‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 39 sur 93 · Ulysse se fait connaître à Alcinoüs · texte numérisé non relu

Ulysse se fait connaître à Alcinoüs

Le prudent Ulysse, ne pouvant résister aux prières d’Alcinous, lui répond: « Grand roi, qui effacez tous les autres princes, c’est assurément une belle chose que d’entendre un chantre comme celui que nous avons entendu, dont les chants égalent par leur beauté les chants des dieux mêmes. Et je suis persuadé que la fin la plus agréable que l’homme puisse se proposer, c’est de voir tout un peuple en joie, et dans toutes les maisons des festins où l'on entende de belle musique, les tables bien couvertes et les urnes bien pleines de bon vin, d’où un échanson en verse dans toutes les coupes pour en donner à tous les conviés. Voilà ce qui me paraît très beau. Mais pourquoi m’ordonnez-vous de vous raconter tous mes malheurs, dont le récit ne peut que m’affliger encore davantage et troubler votre plaisir? Par où doisje commencer ces tristes récits? par où dois-je les finir? Car je suis l’homme du monde que les dieux ont le plus éprouvé par toutes sortes de traverses. Il faut d’abord vous dire mon nom, afin que vous me connaissiez tous, et qu’après que je serai échappé de tous les malheurs qui me menacent encore, je sois lié avec vous par les liens de l’hospitalité, quoique j’habite une contrée fort éloignée. Je suis Ulysse, fils de Laërte, Ulysse si connu de tous les hommes par ses ruses et par ses stratagèmes de guerre, et dont la gloire vole jusqu'au ciel; je demeure dans Tile d’Ithaque, dont l’air est fort tempéré, et qui est célèbre par le mont Nérite, tout couvert de bois. Elle est environnée d’îles toutes habitées. Elle a près d’elle Dulichium, Samé et Zacynthe couverte de forêts; elle est la plus basse et la dernière dans la mer, du côté du soir: les autres sont du côté de l’aurore et du soleil. Le sol en est âpre, mais il porte une brave jeunesse; et pour moi, je ne vois rien qui soit plus agréable à l’homme que sa patrie. La déesse Calypso a voulu me retenir dans ses grottes profondes, et me prendre pour mari. La charmante Circé, qui a tant de merveilleux secrets, m’a fait les mêmes offres et n’a rien oublié pour me retenir dans son palais, mais inutilement. Jamais elles n’ont pu me persuader; car nous n’avons rien de plus doux ni de plus cher que notre patrie et nos parents, et pour les revoir nous quittons volontiers le pays le plus abondant et les établissements les plus avantageux et les plus solides. Mais il faut commencer à vous dire tous les malheurs qu’il a plu à Jupiter de m’envoyer depuis mon départ de Troie. »

2. Ulysse commence le récit de ses aventures. Départ de Troie.

Les Giconiens.

« Je n’eus pas plus tôt mis à la voile avec toute ma flotte, que je fus battu d’un vent orageux qui me poussa sur les côtes des Giconiens, vis-à-vis de la ville d’Ismare. Là je fis une descente ; je battis les Giconiens ; je saccageai leur ville et j’emmenai un grand butin. Nous partageâmes notre proie avec le plus d’égalité qu’il fut possible, et je pressais mes compagnons de se rembarquer sans perdre de temps; mais les insensés refusèrent de me croire, et s’amusèrent à faire bonne chère sur le rivage. Le vin ne fut pas épargné, ils égorgèrent quantité de moutons et de bœufs. Cependant les Giconiens appelèrent à leur secours d’autres Giconiens, leurs voisins, qui habitaient dans les terres, et qui étaient en plus grand nombre, plus aguerris qu’eux, et mieux dressés à bien combattre à pied et à cheval.

« Ils vinrent le lendemain à la pointe du jour avec des troupes aussi nombreuses que les feuilles et les fleurs du printemps. Alors la fortune commença à se déclarer contre nous par l’ordre de Jupiter, et à nous livrer à tous les malheurs ensemble. Les Giconiens nous attaquèrent devant nos vaisseaux à grands coups d’épées et de piques. Le combat fut long et opiniâtre. Tout le matin, pendant que la lumière sacrée du jour croissait, nous soutînmes heureusement leurs efforts, quoiqu’ils fussent très supérieurs en nombre; mais quand le soleil commença à pencher vers son couchant, ils nous enfoncèrent et nous tuèrent beaucoup de monde. Je perdis six hommes par chacun de mes vaisseaux; le reste se sauva, et nous nous éloignâmes avec joie d’une plage qui nous avait été si funeste. Cependant, quelque pressés que nous fussions, mes navires ne partirent point que nous n’eussions appelé trois fois à haute voix les âmes de nos compagnons qui avaient été tués. Alors le souverain maître du tonnerre nous envoya un vent du nord très violent avec une furieuse tempête; la terre et la mer furent un moment couvertes d’épais nuages, et une nuit obscure tomba tout d’un coup des cieux. Mes vaisseaux étaient poussés par le travers sans tenir de route certaine ; leurs voiles furent bientôt en pièces par la violence du vent. Nous demeurâmes là deux jours et deux nuits accablés de travail et dévorés par le chagrin. Le troisième jour, dès que l’aurore eut paru, nous relevâmes nos mâts, et déployant nos voiles que nous avions raccommodées, nous nous remîmes en mer. Nos pilotes, secondés par un vent favorable, nous menaient par le plus droit chemin, et je me flattais d’arriver heureusement dans ma patrie; mais comme je doublais le cap de Malée, le violent Borée et les courants de cette mer me repoussèrent et m’éloignèrent de l’île de Cythère. »

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