‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 18 sur 93 · Ménélas continue son récit. Le retour des rois grecs · texte numérisé non relu

Ménélas continue son récit. Le retour des rois grecs

« Filsd’Atrée, me répond le dieu, pourquoi me faitesvous toutes ces questions? Il n’est pas nécessaire que vous sachiez tout ce qui s’est passé; votre curiosité vous coûterait cher, et vous ne pourriez le savoir sans verser bien des larmes. Plusieurs sont morts, plusieurs autres sont échappés. Deux des chefs seulement ont péri dans le voyage : car je ne vous parle point des pertes que vous avez faites dans les combats : vous y étiez présent. Un autre de vos chefs, encore plein de vie, est retenu dans la vaste mer. Ajax, fils d’Oïlée, a péri malheureusement avec sa flotte. Son vaisseau ayant été brisé par la tempête, comme il luttait contre les flots, Neptune le poussa sur les roches gyréennes, et le tira de ce grand péril. Il avait évité la mort, malgré la haine de Minerve, s’il n’eût prononcé une parole trop superbe, qui le fit périr. Il dit que par ses seules forces il s’était tiré de ces gouffres, malgré les dieux. Neptune, qui entendit cette impiété, prit son redoutable trident et en frappa la roche sur laquelle ce prince était assis. La moitié de la roche demeura ferme sur ses racines, et l’autre moitié, se détachant comme une montagne, tomba dans la mer et le précipita avec elle dans ses abîmes. Voilà la mort malheureuse dont il périt, enseveli dans les ondes. Votre frère échappa de cette tempête avec ses vaisseaux, car Junon lui prêta son secours. Mais comme il était prêt d’aborder au promontoire de Malée, un tourbillon de vent emporta ses navires et les poussa à l’extrémité du golfe, dans ce coin de terre qu’habitait autrefois Thyeste et où Egisthe régnait alors. Quoiqu’il fût encore éloigné de Lacédémone, il ne laissa pas de se regarder comme heureusement arrivé dans sa patrie. Les dieux calmèrent les vents; il descendit de son vaisseau, et embrassant la terre de cette chère patrie qu’il revoyait avec tant de plaisir, il versa des larmes de joie. Il fut d’abord aperçu par une sentinelle que le traître Egisthe avait placée sur le sommet du promontoire pour observer son arrivée et il lui avait promis pour récompense deux talents d’or. Il y avait un an entier que cette sentinelle était aux aguets pour empêcher qu’Agamemnon ne revînt à l’insu d’Egisthe, et n’eût le temps de montrer sa vaillance. Le voyant donc arrivé, cet homme va en diligence en porter la nouvelle au chef des peuples, qui en même temps se met à dresser ses embuscades. Il choisit dans le peuple vingt hommes des plus déterminés, les met en embuscade, fait préparer un magnifique festin, et sortant avec un nombreux cortège de chars et de chevaux, il va audevant d'Agamemnon pour le recevoir et le mener dans son palais où il devait exécuter son infâme entreprise. Il mène en pompe ce prince, qui, ne se doutant pas de sa trahison, le fait mettre à table; et là, il le tue comme on tue un taureau à sa crèche. Tous ses compagnons ont le même sort; mais ils tuèrent auparavant tous ceux d’Egisthe : il n’en échappa pas un seul. »

« Il parla ainsi, et moi, pénétré de douleur, je me jette sur le sable que je baigne de mes larmes; et, m’abandonnant au désespoir, je ne veux plus vivre ni jouir de la lumière du soleil. Mais, après que j’eus bien répandu des pleurs, le dieu marin me dit: « Filsd’Atrée, le temps est précieux, ne le perdez pas, cessez de pleurer inutilement; avec toutes vos larmes, nous ne trouverons point la fin de vos malheurs. Cherchez plutôt les moyens les plus prompts de retourner dans vos États : vous trouverez encore ce traître plein de vie, à moins qu'Oreste ne vous ait prévenu, qu’il n’ait déjà vengé son père et fait tomber ce meurtrier sous ses coups. Mais, en ce cas là, vous pourriez toujours assister au repas de ses funérailles. »

« Ces paroles ranimèrent mon courage; je sentis mon cœur reprendre sa vigueur et j’eus quelques mouvements de joie. Etant donc revenu à moi, je lui dis: « Vous m’avez fort bien instruit du sort des deux chefs qui ont péri à leur retour de Troie; mais je vous prie de me nommer le troisième, qui est retenu mort ou vif dans une île de la vaste mer; quelque triste que soit cette nouvelle, je désire l’apprendre. En même temps, sans balancer, il me répondit : « C’est le fils de Laërte, roi d’Ithaque ; je l’ai vu moi-même fondre en larmes dans le palais de Calypso, qui le retient malgré lui, et qui le prive de tous les moyens de retourner dans sa patrie, car il n’a ni vaisseaux, ni rameurs qui puissent le conduire sur les flots de la vaste mer. Pour vous, roi Ménélas, continua-t-il, ce n’est pas l’ordre du destin que vous mouriez à Argos; les Immortels vous enverront dans les Champs Elyséens, à l’extrémité delà terre, où le sage Rhadamanthe donne des lois, où l’on ne sent ni les neiges, ni les frimas de l’hiver, ni les pluies; mais où l’air est toujours rafraîchi par les douces haleines du zéphyr que l'Océan y envoie continuellement. Et ces dieux puissants vous accorderont ce grand privilège, parce que vous avez épousé Hélène et que vous êtes gendre du grand Jupiter. »

En finissant ces mots, il se plongea dans la mer, et moi, je pris le chemin de mes vaisseaux avec mes fidèles compagnons, l’esprit agité de différentes pensées. »

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