‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 38 sur 93 · Alcinoüs demande à Ulysse qui il est et d’où il est · texte numérisé non relu

Alcinoüs demande à Ulysse qui il est et d’où il est

Voilà ce que chanta ce chantre divin. Ulysse fondait en larmes, son visage en était couvert. Il pleurait aussi amèrement qu’une femme qui, voyant son époux tomber en combattant devant les murailles de sa ville pour la défense de sa patrie et de ses enfants, sort éperdue et se jette sur ce cher mari palpitant encore, remplit l’air de ses gémissements et le tient embrassé, pendant que ces barbares ennemis, survenant par derrière, lui frappent avec leurs piques le dos et les épaules, et l’emmènent pour subir une dure servitude et des maux infinis. Elle gémit, elle crie, elle pleure, pénétrée de la plus vive douleur. Ainsi pleurait Ulysse. Ses larmes ne furent aperçues que du seul Alcinoüsqui était assis près de lui, et qui entendit ses sanglots. Touché de sa douleur, il dit aux Phéaciens : « Princes et chefs de mon peuple, écoutez ce que j’ai à vous dire. Que Démodocus cesse de chanter et de jouer de la lyre; car ce qu’il chante ne plaît pas également à tous ceux qui l’entendent. Depuis que nous sommes à table et qu’il a commencé à chanter, cet étranger n’a cessé de pleurer et de gémir, et une noire tristesse s’est emparée de son esprit. Que Démodocus cesse donc, afin que notre hôte ne soit pas le seul affligé, et qu’il ait autant de plaisir que nous; c’est ce que demandent l'hospitalité et l’honnêteté même. Cette fête n’est que pour lui seul ; c’est pour lui que nous préparons un vaisseau, c’est à lui que nous avons fait de si bon cœur tous ces présents. Un suppliant, un hôte doit être regardé comme un frère par tout homme qui atant soit peu de sens. Mais aussi, mon hôte, ne nous cachez point par une finesse intéressée ce que je vais vous demander; vous nous devez les mêmes égards. Appreneznous quel est le nom que votre père et votre mère vous ont donné, et sous lequel vous êtes connu de vos voisins ; car tout homme en ce monde, bon ou méchant, a nécessairement un nom qu’on lui donne dès qu’il vient de naître. Dites-nous donc quel est le vôtre, quelle est votre patrie et quelle est la ville que vous habitez, afin que nos vaisseaux, qui sont doués d’intelligence, puissent vous ramener. Car il faut que vous sachiez que les vaisseaux des Phéaciens n’ont ni gouvernail ni pilote, comme les vaisseaux des autres nations; mais ils ont de la connaissance comme les hommes, et ils savent d’euxmêmes les chemins de toutes les villes et de tous les pays. Ils font très promptement les plus grands trajets, toujours enveloppés d’un nuage obscur qui les empêche d’être découverts, et jamais ils n’ont à craindre ni de périr par un naufrage, ni d’être endommagés par les flots, par les vents ou par les écueils. Je me souviens seulement d’avoir ouï autrefois Nausithoüs, mon père, qui nous disait que le dieu Neptune était irrité contre nous, de ce que nous nous chargions de reconduire tous les hommes sans distinction, et que par là nous les faisions jouir du privilège, que nous avions seuls, de courir les mers sans aucun péril; et qu'il nous menaçait qu’un jour un de nos vaisseaux, revenant de conduire un étranger chez lui, serait puni de ce bienfait, qu’il périrait au milieu de la mer, et qu’une grande montagne tomberait sur la ville des Phéaciens et la couvrirait tout entière. Voilà ce que ce sage vieillard nous contait sur la foi de quelque ancien oracle. Et ce dieu peut accomplir ces menaces ou les rendre vaines comme il le jugera à propos. Mais contez-moi, je vous prie, sans déguisement, comment vous avez perdu votre route; sur quelles terres vous avez été jeté ; quelles villes, quels hommes vous avez vus; quels sont les peuples que vous avez trouvés cruels, sauvages et sans aucun sentiment de justice, et quels sont ceux qui vous ont paru humains, hospitaliers et touchés de la crainte des dieux! Ditesnous aussi pourquoi vous vous affligez en vous-même, et pourquoi vous pleurez en entendant chanter les malheurs des Grecs et ceux d’Ilion. Ces malheurs viennent de la main des dieux, qui ont ordonné la mort de tant de milliers d’hommes, afin que la poésie en tire des chants utiles à ceux qui viendront après eux. Avez-vous perdu devant les murs de cette place un beau-père, un gendre, ou quelqu’autre parent encore plus proche, ou quelque bon ami et compagnon d’armes sage et prudent? Car un ami qui a ces bonnes qualités n’est ni moins aimable, ni moins estimable qu'un frère. »

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