‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 25 sur 93 · Minerve fait aborder Ulysse à l’île des Phéaciens · texte numérisé non relu

Minerve fait aborder Ulysse à l’île des Phéaciens

Cependant la fille de Jupiter, la puissante Minerve, pensa bien différemment: elle fermâtes chemins des airs à tous les vents et leur commanda de s’apaiser ; elle ne laissa en liberté que le seul Borée, avec lequel elle brisa les flots, jusqu’à ce qu’Ulysse fût arrivé chez les Phéaciens et qu’il se fût dérobé aux attentats de la Parque. Deux jours et deux nuits ce prince fut balloté sur les flots, et souvent son cœur pressentit la mort ; mais quand la belle Aurore eut amené le troisième jour, le vent s’apaisa, la tempête fît place au calme, et Ulysse, élevé sur la cime d’une vague, vit de ses yeux la terre assez près de lui. Telle qu’est la joie que des enfants sentent de voir renaître tout d’un coup à la vie un père qu’ils aiment tendrement, et qui, consumé par une longue maladie dont un dieu ennemi l’avait affligé, était prêt à rendre le dernier soupir; telle fut la joie d’Ulysse quand il découvrit la terre et les forêts: il nage avec une nouvelle ardeur pour gagner le rivage; mais quand il n’en fut plus éloigné que de la portée de la voix, il entendit un bruit affreux ; les flots, qui venaient se briser contre des rochers dont le rivage était bordé, mugissaient horriblement et les couvraient d’écume. Il n’y avait là ni ports à recevoir les vaisseaux, ni abri commode; le rivage était avancé et tout hérissé de rochers et semé d’écueils. A cette vue, Ulysse sent son courage et ses forces l’abandonner; et, dans cette extrémité, il dit en son cœur: « Hélas! après que Jupiter a permis que je visse la terre que je n’espérais plus de voir; après que j’ai passé avec tant de travaux et peines ce long trajet de mer, je ne trouve aucune issue pour sortir de ces abîmes ; je ne vois de tous côtés que des pointes d’écueils que les flots heurtent impétueusement avec des mugissements épouvantables. Plus près du rivage je ne découvre qu’une chaîne de rochers escarpés et une mer profonde où l’on ne trouve point de fond pour se tenir sur ses pieds et reprendre haleine. Si j’avance, je crains que le flot m’enveloppant ne me jette contre une de ces roches pointues, et que mes efforts ne me soient funestes. Si je suis assez heureux pour me tirer de ces écueils et pour approcher du rivage, j’ai à craindre qu’un coup de vent ne m’enlève et ne me rejette au milieu des flots, ou même que le dieu qui me persécute n’envoie contre moi quelqu’un des monstres marins qui sont en si grand nombre dans le sein d'Amphitrite ; car je connais la colère dont Neptune est animé contre moi. »

Dans le moment que toutes ces pensées lui passaient dans l’esprit, le flot le pousse avec impétuosité contre le rivagebordé de rochers. Il s’y serait brisé infailliblement, si Minerve ne l’eût secouru en lui inspirant d’avancer les deux mains, de se prendre au rocher et de s’y tenir ferme, jusqu’à ce que le flot fût passé : par ce moyen, il se déroba à sa fureur; mais le même flot, repoussé par le rivage, le heurta à son retour et l’emporta bien loin dans la mer. Gomme lorsqu’un poulpe s’est collé à une roche, on ne peut l’en arracher qu’il n’emporte avec lui des parties de la roche même; ainsi Ulysse embrasse si fortement le rocher qu’il a saisi, que le choc violent de la vague ne peut l’en arracher sans qu il y laisse une partie de la peau de ses mains ; cette vague en l’emportant, le couvre tout entier. Alors l’infortuné Ulysse allait périr contre l’ordre même du Destin, si Minerve ne lui eût donné, en cette terrible occasion, une présence d’esprit admirable. Dès qu’il fut revenu au-dessus de l’eau, au milieu des vagues qui le poussaient contre le rivage, il se mit à nager sans approcher trop de la terre et sans s’en éloigner trop non plus; mais la regardant toujours et cherchant quelque roche avancée qui pût lui servir d’abri. Après beaucoup d’efforts, il arrive vis-à-vis de l'embouchure d’un fleuve. Ce lieu-là lui parut très commode, car il n’y avait point d’écueils, et il était à couvert des vents. Il reconnut le courant, et, dans son cœur, adressant la parole au dieu de ce fleuve, il dit: « Grand dieu ! qui que vous soyez, vous voyez un étranger qui a grand besoin de votre secours et qui fuit la colère de Neptune. Tous les hommes qui, dans le pitoyable état où je me trouve, s’adressent aux dieux immortels, sont même pour eux un objet respectable et digne de compassion. C’est pourquoi, après avoir souffert des peines infinies, je viens avec confiance dans votre courant embrasser vos genoux ; ayez pitié de ma misère, je me rends votre suppliant. »

Il dit, et le dieu aussitôt arrête son cours, retient ses ondes, fait, devant ce prince, une sorte de sérénité et de calme, et le sauve, en le recevant au milieu de son embouchure dans un lieu qui était à sec. Ulysse y est à peine arrivé, les genoux et les bras lui manquent, car son cœur était presque suffoqué par l’eau de la mer; il avait tout le corps enflé, l’eau lui sortait par la bouche et par les narines, et il demeura sans voix, sans respiration et sans pouls, tous ses membres étant accablés de fatigue. Quand il fut revenu de cette défaillance, il détache le voile que Leucothée lui avait donné et le jette dans l’embouchure du fleuve : les flots l’emportèrent bien loin derrière lui, et Ino le retira promptement.

Ulysse sort ensuite du fleuve, et se couchant sur du jonc qui le bordait, il baise la terre ; et plein d’inquiétude, il dit en lui-même : « Que vais-je devenir, et que doit-il encore m’arriver? Si je passe la nuit ici, près du fleuve, le froid malfaisant et la rosée du matin achèveront de m'ôterla vie dans la faiblesse où je suis; car il se lève le matin des rivières un vent très froid. Que si je gagne la colline, et qu’entrant dans le fort du bois, je me jette sur des broussailles, quand même je pourrais dissiper le froid et la lassitude et m’endormir, je crains de servir de pâture aux bêtes carnassières de la forêt. »

Après avoir bien balancé dans son esprit, ce dernier parti lui parut le meilleur. Il prend donc le chemin du bois qui était assez près du fleuve, dans un lieu un peu élevé ; il se mit entre deux arbres qui semblaient sortir de la même racine, dont l’un était un olivier sauvage, et l’autre un olivier franc. Leurs rameaux étaient si entrelacés et si serrés, que ni les souffles des vents, ni les rayons du soleil, ni la pluie ne les avaient jamais pénétrés, et qu’ils offraient une retraite tranquille. Ulysse s’y retira et se mit sur un lit de feuilles; car la terre en était si couverte qu’il y en aurait eu assez pour coucher deux ou trois hommes dans la saison de l’hiver, quand le froid aurait été le plus rude. Ulysse, voyant cette richesse, sentit une joie extrême; il se coucha au milieu, et, ramassant les feuilles des environs, il s’en fit une bonne couverture pour se garantir des injures de l’air. Comme un homme qui habite dans une campagne écartée et qui n’a autour de lui aucun voisin, couvre la nuit un tison sous la cendre pour se conserver quelque semence de feu, de peur que, s’il venait à lui manquer, il ne pût en avoir d’ailleurs; ainsi Ulysse se couvrit tout entier de feuilles, et Minerve fit couler sur ses paupières un doux sommeil, pour le délasser de toutes ses fatigues.

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