lui, et, prenant les rênes, il pousse ses généreux coursiers, qui, plus légers que les vents, s’éloignent des portes de Pylos, volent dans la plaine, et marchent ainsi tout le jour sans s’arrêter. Dès que le soleil fut couché et que les chemins commencèrent à être obscurcis par les ténèbres, ces princes arrivèrent à Phères, dans le palais de Dioclès, fils d’Orsiloque, qui devait sa naissance au fleuve Alphée; ils y passèrent la nuit, et Dioclès leur présenta les rafraîchissements qu’on donne à ses hôtes. Le lendemain, dès que l’aurore annonce le jour, ils remontent sur leur char, sortent de la cour au travers de grands portiques et poussent leurs chevaux, qui dans un moment, eurent traversé la plaine grasse et fertile. Ils continuent leur chemin avec une extrême diligence, et ils arrivent dans le palais de Ménélas, lorsque la nuit commençait à répandre ses sombres voiles sur la surface de la terre.

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